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9 - Il était une fois un petit teigneux, un gros costaud et des fourmis

Nel mezzo del cammin di nostra vita mi ritrovai per una selva oscura. (…) E quanto a dir qual era è cosa dura esta selva selvaggia e aspra e forte che nel pensier rinnova la paura ! "

" Au milieu du chemin de notre vie, je me trouvais dans une forêt obscure. (…) Ah, comme décrire cette forêt sauvage est chose dure et âpre et forte ; en y pensant ma peur est renouvelée ! Dante

Il était une fois deux lascars, un petit teigneux et un gros costaud. Ces deux-là s'entendaient comme larrons en foire, mais le chef n'était pas celui qu'on croit. Ils cheminaient gaillardement botte contre botte sur la machine ronde.

Avec le soutien efficace de son compagnon, le petit teigneux s'était brutalement parachuté au milieu d'une fourmilière qui menait depuis des lustres et des lustres une vie paisible de fourmilière sur les rivages d'une mer autrefois appelée Mare Nostrum. Et depuis lors, il avait tant et tant vociféré, mouliné des bras, sauté d'un pied sur l'autre et écrabouillé sous la semelle de sa galoche une si grande profusion de fourmis et de fourmilières que le chaos et la désolation étaient devenus leur pain quotidien. Il faut savoir que la tribu à laquelle appartenait le petit teigneux avait été méchamment harcelée et tourmentée, là bas, très loin, sur les rivages occidentaux de cette même mer ; et, depuis lors, ses membres réclamaient à cor et à cri des réparations pour les tourments endurés par les parents, les grands-parents, les tantes, les oncles, les cousins, les cousines et tutti quanti. Les gémissements du petit teigneux avaient fini par remplir l'univers. Les grands Etats, et notamment le principal responsable de l'ignominie qui lui avait été infligée dans le silence et la lâcheté coutumières du reste du monde, s'étaient sentis si honteux d'avoir laissé s'accomplir un forfait sans nom qu'ils ne savaient plus comment manifester leur repentance. Ils se mirent donc en quatre, à genoux, à plat ventre, en croix, le nez dans la poussière et la tête couverte de sacs de deuil. Ils assurèrent la victime qu'ils étaient prêts à se soumettre dorénavant à tous ses désirs afin qu'elle consente à oublier l'énormité de leur péché.

Cette promesse n'était pas tombée dans l'oreille d'un sourd.

Le petit teigneux criait maintenant à tue-tête qu'un seul endroit sur la terre assurerait dorénavant la sécurité de sa descendance : précisément celui occupé depuis des lustres par la paisible fourmilière. Il brandissait à bout de bras un titre de propriété sous la forme d'un récit fantastique que des mages et des haruspices de la petite tribu, dont il se proclamait le descendant en ligne directe, avaient rédigé à une époque qui se perdait dans la nuit des temps. Trop heureux d'être débarrassés de la charge d'assumer des réparations chez eux, libérés du remords de leur forfaiture et de leurs crimes et puissamment incités par le gros costaud dont l'amour pour le petit teigneux illuminait la planète, les habitants des cités boréales se réunirent dans une maison de verre et applaudirent à tout rompre à cette proposition géniale. Eurêka, mais c'est bien sûr, il suffisait d'y penser ! crièrent-ils en chœur.

D'une pichenette, ils expédièrent le problème et sa solution à l'autre bout du Mare Nostrum.

Et c'est ainsi que le problème et la solution nés en Occident explosèrent en Orient au milieu de la fourmilière.

Depuis les temps les plus reculés, la tribu malicieuse des petits teigneux se proclamait d'une essence supérieure à celle de tous les autres humains. Douée d'une grande mémoire, d'une imagination fertile et d'un sens poétique indéniable, elle avait astucieusement conservé et compilé pendant un millénaire et demi les mythes, les contes, les on-dit et toutes les vapeurs qui flottaient dans la moyenne région de l'air des étaticules des contrées environnantes.

Pour un esprit ordinaire, tous ces mythes, chants, danses et anecdotes diverses avaient autant de rapports entre eux que les pièces d'un puzzle jetées en vrac dans un cabas. Mais, comme chacun sait, à des scribes zélés, rien n'est impossible. Ils avaient fortement secoué le cabas, trié le bon grain de l'ivraie, ajusté grossièrement les pièces du puzzle, ajouté du liant dans les trous et bétonné de superbes récits très cohérents et aussi logiques que des considérants de cour d'appel qu'ils attribuèrent à des héros merveilleux qui auraient vécu une dizaine de siècles auparavant.

De cette ingénieuse mise en scène, il résultait :

1 - Qu'il n'existait qu'un seul Dieu, le leur.

2 - Qu'au milieu des innombrables peuples de la terre, ce Dieu dit universel n'aimait pourtant qu'une seule tribu, la leur. 3 - Que la preuve absolue que les membres de cette tribu étaient les chouchous de leur dieu, c'est qu'il le leur avait expressément déclaré par la bouche des héros qu'ils venaient d'inventer. CQFD.

D'après les considérants des scribes sacerdotaux, une sorte de contrat aurait donc été conclu entre la tribu et leur dieu : en échange de quelques sacrifices et du respect d'une dizaine de règles, celui-ci aurait accordé aux membres de cette tribu la pleine jouissance d'une terre sur laquelle batifolaient depuis la nuit des temps les ancêtres des fourmis actuelles, lesquelles avaient eu la malchance d'honorer un dieu beaucoup moins efficace - un sous-dieu pour des sous-hommes. Il suffisait donc d'expulser manu militari ces premiers habitants et de faire le vide. Le dieu des surhommes avait poussé sa bénévolence à l'égard de ses préférés jusqu'à leur conseiller d'exterminer jusqu'au denier cette misérable race inférieure.

La tribu et son dieu s'étaient donc comportés ni plus ni moins comme Naoh, Nam et Gaw les célèbres guerriers Oulhamrs, lesquels avaient eux aussi conclu une alliance avec le chef des mammouths, le majestueux solitaire qui conduisait le troupeau de mammouths le long du Grand Fleuve dans La guerre du feu et auquel ils avaient offert, en signe de d'allégeance et d'amitié, les racines de savoureuses plantes des marais soigneusement lavées et respectueusement présentées.

Mais les humains sont plus cruels et plus sanguinaires que les mammouths et pour qui sait lire, la fameuse " alliance " entre le dieu et les ancêtres des petits teigneux se trouvait concentrée en la formule aussi forte que lapidaire par laquelle le grand exégète, Jean de La Fontaine, introduit le récit de l'agneau mangé par le loup : " La raison du plus fort est toujours la meilleure. " Pour parvenir à ce résultat, les scribes de l'époque avaient beaucoup transpiré et ahané. Quel labeur de Titan de brasser, triturer, remodeler et cuire une pâte informe dans les fours des cervelles politiques, afin d'en extraire les jolis pains dorés d'une mythologie toute neuve et croustillante à souhait. Ce n'était pas une mince affaire de rendre aussi vraisemblables qu'un travail d'éditorialiste dans un quotidien du soir de vieilles histoires récoltées aux quatre vents du désert et charriées de bouche à oreille pendant un millénaire. Tous ceux qui ont joué dans leur enfance au jeu du téléphone connaissent le résultat mirifique du passage d'un récit par les oreilles et la bouche de quatre ou cinq participants. Que dire lorsque le jeu du téléphone s'étale sur des dizaines et des dizaines de générations ?

C'est pourquoi, malgré toute l'habileté de la caste sacerdotale, de nombreuses scories subsistaient sous la forme de doublons contradictoires. Mais fi de la cohérence et de la vraisemblance! Seul compte le but politique poursuivi, à savoir justifier par un décret divin l'occupation de la terre et l'expulsion ou l'extermination des premiers habitants. De très savants et suspicieux chercheurs essaient aujourd'hui de dégager la molécule de vérité historique originelle de l'Himalaya de meringue sacerdotale dans laquelle elle est enfouie. Mais notre petit teigneux soutenu par son gros collègue si docile à ses désirs, n'étaient pas hommes à s'arrêter à ces subtilités de l'archéologie antique. L'acte des protonotaires bibliques dans une main et dans l'autre la longue liste des co-religionnaires massacrés en Occident, il vogua vers sa terre promise, sur laquelle il n'avait pourtant pas su prendre racine une première fois.

Toujours aussi décidé à protéger la pureté de sa race et son élection divine, il se parachuta pour la seconde fois au milieu de la même fourmilière. Et pour la seconde fois, il y opéra un grand carnage. Cognant à gauche, cognant à droite, il fit rapidement place nette, s'installa commodément au centre du pays et occupa terres et maison. Il vit que cela était bon.

Et ce fut le huitième jour.

Les fourmis qui n'avaient pas été exterminées lors de cette brutale intrusion s'égaillèrent aux quatre coins de leur territoire. Certaines furent projetées en gros paquets par delà les mers, les fleuves et les montagnes dans les Etats environnants où elles croupissent dans des camps depuis un demi siècle, oubliées d'une " communauté internationale " qui, selon son habitude, se lave les mains des conséquences d'une lâcheté très ordinaire.

Quelques-unes de ces fourmis, particulièrement coriaces et habiles, avaient réussi à se cacher sous les pierres, à s'accrocher aux branches des arbres ou à endosser des tenues de camouflage. Mais une fourmi reste une fourmi et la race élue, vigilante et sensible à l'odeur de l'acide formique, les maintient soigneusement à l'écart des douceurs réservées aux maîtres.

Tel est le contexte dans lequel la tribu des petits teigneux, grassement subventionnée par le gros costaud et ses satellites européens prospéra tant et si bien qu'à une allure vertigineuse elle devint aussi grosse qu'un bœuf. Elle continua néanmoins à gémir et à pleurer en cachant son visage et ses yeux sous le masque de la victime et en rappelant à cor et à cri ses malheurs passés. Mais les ruses de la mémoire sont infinies. La roue d'Ixion de l'histoire tournait, tournait toujours, charriant jour après jour son lot de cadavres et de malheurs. Ceux qui avaient des yeux pour voir et des oreilles pour entendre voyaient maintenant que la tribu qui avait échappé à l'univers concentrationnaire dans lequel elle avait failli sombrer en Occident reconstituait en son sein et à ses frontières les cercles concentriques d'un nouvel enfer sur la terre. Les victimes étaient devenues de féroces bourreaux.

Comment décrire cette forêt sauvage, âpre et dure ? En y songeant, ma peur est renouvelée. A suivre : Une première approche de la spécificité de l'univers concentrationnaire israélien en Palestine Le 20 juin 2007

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