La vassalisation américaine de l'Europe est-elle réversible?

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1 - Les promesses paradoxales de la vassalisation
2 - Le débarquement du messianisme politique dans l'anthropologie scientifique
3 - Les masques sacrés des uns et des autres 4 - L'expédition de Suez
5 - Le retour à Machiavel
6 - La mort du supranationalisme
7 - Que sera l'échiquier mental de la géopolitique de demain ?

1 - Les promesses paradoxales de la vassalisation

Pour la première fois de sa longue histoire, le continent européen se sera soumis aux ordres qu'un maître du dehors lui aura ordonné d'exécuter. Puis cette fraction du monde, autrefois prestigieuse, est montée pieds et poings liés sur la scène de sa démission internationale afin de se conformer point par point aux volontés d'un empire étranger. Un asservissement aussi spectaculaire et au seul bénéfice d'un cocher venu de fort loin aura humilié pour longtemps une civilisation qu'on avait vue dominante trois-quarts de siècle seulement auparavant; mais, dans le même temps, une capitulation de cette envergure permet du moins d'observer sur le vif l'apparition d'un type nouveau d'esclaves, ceux qu'enfante désormais le mythe même de la Liberté.

Prenons acte de la diversité et de l'unité du genre de subordination qu'affichent les Etats et les peuples asservis sur un modèle aussi extraordinaire de la docilité. Car sitôt ce genre de domestication achevé, on a pu assister au spectacle d'une solidarité d'un style hallucinant: le licol même et le harnais de leur abaissement soude entre eux les témoins de leur honte.

C'est qu'il s'agit de sauver la face jusque dans le spectacle de la servitude. Or, on perd moins pied à se montrer soumis à un joug en commun et à se conférer les apparences de la dignité - ce qui donne du moins les dehors d'une détermination partagée - qu'à offrir le spectacle d'un éparpillement affolé des bâillonnés.

Ce phénomène nous renvoie aux ressorts de l'obéissance des esclaves antiques qui réprimandaient leurs déserteurs audacieux. Toute la maisonnée offrait au maître ébranlé la consolation de plier l'échine encore plus bas. Le propriétaire du troupeau aurait paru affaibli s'il s'était trouvé soudainement contraint d'afficher son incapacité à ramener le rebelle au bercail à grands coups de trique. Mais, dit la valetaille restante, l'émancipé ne courra pas longtemps. En attendant de se résigner à porter un bât plus vassalisateur que le précédent, on laissera le souverain serrer davantage la jugulaire, afin qu'il ne paraisse pas trop dangereusement ébranlé par une défection qu'il proclamera outrageante, mais non irréparable.

Il convient donc d'observer au microscope électronique la fragilité de la vassalisation renouvelée de l'Europe, celle de sa plus titanesque mise dans les fers; car, pour la première fois depuis 1945, l'histoire de l'Europe illustrera la marche larvée de ce Continent vers un enchaînement dont les haltes apparaîtront dans une clarté plus vive, mais à la lumière de l'accélération subreptice du rythme de la délivrance.

2 - Le débarquement du messianisme politique dans l'anthropologie scientifique

Quelques mois seulement après la fin de la seconde guerre mondiale, le Vieux Continent avait accepté le secours d'un "plan Marshall" devenu rapidement légendaire et qui devait permettre à l'Europe exténuée de redresser son économie et de poursuivre son industrialisation à grandes enjambées. Mais le discours de Churchill à l'Université de Zurich le 19 septembre 1946 avait fait croire à l'Angleterre qu'elle partagerait gentiment avec Washington les bénéfices perpétuels d'une victoire sur le nazisme réputée commune aux deux nations. Puis l'expansion territoriale inexorable de l'Union soviétique en direction de l'Europe de l'Est avait pu donner à Londres l'illusion qu'une seconde libération du Vieux Continent - et non moins aimablement partagée que la première - prendrait la relève d'une gloire jumelée, alors que le messianisme démocratique du Nouveau Monde allait poursuivre sa course en solitaire et mettre sous sa tutelle les armées nationales du Vieux Monde. Celles-ci se trouveront placées à jamais sous un protectorat rédempteur.

Mais le vrai danger que présentait l'évangélisme marxiste ne répondait déjà plus à la logique interne des expansions militaires de type classique : on assistait à l'ascension de l'utopie du 1er siècle de notre ère, celle d'une délivrance eschatologique de l'humanité dont le christianisme avait illustré l'espérance. Plus de quatre vingt dix pour cent de l'élite cérébrale européenne née du siècle des Lumières et censée convertie au rationalisme français depuis 1789 - donc apparemment issue d'une philosophie consolidée par la chute de la monarchie de droit divin - avait basculé derechef dans la croyance opposée selon laquelle un "royaume de Dieu" allait enfin débarquer définitivement sur la terre, mais assorti de mots désormais auréolés par leurs propres abstractions. Le prophète Karl Marx serait à la fois le théoricien de génie et le praticien universel de ce halo.

Ce retour au mythe d'une délivrance planétaire que les prophètes juifs avaient portée à l'ubiquité représentait pour tous les Etats du monde un danger beaucoup plus titanesque que la progression des troupes soviétiques - qu'on disait armées jusqu'aux dents - puisque, pour la première fois depuis deux mille ans, ce n'était plus une hérésie partielle et locale qui étendait ses ravages à tout le genre adamique. Il était évident qu'une démence antique et d'origine psychogénétique envahissait le globe terrestre avec la rapidité de l'éclair, il était non moins évident que l'homme est un animal viscéralement onirique, il était évident qu'un délire aussi subit que contagieux allait préparer une domestication parareligieuse irréversible de l'Europe et que le pédagogue en serait le mythe même de l'universalité de la Liberté politique. L'histoire événementielle de ce caducée de la fatalité se contenterait d'en illustrer l'itinéraire.

3 - Les masques sacrés des uns et des autres

Les retrouvailles des nations avec le mythe de l'évasion définitive du genre humain de la geôle de sa servitude originelle alimentait maintenant de tous ses feux et de tous ses flambeaux la démocratie messianisée dont la Russie soviétique était devenue le porte-bannière et l'apôtre. L'ambition d'un prophète du salut illuminé par la révélation de l'abolition pure et simple du système capitaliste - cette apothéose du fabuleux se révèlerait mécaniquement salvifique - s'est aussitôt concrétisée par le renforcement opposé, celui de la vocation réaliste dont s'inspirait la bannière étoilée: les Etats-Unis allaient profiter de l'affaiblissement mental de leurs compagnons d'armes pour les priver, en retour, de leur péché originel le plus lourd, à savoir leur infamie de propriétaires d'un immense empire colonial.

Lorsque Nasser avait nationalisé le canal de Suez, la France, l'Angleterre et Israël avaient tenté de le reconquérir sans tarder et les armes de leur auto-damnation à la main. Mais la planète avait changé d'orientation cérébrale et de maléfices. A sa manière, Washington était devenu aussi ambitieux que Hitler lui-même de dépouiller définitivement Londres et Paris de leur puissance de colonisateurs exécrables. Le fardeau du péché originel avait changé d'épaules et de territoire.

4 - L'expédition de Suez

En vérité, l'expédition de Suez de 1956 n'allait révéler sa véritable signification historique qu'à la lumière de la croisade économique ordonnée en 2014 par Washington contre une Russie revenue au capitalisme depuis plus d'un quart de siècle; car, cinquante neuf ans auparavant, la Maison Blanche, Wall Street et la Russie catéchisée par Lénine n'avaient pas hésité une seconde à s'allier face aux ultimes soubresauts de l'Europe capitaliste, au point que la bombe d'Hiroshima avait été brandie sur Paris et sur Londres à la faveur d'une entente soudaine et providentielle entre Karl Marx et Abraham Lincoln, tellement l'ambition impériale partagée de ces deux nations, nonobstant leurs systèmes économiques alors incompatibles, transcendait leurs masques évangéliques respectifs: mais la révélation de ces deux réalismes subitement confondus démontrait pour la première fois au monde entier que l'objectivité de la science historique et de la politologie modernes cesseraient de fonder leur recul sur des concepts abstraits, mais sur une distanciation anthropologique et critique à, l'égard des évadés actuels de la zoologie. Clio pèsera siècle après siècle la boîte osseuse d'une bête installée par erreur et de naissance dans des mondes imaginaires.

5 - Le retour à Machiavel

Toute la logique interne qui, depuis trois quarts de siècle, avait commandé la vassalisation cérébrale, donc la colonisation démocratique du Vieux Continent est soudainement apparue à la lumière du gigantesque renversement des apostolats: une Europe censée définitivement libérée du nazisme par l'alliance d'hier de Staline et de Roosevelt contre Hitler, voyait l'empire américain attaquer la Russie capitaliste au seul profit de sa propre expansion et enrôler ses vassaux dans cette croisade inversée. En 1956, le combat du "socialisme national" - pour retrouver l'ordre des mots du français - reprenait la même guerre que celle de Hitler et contre la même domination coloniale que celle de Paris et de Londres mais, cette fois-ci, sous la bannière de l'impérialisme étroitement partagé de Washington et de Nikita Krouchtchev.

Du coup, Londres et Tel Aviv, voyant la planète se placer pour longtemps sous le sceptre et le rêve partagés de Washington et de Moscou, se sont rués du côté du plus fort, tandis qu'une Europe enfin dégrisée s'efforçait de relever le défi du réalisme machiavélien: il fallait tenter de retrouver seuls la souveraineté perdue des nations du Vieux Monde et laisser la vocation mondiale d'une libération mythique et vaporisée du genre humain prospérer entre les mains cauteleuses des Etats-Unis. Du coup l'Angleterre retrouvait intact son apostolat insulaire, non seulement celui-là même dont Hitler lui avait reproché l'isolationnisme et qu'elle avait illustré depuis Jules César, mais celui d'afficher une autarcie viscérale face à la menace sans cesse renaissante d'un continent unifié face à ses rivages. Deux ans plus tard, le Général de Gaulle tentait à son tour de substituer au prophétisme marxiste et au prophétisme démocratique associés, un nationalisme de la France et de l'Allemagne qui remettrait l'histoire du monde sur ses pieds et la tête des vraies nations sur leurs épaules.

6 - La mort du supranationalisme

Mais, en 2014, le spectacle d'une Europe réduite à un peloton de nations colonisées et vassalisées au profit de l'expansion illimitée de l'empire américain contenait les germes d'un retournement du destin du monde non moins titanesque que le premier.

Certes, dans leur tentative radicale de remplacer le danger hitlérien par une prétendue menace expansionniste du nationalisme et du capitalisme russe, les Etats-Unis se heurtaient à des murailles tellement infranchissables que les évènements n'allaient cesser d'illustrer le retour progressif de l'Europe à la défense des prérogatives anciennes et des apanages reconnus des vrais Etats. Il était stérile de tenter de clouer la Russie au pilori d'un prétendu "socialisme national" et d'un nouvel hitlérisme dès lors que Moscou était infiniment moins isolée sur la scène internationale que l'Allemagne de 1939, qui n'avait trouvé que l'Italie de Mussolini et le Japon de l'empereur Hirohito pour alliés.

Trois quarts de siècle plus tard, toute l'Amérique latine, accompagnée de la cohorte des Etats africains et par un Japon lentement renaissant voyaient un nouveau Titan, la Chine, se ranger aux côtés d'un basculement radical des forces à l'échelle de la planète. Un empire du Milieu en cours d'industrialisation foudroyante et servie par une démographie galopante redistribuait les cartes du nationalisme sur le globe terrestre. C'était l'empire américain et ses trois cent cinquante millions d'habitants qui ne faisaient plus le poids face à l'émergence de l'Asie et de l'Afrique; et, sur cet échiquier-là de la mappemonde, la passivité d'une Europe asservie à l'Amérique présentait un spectacle fantasmagorique, tellement cinq cent millions d'Européens demeurés, dans tous les domaines cruciaux, en avance technologique sur le reste du globe terrestre paraissaient livrés à une hallucination pathologique. Pourquoi plier le genou devant un souverain d'outre-Atlantique titubant et en pleine dislocation politique?

C'est dire que l'historien et l'anthropologue du naufrage politique et cérébral continu d'une Europe soudainement lancée à l'assaut de la patrie de Tolstoï et de Dostoïevski se verra contraint d'allumer la lanterne d'un évolutionnisme détaillé. Sinon, comment expliquer une configuration aussi nouvelle de l'alliance de la géopolitique avec la vie onirique des évadés de la zoologie? Il paraîtra incroyable que la victoire de 1945 sur le nazisme ait pu enfanter une classe dirigeante européenne infantile et privée de la connaissance la plus élémentaire du cerveau du genre humain. Mais pourquoi la victoire de 1945 a-t-elle donné naissance à un livre d'images dans lequel le triomphe apparent des idéaux d'une démocratie schizoïde aura privé des millions d'encéphales - et pour plusieurs générations - d'un regard acéré sur l'histoire et la politique réelles de la bête bipolaire? Pourquoi l'aventure des sylvestres détoisonnés prenait-elle tout subitement les couleurs d'une bande dessinée dans laquelle la Liberté, l'Egalité et la Fraternité auraient rendu tous les hommes non seulement égaux, mais semblables entre eux?

7 - Que sera l'échiquier mental de la géopolitique de demain?

Telle est la question qui commencera de dessiner ses contours anthropologiques la semaine prochaine. Mais, dès aujourd'hui, demandez-vous quelle est la carence cérébrale qui scinde les cervelles des dirigeants européens. Mme Merkel encourage la Finlande à poursuivre les sanctions économiques contre la Russie au-delà du mois de juin et, dans le même temps, elle encourage le vassal absolu, le Japon, à entrer dans la banque chinoise "pour l'investissement et le développement". M. Schaüble, Ministre allemand de l'industrie, se réjouit de ce que la Grèce se trouvera partiellement renflouée par la Chine et par la Russie, mais songe à poursuivre le géant russe Gazprom pour "abus de position dominante".

D'un côté, le Spiegel, cet hyper atlantiste allemand, titre le blasphème: "Et maintenant, voilà qu'arrive par-dessus le marché le Obama..." (Und jetzt, kommt auch noch der Obama...). D'un côté, M. Hollande et M. Poutine se rencontrent ce 24 avril, mais de l'autre, la France ne livre toujours pas les Mistral et ne se rendra pas à Moscou le 9 mai. D'un côté, plusieurs télévisions européennes, dont France 2, vont interviewer le Président Bachar al Assad, qui déclare que Paris est trop atlantiste pour compter encore dans le monde, de l'autre, la presse et la radio françaises ne présentent qu'une version tronquée et méconnaissable de cette interview et répliquent par une interview de M. Porochenko.

On se tord de rire. Ce n'est pas la faute de la Russie si l'Europe n'a ni gaz, ni pétrole. Et puis, qu'est-ce qu'un empire sinon un abus d position dominante qu'on appelle "monopolaire"? A quand une procédure contre l'abus de position dominante du dollar-papier? A quand une action judiciaire contre les accords de Bretton-Wood? L'atlantisme conduit à la vassalisation inéluctable, l'alliance avec la Russie fera de l'Europe le pôle économique dominant de la planète de demain aux côtés de la Chine.

Cette danse de saint Guy d'une Europe déboussolée révèle que la politologie et la science historique modernes se heurtent à des récifs qu'elles ne voient pas encore. C'est le moment de faire progresser le Discours de la méthode qu'élabore l'anthropologie critique sur ce site depuis cent soixante dix mois.

Le 24 avril 2015

aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr


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