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51 - Le christianisme et la lâcheté politique

A Anne-Marie de Grazia

Poétesse de sa mort et de sa résurrection

Le 15 de la lune de Rebiab

Uzbek à Rhedi,

Je t'annonce une grande nouvelle : le dieu des chrétiens est décédé ce matin. Il avait commencé sa carrière de mourant il y a deux mille sept ans et quelques jours. Depuis lors, il agonisait dans les senteurs de la potence qui s'appelle l'histoire. Des régiments entiers de ses théologiens se sont aussitôt précipités sur les lieux, mais les troupes de choc du ciel ne sont pas près de faire main basse sur la dépouille mortelle de leurs dieux. Sans doute quelque Etat-voyou s'en est-il emparé l'arme au poing. D'aucuns pensent que des voleurs de grand chemin ont séquesté son ossature et l'ont enterrée dans le plus grand secret . La majorité des enquêteurs sont désorientés de ce que la puanteur de son cadavre commence de se répandre dans la région. En vérité, la putréfaction encore discrète de sa chair remplit déjà tout l'univers de l'âcre odeur de la sainteté du sang des morts.

Sa réduction à l'état de squelette introuvable avait été annoncée le jour même à Paris. C'était un vendredi. Le lundi suivant, l'Ecole s'est réunie dès l'aube afin de tenter de tirer les premières conclusions anthropologiques d'une nouvelle politique de cette importance. Les organes du dieu mort sous la torture - le premier du genre - se trouvaient encore dans leur première fraîcheur . Mais un tout autre souci que celui de disserter de l'âge de sa charpente et de l'état d'avancement de son pourrissement a rassemblé les plus grands théoriciens de la simianthropologie française: car il s'agissait de faire progresser la théologie expérimentale, qui est une science de la décomposition et de la vie éternelle des dieux - discipline dont les Eglises ignorent encore le premier mot. Le retour prématuré selon les uns, tardif selon les autres, d'un dieu dans le non-être resplendissant qu'il avait consenti à quitter pour débarquer un court instant parmi les simianthropes était une occasion inespérée d'approfondir la science des odeurs du monde que l'Ecole appelle une osmologie du ciel et de la terre.

Aussi la seule question décisive aux yeux de l'Ecole était-elle d'observer, puis d'interpréter l' allure à laquelle l'odeur du cadavre du dieu décédé en Palestine allait se répandre en premier lieu dans toute l'Europe, puis empester les cinq continents, et enfin combien de temps cette divine puanteur mettrait à subir la divine métamorphose de produire de célestes parfums. Il faut savoir que, tout au long des deux mille sept ans et quelques jours du décompte sus-mentionné des notaires au cours desquels le dieu était tombé dans la topographie des arpenteurs et dans la chronologie des montres-bracelets, le dieu n'avait cessé de mourir du trottinement des aiguilles sur tous les cadrans et de répandre tout ensemble une odeur de putréfaction et une odeur de roses dont le mélange n'avait jamais révélé ses mystères dans les éprouvettes des chimistes du ciel. Mais maintenant que l'arrêt de ses ressorts le figeait dans son cadavre, par quelle alchimie l'odoriférance de ce poète rivalisait-elle avec celle de sa chair dévorée par les vers ?

En vérité, personne ne savait encore comment la suave pestilence du mort allait troubler le mufle et les nasaux d'une civilisation européenne en pleine décomposition . Toute la difficulté d'apprendre à respirer le mélange des deux odeurs que répandait l'idole était de fabriquer les instruments d'une anthropologie tellement olfactive qu'elle permettrait de séparer avec toute la sûreté attachée à la méthode expérimentale les bonnes et les mauvaises senteurs que dégagent les dieux torturés à mort et arrachés à leur cadavre. Reconstituer en laboratoire le parfum et l'empyreume que n'allait pas manquer de diffuser sur toute la terre habitée le cadavre tout neuf du dieu des chrétiens, c'était chercher la clé de l'avenir politique du monde ; et c'était fournir à la science de l'Ecole le miel et le feu de son destin.

Tu sais qu'aux yeux des simiologues français l'heure a sonné où le langage proprement mythologique de la foi religieuse n'est plus crédible, ni même formulable ; mais, dans le même temps, le discours des idéologies doctrinales se révèle celui des prestidigitateurs, des magiciens et des sorciers de la parole d'espérance. Entre ces deux naufrages de l'intelligence du simianthrope , l'Ecole se pose la question la plus décisive de son apostolat, celle de savoir si la "vie spirituelle" de l'Occident pourra fonder longtemps encore sa mission sur un humanisme désespérément privé d'une philosophie des odeurs de l'esprit . Or, une telle philosophie doit se demander quelles sont les relations que le corps entretient avec ce qu'on appelait autrefois les âmes .

C'est pourquoi je t'ai raconté, dans mes dernières lettres, ce que l'Ecole des missionnaires du destin de l'Europe appelle le corps de la France, et comment , à ses yeux, ce corps est tout mental et intérieur, comme il a été démontré indirectement par le choc en retour de la loi de 1905 - car celle-ci aurait dû enseigner aux philosophes français de l'époque que si l'Eglise n'est pas dans la pierre de ses autels et dans son capital immobilier, la France non plus ne pouvait se trouver dans les bâtiments ministériels, les robes noires de ses juges et l'uniforme de ses gendarmes. Mais si les vrais corps sont évangéliques par nature et si le dialogue entre la France et le dieu des chrétiens pouvait commencer de fonder une vraie philosophie du simianthrope , donc une " vie spirituelle " dont un humanisme abyssal serait la source d'inspiration, alors la question de la nature des dieux vivants et des dieux morts s'imposerait à l'histoire et à la politique du monde ; car le problème du pourrissement et de la floraison parfumée des vrais corps des Etats et des Eglises se pose, en réalité, dans les mêmes termes à l'Europe politique et à ses autels.

L'Ecole allait-elle conquérir une cadavérologie comparée de la République et de l'Eglise, d'une civilisation et d'une théologie, d'un Continent du savoir et d'une religion née de la torture, et dans ce cas la science du pourrissement parallèle des dieux et de l'histoire conduirait-elle à une initiation aux parfums de la mort dont l'anthropologie moderne se trouvait encore entièrement dépourvue ?

Depuis deux mille ans, la chair du dieu pourrissait sur les bois de justice. Allait-elle faire entendre à nouveau la flûte d'Orphée de la résurrection des morts? La musique de l'Europe défunte sera-t-elle celle de la grandeur et de la rage des derniers guerriers du courage ? L'Ecole se sentait responsable du transport du cadavre d'une civilisation dans le paradis de la pensée. Or, à tous les carrefours, le dieu mort criait aux prêtres qu'ils sont responsables de la transfiguration de la chair de leurs amours et que la vie spirituelle est celle des démiurges de la mémoire du monde. On comprend que la controverse sur le statut du cadavre du dieu des chrétiens ait mis comme jamais l'Ecole à l'épreuve du génie de sa méthode.

Mais pour comprendre ce point difficile, voici quelques explications complémentaires concernant la nature des idoles les mieux conçues. Les meilleures sont des galériens consentants à leur humiliation dans l'histoire et que leur abaissement volontaire dans le temps les cloue au gibet sur lequel leurs créatures apprêtent longuement les parfums de leur propre histoire. A ce prix, les dieux de grande qualité accouchent de temps à autre d'une connaissance torturante la poétique de l'étendue et de la durée, ce qui n'est pas une mince affaire. Car le dieu mort en Palestine s'était bienôt métamorphosé en une idole livrée aux équations d'Archimède et d'Euclide. Mais sa carcasse avait rendu l'âme avec une lenteur suffisante, disait-il, pour que son cadavre pourrissant au soleil, à la pluie et à tous les vents remplît l'univers du génie de son cliquètement. A ce prix, ses ossements obéiraient à la vocation de la première idole jamais appelée à armer ses congénères d'un regard de leur propre éternité sur les vivants et les morts. Tu sais que les simianthropologues français sont des théologiens olfactifs et que l'odeur des signes n'a plus de secrets pour ces antennes vivantes de l'évolution cérébrale du chimpanzé.

Voir 24 - Tantale et la démocratie, 26 avril 2007

Si l'Ecole s'était exercée au grotesque des fabricants de clepsydres, elle se serait amusée à faire exploser les horloges de la mort. Comment les amphores des heures auraient-elles bouillonné avant que le temps fût ? De quel rire inextinguible le démiurge aurait-il occupé ses loisirs antérieurement aux travaux harassants qu'il entreprendra sur le tard afin d'enfanter un univers des atomes dansants dans la durée et le vide ? Mais puisque l'Orphée d'un animal à fourrure a logé les astres et les étoiles dans les deux bâtisses dont nous parcourons les couloirs en tous sens, seule la minusculité du grain de logique que la nature a déposé dans l'encéphale du simianthrope lui permet de faire ramper sur le pourtour d'un cadran la chenille des événements dont aucune horloge ne pouvait encore enregistrer la glu. En revanche, si l'on greffait sous le crâne d'un animal aussi effaré que microscopique l'appât d'une idole bienveillante et terrible, il se proposerait tantôt de la séduire à grands frais , tantôt de la capturer avec ses griffes ou de la cibler au laser de ses antennes ; et il y avait un espoir que si idole trébuchait dans le tic-tac des travaux et des jours et si elle se proclamait divine précisément pour avoir ridiculement déserté sa véritable nature, elle convaincrait peut-être ses imitateurs à plonger leur plume dans l'encrier de leur boîte osseuse et à décadenasser leur misérable verbe exister, dont tu sais qu'il les enferme derrière leurs vitrages et leurs mirages. L'Ecole devait démontrer qu'un dieu cloué en effigie sur la potence de l'histoire répand des odeurs bien plus instructives que celles des aventures du simianthrope dont des dizaines d'in-folios raconteraient les péripéties jusque dans les chaumines.

Je suis heureux de t'annoncer que le diagnostic a été rapide : les osmologues du ciel et de la terre sont des médecins légistes dont l'examen rapide du corps du dieu assassiné en Palestine a suffi à établir qu'il était mort de la maladie la plus contagieuse, celle de la lâcheté de ses fidèles et que son cadavre répandait les effluves d'une épidémie de poltronnerie. En vérité, dès le IIIe siècle de l'agonie de son ciel dans le temps des morts, l'âcre fétidité de la couardise avait commencé de fleurer les microbes et les bacilles du pacte d'alliance que Rome avait scellé avec l'idole immémoriale des bouchers. Les théologiens du sang des innocents avaient élevé leur autel de la peur au rang de fournisseur patenté de la bête clouée bien hoquetante et saignante sur un instrument de torture proclamé rédempteur par les bourreaux du salut, puis trucidée sur les offertoires d'une grâce terrorisée. Dès lors, le dieu mort et sa créature payaient en tremblant le tribut, la prébende et la rançon de leurs globules rouges au souverain fâché, avaricieux et rancunier qu'ils avaient hissé dans le cosmos. C'est pourquoi ce créancier en colère et assoiffé d'hémoglobine reconduisait tout droit aux sacrifices de Tyr et de Carthage sous un masque nouveau et seulement plus habilement fabriqué que le précédent .

Mais comment se fait-il, se demande l'Ecole des odeurs de l'esprit, que le dieu qui préside au meurtre malodorant de l'autel chez les chrétiens ne se soit jamais remis de son hirsin, de son remugle, de son nidoreux, de son punais de sacrifice? C'est qu'il a été cuisiné et concocté par un grand expert des haruspices de la Louve, un ancien préteur romain, qui avait eu l'idée digne de Carthage d'exposer sur l'autel des chrétiens le cadavre de son frère tué dans une émeute, un certain Ambroise, dont le disciple le plus célèbre , Augustin, fut le premier théoricien de l'omnipotence et de l'omniscience de la grâce d'un ciel du sacrifice tartuffique. Je m'excuse de paraître te rappeler ces rudiments de la théologie politique du tueur divin dont l'idole au couteau entre les dents des chrétiens est demeurée la servante .

Je sais bien que je n'ai pas à te remettre en mémoire les exploits du dieu de bois dont l'Islam se souvient qu'il a fait frapper une médaille à la gloire du massacre de la saint Barthélemy . Mais comment le grand immolateur des chrétiens n'aurait-il pas gardé ensuite un silence complice sur les camps de concentration qu'il a répandus sur toute la terre et qui ne sont jamais que l'expression logique des retrouvailles aussi secrètes qu'adroites du christianisme avec le meurtre sacré de l'autel que les premiers simianthropes ont pratiqués sur leurs congénères jusqu'au siècle de Claude et de Quinte-Curce ? C'est pourquoi l'Eglise des chrétiens honore depuis deux mille ans un ogre cosmique raté - car son génocide universel par la noyade de toutes ses créatures a pitoyablement échoué et les tortures inlassables auxquelles il se livre en catimini et pour l'éternité sous la terre voient leurs ressources en carburant s'épuiser.

Or Rome se trouve à nouveau marquée au front de l'infamie indélébile que l'histoire réserve à la lâcheté ; car c'est à l'école de son propre sacrifice que le dieu du Golgotha vient d'être assassiné sur l'autel de l'histoire. Mais pourquoi quelques jours seulement ont-ils suffi pour que son cadavre répande la puanteur de la lâcheté séraphique dont l'histoire et la politique du monde des potences remplissent leurs poumons, sinon parce que le cadavre angélique du dieu donne également à respirer le plus tenace des parfums, celui dont l'Ecole de Paris a percé le secret à la lumière de son osmologie du tartuffisme sacré:

Manuel de Diéguez est interviewé par l'Ambassade d'Iran le 17 mars 2007 "L'empire américain s'est déjà effondré ..."

Car il se trouve que l'odeur du cadavre du dieu des chrétiens diffère grandement de celle de toutes les idoles d'autrefois et que son zéphyr est le plus délicat, son parfum le plus pur, son exhalaison la plus divine qu'aucun cadavre d'aucun dieu n'avait encore dégagé. Sache que la suave pestilence de l'esprit de lâcheté qui monte en volutes du cadavre de ce dieu-là contamine et sauve tous les peuples et tous les Etats de la terre ; sache que ni la mort de Zeus, ni celle d'Osiris, ni celle de Mithra n'ont couvert leurs adorateurs de la honte féconde qui délivre de leurs chaînes les galériens de la lâcheté politique .

Certes, les simianthropologues de Paris ont d'abord été fort surpris de ne pas connaître les délices du ciel des couards; puis ils se sont dit que leur ignorance devait les conduire à chercher des senteurs de la peur cachées de génération en génération dans les entrailles tartuffiques de l'histoire. Il devait exister des flagrances germantes et mûrissantes de la poltronnerie, des senteurs de l'abîme nées de la décomposition multimillénaire du ciel des Tartuffes de la torture. Car la lâcheté politique de l'Europe ne pouvait répandre qu' une pestilence sacrée, une pestilence nourrie de siècle en siècle à l'école du sang des Tartuffes de l'autel, une pestilence des immolations qui frappe le monde du prodige d'un pourrissement perpétuel des Tartuffes de l'histoire. C'est pourquoi l'infection des Etats, le méphitisme des peuples, la malodorance perpétuelle des nations conduisent à l'impossibilité providentielle qu'il naisse encore un vrai chef d'Etat dans le monde des couards, tellement la lâcheté empeste un pays et rend tartuffiques ses gesticulations de fuyard dans l'arène du temps.

L'Ecole a réussi à expliquer non seulement le prodige de la paralysie de l'Europe tartuffique, mais l'enchaînement implacable les uns aux autres de tant de miracles de la puanteur des démocraties de la peur. C'est que toute politique des hauteurs répand le céleste parfum d'une éthique transanimale. Il en résulte que la lâcheté des dévotions tartuffiques n'enfante jamais que des Pygmées de l'histoire , il en résulte que la lâcheté tartuffique rend l'histoire tellement minuscule que les Etats fiers de prendre appui sur leur puanteur dans la maison d'Orgon des chrétiens accouchent de peuples dont l'odeur de leur servitude offense les narines du dieu mort.

Tu vois, mon cher Rhedi, comment l'avènement de Tartuffe dans une politique européenne de la panique a conduit l'Ecole des logiciens de la lâcheté de l'histoire à observer que le trépas du ciel de la torture a répandu une pestilence surnaturelle dans tout l'univers et que tous les dieux vivants de demain s'en remplissent déjà les narines .

Mais, diras-tu encore, de tous temps, le monde n'a jamais eu d'autre choix qu'entre la lâcheté et le courage. Faut-il donc préférer le sang des glaives à l'asphyxie des nations dans la puanteur de leur lâcheté ? Un chef d'Etat digne de la bonne odeur de l'histoire choisira-t-il la mort ou le déshonneur ? La réponse est dans Tite-Live : souviens-toi du jeune solitaire qu'on appellera Scipion l'Africain et dont le célèbre historien nous raconte qu'il tira le glaive au milieu des patriciens de son rang et de son sang, parce qu'ils débattaient des moyens de quitter Rome sous le honteux prétexte que le désastre de la bataille de Cannes rendait inévitable la chute de la capitale de l'empire entre les mains d'Hannibal.

Nous avons entendu Scipion tirer le glaive de l'éthique face à la lâcheté de l'Europe entière pelotonnée sous le sceptre des Tartuffes de l'OTAN . " Je n'ai plus qu'un interlocuteur de ma liberté, dit-il , le Mahatma Gandhi " . Sais-tu que le martyr indien avait enseigné à sa nation que la seule guerre légitime était celle qui tranche la gorge à la lâcheté? Les peuples ne meurent pas sous le fer du Carthaginois, disait-il, mais de leur asphyxie quand la puanteur de leur servitude les fait suffoquer. Métellus à ses légions coupables d'avoir fléchi un instant devant Hannibal sur le champ de bataille : "Je n'ai plus le sentiment de parler ni à mon armée, ni à des soldats romains - je ne vois plus que des corps et des armes. " (Tite-Live, Livre XXVII, chap. XIII)

Qu'en dit le dieu vaincu que la lâcheté de ses Tartuffes a tué en Palestine ? Déjà son cadavre féconde la colère du monde. Il vient de bondir tout armé hors de son sépulcre pour crier à l'Europe des vassaux : " Ce n'est pas le glaive que j'ai levé sur les Tartuffes du Temple, mais le fouet ! Apprenez de ma bouche que les esclaves ne méritent pas l'odeur de l'acier, mais celle des lanières de l'esprit de vérité. "

Le 13 juin 2007