La vassalisation américaine de l'Europe est-elle réversible? V - Le cercueil de l'Europe

10 min aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr

1 - Le mythologique se veut plus réel que le terrestre
2 - Une civilisation prise en étau
3 - Le carrosse des peuples asservis
4 - L'Europe des prophètes : En attendant Godot de Samuel Beckett, Le Précis de décomposition de E.M. Cioran, Amédée ou comment s'en débarrasser d'Eugène Ionesco, etc.etc.
5 - Le cercueil de l'Europe
6 - La Russie et l'Europe de demain

1 - Le mythologique se veut plus réel que le terrestre

La semaine dernière nous avons constaté que si la victoire du mythe de la Liberté sur le nazisme s'est révélée foncièrement angélique, donc dé-nationalisante, le peuple allemand ne saurait chasser physiquement un occupant abstrait du pays, bien que cette abstraction s'obstine à perpétuer sa présence physique, puisque la violation de l'intégrité territoriale d'une nation n'est plus ressentie comme une occupation corporelle pure et simple, mais comme celle, transcendante au monde et abstraite, d'une sorte de royaume des cieux. On appelait autrefois patriotisme le moteur de l'histoire qui liait l'identité physique des peuples à leur géographie, tandis que le patriotisme nouveau vaporise les patries. Alors l'air raréfié des plus hautes régions de l'atmosphère ne tarde pas à asphyxier en retour des Etats réduits à l'artifice d'une idéalité.

En délocalisant la Liberté et en le transportant dans une surréalité toute verbale de la vie politique, c'est l'enracinement des nationalismes dans un patriotisme de ce bas monde que la victoire américaine est parvenue à vaporiser. Il n'y aura pas de contre-force à cette vassalisation eschatologique sans une résurrection des nations. Mais comment ressusciter un univers des charpentes si, deux siècles après Saint-Just, nous savons que le mythe de la Liberté ne se laisse pas incarner?

Depuis 1945, le terme de nation a été en quelque sorte soustrait au regard de la science historique classique. Du coup, le taureau dont on traîne la carcasse hors de l'arène ne cesse de grossir. Le séraphisme démocratique et son compagnon d'armes, l'angélisme politique, charrient une dictature mentale - celle d'une absentification progressive du monde; et ce charroi illustre à quel point une anthropologie expérimentale dont la dissection des mythes sacrés fera l'objet est devenue la science des fondements charnels de l'histoire et de la politique, tellement la dictature de quelques diadèmes verbaux impose l'évidence que l'homme est un animal onirique à titre psychobiologique et que, pour apprendre à connaître l'enracinement de cette espèce dans des magies vassalisatrices, il faut percer les secrets de sa surexistence dans des fantasmagories langagières.

Car ce bimane prend le fantastique théologique bien plus au sérieux que le réel. Lisez, dans les Exercices d'Ignace de Loyola, le récit de la descente de tout le genre humain aux enfers: le saint y est bien davantage immergé dans le mythe chrétien de la damnation et du salut que dans le temporel. De même, les bases américaines sont plus réelles dans le logis séraphique du mythe de la délivrance du monde par le mot Liberté que sur la terre.

2 - Une civilisation prise en étau

Mais supposons qu'une classe dirigeante plus instruite que la précédente et armée d'une connaissance des ressorts métazoologique du genre humain apparaisse soudainement sur la terre, supposons, dans la foulée, qu'en raison de son avance sur les ténèbres qui enveloppent la science historique de notre temps, cette classe dirigeante prenne soudainement la parole, à la manière dont quelques humanistes solitaires du XVIe siècle, dont Rabelais, ont tout subitement terrassé une scolastique du Moyen-âge vieille de plus de trois siècles et ridiculisé à jamais la sophistique des chrétiens; ce miracle épistémologique serait-il suffisant pour armer la géopolitique aveugle des modernes d'une connaissance anthropologique de la cécité native des évadés partiels de la zoologie?

Nullement: ni une Italie qui aurait chassé manu militari les cent trente sept garnisons sacerdotales de l'occupant incrustées dans le pays depuis 1943, ni une Allemagne qui aurait bouté hors du territoire des Germains les deux cents légions de fer et d'acier qui quadrillent de leur orthodoxie son territoire depuis 1945 ne seraient en mesure de relever le défi idéologique, donc théologique évoqué ci-dessus. Comment la résurrection d'un patriotisme et d'un nationalisme localisés suffiraient-ils à enfanter une identité européenne armée de la science historique nouvelle qu'appelle notre temps? Une laïcité timide et manchote a tué l'élan prometteur d'une anthropologie abyssale du sacré: puisque la paix religieuse était censée avoir tué l'onirisme religieux dans l'Å"uf, nous étions condamnés à recevoir de plein fouet le boomerang du messianisme démocratique et de son mythe de la délivrance, et cela du seul fait que l'Europe n'est plus une forteresse géographique en mesure de relever le défi finaliste lové au cÅ"ur de l'eschatologie démocratique.

3 - Le carrosse des peuples asservis

Les mêmes retrouvailles manquées qui auront du moins libéré les arpents du Vieux Monde de la présence corporelle d'un occupant messianisé se retourneront bientôt contre un supranationalisme non moins désincarné, celui des séraphins et des anges du mythe de la Liberté. Comment, dans ces conditions, armer les encéphales de demain d'un nouvel avenir terrestre de la politique?

Quand nous disons de X ou de Y qu'ils ont été élus "députés européens", ces soi-disant députés salvifiques n'occupent aucun royaume réel, puisqu'ils siègent sur les bancs d'une Europe apatride, celle d'une universalité langagière qui ne les installe jamais que dans l'empyrée de confection des vassaux décérébrés de l'Amérique. En baronne attentive à défendre la solide identité insulaire de sa patrie, Mme Ashton avait engagé d'un seul coup huit mille fonctionnaires voletants et appelés à défendre une politique étrangère de type bureaucratique - ce qui fournissait un peloton compact de deux cent cinquante huit ronds-de-cuir en moyenne à la Lituanie comme à la France, à Chypre comme à l'Allemagne, à Malte comme à l'Italie.

Le carrosse doré des peuples asservis à leur caste administrative leur coûte les yeux de la tête, mais les chevaux de trait de cet équipage n'ont ni licol, ni selle, ni harnais. Comment acquerraient-ils le cuir et les courroies d'une patrie si une souveraineté supra-nationale n'accouchera jamais que d'un fantôme politique - celui d'une fourmilière que la résurrection d'un patriotisme étroit et seulement local aura précisément permis d'exorciser, mais non d'en féconder les petits potagers. "Chacun cuit sa petite soupe, à petit feu, dans son petit coin." (Charles de Gaulle)

Les Suédois sont trop satisfaits de se trouver blottis dans leur enclos pour jeter le regard d'une ambition et d'une vision au-delà de leur abri, les Danois n'ont que faire du destin d'un Continent autrefois conquérant, les Hollandais se moquent bien d'une Europe qui se serait libérée du protecteur américain qu'ils ne vénèrent que depuis soixante-dix ans et qu'ils ont seulement jumelé avec celui de l'Angleterre dans leur tête.

4 - L'Europe des prophètes : En attendant Godot de Samuel Beckett, Le Précis de décomposition de E.M. Cioran, Amédée ou comment s'en débarrasser d'Eugène Ionesco, etc.etc.

Qu'est-ce qui permettrait de passer de l'occupation militaire, donc physique du Vieux Monde à la conquête d'un destin planétaire de la souveraineté retrouvée du Vieux Monde? Comment remettre en marche une civilisation d'égarés dans l'abstrait? Quand bien même une carrure se présenterait aux suffrages de cinq cents millions d'Européens divisés entre vingt-quatre langues écrites, des dizaines de dialectes et de patois et cinq religions théologisées, comment les acteurs-nains d'un nationalisme étriqué et d'un patriotisme de village conduiraient-ils les peuples et les peuplades à se choisir un guide éminent? Les prérogatives d'un nationalisme petitement domicilié auront été légitimées à nouveaux frais, mais sur l'autre rive, la herse du mythe égalisateur aura échoué à dresser dans les cÅ"urs l'autel et le piédestal d'un ciel des abstractions. Votre Allemagne n'affichera jamais que les harnais de la démission atlantiste.

Vous voulez valider une unification de pacotille du Vieux Monde. Mais comment l'installerez-vous entre le creux du Toboso et le plein des poulaillers de Sagayo? Sitôt qu'une apparence de "capitaine courageux" dessinera la silhouette de sa vaillance entre l'abstrait et Maritorne, seul l'adoubement américain de son effigie et de son ossature lui donnera les dehors trompeurs d'un commandement apparemment charpenté; et votre Europe des songes et des ombres endossera seulement une hégémonie de carton.

Comment sortirez-vous de l'étau qui, d'un côté, étouffe un patriotisme privé de souffle et, de l'autre, étrangle un supranationalisme privé d'âme et de cervelle? Les peuples domestiqués à l'école de leur mythe de la Liberté s' étranglent entre don Quichotte et Sancho Pança. Ces candidats à leur asphyxie ne se rassembleront et ne se montreront solidaires que sous le fouet d'un cocher de l'étranger. Confier à des serfs les rênes d'une ambition et d'une volonté politiques est un projet digne de la "nef des fous" de Hiéronymus Bosch.

5 - Le cercueil de l'Europe

Par bonheur, l'histoire de la mort de l'Europe demeure une tragédie; et seul le sang donnera son carburant à ce théâtre. Le trépas des Etats hier encore respirants y prendra le relais des défis que les peuples fatigués n'osent plus relever. Alors, la géopolitique des effarouchés et des agonisants leur impose les chances de la fatalité. Sitôt décervelée à souhait, l'Europe se trouvera grosse de l'implacable dont elle accouchera. Un Continent qui aura chassé l'occupant aura du moins appris que l'humiliation des nations domestiquées sera leur râtelier et leur avoine pour longtemps et que les peuples abaissés ne se réveillent et ne se recentrent que lorsque leur sépulcre a ouvert sa gueule sous leurs picotins.

Mais peut-être est-ce une chance, pour l'Europe des ténèbres, de connaître la mâchoire de la mort et de s'en être fait une compagne, peut-être est-il salutaire, pour une civilisation, de prendre rendez-vous avec son trépas, peut-être l'histoire ne renaît-elle et ne retrouve-t-elle son souffle qu'à visiter son mausolée. Par bonheur, les sépulcres ne se font pas attendre. Il n'est jamais arrivé que l'histoire échappe à ses rendez-vous avec les funérailles qui la guettent. L'espérance de l'Europe des corbillards se nourrira de la tombe vers laquelle elle se rue, tellement ce n'est jamais le royaume des anges aux yeux fermés de l'abstrait qui enfante les retrouvailles des nations avec le fer et le feu de l'histoire vivante, mais les cercueils qui lui font un cortège de loques et de haillons.

Pour l'instant, quelle chance d'une résurrection de Clio que le défi aux méthodes obsolètes de la science historique classique de l'Europe en déclin. La compréhension des évènements actuels exigera une révolution de la science anthropologique, donc un bouleversement des sciences humaines. On vérifiera pas à pas que nos huissiers restent bouche cousue devant le spectacle de la déconfiture d'un continent qui avait inventé l'éloquence, la géométrie, les mathématiques, le théâtre, la littérature, la peinture, la sculpture, la galanterie, la lettre d'amour et qui, sur l'ordre d'une jeune Amérique, veut punir la Russie de la chute du mur de Berlin dans les décombres d'une utopie. On ne comprendra cette démence qu'à observer de l'extérieur le cerveau de la bête qui se vassalise au nom de la Liberté dont elle brandit le totem.

6 - La Russie et l'Europe de demain

L'empire des tsars est devenu un géant de la science et de la technique, mais, dans le même temps, l'âme russe a renouvela l'alliance d'une terre immortelle avec une religion de la prééminence éternelle de l'esprit. Et si le réservoir de l'ascensionnel de demain était celui du génie russe? Où l'alliance du prophétisme avec le réalisme se cache-t-elle, sinon dans Tchekhov, Tolstoï, Pouchkine, Dostoïevski, Gogol? Peut-être l'Europe tournée vers la Russie, la Chine et les pays émergents allumera-t-elle l'âme d'une résurrection.

Je renvoie mes lecteurs à mon texte : Séance extraordinaire de l'Académie des sciences morales et politiques Intervention remarquée d'un revenant qui aurait changé de tête, 17 octobre 2014

Le 22 mai 2015
aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr