La vassalisation américaine de l'Europe est-elle réversible ? Iv - Les carences méthodologiques de la science historique contemporaine

1 - L'identité mythologique du genre humain
2 - Une science historique en panne
3 - La guerre des idéologies politiques
4 - Une croisade de l'abstrait
5 - Le vassal du vassal et l'omerta de l'Europe
6 - L'occupation militaire américaine et l'asphyxie du patriotisme

1 - L'identité mythologique du genre humain

Pendant des siècles, l'expérience constante de l'histoire avait démontré que l'identité durable des peuples et des nations était celle dont témoignaient tout ensemble leurs croyances religieuses - exacerbées ou endormies - et le gosier - vigoureux ou affaibli - qui en transmettait le message. Aussi, tout homme d'Etat conscient de sa tâche, donc porté par le verdict de ses chromosomes à exercer le type de pouvoir que modulait le politique de son siècle savait-il, sans jamais se le formuler clairement, que l'espèce humaine ne s'est évadée de la zoologie que pour se précipiter dans la littérature fantastique dont témoignaient les cosmologies sacrées: si vous ne meubliez pas de songes extraordinaires l'encéphale des détoisonnés - si vous négligiez de leur imposer un vocabulaire et une grammaire unifiées par un démiurge fabuleux - aucune identité unifiée ne pouvait se construire, se fortifier et se perpétuer dans les bastions que nous appelons maintenant des cosmologies mythiques et dans les forteresses que nous appelons encore des nations.

Exemple: Philippe II d'Espagne, grand allumeur de bûchers sous le soleil de l'Inquisition, ne se souciait pas sérieusement du contenu doctrinal des dogmes du catholicisme d'un côté et de ceux du protestantisme de l'autre, donc de leur teneur confessionnelle respective; mais il savait que si l'encéphale du peuple espagnol se scindait entre deux fables religieuses en guerre à mort entre elles, l'unité cérébrale de la nation faisait naufrage, tellement l'identité originelle d'Adam est un vide tellement inhabité que seule une magie peut le combler.

Aussi l'Espagne a-t-elle échappé au désastre de la guerre des autels qui a déchiré l'Europe du XVIe siècle et qui portait sur la nature et la définition d'un prodige à vous couper le souffle, celui de l'eucharistie, tandis qu'une France scindée de l'intérieur entre le rationalisme relatif de Calvin et le miracle sacrificiel fantastique du culte romain ne savait sur quel pied faire danser l'immolation réputée rédemptrice d'un être humain.

2 - Une science historique en panne

Les peuples d'autrefois demandaient qu'on leur prêchât quelques prodiges extraordinaires ou attiédis. Ils voulaient savoir ce qu'ils devaient croire - sous la menace, en cas de réticences, de sanctions pénales ou de divers dommages sociaux. Il appartenait donc à leurs gouvernements de le leur faire savoir rudement ou en douceur. Les Anglais du XVIe siècle ont cru instantanément ce que leur roi Henry VIII leur ordonnait de se convaincre au chapitre de la rentabilité de leur hostie et, de leur côté, les catholiques renonçaient sur le même modèle à l'exercice de "penser par eux-mêmes", comme dira Voltaire. L'homme d'Etat était un anthropologique-né: il savait d'instinct que le fuyard des forêts ne pense pas tout seul - il obéit à des dirigeants de sa raison - et quand il se prive de chef cérébral, il perd la tête.

De nos jours, cette difficulté semble avoir perdu de son acuité, alors qu'en fait, elle est devenue tragique. Car les sciences ont tellement progressé qu'elles ne peuvent plus se montrer objectives sans se distancier du genre humain au point de l'observer du dehors. Mais alors, comment garder le contact avec un animal frappé d'une errance originelle? Il faut choisir entre le regard de l'intelligence et celui du sorcier. Mais les sorciers eux-mêmes se sont tellement affaiblis qu'il faut se camper quelque part entre eux et Sirius. Où faire passer la frontière entre des délires encore partagés - donc respectés de tout le monde - et la solitude de la pensée véritable? Car cette frontière est encore flottante. Si vous voulez demeurer en contact avec votre temps, abandonnez le métier d'historien.

Hélas, si vous oubliez de montrer du doigt à Clio le gouffre vers lequel elle se précipite, elle fera naufrage sans vous; mais si vous tentez de garder prudemment un pied dans chaque camp, vous ne serez pas plus avancé: il n'y a pas de science digne de ce nom qui ne s'appuie sur une méthode et il est impossible de rédiger une méthode sans se poser les questions de fond - celles du chemin à suivre. D'un côté, votre lâcheté méthodologique sera-t-elle donc suicidaire et de l'autre, votre courage intellectuel est-il voué à l'échec?

3 - La guerre des idéologies politiques

Prenez seulement la question des limites auxquelles se heurtera l'expansion territoriale d'un empire américain enflammé de messianisme démocratique. Faudra-il oublier que les conquêtes angéliques se font toujours au seul bénéfice du temporel. Sinon, il faudra forger des historiens en mesure d'observer le genre humain en tant que tel. Que diront-ils de la bipartition cérébrale de la dialectique de la bête? Pour répondre à la question, il faudrait une science historique armée de pied en cap d'une anthropologie critique; car il apparaîtra au grand jour que le rêve pseudo démocratique du Nouveau Monde de ne faire qu'une bouchée de la Russie terrestre - et à la seule gloire d'un faux ciel de la Liberté politique - confine à la démence "de bécarre et de bémol" qu'évoquait Rabelais.

Mais comment enseigner à Clio l'art de spectrographier une folie de ce type? Car l'incompatibilité, sur le long terme, de l' intégration territoriale de l' Ukraine à la Russie résulte de ce que les Ukrainiens de l'Ouest sont des chrétiens uniates et s'expriment dans une langue qui leur appartient. L'avenir géographique de la Russie n'est autre que l'espace qui s'étend du Donbass jusqu'à Vladivostok. Mais si vous n'avez pas d'anthropologie historique, il vaut mieux que vous renonciez tout de suite à la profession d'historien, tellement les sciences humaines superficielles d'aujourd'hui ne répondent plus aux attentes de la science de la mémoire.

4 - Une croisade de l'abstrait

Et puis, autre embarras de la méthode historique: il ne s'agit plus d'une guerre sans merci entre, d'un côté, les prodiges extraordinaires censés se produire sur les autels romains et, de l'autre, l'assise - au profit d'une potence devenue symbolique - d'une religion du Golgotha plus avare qu'autrefois de prodiges physiques: il s'agit maintenant, aux yeux du guide suprême du mythe démocratique, dont le siège conceptuel a été transféré à la Maison Blanche, de retrouver intacts les ingrédients cérébraux des croisades. Mais la croisade des modernes est celle de l'abstrait. Ce sont des vocables universels qui ont permis au Vatican d'outre-Atlantique de substituer le culte d'un Adam réduit à un schéma verbal à l'Adam concret, individualisé et irréductible au sonore forgé par le catholicisme.

L'Eglise d'un gibet matériel avait tenté de bâtir un homme en suspension dans le ciel de la grâce. Mais le type de dématérialisation de la créature qui en était résulté avait commencé de reculer avec Calvin et Luther: tous deux substantifiaient à nouveau vigoureusement le croyant, tous deux fêtaient ses retrouvailles avec sa chair et ses os, tous deux le rapprochaient de son squelette, notamment en légitimant le mariage des prêtres. Comment l'historien moderne va-t-il aborder cette question cruciale sans aller planter sa tente sur Sirius? J'ai déjà dit que si vous n'avez pas d'anthropologie critique, la question échappera aux méthodes actuelles de la science historique. Et pourtant, c'est bel et bien au cÅ"ur de l'histoire contemporaine que cette interrogation se trouve plus enracinée que jamais.

C'est Saint-Just qui a introduit l'observation des métamorphoses de la psychophysiologie des peuples dans l'interprétation rationnelle de leur histoire - mais sans articuler son intuition avec une anthropologie critique et cette anthropologie avec une spéléologie des mythologies religieuses.

5 - Le vassal du vassal et l'omerta de l'Europe

La mobilisation soudaine de l'Europe entière contre une Russie héritière de l'école d'Antioche et dont la mystique des charpentes se veut plus équilibrée que celle de l'Occident catholique - la chasteté sacerdotale est une vocation spirituelle réservée au haut clergé, donc aux cerveaux supérieurs - cette mobilisation, dis-je, se heurtait à des obstacles industriels et commerciaux immédiats et étrangers à la théologie de la sainteté: la Maison Blanche avait, comme il est rappelé plus haut, extorqué ou escroqué aux vassaux du mythe réputé immaculé de la Liberté des sanctions économiques plus suicidaires pour le vengeur que pour le récipiendaire à punir.

Mais que d'embarras de méthode nouveaux pour le chroniqueur ou le mémorialiste! Car il était impossible, du moins sur le long terme, que la guerre démocratique de 1940 à 1945 contre le paganisme de Hitler se changeât subitement en une guerre fantasmagorique contre l'ex-empire des tsars. Comment convaincre tout soudainement la planète de la raison de ce que l'expéditeur de cette damnation serait de bonne foi? Les gouvernements intelligents et de sens rassis se trouvaient protégés de cette mascarade intellectuelle par la volonté et la voix de leurs industriels ahuris, de leurs commerçants éberlués et de leurs agriculteurs ébaubis. Mais, encore une fois, comment interpréter le heurt entre le mythe démocratique et l'histoire réelle si vous n'avez pas d'anthropologie en mesure de peser la boîte osseuse d'une espèce aux neurones en suspension entre le ciel et la terre?

Alors qu'en 2014, Washington pouvait encore se permettre de menacer le Président de la République française de lui "verser une tonne de briques sur la tête" si la Gaule vassalisée par la sainteté démocratique américaine ne se soumettait pas d'emblée à ses injonctions économiques à l'égard de l'Iran des mollahs. Mais maintenant, mille deux cents entreprises françaises violaient d'un haussement d'épaules les sanctions catéchétiques du mythe démocratique et commerçaient allègrement avec une Russie officiellement proclamée pécheresse. Le saint Graal de la Liberté faisait de moins en moins recette, tellement son apostolat fleurait la simonie capitaliste.

Encore une fois, que dit la science historique classique face à un échiquier anthropologique qu'elle ignore? Inutile d'appeler Montesquieu, Gibbon, Tocqueville et même Splengler au secours. Il y faudrait une psychanalyse de la servilité politique: les vassaux peinent à se reconnaître les valets de leur maître. Mais s'ils observent, de surcroît les lourdes chaînes qui entravent les chevilles de leurs souverains, les voilà réduits au rang d'esclaves d'un esclave - le servus vicarius des Romains. C'est trop demander à une Europe cadenassée: une gigantesque omerta permettra d'afficher une autonomie de façade. Décidément, comme disait Saint-Just, "Les âmes ont perdu leur moelle, si je puis ainsi parler. Elles ne sont plus assez vigoureuses pour se nourrir de liberté; elles en aiment encore le nom, la souhaitent comme l'aisance et l'impunité, et n'en connaissent plus la vertu."

6 - L'occupation militaire américaine et l'asphyxie du patriotisme

Ce conflit des hérésies affichées ou latentes me permet de faire le point sur la méthode: qu'en est-il du parallélisme actuel entre l'histoire du monde réel et le pontificat verbal qu'exerce une religion fondée sur le mythe de la Liberté démocratique? Car la vocation du rêve américain de fonder la démocratie mondiale sur une ploutocratie sacralisée par son langage donne un recul anthropologique vérifiable à la connaissance des fondements politiques des songes religieux, tellement la piété langagière des modernes commande le déchiffrage métazoologique d'une période bien délimitée de l'histoire du monde, celle qui s'étend de 1945 à 2015.

Certes, l'histoire au jour le jour elle-même - celle que les mémorialistes, les huissiers et les biographes racontent en aveugle - occupe à son tour des carrefours stratégiques et mentaux du mythe démocratique. Mais le carrefour du fabuleux verbal à la portée de l'observatoire des simples officiers ministériels de la mémoire du monde n'est pas encore celui du rendez-vous, sans doute décisif, que l'Europe domestiquée par son propre mythe de la Liberté a pris avec son rêve de reconquérir sa souveraineté perdue; car la condition première des retrouvailles avec le temporel d'une civilisation devenue onirique n'est autre que l'évacuation des troupes américaines qui se sont implantées en Europe depuis 1945 - et cette évidence n'est pas à la portée de l'observation des petots scribes de Clio.

Il faut donc élaborer une anthropologie historique en mesure de se colleter avec le lourd paquetage théologique qui pèse sur le dos de l'occupant. On sait que cinq cents de ces forteresses du mythe démocratique sont devenues de plus en plus inexpugnables. Quels sont la nature et le poids proprement religieux de cette pharmacopée? La réponse n'est pas dans Tacite, Thucydide ou Tite-Live, mais elle n'est pas non plus dans Freud. Faut-il tenter de repêcher le cadavre des chroniqueurs ou des mémorialistes ou apprendre à regarder le singe onirique du dehors?

Car voici qu'apparaît un nouvel obstacle anthropologique, donc religieux, à l'évacuation d'un occupant à désacraliser dans un monde précisément tombé en panne de désacralisateurs chevronnés. Le triomphe des dévotions vocales que charrie un mythe démocratique devenu verbifique et vainement universalisé par son catéchisme, un tel mythe, dis-je, sape la condition première de toute indépendance corporelle des nations: ce ne sont pas, à ce que prétend l'occupant, des troupes en chair et en os dont les semelles foulent le territoire des Etats européens, mais une armée d'extra-terrestres, donc réputée incarner le protectorat abstrait, transtemporel et séraphique de la Démocratie mondiale.

A Bologne, à Pise, à Florence, à Naples, le peuple italien ne ressent plus l'occupation perpétuelle et censée se trouver légitimée par une Constitution imposée au pays sous la botte de l'étranger, le peuple italien, dis-je, ne ressent plus comme une occupation la présence sur le territoire national, d'une soldatesque étrangère, mais au contraire, comme une sorte d'assistance cultuelle, bénédictionnelle et salvatrice, tellement une démocratie messianisée par son propre concept se révèle déterritorialisante. L'apostolat auquel se livrent des idéalités langagières est réputé de type supra national en raison du séraphisme de son langage. Les vraies Républiques sont devenues un zéphir de l'universel, un fruit liturgique du mythe surréel de la Liberté.

La semaine prochaine j'observerai les mécanismes psycho-biologiques qui ont rendu les bases militaires américaines plus réelles dans le logis séraphique du mythe de la délivrance du monde par le mot Liberté que sur la terre.

Le 15 mai 2015