42 - Radiographie de la vassalisation

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Le 30 de la Lune de Maharram

Uzbek à Rhedi,

Un article de M. Thomas Ferenczi paru dans le Monde daté du 26 mai 2007 et intitulé Désaccords euro-russes te permettra de suivre pas à pas le cheminement des vassalisations feutrées. Tu observeras les glissements insidieux de la plume, les montages astucieux, rampants ou adroitement camouflés des faux sens, les candeurs des poupées mécaniques, les enjambements subreptices et artificiels des obstacles que la mauvaise foi rencontre sur sa route, les escamotages aux yeux mi-clos, les silences éloquents ou malins, la mise en scène à la fois reptative et innocemment dévoilée des feintes négligences, la fausse innocence fleurie d'un talent jésuitique de la dérobade. Quelle leçon d'un machiavélisme habillé en enfant de chœur, quelles patenôtres de la piété journalistique, quelles ruses teintées d'enfantillages appris, quelle initiation aux couleurs délavées de la servitude, quel art des déguisements dévots, quel génie de l'objectivité benoîtement contrefaite et assortie d'éclairages des coulisses du métier, quel génie d'une sincérité bourrée d'artifices , quel génie d'une écriture truffée de simulacres, quel génie des contorsions et des agenouillements, quel génie de la sainteté pseudo-démocratique, quel génie des faux-fuyants d'une liberté portant livrée!

Voici un bréviaire des ruses et des détours des valets. Observe sur le vif comment le cerveau biphasé du simianthrope se dédouble entre ses songes sucrés et ses pestilences .

Premier arôme des vassaux : " Comme on l'a constaté lors du déclenchement de la guerre en Irak, l'adhésion, en 2004, de huit pays issus de l'ancien bloc soviétique a renforcé au sein de l'Union européenne ce qu'on pourrait appeler le camp proaméricain. Les nouveaux venus s'estiment en effet membres d'un ensemble "euro-atlantique" qui repose sur une profonde solidarité entre l'Europe et les Etats-Unis. "

Tu remarqueras avec quel art de l'asepsie le renforcement militaire systématique de l'empire américain à l'échelle mondiale se trouve catéchisé d'avance et innocenté par sa transsubstantiation subtile en une " profonde solidarité " - celle des conjurés qui ne se réclameront pas franchement d'un " camp pro américain " , mais qu'on " pourrait appeler ainsi " à la suite, non pas de la franche décision d'attaquer l'Irak mais d'avoir provoqué le "déclenchement" de cette guerre, ce qui nous renvoie au langage de la météorologie, qui abonde en déclenchements d'orages imprévisibles. Les domestiques rasent les murs. Un vaste ensemble baptisé " euro-atlantique " se métamorphose sous nos yeux en un Eden à l'échelle de la planète des anges . Ah ! qu'elle fleure bon, la " profonde solidarité " qui sert de drapeau aux aseptisés de l'histoire !

Second parfum : " Lorsqu'ils ont apporté leur soutien public à George Bush, Jacques Chirac, on s'en souvient, leur a déclaré qu'ils avaient perdu une occasion de se taire. Cet avertissement ne les a pas empêchés de continuer à (sic) afficher leur sympathie pour Washington. En tentant de renouer le lien transatlantique affaibli par l'intervention américaine en Irak, Angela Merkel entérine, au nom de l'Europe, un infléchissement que le nouveau président français, Nicolas Sarkozy, ne manquera pas d'approuver. "

J'attire ton attention, mon cher Rhedi, sur les succulences pastorales des diplomaties de la vertu et sur leur usage de la "sympathie " : les pays de l'Est qui ont approuvé une guerre de conquête entreprise au mépris du droit international et sans consulter les nations unies (*) sont tellement gentillets qu'ils s'efforcent maintenant, le cœur sur la main, de " renouer des liens " sans doute affaiblis par malencontre. Aussi ne craignent-ils pas "d'afficher" leurs allégeance, ce qui sera réputé légitimer la mollesse et les complaisances d'un semestre de présidence allemande de l'Europe ; et, dans la foulée, la France ne manquera pas d'approuver la demi repentance de l'Europe à l'égard du Tamerlan de la démocratie. Le péché a changé de camp: le retour au bercail des croyants, un instant égarés loin des sentiers tracés par leur maître , se réduira à la cérémonie d'un " infléchissement " diplomatique, parce que des démonstrations trop tapageuses du pardon accordé aux Savonarole de la démocratie pourrait réveiller les hérétiques et leur redonner une langue de feu au sein de l'église bien tempérée. C'est pourquoi il vaut mieux balancer doucement les encensoirs de la vertu démocratique et les accompagner des psalmodies d'une orthodoxie piteuse et jouant profil bas. Le plain-chant est le régime de croisière de la foi.

Troisième odeur d'encens de la vassalité : " Mais l'influence des anciens Etats communistes sur la politique de l'Union a une autre conséquence, complémentaire de la précédente : elle contribue largement au durcissement des relations avec Moscou, dont le sommet de Samara entre l'UE et la Russie vient de donner une nouvelle preuve. Fini l'axe Chirac-Schröder-Poutine. Le temps est plutôt au renouveau des tensions entre les dirigeants européens et le maître du Kremlin. "

Observe le franchissement cauteleux de la ligne de démarcation entre les rudes prémisses du raisonnement et ses conséquences logiques, qu'on qualifiera de "complémentaires" : alors que la soumission à une tutelle américaine proclamée bénédictionnelle a évidemment pour seule finalité réelle de placer encore davantage l'Europe sous le sceptre de l'empire des croisés de la " liberté ", il ne s'agit plus que d'une conséquence collatérale et absoute d'avance par une banalisation marginalisatrice , bien que le glaive soit tiré - sans cela, les diplomates ne parleraient pas d'un "durcissement" . Observe également l'art d'enregistrer comme des fatalités les résultats des volontés. Des enchaînements naturels se substituent aux acteurs réels de l'histoire.

Quatrièmes effluves : " Les querelles se multiplient, les malentendus s'accumulent, la méfiance s'accroît. Trois pays de l'Union sont même en conflit ouvert avec Moscou : la Pologne, en raison de l'embargo russe sur ses exportations de viande, l'Estonie, après les troubles suscités par le déplacement d'un monument à la gloire de l'Armée rouge, la Lituanie, du fait de l'interruption de ses livraisons de pétrole par l'oléoduc Droujba. "

Le journaliste est un pluviomètre : querelles, malentendus, méfiances sont devenus des cumulus. Au milieu de ces intempéries sans portée, tu n'entendras pas un mot du "bouclier anti missiles" construit aux portes de la Russie, pas un mot de la diabolisation de l'Iran , pas un mot de la discrète reprise en main de l'Europe au profit du boucher de Bagdad , tellement la volonté de se soumettre au souverain survit à toutes ses défaites. A ce prix , l'Amérique se réinstallera au sommet de l'Himalaya du "pôle unique" qui fait sa force depuis 1945 .

Cinquièmes odoriférences de la domestication : " La Russie, souligne-t-on à Bruxelles, n'a jamais vraiment accepté que ses anciens satellites se séparent d'elle. Elle ne comprend pas que l'Union européenne épouse leur cause avec intransigeance et laisse de petits Etats, comme l'écrivait le 16 mai dans l'International Herald Tribune un expert russe, Sergueï A. Karaganov, "dicter leur loi à Berlin, Paris ou Rome". Habile à diviser pour régner, Moscou préfère traiter séparément avec les grands Etats plutôt qu'avec Bruxelles. "

Cette fois-ci, l'Europe messianique est censée épouser " avec intransigeance " la cause des faibles et des opprimés face au tyran russe. Observe le renversement des rôles : c'est la Russie qui a basculé du côté d'un Lucifer dont la perversité va jusqu'à " diviser pour régner ". Qui divise pour régner ? Moscou est conviée à se dissoudre dans le grand marché européen sur lequel Washington exercera une domination que rien n'entravera.

Sixièmes pestilences vassalisantes : " Les Européens ont décidé de faire front ensemble. Les Russes doivent s'habituer à l'idée que les nouveaux Etats membres font partie de l'Union au même titre que les autres", affirme un diplomate. Certes les dirigeants de l'Union, de la chancelière allemande, Angela Merkel, au président de la Commission, José Manuel Barroso, regrettent que la Pologne, avec le soutien des pays baltes, bloque l'ouverture des négociations sur un nouvel accord avec la Russie, mais ils jugent impératif que l'Europe reste unie face à Vladimir Poutine. "

Il s'agit de faire front contre l'adversaire imaginaire né sous la plume des théologiens de l'orthodoxie démocratique mondiale . Pour cela, il est impératif que l'Europe tombe dans l'illusion selon laquelle son "unité" clairement affichée devant l'Attila de l'Irak ne serait nullement l'expression criante de sa servitude, mais, tout au contraire, la preuve de sa souveraineté retrouvée. Il appartiendra donc à l'Europe de faire preuve, et cela "impérativement", de sa loyauté à l'égard su nouveau Vatican. A ce titre, les Etats du Vieux Monde feront assaut de démonstrations de leur sujétion au Saint Siège de la démocratie mondiale. Les pays de l'Est passeront du rang de marionnettes de Moscou à celui de poupées mécaniques de Washington. Naturellement, l'esclavage n'est jamais payant : la Russie dispose de moyens de rétorsion. Elle peut non seulement interrompre l'approvisionnement en gaz de l'Europe , mais ruiner Airbus. Il va sans dire que la Chine se métamorphose en un second Lucifer sous nos yeux et qu'il est temps de crier au loup : face aux dix mille fusées intercontinentales de l'empire américain, elle serait sur le point d'en fabriquer une dizaine.

Septièmes puanteurs de la servitude : " Le problème, estime Katinka Barysch, économiste au Centre for European Reform, est qu'il ne suffit pas d'appeler les Vingt-Sept à "parler d'une seule voix". Il faut qu'ils s'entendent sur une position commune. Or il existe de "réelles différences dans les attitudes et les objectifs des divers Etats membres". L'Union doit trouver les moyens d'harmoniser leurs approches. Pour Katinka Barysch, les Européens ont besoin d'ouvrir un débat "honnête et prospectif" sur leur politique à l'égard de la Russie pour parvenir à une "claire définition" de leurs demandes et de leurs attentes. "

Il faut déguster les friandises de la nouvelle diplomatie ecclésiale des démocraties œcuméniques. " L'harmonie des approches" signifie arrondir les angles des doctrines, émousser le tranchant des dogmes, affadir le credo des démocraties sous la houlette de la nouvelle Curie qu'on appellera la Maison Blanche. Mais l'Europe n'est pas encore peuplée tout entière d'aveugles volontaires : il en est encore qui ouvrent un œil , sinon les deux, ce qui, en langage pastoral s'appelle des "différences dans les attitudes et les objectifs ". Du coup, le thème d'une loyauté immaculée, mais menacée d'assoupissement rencontre le miracle d'une liberté encore mal endormie. On déplorera un manque fâcheux d'unanimité des serviteurs de l'empire, mais on sera " honnête et prospectif " à se ranger docilement sous la bannière du roi de la démocratie; et l'on s'appliquera à donner l'illusion qu'on mène sa propre barque sous un ciel évangélique, alors qu'on suit un parcours imposé . On appelle cela " parler d'une seule voix ", " s'entendre sur une position commune ", " parvenir à une claire définition " . Décidément, c'est à l'école des siècles de l'Europe théologique qu'il faut apprendre le langage des orateurs zélés de leur démission. Passons du Dieu intransigeant des Provinciales à la condamnation romaine des propositions de Jansénius.

La huitième plongée dans les abîme de la putréfaction sonne ainsi : " La difficulté, note Yves Pozzo di Borgo, sénateur (UDF), dans un rapport récent (Union européenne-Russie : quelles relations ?), est de "définir un modèle de coopération spécifique" qui tienne compte des particularismes d'un Etat dont l'ambition n'est pas d'entrer dans l'Union européenne. Comment convaincre la Russie de respecter les droits de l'homme, alors qu'elle tient toute référence à des "valeurs communes" pour une ingérence inacceptable dans ses affaires intérieures? "

Tu as bien entendu : la Russie n'aurait pas l'intention de se ranger parmi les nobliaux chamarrés du Nouveau Monde, la Russie effrontée refuserait de prendre la place qui lui revient dans le chœur des serviteurs reconnaissants de Washington , la Russie des apostats, comme la vraie France, se voudrait un pôle de résistance opiniâtre de l'Europe à ses évangélisateurs. Mais observe les rubans et les dorures du Vieux Monde : il est devenu de bon ton, dans les chancelleries, que l'apothéose de la sainteté démocratique conduise à déplorer le refus de la Russie d'arborer les hochets et l'éclat d'une cinquante troisième écurie sur la bannière étoilée de l'empire de la Liberté, de la Justice et du Droit ; il est jugé naturel que " l'universalité des valeurs " culmine dans une courtisanerie mondiale dont Washington incarnerait la papauté. Mais l'heure de la spectrographie de l'encéphale de l'idole a sonné; il est naturel que les spécialistes du Jupiter des modernes ignorent encore la dichotomie cérébrale qui scinde les idoles entre leur Eden et leur camp de tortures sous la terre , il est naturel que l'Europe actuelle ignore encore les travaux de l'Ecole des simianthropologues français dont le génie observe la boîte osseuse biphasée des souverains mythiques du cosmos auxquels la créature donne la réplique sur la terre, il est naturel que le ciel schizoïde d'aujourd'hui demeure livré à une guerre inexpiable des mauvaises odeurs .

(*) Le nez et les oreilles de l'histoire, Théologie de la spécificité des tortures américaines, 2 juin 2004

Le30 mai 2007

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