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Le Combat De La Raison 4 - Le Dieu sanglant de la Liberté

1 - La terreur religieuse
2 - Les fondements de notre asservissement
3 - La piété romaine
4 - L'avènement du Dieu Liberté

1 - La terreur religieuse

La semaine dernière je me demandais si notre future anthropologie critique pèsera la raison et la justice du XXIe siècle sur les plateaux d'une balance plus exacte que celle de Voltaire dans son Traité de la Tolérance.

Car celui qui daigne accorder à l'erreur le droit de s'exprimer garde seul le sceptre de la vérité entre ses mains. De plus, si la Liberté d'expression n'est pas une autorité philosophique, mais seulement l'apanage d'une subjectivité collective réservée soit à une société tout entière, soit à une fraction de celle-ci, la foi se trouvera aussi légitimée à la rejeter que la philosophie depuis Platon et Aristote; mais si la pensée rationnelle est en mesure de réfuter les cosmologies mythiques et les représentations magiques du cosmos, alors l'anthropologie distanciatrice verra un champ immense s'ouvrir au défrichage des ruses politiques et intellectuelles des sorciers de l'univers et la tolérance se ranger parmi les clés gentillettes du sacré - on ne décryptera rien à ranger un Dieu arrimé à sa théologie parmi les Rêveries d'un promeneur solitaire de Rousseau ou les Confessions d'un vicaire savoyard. Penser n'est pas un exercice paroissial.

Quels sont la nature et le poids de l'animalité spécifique d'une espèce qui se forge des dieux sanglants à l'image de ses codes pénaux? L'examen de la schizoïdie du Dieu des châtiments devant lequel les simianthropes se prosterneront nous éclairera-t-il sur la qualité et les failles de son cerveau à lui et sur les mérites du nôtre? Car le postulat selon lequel nos multiples croyances religieuses seraient universelles, unifiables sous un seul ciel et crédibles à ce titre nous renvoie à l'examen de la boîte osseuse d'une Europe agenouillée le front dans la poussière et en adoration de son maître d'ici-bas. Or, l'infirmité de l'embryon d'encéphale dont dispose notre espèce est censée nous enseigner à penser le monde avec droiture. La Liberté que brandit une divinité construite à notre image est-elle une massue ou un ostensoir, un glaive ou un bénitier, une épée ou une noblesse en attente de son épanouissement?

Toutes nos théologies sont construites sur des châtiments et des prières alternés, toutes prétendent qu'il existerait, bien campés dans le néant un gigantesque acteur du cosmos et un protagoniste résolu de sa propre éternité. Cet Hercule se montrera-t-il soucieux d'imposer ses directives ou ses ordres à un animal en cours d'évasion des ténèbres du monde? Un axiome césarien fournit son assise métazoologique prometteuse à nos sciences dites "humaines"; et celles-ci sont devenues ambitieuses de nous distancier des mythes qui enivraient nos ancêtres mais les enchaînaient, en retour, à leurs élévations spirituelles faussées. Mais seule la tyrannie d'un ciel mieux armé que celui des titubants d'hier terrassera le Dieu fallacieux de l'occupant de l'Europe et l'expulsera de ses cinq cents places fortes enracinées depuis trois quarts de siècle sur notre sol.

2 - Châtiments et prières

Depuis des millénaires, le personnage fabuleux, mais invisible évoqué ci-dessus dispose, hélas, de moyens de séduction massifs à notre égard. Nous avons longtemps jugé prestigieuses sa musculature et son armure en raison de la carrure de leur propriétaire. Le parfum de la Liberté, par exemple, fleurait bon dans nos esprits; mais sitôt que nous en ouvrions le flacon, ses senteurs faisaient de nous les fantoches, les pantins et les marionnettes d'un empire lointain, mais vorace; odoriférant, mais armé de pied en cap, apostolique, mais carcéral, messianique, mais auréolé de ses geôles. Pouvons-nous dévisager un souverain de cette dimension et prendre la mesure de la putréfaction de ce maître?

Remarquez que la méta-zoologie méditative en chemin sur notre astéroïde nous rend de plus en plus pensifs. Nos télescopent d'observer l'allure et la bannière d'une science nouvelle de nous-mêmes. Du coup, la simiohumanité embarrassée dont nos ancêtres faisaient flotter les oriflammes nous laisse tout pantois. L'observatoire de l'engluement de leur cervelle dans leurs draperies et leurs hochets nous montrent une bestiole en cours de disparition. Mais la lunette de notre astronomie la plus récente enregistre également la nature et les effets de l'effroi qui s'emparait de nous à l'égard des souverains oniriques que nous cachions craintivement dans les nues afin de les soustraire à nos regards apeurés.

Savez-vous que le despote américain que nous avions armé des foudres de son éthique politique depuis 1945 nous permet maintenant de fixer toute notre attention sur le ressort international de l'épouvante et de la vénération qui s'étaient emparées de nos pères depuis le Moyen-Age? Car notre terreur religieuse d'antan se nourrissait des châtiments les plus atroces dont nous nous croyions menacés et dont la sauvagerie se révélait proportionnée à l'auto-sanctification dont notre souverain de là-haut se glorifiait à nos dépens. Qu'en est-il désormais des vengeances que perpétuait autrefois sous la terre le tortionnaire promotionnel de l'immortalité de nos ossatures et que nous légitimions dans nos faux ciels de l'époque? Nos tremblements d'alors auraient-ils changé seulement d'apparence? Dans ce cas quelle est la chasuble nouvelle qu'arbore désormais notre Dieu de la torture?

3 - La piété romaine

Décidément, la fureur des dieux en chair et en os qui épouvantaient nos ancêtres n'était pas aussi effroyable qu'elle l'est devenue à l'école des trois principaux monothéismes du sanglant que nous leur avons substitués. En ces temps reculés, nous tentions seulement de calmer quelque peu les accès de rage bruyants et répétés de nos premiers Célestes - mais leurs verdicts criards et sporadiques demeuraient supportables à nos oreilles. A leur exemple, la piété modérée de nos Etats d'autrefois n'était pas hurlante, leur dévotion raisonnable nous ordonnait seulement des supplicationes de plusieurs semaines au besoin. Nous demeurions des malheureux murmurants et des maltraités rechignants, mais nos dieux nous témoignaient de grands égards et ne mettaient que rarement la main sur nous.

Aussi nos cerveaux ronchonnants achetaient-ils leur ciel à l'aide de cadeaux certes coûteux, mais jamais colossaux; et nos grommellements discrets suffisaient à alimenter le marché bien achalandé sur lequel nos Célestes venaient nous ravir de nos bestiaux. Nous allions jusqu'à égorger nos bÅ"ufs de trait (victimae), nous raconte le chef de l'expédition des Dix Mille, mais, le plus souvent - et surtout en temps de paix - notre petit bétail (hostiae) suffisait largement à nos oblations. Nous offrions en outre à nos implacabiles tapis dans les nues des repas somptueux, les lectisternes; et nous déposions respectueusement leurs effigies sur de riches coussins, les pulvinaria. Mais rien ne garantissait le succès de notre gastronomie rédemptrice. De plus, nous ne cessions de réduire la cherté de nos dissuasions cultuelles, comme si l'épuisement des ferveurs alimentaires de nos cités rendait nos concitoyens de plus en plus impécunieux.

Quant à la pitance exposée sur nos autels privés - arae - ils ne donnaient pas encore dans le fantastique et le verbifique d'aujourd'hui. Nous ne comblions pas de nos dévotions hurlées à pleine voix les chefs de notre ciel de la Liberté et leur stature n'était pas stellaire; car nous nous gardions bien de les installer dans un langage tonitruant du salut. Quant à notre mythe actuel d'une Liberté monopolisée et sotériologisée, nous n'aménagions pas les temples d'une Démocratie hypertrophiée à l'usage d'un géniteur somptueux du cosmos. Les cantiques mécanisés que nous adressons désormais sans bourse déliée à notre civisme américanisé sont dotés d'ubiquité et échappent à la domestication ancienne et modérée que nos têtes se partageaient avec nos poulets. Certes, nos prémices d'autrefois s'échelonnaient tout au long de nos rues et dans toutes nos demeures; mais nos immolations au compte-goutte de nos bÅ"ufs étaient devenues avaricieuses sur nos minuscules atria.

Et maintenant, notre Liberté d'expression réduit notre Liberté de penser à une mascarade. Nous constatons que le naufrage de notre civilisation conduit toute notre classe dirigeante à un rétrécissement hallucinant de son champ de vision. Du coup, on voit surgir sur nos pas des dessinateurs et des caricaturistes stupides, dont les crayons se prennent pour des télescopes de leur génie, mais dont l'univers mental se situe au niveau de la préadolescence. Ces héros d'une prétendue liberté de pensée n'ont jamais aperçu les cinq cents bases américaines qui occupent tout notre continent depuis soixante quinze ans; et ces moutons de Panurge entonnent les bêlements dont leur propriétaire leur dicte la mélodie. Au lieu de nous pencher sur nos neurones, nous dessinons un Mohammad cul nu. Quelle liberté de pensée que celle qui nous interdit d'élaborer une zoologie du langage simiohumain à l'école de l'ignorance et de la sottise des demeurés et des benêts de la tolérance!

4 - L'avènement du Dieu Liberté

En vérité c'est dans les goussets de notre Liberté pseudo démocratique que le pain de nos piétés est devenu le plus amer. La radio et la presse ont pris à pleines pelletées le relais des oblations au rabais et tristement maigrichonnes des derniers Romains. Le roi américain du cosmos et de nos escarcelles est tombé dans l'obésité verbale; et le sang qui coule sur nos autels n'est plus celui de nos bÅ"ufs ou de nos poulets, mais celui de nos peuples et de nos nations vassalisées par l'étranger; et notre grand sacrificateur venu d'au-delà des mers, nous immole sur le gigantesque offertoire de notre soumission à son Verbe.

Mais voyez comme le souverain de nos panerées de dévotions pseudo démocratiques répond, lui aussi, au modèle dichotomique et biblique des cantates de nos ancêtres. Les geôles américaines voient pourrir des centaines d'innocents, leur paradis fait monter dans l'azur des montgolfières gonflées à l'hélium de nos idéalités sacrées. La théologie de la Démocratie mondiale n'est plus que celle de notre vocabulaires messianisé - mais nos litanies sont calquées sur les sortilèges que nos pères appelaient leur Verbe du ciel et dont le démiurge omnipotent et omniscient leur tenait la dragée haute. Nous avons seulement changé de laisse et de propitiatoires.

Nous voici condamnés à mettre en parallèle les discours de notre créateur blanchi sous le harnais et ceux de nos démocraties du salut, tellement les deux messianismes aux cheveux blancs sortent d'un seul et même moule, celui de notre sénescence. Mais quelle chance, pour notre embryon de raison, de trouver dans la trousse de notre ciel, l'instrument chirurgical privilégié du Dieu des simianthropes et l'interlocuteur naturel de notre métazoologie: cet interlocuteur, vous l'avez reconnu - il s'agit de la torture sanctifiée dans un camp de concentration universel et enfoui sous la terre.

Qu'en est-il maintenant de nos assassinats sur l'étal d'un empire étranger?

Le 30 janvier 2015