49 - Les malheurs de la laïcité

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Le 7de la lune de Rebiab

Uzbek à Rhedi,

Plus je médite sur le génie prospectif de mon aïeul, le baron Secondat de Montesquieu, plus ses Lettres persanes me paraissent contenir toutes les promesses et préfigurer tous les échecs de la démocratie mondiale d'aujourd'hui. Songe qu'entre la loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat de 1905 et la parution des premières Lettres de mon homonyme de 1721 au Rhedi de l'époque, on ne compte que cent quatre vingt quatre girations de notre planète autour du soleil immobile de Copernic ; songe que cette durée a vu l'espace de Descartes convoler en justes noces avec la durée, songe que le vide s'est fractionné en espaces indépendants les uns des autres, songe que la lune a oublié qu' elle accompagne la terre dans l'immensité, songe que le système solaire se rue vers la constellation de Bételgeuse, songe que le temps court à la poursuite de lui-même dans l'inconnaissable. Et pendant tout ce temps-là, le baron de Montesquieu a accompagné non seulement le mythe de la Liberté dans sa course autour de la terre, mais également prophétisé la tragédie du naufrage de la pensée mondiale telle qu'elle a été mise en place par une éducation nationale des peuples réputés avoir été libérés de la tyrannie par la révolution de 1789. Or, la catastrophe intellectuelle à laquelle une laïcité craintive et décervelée a conduit l'Occident a accompagné tout au long la réflexion sur " l'esprit des lois " de Montesquieu au sein des démocraties.

Songe qu'à l'origine , le mythe de la liberté avait pour excuse de courir au plus pressé . Il s'agissait de rien moins que de guérir définitivement l'humanité de l'ignorance, de la superstition et de la sottise ; et, pour cela, il fallait briser les chaînes qui asservissaient la raison de notre pauvre espèce aux rites et aux superstitions auxquelles les religions s'attachent comme le lierre aux arbres. Pour nous sauver de l'emprise des dieux, il suffisait, pensait-on, de cesser d'enseigner le ciel dans les écoles publiques, il suffisait de briser les traditions qui asservissaient le cerveau humain aux prières et aux liturgies, il suffisait de faire place nette aux conquêtes surabondantes de l'intelligence véritable. Alors, le simianthrope éclairé se nourrirait des bienfaits que la logique et les solides raisonnements des géomètres lui dispenseraient .

Certes, ce premier nettoyage des écuries d'Augias était nécessaire . Il fallait bien retirer à l'Eglise le pouvoir d'emprisonner les cerveaux à l'école des magiciens et des devins. Pour cela, il fallait contraindre progressivement les écoles religieuses elles-mêmes à n'enseigner que des savoirs , ce qui exigerait l'usage de manuels scolaires laïcs et la formation de pédagogues formés dans les Universités de la République - ce qui n'a été réalisé qu'à partir de 1958.

Mais alors, les difficultés politiques nouvelles que la laïcité rencontrait à tenter d'imposer sa loi se sont brutalement révélées non seulement parallèles, mais étroitement associées à l'impossibilité de substituer seulement l'ignorance du contenu littéral des récitatifs religieux aux récits fabuleux façonnés à l'école des délires sacrés. Comment faire progresser la raison du XVIIIè siècle au prix du naufrage de la mémoire mythologique du monde ? Affolé de perdre jusqu'au souvenir de ses errements à l'école du ciel , le simianthrope a tenté un tour de passe-passe ou de prestidigitation qui a fait illusion pendant une trentaine d'années : on intègrerait les croyances cosmologiques les plus démentes dans le royaume des cultures, de sorte qu'il serait à nouveau permis de les mémoriser , faute d'apprendre à les peser .

Mais que devenait le rêve de Montesquieu et, avant lui, de Montaigne d'armer la France de têtes bien faites si tous les progrès de la liberté démocratique reconduisaient à la sottise publique de remplir à nouveau les têtes que Descartes avait vidées de tout le fatras des traditions et des coutumes du simianthrope ? Et puis, comment emmagasiner des croyances dont on savait maintenant qu'elles étaient fausses , mais dont on renonçait, dans le même temps, à se demander ce qu'elles faisaient là et pourquoi les ancêtres les avaient accumulées dans leur tête? Quelle stérilité de stocker des faux savoirs qu'on s'interdirait de jamais apprendre à décrypter ! Et puis, l'Eglise ne manquerait pas de se ruer dans la brèche. " Comment, dirait-elle, vous honorez maintenant les croyances non plus comme des vérités, mais comme des joyaux culturels, vous substituez maintenant les pierres précieuses des peintres et des poètes au torrent des révélations du ciel, vous remplissez maintenant vos coffres de trésors façonnés de vos mains : qu'à cela ne tienne, nous allons soutenir que si tout subitement votre véritable identité ne vous sera plus enseignée par un Olympe, mais seulement à l'école de vos propres têtes et par la seule habileté de vos artisans , vous n'allez pas manquer de nous redonner la place que nous occupions dans vos lois et dans vos Etats ; car si vous voulez condamner Dieu et ses orateurs au mutisme, il vous faudra bien tenter de donner un sens à tant de chefs-d'œuvre nés de vos seules rêveries ."

Du coup, la laïcité craignait de faire pâle figure. Prise entre deux feux, elle commençait de comprendre qu'à retirer les chapelets et les cierges des mains tremblantes de ignorants, elle renonçait à sa mission spirituelle d'allumer des savoirs plus ascensionnels que ceux dont la sottise ornait ses blasons. Mais alors, l'école publique tombait à son tour dans les péchés qu'elle avait longtemps reprochés aux Eglises : elle aussi fuyait les sacrilèges de l'intelligence, elle aussi fuyait le malheur d'éveiller les esprits à les désensorceler , elle aussi prônait les mensonges protecteurs des cités, elle aussi forgeait, mais au profit des Etats la carapace des certitudes qui cuirassaient autrefois les Eglises . L'école démocratique allait-elle rivaliser de cécité avec les théologiens qu'elle avait désarçonnés ? La sacralisation de la culture allait-elle forger le catéchisme aveugle des démocraties ? Allait-on réarmer l'interdiction de penser à honorer le pinceau du Titien ou de Léonard de Vinci, à écouter les oraisons de Bossuet , à goûter le style de Massillon ou l'éloquence de Lacordaire, alors que les Athéniens croyaient aux dieux dont Homère avait exposé la politique?

Mais tout cela aurait pu suivre son chemin cahin caha; et deux mulets aussi acéphales l'un que l'autre auraient conduit les peuples démocratiques et les Eglises converties à une religion des cultures sur le chemin reposant de l'aveuglement antérieur aux Lettres persanes . Dans ce cas, mon cher Rhedi, le calame de Montesquieu serait descendu à la fosse aux côtés de son maître . Mais le malheur fait bien les choses, le malheur est la providence de l'histoire. Car pendant que la laïcité se crevait les yeux ; pendant que la laïcité s'arrêtait sur le chemin des profanateurs isaiaques qui l'auraient fécondée ; pendant que la cécité publique ronronnait dans une éducation nationale tombée en léthargie, pendant que la laïcité se grisait des somnifères de l'ignorance démocratique, le monde entier retournait aux griseries des autels, le monde entier réarmait le Dieu de Calvin en Amérique du Nord, celui de saint Thomas en Amérique du Sud et celui du Coran dans tout le monde arabe . Du coup, l'Occident des fils de Voltaire et de Freud se trouvait bien davantage privé de cervelle politique par une laïcité inexpérimentée que le haut Moyen-Age par la théologie de saint Augustin parce que l'idole avait du moins appris les lois de l'histoire à l'établi de l'action que ses théologies lui avaient enseignées.

Vois comme la raison craintive de l'Occident commence de payer le prix de son effarouchement, vois comme l'idole court en boitant sur le chemin de la reconquête du monde , vois comme son fils puîné , le grand Allah, lui prête main forte ou lui tient la dragée haute, vois comme ils brandissent tous deux leurs béquilles et leur livre de la loi, vois comme ils s'entendent à demi mot pour menacer leurs ennemis communs de les faire rôtir éternellement sous la terre , vois la claudication qui commande leur progression : comme au Moyen-Age , c'est leur évangile qui les précède et les guide , c'est leur sainteté qui les arme du glaive de leurs guerriers.

Mais l'empire des tortures sans fin que l'idole des chrétiens a chantées a pris plusieurs longueurs d'avance sur les fournaises de Jahvé et d'Allah, vois comme ses garnisons campent à Berlin, à Rome, à Madrid, à Varsovie ; vois comme sa flotte mouille dans tous les ports du monde. La maîtrise des mers est propice à la germination des édits et des écrits du ciel. En vérité, l'idole n'a pas changé de stratégie d'un iota depuis les Croisades ; c'est l'étendard de la délivrance du genre simiohumain qui arme ses guerriers , c'est la liberté des enfants de la démocratie qui conduit ses pas, c'est le ciel de 1789 qui soumet les têtes et les cœurs à son glaive. Ah ! mon cher Rhedi, une laïcité orpheline des feux de l'intelligence, une laïcité amputée de la raison des prophètes, une laïcité oublieuse des sacrilèges de la pensée, un laïcité désertée de fureurs d'Isaïe n'est plus que le fossoyeur de l'Occident.

Dans ma prochaine lettre, je te raconterai comment l'Ecole française accouche d'une laïcité pensante.

Le 9 juin 2007

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