9 min

Le Combat De La Raison 8 - Nos tributs au Dieu Liberté

1 - La substantification du symbolique 2 - De quel côté la réalité du monde penche-t-elle ? 3 - L'Europe est-elle un symbole en perdition?

1 - La substantification du symbolique

Les têtes savantes, mais craintives d'autrefois n'étaient pas à l'abri des miracles et des prodiges rassurants ou terrifiants des chrétiens. Amerbach, grand juriste bâlois, demandait à Erasme, réfugié à Fribourg, ce qu'il devait faire face à un double danger: d'un côté, le conseil municipal de la ville lui demandait de se prononcer clairement sur le prodige eucharistique. Mais, comment pouvait-il seulement imaginer de réfuter les paroles stupéfactoires du Christ? Le fils de Dieu n'avait-il pas expressément déclaré que le pain du boulanger qu'il avalait sous les yeux de ses disciples médusés était sa chair toute crue et que le vin qu'il versait dans sa coupe était son vrai sang? Pouvait-il traiter le Nazaréen de sorcier capable de métamorphoser un aliment et une boisson en deux substances répugnantes à consommer? Mais courir l'autre danger était non moins effrayant: avait-il l'étoffe de mourir en martyre d'une déglutination et d'une mastication aussi pieuses que trompeuses?

Si le conseil municipal de Bâle s'était montré aussi ignorant des ressorts anthropologiques des cultes et des rouages zoologiques du sacré que notre laïcité ignore les rouages des fous d'Allah et de Jahvé; si les Bâlois avaient accusé Amerbach "d'association de malfaiteurs en bandes organisées" pour avoir prêché l'anthropophagie et le vampirisme, quel jugement porterions-nous, en ce début du IIIe millénaire sur la cervelle des protestants de 1522, qui, deux siècles avant Voltaire et sans rien connaître de plus que les propositions conciliantes de Luther affichées en 1517 sur les portes de l'église de Wittemberg et le gentil Eloge de la folie d'Erasme, publié en 1511, rejetaient néanmoins les voraces du christianisme romain? Comment se faisait-il que les Bâlois avaient gardé la tête sur les épaules au point de savoir que le vrai sang de la foi ou de la pensée rationnelle n'est pas celui qui coule sur l'étal des bouchers ou sur les champs de bataille? Se souvenaient-ils seulement de ce que la vraie chair de Socrate n'était pas celle que Criton voyait porter en terre et dont le philosophe disait qu'elle était une "abeille emportant son miel" et que ce miel-là ne cesserait de faire "bouillonner" le monde?

Mais, encore de nos jours, un humanisme privé de toute métazoologie capable de peser le divin et le carnivore sur les balances d'une anthropologie du spirituel se révèle indigne d'arbitrer le dialogue embarrassé des religions avec le symbolique d'un côté et avec le réel, de l'autre. Car une civilisation privée de toute philosophie de l'esprit ne saurait se soustraire, toute honte bue, à son devoir le plus impérieux, celui d'apprendre à lire l'histoire des têtes post-zoologiques, à la lumière d'un décryptage métazoologique, lui aussi, de la vraie chair et du vrai sang de Socrate, parce que le protestantisme américain tente, en toute hâte, de rendre eucharistique, donc physique, le pain d'une Liberté qui n'arme jamais, hélas, que son glaive et sa puissance. La question de 1522 a donc débarqué dans l'histoire, puis dans la géopolitique et dans une métazoologie mondiale, et cela à la manière dont l'abeille avait débarqué dans la philosophie du "connais-toi" deux millénaires auparavant.

Qu'est-ce à dire? Primo, que, dès le paléolithique, la parole simiohumaine a scellé une alliance politique, religieuse et physique avec des métaphores substantifiées; et secundo, que, de son côté, cette figure de style renvoie la métazoologie des images au grec sum-ballein, jeter ensemble. Que "jeter ensemble", sinon l'alliance du signe avec la chose et de l'effigie avec la personne? Si nous ne décryptons pas la religion avec des yeux d'anthropologues des symboles, donc de méta-zoologues du langage métaphorique des religions prises inter sacrum et saxum - "entre le couteau et l'autel", jamais nous ne verrons le fétichisme, le totémisme et le ritualisme guetter la bête en quête d'une parole qu'elle substantifiera à tort et à travers; et surtout, jamais nous ne verrons la vraie chair et le vrai sang d'une Europe et d'une France vassalisées par leur ensorceleur d'au-delà des mers.

De quel pain rassis nous sommes-nous rassasiés, de quel vin d'une Europe sans voix nous sommes-nous désaltérés? Quand, sur l'ordre du dieu de chair qui nous pilote et nous montre notre proie et la sienne d'un doigt vengeur, nous nous sommes rués en aveugles sur la Russie de Tolstoï et de Dostoïevski, nous n'avons pas perdu un seul arpent de notre riche terre d'ici-bas, et notre vin de Bordeaux, de Bourgogne ou d'Anjou ont continué de couler en abondance de nos coupes dans nos gosiers.

Mais en sommes-nous enrichis ou appauvris? Depuis lors, le vrai vin de la France nous reste dans la gorge. Qui dirait que le vrai sang de la France se trouverait dans des fûts de bois? La politique et l'histoire véritables de la France, ce sont sa vraie chair et son vrai sang qui nous les racontent - et nous ne mangerons plus cette chair-là et nous ne boirons plus ce sang-là aussi longtemps qu'un faux Dieu ignorant des vignobles de là-haut nous commandera nos semailles. Quel étrange animal que celui dont le verbe exister tronçonne la chair et l'esprit entre la bête et la métaphore

2 - De quel côté la réalité du monde penche-t-elle ?

De siècle en siècle, la vraie France se révèle le pontonnier du symbolique, de siècle en siècle, la vraie France raconte une géographie de l'esprit, de siècle en siècle, la vraie France se veut un signal cloué sur la potence du monde. Qu'est-ce que le pain et le vin de la mort et de la résurrection de la France? Puisse cette abeille apporter son miel aux vassaux de l'Amérique d'aujourd'hui, puisse une laïcité approfondie introduire la question de l'abeille socratique dans l'humanisme mondial et dans la pensée politique.

Car une République privée de regard sur sa chair et sur son sang spirituel se ruera dans l'obscurantisme que sa servitude ne cessera de secréter sous son os frontal. Périclès avait lu Platon et Aristote, Louis XIV, ce roi "ennemi de la fraude" en savait sans doute davantage qu'il ne voulait le dire quand il conseillait à Molière de ne pas "irriter les dévots". Mais de quelle fraude était-il question? En ces temps reculés, la science des masques sanglants du sacré était demeurée balbutiante. Il était trop tôt pour que le Grand Siècle visitât le champ de bataille d'un chorège de la servitude qui se servait des armes mêmes de la Liberté pour ensanglanter le monde et le vassalisateur.

La fraude construite sur des signes chosifiés symbolise la maladie la plus universelle et la plus incurable de l'intelligence simiohumaine. Mais cette substantification mortelle du vrai et du faux ne révèlera son animalité qu'à des peseurs nouveaux de l'infirmité cérébrale qui frappe les semi-évadés de la zoologie. Si les hommes politiques de l'Europe domestiquée d'aujourd'hui ignorent tout du cerveau dont s'armeraient des Etats devenus souverains, le monde tombera-t-il dans une "histoire de fou racontée par un idiot" qu'évoquait William Shakespeare (L'Europe, un asile d'aliénés La modernité de l'Eloge de la folie d'Erasme, 5 décembre 2014) ou bien la métaphore du ciel socratique verra-t-elle un nouvel avenir s'ouvrir à la pesée de l'humiliation morale et cérébrale des Etats vassalisés? Car une civilisation garrotée par la présence en armes de cinq cents garnisons étrangères incrustées à jamais sur son sol ne connaît pas le sens métaphorique du verbe exister: une nation en tant que telle n'est pas un territoire, des édifices, une police, une armée, une nation en tant que telle est une métaphore et cette métaphore n'existe que dans les cœurs et dans les têtes.

De Ramstein à Syracuse, un frelon charrie maintenant le mythe faussement évangélisateur et trompeusement rédempteur de la Liberté du monde, de Ramstein à Syracuse, un occupant en armes tient le sceptre de la sujétion de l'Europe entre ses mains. Pourquoi cette sotériologie superstitieuse se trouve-t-elle armée jusqu'aux dents par les faux surveillants d'une liberté verbifique, sinon parce que tout empire baigne dans le sang d'ici-bas. Mais de quel sang parlons-nous parmi les bouchers et les abeilles?

3 - L'Europe est-elle un symbole en perdition ?

Mais c'est encore et toujours la seule force militaire qui charrie la parole faussement séraphique des démocraties placées sous le sceptre vassalisateur de leur évangile de la Liberté; et c'est encore et toujours la force armée qui rend religieuse en sous-main la politique actuelle du concept de Liberté pris au sens pseudo apostolique et convertisseur du terme. Aussi longtemps que la politologie moderne s'égarera dans le langage masqué et dédoublé d'un rêve de Liberté, la géopolitique ne quittera pas l'histoire du sang d'ici-bas.

C'est pourquoi seuls deux soldats de terrain - Charles de Gaulle et Jacques Chirac - ont défié le premier empire guerrier qui soit parvenu à étendre le règne de ses armes au monde entier, tandis que le bas et le haut clergé des démocraties de la candeur ne font à l'Amérique que des reproches d'enfant de chœur: on ne réfute pas dans l'abstrait un empire en expansion continue et " naturelle " sur des champs de bataille réels, on apprend seulement à combattre ce dinosaure l'arme au poing.

Mais si l'on ignore sur quel champ le blé de la pensée se moissonne, on verra quarante six pour cent de la chair et du sang de l'empire américain occuper physiquement l'Europe du Nord au Sud et de l'Ouest à l'Est ; et le Vieux Continent aura beau lancer des trains à grande vitesse sur tous les marchés du monde, remporter la victoire de l'aviation commerciale sur le vieux monopole de Boeing, qui remonte à 1945, expédier à la vitesse de mille kilomètres à la minute la sonde Rosetta sur la comète Tchouri-Guerassimov, réussir demain le placement de Galileo sur son orbite, prendre la tête de la connaissance des ultimes secrets de la matière, tout cela ne sera que vin tourné et pain sec sur les champs de bataille réels du monde, ceux des symboles et des métaphores, qui ne sont pas des substances matérielles, mais des drapeaux, des blasons et des signes. Une civilisation oublieuse des équipées du pain et du vin réels - ceux des signes vivants, respirants, incarnés - ne ferre que des sabots et ne scelle que les chevaux de son maître.

Le spectacle le plus hallucinant, dans la soumission d'une civilisation européenne autrefois illustre par ses retentissantes cavalcades n'est autre que celui d'une classe dirigeante qui persévère à se qualifier de "classe politique", alors que l'on quitte nécessairement l'arène réelle de l'histoire du monde, celle du symbolique, pour se livrer seulement à un petit jardinage si l'on ne pose même pas à son pays la question de la présence insultante des troupes étrangères et maitresses du jeu sur le territoire qu'on habite..

Le 27 février 2015

aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr