53 - L'école des anges et des loups

11 min

Le 24 de la lune de Rebiab

Uzbek à Rhedi,

Tu sais que notre Vieux Monde ne saurait défendre ses intérêts légitimes face au sacré démocratique, puisque notre souverain d'au-delà des mers tiendrait non seulement pour impie, mais pour cynique de notre part d'oublier notre devoir de naïveté à son égard. Car les Saintes Ecritures de ce bon apôtre lui ont démontré qu'il ne défend nullement ses intérêts nationaux et qu'il s'immole pour notre salut sur l'autel de ses dévotions. S'il étend ses saintes bases militaires sur nos terres, c'est afin de nous délivrer de nos péchés. C'est pourquoi, dans ma lettre d'hier, j'ai évoqué le rétrécissement tantôt indolore et tantôt douloureux du cerveau messianisé dont souffre le simianthrope européen ; et j'ai souligné avec insistance qu'il s'agissait d'un effet tout mécanique de la rédemption de notre Continent sous l'assaut aussi massif qu'incessant des sortilèges et des parfums dont l'empire dominant du moment nous canonne depuis un demi siècle. Car si la folie religieuse de notre Vieux Monde doit s'exercer dans la griserie de l'encens qui monte des autels de la vassalisation inodore dont notre maître consent à nous accorder les bienfaits et si sa miséricorde se veut viscéralement liée au messianisme politique du ciel de la liberté et de la justice, il sera bien impossible de jamais étudier l'inconscient qui commande le cerveau infirme d'une démocratie mondiale malade de son auto-domestication sous la herse des métamorphoses politiques de l'idole des chrétiens.

Aussi l'Ecole s'applique-t-elle à scanner les relations que le rétrécissement tragique du champ de vision des vassaux de leur foi entretient avec leur bêtise. Car, dit-elle la démence religieuse ne débarque jamais dans l'histoire et dans la politique que bras dessus, bras dessous avec la sottise qui lui sert de compagnon d'armes. Mais ni Freud, ni Jung, ni Lacan n'ont pesé le cerveau simiohumain sur la double balance de ses croyances religieuses et de sa cécité politique. Et pourtant, l'alliance de ces deux autorités a écrit l'histoire du monde.

Tu vois, mon cher Rhedi que le vertige trans-animal de la logique est une main de fer et qu'elle ne cache sa poigne sous aucun gant de velours : elle coupe, elle taille, elle tranche. Car la question posée par le couteau, le scalpel, le bistouri de la raison transzoologique est celle de savoir si nous pouvons apprendre à connaître les ressorts qui commandent la folie propre au séraphisme simiohumain - donc de la démence angélisée sous le masque de nos idéalités - et d'en comprendre le fonctionnement par une initiation qui nous mettrait à l'écoute et à l'école de toute la politique et de toute l'histoire masquées de notre espèce. Car si toute la politique des grâces et des dévotions que nos idéalités tartuffiques réclament de notre piété ou de notre sainteté naturelles nous démontre seulement que nos pauvres gènes nous condamnent à bâtir notre " santé mentale " sur les faux ciels de l'abstrait et si le concept même de santé mentale dont nous faisons un étalage démocratique est tombé d'avance dans une hypocrisie religieuse ressuscitée au cœur de la laïcité, la pensée critique nouvelle qu'inaugure la logique de l'Ecole rompt avec toute la tradition de notre psychobiologie schizoïde.

Mais l'Ecole va-t-elle consentir à présider en public un tribunal de l'intelligence et de la lucidité devenu capable de juger la dichotomie cérébrale dont nous demeurons les otages ? Dans ce cas, elle nous rappellerait que si nous n'étions déjà semi éveillés, il n'existerait ni simianthropologie française, ni regard d'un simianthrope transanimal sur les chaînes qui entravent ses congénères. Qu'en est-il donc de l'animal semi rebelle et potentiellement en évolution dont le privilège extraordinaire est de se voir jeté dans le vide ? Quels seront le tragique virtuel et la récompense du vertige qui frapperont la raison de demain? Telle est la dialectique qui pilote la réflexion actuelle de l'Ecole sur les relations semi animales que notre inconscient religieux entretient encore de nos jours avec notre politique et notre politique avec la faiblesse de notre boîte osseuse.

Dans cet esprit, la simianthropologie française étudie en tout premier lieu, les relations originelles que le sacré entretient avec la sacralisation de l'esprit de subordination. Certes, toute politique requiert la sujétion étroite de l'individu à une autorité reconnue pour légitime, ce qui signifie qu'il n'y aura d'obéissance contraignante qu'au sein d'une société placée sous un commandement impérieux, donc sévèrement hiérarchisé. Mais pour que, dès le berceau, un sceptre politique semi magique se trouve intériorisé par toute une population, on n'a jamais trouvé de moyen plus coercitif que la divinisation d'une force céleste, donc l'ensorcellement de la puissance accordée à une idole.

C'est donc par nature que toute politique se pare des vêtements d'une autorité de type religieux dans l'inconscient de l'espèce, et cela du seul fait que cette autorité se fonde sur la vénération extatique qu'inspire à tous un chef incontesté ; et il n'est pas de vénération plus hypertrophiée que celui du sujet prosterné devant un souverain dont les apanages et les prérogatives, tant célestes qu'infernaux, seront censés se fonder sur sa capacité de diriger un univers d'agenouillés. Mais comment l'omnipotence et l'omniscience ne serait-elle pas gravée dans les gènes du mythe de la création, qui est schizoïde du seul fait que le démiurge oscillant d'un pôle à l'autre de son cerveau bipolaire ne pilotera jamais qu'une entreprise biphasée d'avance?

Aussi les mythes sacrés contraignent-ils en tout premier lieu l'individu à "chanter dans le chœur". Chacune des trois religions du Livre est fondée sur l'autorité d'un super individu que sa stature semi mythique autorise seul à exercer des facultés intellectuelles et un génie politique statutairement souverains, à savoir Moïse, Jésus et Mahomet. Mais ces trois super héros de l'individualisme sacré ne sont tenus que pour des porte-paroles modestement habilités à figurer le sceptre d'un souverain majestueux du cosmos et à monopoliser l'interprétation de sa parole donc à exercer son commandement. L'identification d'un représentant exclusif du ciel à son créateur varie selon les confessions : Jésus et le Zarathoustra de Nietzsche sont à eux-mêmes leur propre dieu, ce qui n'est le cas ni de Moïse, ni de Mahomet. Mais, dit l'Ecole, ces exemples démontrent qu'il n'est pas non plus de société mono-individualisée, puisque la religion et la politique gèrent d'un commun accord et sur des fondements partagés un type de subordination satisfaite et même épanouie des populations. En glorifiant les individus appliqués à bien servir leur maître, il se formera une garde rapprochée de collaborateurs et de coadjuteurs du souverain du cosmos. L'origine de la classe sacrée est observable chez les chimpanzés.

Les origines animales du politique
1 - Politologie et Simianthropologie, 12 février 2007
2 - Les masques angéliques de la politique, 21 février 2007

L'Ecole des simianthropologues français est la première qui ait démontré la conjonction universelle entre la caste politique et celle que toutes les religions du monde mettent en scène dans l'imagination croyante. Dans le paganisme, le trône de Jupiter était bien gardé et non moins sacralisé que ceux de ses trois successeurs, Jahvé, Allah et le dieu réputé s'être à la fois entièrement incarné et avoir conservé l'intégralité de sa nature divine.

Mon cher Rhedi, ces observations sur le divin sont banales, puisque l'antiquité connaissait déjà des hommes-dieux - Hercule ou Achille - et des chefs militaires tenus pour des dieux - Alexandre, mais aussi Scipion l'Africain, le démocrate qui disait à ses troupes, aux yeux desquelles les rois étaient des personnages divins et qui voulaient diviniser leur général victorieux : " J'éprouve la plus grande considération pour le nom d'empereur que vous m'accordez. Mais le titre royal, qui est considérable ailleurs est intolérable à Rome. Si vous estimez qu'un esprit royal m'habite et que cet éloge est le plus grand qui puisse s'appliquer à l'esprit humain, jugez-en en silence, mais abstenez-vous de l'usurpation d'en parler. " (Livre XXVII, chap. XIX)

Mais le banal change de nature s'il sert d'assise à une logique du tragique et du vide. Or, la logique de l'Ecole des sacrilèges introduit une pesée du vertige dans la connaissance et dans l'interprétation de notre politique et de notre histoire. A ce titre, la simianthropologie constate qu'une espèce que sa folie scinde de naissance entre deux mondes, l'un réel, l'autre onirique, obéira nécessairement à un modèle social pacifiant du seul fait que l'individu y consentira à son auto-subordination à la divinité et qu'il rendra statutaire son obéissance politique par la mise sur pied d'un ordre public à la fois religieux et légalisé. L'autorité idéale de la divinité doublera donc celle du législateur et la sublimera. Toutes deux ouvriront les cœurs à la compassion et à la charité envers des congénères soumis à un chef de file élu par la divinité et valorisés de servir à leur rang et selon leurs capacités le souverain hyper légitimé du cosmos dont tous les Etats seront réputés reproduire imparfaitement le modèle.

Mon cher Rhedi, la logique banale de l'Ecole ne se trouverait encore qu'à mi chemin si elle laissait de côté l'autre volet de la folie de l'animal au cerveau bipolaire qu'illustrera la face sauvage et furieuse de l'idole. Pourquoi le dieu de l'obéissance consentie, de la concorde publique et de la vénération pour l'autorité légitime se révèle-t-il un animal au cerveau schizoïde à son tour et pourquoi son message de sérénité et de paix lui met-il entre les dents le couteau sanglant du sacrifice ? Que signifie l'évidence que l'idole et sa créature se copient étroitement et se valorisent réciproquement, sinon que ces frères jumeaux illustrent la double face d'un simianthrope réfléchi dans le miroir unique que lui tend son histoire et sa politique ? Le simianthrope biphasé s'incline devant le tueur schizoïde qu'il est à lui-même ; et il fait jouer l'ange à la bête dichotomisée qu'il hisse dans son ciel bipolaire.

Je t'ai raconté le retour aux sacrifices humains de Tyr et de Carthage dont témoigne au plus secret la religion à deux visages du dieu en agonie sur la potence de l'histoire. Comment se fait-il que le christianisme présente l'offrande sanglante de l'un de ses congénères aux narines de son idole ? Si un monstre féroce est censé siéger à l'état vaporeux dans le cosmos et diriger l'univers à l'école du meurtre angélisé de l'autel, c'est qu'il est jugé payant de présenter des victimes immolées à un Tartuffe cosmique.

C'est ici, mon cher Rhedi, que l'Ecole de Paris se livre à une lecture inattendue de l'inconscient de la folie, c'est ici qu'elle observe les derniers secrets de l'histoire et de la politique du singe rêveur. Car Clio et Chronos nous enseignent que notre destin dédoublé se nourrit du sang de nos ennemis du seul fait que notre pauvre espèce est vouée à se fractionner entre des identités collectives en guerre entre elles, donc acharnées à s'anéantir réciproquement. Je me propose donc d'interroger l'Ecole sur la généalogie des nations sur notre astéroïde pivotant. Comment peut-on être Persan ? Penses-tu que si les loups occupaient toute la surface de la terre, ils se diviseraient, comme nous, entre des peuplades et des territoires tellement distincts par le pelage de leurs habitants, la tonalité de leurs aboiements, la diversité de leurs relations avec leurs femelles, la polychromie de leurs rituels de salutation de leurs chefs qu'il en résulterait des rages inexpiables, lesquelles dresseraient viscéralement les unes contre les autres des fractions de la race pourtant unique des loups ?

Pour l'instant, je ne puis te renseigner que sur la nature sanguinaire de nos religions bipolaires et sur les causes qui les scindent entre leurs démons et leurs séraphins. Car tout le sang que les loups schizoïdes versent sur la terre, ils en font le nectar et l'ambroisie de leur salut. Si ce liquide ne coulait plus en abondance, disent-ils, leur histoire perdrait sa couleur naturelle et tomberait en quenouille. Leurs batailles servent aux vrais loups d'arène de leur foi. Les loups héroïques savent à qui parler et ne l'envoient pas dire : ils racontent que si tout ce rouge ne se changeait pas en offrandes à leurs idoles, celles-ci seraient bien empruntés. Comment le sang des loups ne serait-il pas glorifié par les sacrifices bien calculés des loups aux dieux des loups ? Comment les loups de forte taille et de belle prestance ne seraient-ils pas immolés à leurs dieux sur les saints autels de leur race ? Comment la race des loups dévots ne ferait-elle pas saliver dans les règles les babines de leurs idoles ? Comment les idoles des loups ne goûteraient-elles pas les meurtres bien apprêtés qui accordent en retour la domination de toute la terre à la race entière des loups?

Tu sais que l'osmologie religieuse de l'Ecole de Paris l'a conduite à une cadavérologie comparée des sacrifices de l'autel.. Je compte bien, dans quelques jours, obtenir de nouveaux éclaircissements sur l'origine des identités collectives des anges et des loups.

Le 24 juin 2007
dieguez-philosophe.com