La vassalisation américaine de l'Europe est-elle réversible ? Les prouesses de la fiole magique

12 min aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr

1 - Le mythe de la guerre des étoiles
2 - Psychophysiologie de l'homme d'Etat
3 - Les aventures de la fiole voyageuse
4 - Défaussements et camouflages en chaîne
5 - l'Europe à la croisée des chemins

1 - Le mythe de la guerre des étoiles

J'ai inauguré ce site en mars 2001. En ce temps-là, les Etats-Unis se trouvaient momentanément en panne d'un totem, d'un fer de lance fascinatoire, d'un mythe apocalyptique terrifiant. Les empires en expansion ont besoin de se servir des boucliers et des armures d'un salut - il s'agit, pour eux, de brandir la bannière d'une rédemption titanesque, il s'agit de placer le monde entier sous le sceptre de leur éternité. Toute mythologie de la liberté a besoin du moteur d'une apocalypse. Sinon, comment prouverait-elle la menace dont le chef de l'imaginaire mondial sera censé protéger l'humanité? La vie internationale des temps modernes demeure secrètement l'otage du même évangélisme délivreur et du même messianisme biphasé qui débarqua sur la planète il y a deux mille ans.

GW Bush avait imaginé de faire atterrir la terreur salvatrice de ce qu'on appelait alors la guerre des étoiles et qui, par un mélange biblique de l'épouvante avec l'espérance, remettrait la conduite du monde entre les mains de la seule Amérique. Mais, par la volonté d'une providence inattendue, l'attentat du 11 septembre 2001 a permis de rallumer le tonneau de poudre du sacré bipolaire; et l'Amérique a pu remiser sa guerre des étoiles au magasin des accessoires, tellement cette catastrophe lui fournissait un relais apocalyptique inespéré: l'expansion territoriale de l'empire des auréoles verbales était assurée pour longtemps.

Ces idéalités allait poursuivre leur progression à l'aide d'un renfort herculéen, celui d'un subterfuge juridique d'une portée internationale: le droit classique de la guerre, subitement gonflé à l'hélium du mythe démocratique, permettait maintenant de venger le crime d'un particulier par l'invasion d'un Etat et de légitimer la foudre du Bien à l'école d'une déflagration armée. Le symbolique et l'apocalyptique faisaient alliance avec les anges de la mort. L'Afghanistan a permis à la croisade mondiale des démocraties messianisées par leur vertu de reprendre son cours eschatologique - et cela à l'école d'une guerre entre Dieu et le Mal opportunément rallumée.

En vérité, la Maison Blanche avait tardé à comprendre que son atout majeur se trouvait dans la soumission - acquise depuis longtemps et désormais tranquillement affichée - de toutes les nations du Vieux Monde, qui n'allaient pas manquer de se blottir précipitamment sous le drapeau profané du mythe de la Liberté. Une civilisation vocalisée par sa virginité et vassalisée par sa catéchèse allait s'engager comme un seul homme dans la guerre sainte des modernes : on purifierait plus ardemment que jamais la pléiade des entités salvifiques et des concepts catéchisés, on s'immunisait avec entrain contre les déflorations de l'histoire. L'attentat du 11 septembre 2001 avait saisi à la gorge un monde grisé par les béatitudes subitement retrouvées de son mythe sacré. L'Amérique avait mis plusieurs jours à comprendre l'étendue de sa victoire dans la sphère éthérée de l'innocence démocratique mondiale dont le linceul enveloppait la terre dans sa blancheur.

2 - Psychophysiologie de l'homme d'Etat

Un seul homme politique français - et protestant - Lionel Jospin, avait osé s'étonner au spectacle d'un tour de passe-passe sidéral, celui de l'immaculée conception de type démocratique. Pourquoi, disait ce disciple de Calvin, la traque policière d'un seul malandrin pris en flagrant délit sur les lieux mêmes de son forfait autoriserait-elle un empire censé incarner le Beau, le Juste et le Bien - mais prétendument profanés à titre collectif - de se ruer sur un Etat souverain et qui n'y était pour rien? Le seul péché capital de ce pays? Avoir outragé l'entreprise pétrolière américaine Unocal: il lui avait été interdit de construire un oléoduc qui aurait traversé tout son territoire. Mais l'histoire est théologique au plus secret de l'inconscient du genre humain. Clio serait-elle une semeuse des chausse-trapes, des mascarades et des simulacres du mythe de la damnation et du salut?

Quoi qu'il en soit, la France de Jacques Chirac elle-même avait repris les litanies d'un salut guidé par des abstractions et qui pilote désormais l'encéphale de l'humanité. On substituait le séraphisme politique performant d'une démocratie conceptualisée au vocabulaire inefficace des confessions de foi en usage dans le passé, on récitait l'antienne "Nous sommes tous Américains" à la place du hosannah antérieur de JF Kennedy, qui s'était écrié: " Ich bein ein Berliner". La sainteté gravait toujours un cas isolé dans l'écrin d'une théologie et le sertissait de ses rituels, mais la continuité d'une histoire cosmologique et politique auréolée par son langage bénéficiait maintenant d'une châsse du sonore, celle du mythe de la Liberté.

Et pourtant, sitôt que l'empire américain s'était mis en tête de conduire jusqu'en Irak, et tambour battant, son apostolat et son orthodoxie, on se souvint tout subitement de ce que tous les hommes d'Etat, même de type démocratique, se distinguent des autres spécimens du genre humain en ce qu'ils gardent la tête sur les épaules au milieu de leurs congénères abasourdis, ébaubis et éberlués; et l'on vit, dans la foulée, la sainteté de Jacques Chirac faire volte-face et se mettre à l'école d'un modèle paradigmatique du déniaisement machiavélien. Il fallait se hâter d'éteindre le cierge des abêtissements collectifs.

On se souvient du discours, aussi peu mythologisant que possible, que Dominique de Villepin, alors Ministre des Affaires étrangères, avait prononcé devant la pieuse Assemblée des Nations Unies. Où était-elle pas passée, la griserie apostolique qui avait précipité toutes les nations à Kaboul? On conseillait vivement aux escadrons des idéalités d'aller fureter dans les coins et les recoins de la planète afin de tenter de mettre la main sur la fiole du péché originel que Saddam Hussein était censé brandir sur la tête de l'humanité. On avait retrouvé Satan et tout son arsenal, mais comment le débusquer dans sa cachette, comment lui mettre la main au collet, comment lui passer la corde au cou?

3 - Les aventures de la fiole voyageuse

On se souvient du défilé des sorciers et des magiciens du flacon. On n'a pas encore oublié l'illustre évangélisateur Tony Blair, qui avait passé d'un bond de la chaire de la cathédrale Saint Paul de Londres, où il venait de prononcer l'éloge funèbre et le panégyrique de Lady Diana, jusqu'à la chaire toute proche de la chambre des Communes, où il avait brandi le fameux litron de l'apocalypse dont le Général Powell avait allumé la mèche trois jours auparavant devant l'Assemblée sidérée des Nations Unies.

Mais, en cas d'urgence internationale, la nation du Discours de la méthode revendique le droit de veto de l'intelligence et se précipite, rieuse, au secours du bon sens cartésien. Alors, l'Amérique a démontré au monde entier qu'elle fait peu de cas des droits de l'homo democraticus et de son cogito; car le Titan avait débarqué en Irak avec armes et bagages et, sans consulter ni Dieu, ni Diable, ce qui démontrait, s'il en était besoin, que la guerre des étoiles n'était pas seulement celle des fulminations de l'abstrait. Derrière les concepts propulsés dans le vide, on entendait le pas lourd des fantassins en armes.

Ce sera pourtant sur ce monticule du sacré qu'il nous faudra hisser le vocabulaire des démocraties verbifiques afin d'observer les obstacles qui paralysent les messianismes langagiers et qui ramènent au logis, la corde au cou, les apostolats de la syntaxe dans laquelle l'humanité s'était subitement drapée. Quand, en 2013, le mythe américain d'un salut à portée de main fut placé sous le sceptre exclusif de la Liberté, cet évangile a rêvé de poursuivre sa course en Syrie; et le chef du parti travailliste anglais, M. Milliband, s'opposa résolument à cette propagation du sacré et de ses camouflages. Et l'on vit cet hérétique débaucher en un tournemain plus de trente-cinq députés lucides du parti conservateur.

Une troisième croisade de la fiole de la démence semblait interdite par le sens commun partiellement retrouvé. L'argument opposé à la troisième équipée du flacon n'était autre que la honte et le ridicule dont le Royaume-Uni s'était couvert aux yeux de tous les épidémiologues de l'univers pour avoir emboité le pas aux nouveaux sorciers des mots de la planète. Bien plus, un Congrès américain démocrate, mais un peu assagi par le spectacle du rocambolesque britannique, est allé jusqu'à menacer le Président des Etats-Unis de le destituer - empeachment - s'il lançait, avec un bandeau sur les yeux, l'Amérique tout entière dans l'épopée sans cesse recommencée de la fiole.

4 - Défaussements et camouflages en chaîne

Mais un nouvel acteur du langage était monté sur les planches du théâtre des vocables. Depuis 1945, la France, pourtant laïque, à l'en croire, se rangeait aveuglément du côté du peuple biblique. Soixante-dix ans avaient passé; et Israël se trouvait encore en croisade pour la reconquête inachevable de sa "terre promise". On avait le plus grand besoin, disait l'Elysée, de mettre à tout le monde un bandeau sur les yeux afin de consolider l' hégémonie de l'étoile de David au Moyen-Orient.

Alors on vit le pape François rappeler à la France de la raison les devoirs attachés à la pensée rationnelle et lancer les Jésuites du monde entier à l'assaut des défaussements et des camouflages en chaîne auxquels se livrait un mythe de la Liberté de penser devenu l'ennemi de la logique. Par quel abus le substitut de la grâce divine qu'on appelait la Démocratie avait-il pris la relève du Dieu mort? Visiblement, la République faisait ses premiers pas dans le ciel et visiblement elle titubait comme un enfant en bas âge. Combien de siècles lui faudra-t-il pour achever son apprentissage et prendre sans trop d'embarras le relais de son père? La carence intellectuelle de la France, qui avait prétendu exister parce qu'elle pensait, a redonné un instant à l'Eglise romaine une place éminente dans la conduite politique du monde; car, pour la première fois de son histoire, le catholicisme entrait ouvertement en conflit avec les plus illustres falsificateurs et prestidigitateurs du langage frelaté de la bête. Et voici que le Saint Siège proclamait hérétiques les mots qui avaient messianisé la démocratie mondiale. Qu'allait-il advernir des vocables blasonnés à l'école du vide?

Une humanité que le mythe de la Liberté avait messianisée à seule fin de remettre entre les mains des sorciers de l'abstrait le sceptre du vocabulaire falsifié de la politique mondiale, une humanité qui paraissait avoir rengainé provisoirement son épée, une humanité de faux apôtres voyait l'expansion commerciale de la Chine d'un côté et l'irrésistible ascension de l'Amérique du Sud de l'autre, apporter un renfort décisif aux ennemis de l'universel vaporisé. Déjà Washington se demandait sur quel Satan de rechange se ruer.

5 - L'Europe à la croisée des chemins

A l'origine, l'Amérique n'avait pas l'intention de dévorer la Russie toute crue. Il se trouvait seulement que le vice -Président des Etats-Unis, Joseph Biden, ex-président de la commission des affaires étrangères du Congrès, s'était convaincu de la fatalité d'un affaiblissement durable et irrémédiable de la Russie. Le moment semblait mûrement choisi pour faire coup double: on disloquerait le pays des tsars; et l'Europe en paierait seule le prix. Six milliards de dollars avaient précipitamment été engloutis pour semer des troubles en Ukraine de l'Ouest.

Tous vassalisés que fussent depuis 1945, les Européens rechignaient néanmoins à franchir un pas de plus en direction de l'abîme grand ouvert devant eux; car l'heure avait aussitôt sonné, pour leurs cassettes, d'acquitter le tribut immense qui leur était maintenant demandé au nom du mythe démocratique prétendument outragé - mais au seul bénéfice de Washington - et dont le montant dépassait les forces du Vieux Monde. Le fardeau dont on chargeait les épaules du Continent dépassait d'autant plus les forces des serfs épuisés qu'à lui seul, le poids de la corruption dont souffrait la classe dirigeante de l'Ukraine suffisait à jeter d'avance au néant tout effort de modernisation et de redressement à long terme de l'économie du pays.

On sait que seule la force de son poignet avait permis à M. John Kerry, Ministre des affaires étrangères de l'empire américain, de contraindre le peloton de ses vassaux ligotés dans l'OTAN à s'engager dans une ultime tentative d'émiettement de l'ex-Union soviétique. Certes, il était absurde de tenter de mettre à genoux une nation de cent cinquante millions d'habitants et dont la garde rapprochée se composait de trois milliards de Chinois et d'Indiens, pour ne citer que ces deux-là. Mais le pire, c'était que Wall Street et la City n'avaient pas prévu que la Russie placerait à sa tête un homme d'Etat de la taille de Pierre 1er et que le géant russe réintègrerait en un tournemain la Crimée à son territoire.

L'effondrement de l'évangélisme marxiste avait dépecé une nation qui depuis 1989 payait le prix de l'incroyable utopie, née au 1er siècle, qui s'était à nouveau emparée du monde. Dans son dialogue de plusieurs heures avec des citoyens russes redescendus sur terre et qui ne comprenaient goutte à ce qui leur arrivait, M. Poutine avait reconnu que son pays continuait de payer la note de l'expansionnisme soviétique.

L'Europe de la pensée rationnelle n'avait pas encore compris qu'une géopolitique reconvertie au capitalisme sauvage, mais plus décérébrée qu'autrefois par les carences de son anthropologie scientifique n'était plus en mesure de rendre compte de l'historicité spécifique des évadés de la zoologie. Le peuple russe se frottait les yeux, les Européens tardaient à les ouvrir. On se demandait si la postérité du siècle des Lumières trouverait son assise dans un évolutionnisme approfondi et si la religion orthodoxe retrouverait le souffle ascensionnel que la France de l'intelligence avait donné à la foi des Tolstoï et des Dostoïevski. (- Séance extraordinaire de l'Académie des sciences morales et politiques - Intervention remarquée d'un revenant qui aurait changé de tête, 17 octobre 2014)

On savait que le mythe démocratique américain échouerait à caricaturer la Russie sous les traits d'un nazisme recuit et porteur de vêtements d'emprunt. Mais une Europe en lambeaux et porteuse d'un mythe de la Liberté dévoyé et détourné de son cours se laissera-t-elle durablement entraîner dans une guerre économique stupide et au seul profit de Washington? Un siècle d'élan du Vieux Monde vers une souveraineté à reconquérir serait-il brisé ou bien un nouveau départ allait-il se déclarer?

C'est ce que nous examinerons la semaine prochaine.

Le 1er mai 2015

aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr