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59 - La France du 14 juillet 2007 et l'Europe des esclaves, 2

Le 14 de la lune de Zilcadé

Uzbek à Rhedi,

Songe que si l'autorité d'un pseudo Président des Etats-Unis - on le voit réduit à un porte-manteau par le désastre qui a frappé son armée en Irak - demeure un César crédible, et cela au point que l'Europe des esclaves imposera le blocus économique et affamera les Palestiniens à sa demande, puis relâchera sa tyrannie parce que l'occupant se sera adouci un instant. Il faut donc que le mannequin ci-dessus évoqué ne soit, en réalité, qu'un souverain de façade et qu'un vrai maître tire les ficelles de cette marionnette. Mais cette évidence signifie également que si M. Olmert ne doute pas de la légitimité du sceptre de l'Occupation qu'il tient dans sa main et qui lui permet de rejeter les verdicts du suffrage universel avec l'accord non seulement de l'ONU et de tous les gouvernements démocratiques du monde, mais de surcroît dans le silence apeuré de la presse internationale, il faut bien que la conviction absolue d'Israël de régner sur le monde ne repose en rien sur l'illusion d'un acteur trompé par de faux décors. Il est donc démontré que M. Olmert ne saurait ignorer de quelle autorité supérieure le Président des Etats-Unis n'est jamais qu'un agent d'exécution docile, donc un esclave à son tour ; et pourquoi le plus gigantesque défi au droit international depuis 1945 - celui du déclenchement d'une guerre sans l'aval de l'ONU en Irak - se trouve effacé de la mémoire officielle de l'humanité en dépit du désastre militaire qu'elle a entraîné.

Mais dis-toi bien que pour réduire en esclavage aux yeux du monde entier un Président des Etats-Unis élu par le peuple américain et pour le ramener au rang d'un personnage de théâtre, puis pour le convaincre de persévérer à se prendre pour le souverain, alors qu'il se donnera seulement l'illusion de continuer de l'incarner sur les planches, donc pour réussir l'incroyable exploit de le convaincre que son souffle passera encore par sa poitrine sur la scène qu'on appelle l'histoire, il faut que ce pseudo Président soit d'une complexion propre aux victimes de leur faiblesse mentale naturelle. Mais comme il est exceptionnel que la fonction présidentielle échoie à un infirme cérébral, la simianthropologie verra sa tâche grandement facilitée du fait qu'un tel Président sera tellement sûr de lui qu'il prendra moins soin de brouiller les pistes. On le verra même se promener en plein air dans la brise du soir, à l'image du démiurge dont les Saintes Ecritures nous racontent qu'il s'était mis à la recherche de la nudité de ses créatures devenues pécheresses dans les buissons de l'Eden.

A la suite de mon entretien d'hier avec un grand maître de l'Ecole, j'ai compris que le Dieu nouveau est connu de tout le monde et qu'il faut être Persan pour ignorer son nom. Mais s'il enfante des esclaves et s'il les enchaîne aisément à son char, il faut bien qu'il se soit rendu le propriétaire incontesté de leur tête. Pourquoi le cerveau des esclaves a-t-il été rendu serf de celui de leur maître ? Parce que le maître se sera reconnu à son tour pour l'esclave consentant d'un personnage plus puissant que lui-même, et en lequel il se sera dédoublé. Alors seulement toute créature de bonne volonté se laissera mettre dans les chaînes. Il suffit donc à l'Ecole d'observer la complexion des diverses idoles que les peuples et les nations ont installées dans le cosmos pour apprendre en retour à déchiffrer leur cerveau et à observer comment les souverains du monde foulent le sol du jardin originel. Mais alors, on découvre que l'idole des chrétiens fait pâle figure en regard du chef de guerre invisible du cosmos qui n'a élu qu'un seul peuple pour le servir à jamais et qui lui a ordonné d'illuminer le monde à la lumière de ses phalanges.

Aussi l'Ecole se demande-t-elle pourquoi l'Europe des esclaves est également celle dont le glaive de son ciel s'est le plus émoussé. Certes, si les trois dieux uniques forment les légions qui triompheront à jamais des ténèbres, l'Amérique, l'Angleterre et Israël se partagent grosso modo un seul et même conquérant, celui qui, sous le sceptre du calvinisme, a reconduit le christianisme au Dieu impénétrable et terrifiant de l'Ancien Testament. Certes encore, le catholicisme originel a conservé jusqu'aux Croisades et même jusqu'à Bossuet les apanages de sa foudre et le sceptre de ses peines infernales, au point qu'il était même parvenu à redonner à son fils le statut d'un Isaac épouvanté sur l'autel des anciens sacrifices.

Mais les théologiens de l'immolé de la Croix avaient fini par tromper les narines des idoles et par retirer au christianisme l'arme des sacrifices humains au profit d'une divinité ennemie du meurtre de l'autel. Un certain Martin Luther avait même réussi, croyait-il, à faire passer le sceptre du tueur originel entre les mains innocentes de son fils, ce qui lui avait paru le moyen le plus sûr de retirer le couteau des mains du démiurge assassin des origines ; mais Calvin a triomphé du moine augustinien aux côtés de l'Angleterre et des Etats-Unis par la mise au point et l'habile ajustage d'une théologie du meurtre cultuel pseudo vaporisé et rendu séraphique d'apparence sur un offertoire invisible, de sorte que la sainte alliance des dieux uniques d'aujourd'hui conduit à une théomachie mondiale au cœur de laquelle l'immolation physique de la victime se trouve occultée par la suppression de la pierre des propitiatoires dans les temples.

Du coup, la postérité américaine de la théologie de Calvin fournit son glaive au prophétisme d'un empire mondial de la démocratie, et l'Europe se trouve réduite à quia par l'alliance entre Jahvé et un christianisme vétéro-testamentaire dont le glaive ne s'est pas émoussé. C'est dire que, dans la rivalité internationale des théologies de la guerre et du sang, la Palestine et l'Europe se trouvent réduites à l'exténuation de l'antique pacte d'acier de la Genèse avec les empires. Dès lors, les tenants du Dieu le plus affaibli sur le champ de bataille du monde est nécessairement celui qui produira une multitude innombrable d'esclaves, parce que les guerriers d'Allah, de Jahvé et du Dieu omnipotent et irrationnel de Calvin ne veulent pas de la défroque des laquais de leur ciel, mais endossent la cuirasse des combattants de la délivrance du monde par le feu et le fer du salut. C'est pourquoi les Palestiniens et les Européens se partagent le même sort théologique, celui de se changer en esclaves du ciel le plus sûr de lui et le plus dominateur - celui du ciel au couteau entre les dents.

Tu vois, mon cher Rhedi, comment l'Ecole voudrait réarmer la France de la pensée en engageant la Révolution de 1789 sur la voie de sa postérité politique, anthropologique et philosophique. Il s'agit, pour elle, de forger sur l'enclume de l'histoire le fer d'une science en mesure de peser les enjeux psychobiologiques des théologies et de sonder à une nouvelle profondeur l'histoire des glaives et des dieux. C'est pourquoi l'Ecole étudie secrètement et en silence les encéphales et les épées des trois dieux uniques qui pilotent la boîte osseuse du seul animal idolâtre que connaisse le cosmos. Alors, elle découvre que le simianthrope n'est décidément pas reconnaissable aux fruits de son obéissance politique de bon aloi au ciel de l'endroit, parce que les maîtres inventent le dieu armé qu'ils sont à eux-mêmes et les esclaves un dieu désarmé. Mais toute idole illustre nécessairement la double face de l'histoire et de la politique simiohumaines, parce que celles-ci sont nécessairement scindées entre la nécessité des châtiments et la nécessité de la miséricorde. C'est pourquoi Bossuet écrit : "Je remarque, dans les Ecritures, qu'il y a un sacrifice qui tue, et un sacrifice qui donne la vie. Le sacrifice qui tue est assez connu ; témoin le sang de tant de victimes et le massacre de tant d'animaux. (…) A cette justice rigoureuse qui tonne, qui fulmine, qui rompt et qui brise, qui renverse les montagnes et arrache les cèdres du Liban, c'est-à-dire, qui extermine les pécheurs superbes, il lui faut des sacrifices sanglants et des victimes égorgées pour marquer la peine qui est due au crime."(*). L'Ecole a dégagé de ses analyses le théorème numéro 59 de la simianthropologie historique générale, qui est rédigé dans les termes suivants : " Tout simianthrope est à l'image du poignard qui arme son idole. Quand l'acier de son ciel s'est épointé, il plie le genou devant les légions dont le souverain des nues est demeuré à l'école des grands fauves. "

Mon cher Rhedi, puisse la France de la pensée montrer son chemin aussi bien au christianisme qu'à l'Islam de demain, parce qu'elle aura été la première exploratrice d'une psychanalyse politique du monde et de ses autels.

Demain, je serai de retour au pays. Ma tâche sera d'interpréter au profit de notre patrie les travaux encore secrets de l'Ecole et de leur donner la place qui leur reviendra un jour dans une histoire raisonnée de la civilisation. Cette entreprise décourage d'avance mes forces, ma raison et ma bonne volonté. Mais mon apprentissage de l'enfantement des dieux uniques dont l'Occident m'aura enseigné les secrets m'aidera à éduquer en retour Allah, Jahvé et le dieu de la Croix. Puissent-ils devenir les pédagogues et les guides écoutés de notre espèce.

(*) Bossuet, Panégyrique de saint Pierre Nolasque, prêché à Paris dans l'Eglise des Pères de la Merci le 29 janvier 1665. La Pléiade, p. 589.

Fin des Nouvelles lettres persanes.

Le 14 juillet 2007
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