52 - La simianthropologie et la science de l'inconscient

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Le 22 de la lune de Rebiab

Uzbek à Rhedi,

Mon initiation aux travaux de l'Ecole est d'une lenteur désespérante, mais je crois avoir franchi un grand pas ce mois-ci, ne serait-ce qu'en raison de mes scrupules de t'en entretenir tout de suite. Je voudrais avoir avancé davantage par moi-même avant de t'entretenir de mes derniers progrès , mais l'amitié me rend impatient de te faire partager mes nouvelles connaissances. Sache du moins que les simianthropologues de Paris affectent de m'informer de leurs travaux comme en passant, mais que leur indifférence est pleine d'attention ; en vérité, ils ne cessent de me rappeler que leur discrète négligence à mon égard est toute d'apparence et qu'elle fait partie de leur enseignement, tellement l'initiation à la solitude de la raison transanimale exige un long et difficile apprentissage. Il est donc inutile, disent-ils, de jeter à la tête des sots des documents qu'ils n'apprendront jamais à faire parler.

C'est donc toutes affaires cessantes que je te fais partager l'honneur que m'accorde la générosité inquiète et prudente de mes éducateurs. Je sais que leur peu de confiance à mon égard démontre leur audace de faire souffrir ma noisette de cervelle. Cependant, l' artillerie des sacrilèges que leur damné esprit de logique vient d'introduire dans la forteresse de leur dialectique me paraît livrer le simianthrope à une canonnade plus redoutable que toutes les précédentes; et je m'attends à ce que leur esprit de suite fasse tomber les murailles du château fort dont tu sais que le feu nourri de leur génie a fait l'arme terrifiante qu'ils appellent le bon sens.

L'Ecole commence par rappeler que les écoles de psychanalyse qui se sont succédé depuis un siècle sont toutes nées de la psychiatrie, donc du souci de comprendre et de guérir la démence, et de sorte que les névroses de Freud ne sont jamais que de jolies miniatures d'une folie plus profonde. Dès lors, le sens commun cher à leur Renatus Cartésius repose sur une connaissance vraie de l'entendement faussement reconnu pour se trouver dans une santé florissante. Mais il se trouve qu'une revendication aussi intrépide de la psychiatrie ne saurait se faire entendre sans que soit soulevée au préalable l'interrogation sacrilège, donc explosive, de savoir si le cerveau simiohumain présente à l'état naturel les signes évidents d'une bonne santé innée et qui serait accordée de naissance à notre malheureuse espèce . Or, pour seulement se risquer à poser une question aussi périlleuse , il faut avoir déjà guéri de son orgueil et de son aveuglement une logique supposée en parfaite santé, tellement c'est pure vantardise de sa part de prétendre peser la santé mentale d'un animal sur la balance des critères et des postulats de son espèce de raison! Comment le personnage semi simien qui s'appelle la logique serait-il à lui-même son juge et son médecin ? Désignons donc séance tenante les juges d'un tribunal devant lequel nous ferons comparaître un malade accompagné du cortège des symptômes de la pathologie dont il souffre sans le savoir et nous saurons si sa folie est innocente, coupable ou infirme et s'il est possible de donner à son embryon de raison toute la robustesse qui lui est promise.

Les simianthropologues de Paris se sont donc demandé si Freud , Jung et Lacan ne pourraient commencer par enseigner à la logique l'art de peser la santé et la maladie mentales sur une seule et même balance et, dans ce cas, s'il ne faudrait pas s'interroger en tout premier lieu et sans plus tarder sur la nature de la santé dont devra jouir l'encéphale super logique que nous installerons à l'écart des trônes bancals de Freud, de Jung, de Lacan et, pis encore, des chaises curules de Adler, de Karen Horney ou de Fromm ; car ils font une longue cohorte, les illustres théoriciens de la santé mentale de notre espèce que la Traumdeutung du grand Viennois a lancés dans l'arène à partir de 1900. Mais alors, la bombarde que l'esprit de logique de la simianthropologie fera monter en première ligne sera la question de savoir si un cerveau que nous aurions surarmé pourrait lancer ses catapultes sur la cité interdite de l'espèce de raison et de folie construites sur la logique paraplégique des psychothérapeutes actuels ; et dans ce cas, ce sera de la santé mentale des héros d'une logique dopée que nous devrons peser l'habilitation à formuler la critique des principes et des méthodes dont use la démence au petit pied du simianthrope . Comment diagnostiquer le caractère erratique de l'entendement de notre espèce et rendre sa claudication immédiatement reconnaissable ?

Or, par nature et par définition, notre folie semi animale lance de fausses représentations du monde à la tête des Titans de la logique. Le tribunal devra donc identifier les vêtements falsifiés du vrai simiohumain et, pour cela, il lui faudra se mettre à l'école des preuves indubitables des malfaçons de notre savoir. Mais puisque la logique des géants de la raison exercera une magistrature incontestable et puisque le faux sera toujours un péché contre la cohérence de l'intelligence des dieux, le tribunal recensera les maladresses des tailleurs qui auront mal coupé les tenues de parade des roitelets d'une logique infirme. Encore faudra-t-il nous démontrer que la surlogique du tribunal n'est pas réfutable - et telle est précisément l'impératif catégorique de la méthode sur laquelle les simianthropologues de Paris fondent la dialectique qui seule leur permet de faire exploser le crâne semi rationnel du simianthrope .

Car ni la science de la folie de Freud, ni celle de Jung, ni celle de Lacan ne se préoccupent de la pesée des contradictions internes à la logique qui régit leur espèce de thérapeutique : ce qui seul importe aux médecins est de savoir si le faux se révélera un symptôme pathologique ou un signe de guérison. Quand les névroses entraîneront des dérangements étranges, mais bénins des comportements sociaux, Hippocrate jugera bien inutile de les peser sur la balance du philosophe ; mais sitôt que si les symptômes névrotiques dégénèreront et deviendront gênants aux yeux du corps social, il faudra réparer les rouages des psychismes passagèrement grippés. Freud soignait les migraines de la raison à grands frais, tandis que Jung jugeait le plus souvent fort positives les pannes cérébrales les plus évidentes du spécimen qu'il examinait, et cela du seul fait qu'il se faisait, de la normalité de la boîte osseuse de ses congénères, l'idée d'un fils de pasteur zurichois: une espèce qu'accompagnait un cortège de divinités vaporisées dans le vide n'était nullement jugée délirante de naissance, à condition qu'il n'en résultât aucun dérangement extérieur et visible du citoyen helvétique normalisé, donc de religion protestante.

La logique de l'Ecole se demande donc quelle est la vraie nature de la raison du simianthrope, celle qui devrait frapper de nullité ses preuves pseudo probatoires dès lors que ses expériences se trouvent inconsciemment téléguidées non point par le souci impératif de trouver la vérité, mais seulement par le profit recherché, dont l'acquisition se métamorphose bien vite dans sa pauvre tête en un signe indubitable de l'intelligibilité du monde. La logique géante est socratique en ce qu'elle pèse les preuves sur la balance des têtes qui les apprêtent . Qu'en dit le tribunal des cerveaux? Que le faux renvoie à la pathologie innée dont souffre notre espèce, parce que les croyances, quelles qu'elles soient, ne sauraient se rendre légitimes à équilibrer le patient et à le mettre à son aise. La folie reçue pour la vérité se révèlera donc un calmant , un somnifère , une potion antinévralgique, un antidépresseur et , à ce titre, ce poison polyvalent se révèlera la pièce maîtresse du système immunitaire réputé protecteur dont une espèce incapable d'affronter la logique de sa situation dans le vide encapuche son encéphale depuis des millénaires. Mais alors, la logique quitte le pré carré de la thérapeutique ordinaire pour conquérir un plus vaste empire, et cela précisément pour ne s'être pas reniée ; et dès lors que la logique adulte se change en sonde spatiale du simianthrope dans la force de son âge, en quoi demeurera-t-elle un remède et quelle sera la maladie à guérir ? Car le vertige n'est pas une pathologie , mais une récompense . L'Ecole juge qu'il ressortit à la logique du vertige et même à une dose géniale du bon sens le plus vertigineux de s'interroger sur la nature de la balance à peser la logique de l'angoisse, la seule qui permettra au tribunal de la vraie santé mentale de décider du degré de vertige qu'elle requerra du simianthrope .

Mais comment composer un tribunal de logiciens dignes de peser la raison du simianthrope sur la balance des cerveaux du vertige si la moitié des juges soutiendra que la démence simiohumaine ne saurait prétendre garantir la bonne santé de ses preuves du " vrai " et du " faux ", alors que l'autre moitié des juristes de la folie payante cautionnera le fonctionnement déraisonnable, mais utile de tout le corps social, donc le degré de folie que notre espèce déguisera benoîtement en vérité ? Tu vois, mon cher Rhedi, comme la logique de l'Ecole vous conduit son Persan tantôt par la main, tantôt par le bout du nez. Car voici que non seulement la question de la santé dite naturelle de notre cerveau devient philosophique en diable, mais qu'il se révèle impossible de jamais nous poser la vraie question si nous empruntons un autre chemin que celui d'un approfondissement vertigineux du "Connais-toi".

Mais si toutes les sciences de l'inconscient du chimpanzé calculateur sont démantibulables par le tir au canon de la logique et de la dialectique des simianthropologues de Paris, il appartient maintenant au génie de ces buveurs de la ciguë socratique de notre temps de nous expliquer, le dos au mur, comment ils vont installer la cour d'appel et la cour de cassation dont l'autorité infirmera les jugements et cassera les arrêts que la jurisprudence trompée du simianthrope rêveur a rendus depuis des siècles. Il s'agit de clouer l'inconscient trompeur des sciences semi animales de l'inconscient sur la croix de leur histoire véritable. Pour cela, l'Ecole a fait monter sa logique d'un barreau de plus sur l'échelle de la logique des Titans de la logique: car si le faux se réclame de représentations erronées du monde et si ces représentations se révèlent principalement théologiques, il faudra fabriquer la balance à peser la démence des cosmologies sacrées .

La première percée d'une logique ascensionnelle et clouée sur sa potence la conduit à foudroyer le postulat selon lequel les croyances religieuses auraient beau se trouver pathologiques à l'origine, elles guériraient ensuite tantôt par un miracle naturel, tantôt toutes seules, tantôt par l'écoulement du temps. Mais si les Grecs réputés s'être trouvés en bonne santé pour leur temps ont cru sainement et pendant plus d'un millénaire à l'existence de leur dieux, dont il est aujourd'hui démontré qu'ils n'ont jamais existé ailleurs que dans la tête des dévots de leur propre candeur, il faudra définir le cerveau du simianthrope comme un organe naïvement livré à des représentations délirantes, ce qui reviendra à admettre le postulat contradictoire selon lequel cette espèce serait saine d'esprit de se livrer à sa folie native ; et si, au contraire , les Grecs d'autrefois ont appartenu à une espèce malade , puisqu'il est prouvé que leurs dieux n'existaient pas, il faudra soutenir que le genre simiohumain aurait guéri de sa démence originelle à l'heure exacte où il aurait tout subitement quitté une religion de valétudinaires pour une religion démontrée, donc conforme aux attentes légitimes d'une santé mentale conquise par chance , mais bien tardivement ; et dans ce cas, dit le tribunal cloué sur les bois de justice de sa logique du vertige, toutes les sciences dites humaines seront obsolètes par définition et ab ovo, puisque la définition même de la santé et de la maladie mentales sera censée ressortir à la compétence exclusive et donc à la responsabilité souveraine des théologiens du simianthrope .

Mais les spécialistes du ciel ne sont pas en agonie sur le gibet de la vérité. Cette caste se trouve donc interdite d'avance de jamais exercer une ombre de responsabilité intellectuelle crédible, puisqu'il lui faudrait commencer par expliquer, et cela à l'aide de raisonnements fondés sur les présupposés d'une théologie de caste, pourquoi les diverses vérités divines dont le délire simiohumain se réclame n'auraient débarqué que sur une surface fort étroite de la planète et au seul bénéfice d'une population locale ; et pourquoi tout ciel bien ordonné se garde comme de la peste de rendre compte de la négligence de sa divinité à occuper la totalité du territoire sur lequel le genre simiohumain gambadera pieusement.

Tu vois, mon cher Rhedi, que la super logique de l'Ecole a partie gagnée sans même avoir eu à livrer la bataille de la réfutation des représentations magiques d'une espèce livrée à ses sautillements sacrés sur toute la surface du globe. Quant au faux-semblant, au faux-fuyant et au faux en écriture publique de paraître rassembler en un seul faisceau les trois sceptres théologiques distincts dont se réclament trois dieux aux doctrines incompatibles entre elles et qui ne s'entendent qu'afin de se partager le royaume de leurs tortures infernales, comment les proclamer conciliables sans anéantir l'autorité de l'enseignement propre à chaque théologie ?

L'Ecole des terroristes de la logique conduit la raison et son vertige jusqu'à la clairière où la maturité du simianthrope devient suffisamment trans-théologique pour poser la question de la nature potentiellement métazoologique des relations que notre espèce entretient avec la forme de la folie qui lui appartient en propre, puisque notre démence est la seule à résulter de la scission native de notre encéphale entre deux pôles. Observe bien le calibre de l'artillerie des sacrilèges de l'Ecole et comment ses bouches à feu pilonnent la folie de la logique dichotomique des nains ; car voici que la question que tu vois débarquer sur le champ de bataille des héros de l'initiation à la connaissance de l'inconscient de notre politique et de notre histoire devient celle de savoir si notre espèce peut d'ores et déjà être tenue pour douée d'une raison fulminante ou s'il faudra tirer longtemps à boulets rouges sur l'espèce de pensée semi animale que nous nous sommes donnée à l'école de nos idoles. Conquerrons-nous un embryon d'intelligence capable de peser le cerveau de l'animal valétudinaire que nous sommes demeurés ?

Imagine un instant quels seraient nos trophées si nous devions triompher dans cette guerre. Toutes les psychanalyses ne changeraient-elles pas subitement d'étage et de territoire ? Car si les exploits attachés à l'exercice de la folie atterrante dont souffre notre espèce sont jugés naturels et nécessaires à notre survie, il faudra non seulement que nous apprenions à observer les formes diverses que présente la démence que sacralisent nos autels, mais que nous nous demandions de surcroît quelles relations notre folie entretient avec notre bêtise et comment les besoins parallèles de notre intelligence et de notre sottise se combattent ou font alliance au plus profond de nos cerveaux. Autant dire que l'Ecole fait exploser la notion même d'inconscient, puisque l'élargissement du territoire de nos délires religieux et leur extension à une interprétation de notre politique et de notre histoire semi zoologique nous conduisent à une révolution de nos interprétations de toute l'évolution cérébrale de notre espèce ; car si nous changeons la balance même à peser notre raison et notre déraison , nous passerons d'une critique elle-même mythologique de nos mythes à une critique anthropologique aussi bien de nos théologies que de nos théories scientifiques dites explicatives ; et nous aurons conduit à son terme une science de l'inconscient dont Freud avait fort bien compris qu'elles s'inscrirait nécessairement dans la vraie postérité de Darwin. "

Le 23 juin 2007

dieguez-philosophe.com