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38 - La bombe thermonucléaire et le sacré

Le 21 de la Lune de Maharram

Uzbek à Rhedi,

Les journaux de ce matin répandent une grande nouvelle dans Paris : comme il est prescrit par le rituel français qui valide le passage solennel du sceptre d'un chef de cette nation à son successeur, le premier remet entre les mains du second le code secret de la puissance politique et militaire du pays. Cette cérémonie est entourée du plus grand mystère. L'emblème mythique de la démocratie est un exploit semi religieux capable d'épouvanter l'univers. La transmission sacerdotale du flambeau de la terreur sonne l'heure où le partant officie en grand prêtre de la France éternelle. Alors, l'arme suprême symbolise l'âme même de toute la politique et de toute l'histoire simiohumaines . Du coup, la foudre exterminatrice se révèle également la parole de vérité de l'idole. La lumière chasse les ténèbres. L'éclat du dieu paraît dans la fulguration sacrée qui couronne la bonté et la justice du créateur du ciel et de la terre.

Les simianthropologues français observent les nations dans le miroir de ces solennités . Que pensent-ils d'une espèce agenouillée aux pieds d'un génocidaire entouré de ses séraphins ? Pourquoi la glorification dans le ciel d'un organisateur des tortures éternelles sous la terre est-elle la clé de la politique luciférienne et divine et quel est le secret de leur collaboration angélique ? Sur ce point, les travaux de l'Ecole me paraissent tellement décisifs que ma plume te paraîtra quelquefois hésitante. En vérité, le souci constant des simianthropologues d'informer des progrès de leurs travaux un modeste serviteur de la Perse de Montesquieu n'est pas proportionné à la faiblesse de mon esprit .

Voici ce que je viens d'apprendre de leurs méthodes de travail. Il leur serait facile, disent-ils, de mettre en lumière le caractère semi animal de l'incohérence mentale dont témoigne une stratégie militaire aveugle. Car ou bien les deux adversaires se font face sous le bouclier percé d'une seule et même théologie de l'apocalypse, et l'arme de la pulvérisation massive de l'ennemi n'est utilisable sur aucun champ de bataille, puisque l'expéditeur de la foudre la recevra sur la tête en retour, ou bien l'adversaire demeure un petit artilleur , de sorte que le colosse surarmé paraîtra ridicule de se défendre contre un puceron .

Mais la réflexion de l'Ecole de Paris se moque bien des raisonneurs ordinaires dont tu sais qu'ils s'efforcent, depuis un siècle et demi, de comparer l'ossature des deux espèces afin de détecter des signes anatomiques avant-coureurs de la seconde dans les modestes exploits de la première. Mais, aux yeux de la simianthropologie française, c'est l'animalité spécifique des semi évadés de la zoologie qu'il s'agit de déchiffrer, ce qui présente l'immense difficulté de radiographier un animal devenu invisible à l'œil nu . Cette espèce, disent-ils, ne se situe pas dans un entre-deux visible entre " l'ange " et la bête. Elle a beau se vanter d'une sorte de science de l'évolution de son encéphale , elle n'en présente pas moins des traits autonomes ; or, car si tu mélanges certains produits chimiques de diverses natures, tu pourras voir paraître un corps étranger à ses composantes.

C'est ainsi que la transmission rituelle, donc sacralisée dans l'inconscient, de la foudre nucléaire temporelle entre deux chefs d'Etat appelés par le sacerdoce laïc à sceller la continuité d'une prêtrise dans l'ordre politique n'enfante pas une idole tutélaire dont la composition chimique serait décryptée d'avance, bien que l'arme atomique soit fidèlement calquée sur celle de la divinité fulminante à laquelle les simianthropes attribuent la sainteté de leur origine et qu'ils appellent leur créateur. Certes, ce personnage terrifiant reproduit l'encéphale terrifié de sa créature, puisque, comme tu le sais, elle se scinde entre le ciel de ses grâces toujours précaires et l'empire des orages exterminateurs dans lequel elle se complaît. Mais précisément, la dichotomie du cerveau de l'idole et de sa miniature sur la terre n'est pas une clé de la simianthropologie qu'il suffirait d'introduire dans la serrure de la politique et de l'histoire de cet animal pour connaître le produit chimique nouveau qui résulterait du simple mélange de l'épouvante avec la vénération.

Tu n'arriverais donc à rien si tu te contentais de comparer le cérémonial qu'évoquent les journaux de Paris de ce matin avec les liturgies des Eglises, dans lesquelles le simianthrope adore sa copie nucléaire et se prosterne devant sa foudre débarquée sur la terre, parce que seuls les paramètres d'une tout autre problématique te permettront d'interpréter ce spectacle. Quelles sont les coordonnées nouvelles qui te conduiront à observer la substance entièrement nouvelle qui résulte de la rencontre de l'idole protectrice et menaçante avec ses copies effarées et titubantes sur la terre ?

Renonce donc d'emblée à observer seulement le chaos cérébral dont témoigne une science de la guerre tour à tour inapplicable sur notre astéroïde et grotesque contre un adversaire désarmé ; renonce également à rire de deux sottises dont les plus grands peintres du singe spéculaire ont fait un usage proportionné à leur modeste champ de vision ; renonce enfin à te gausser d'un animal qui se serait contenté de perfectionner la dissuasion réciproque qui neutralisait à l'origine la masse musculaire de deux gorilles armés de massues. Mais si tu dépasses les exploits d'un observateur talentueux de nos congénères, tu feras un grand pas en direction de la véritable simianthropologie , parce que tu entreras dans le temple d'une espèce née précisément, de son embarras politique de disposer désormais réellement de l'arme imaginaire dont elle avait doté son idole et de découvrir, à l'école de l'expérience que ni " Dieu ", ni lui-même ne sauraient s'en servir .

Le ciel intemporel du simianthrope se trouve donc exactement dans le même embarras que sa copie terrestre, puisque l'idole du déluge serait devenue veuve de sa création si elle n'avait recouru au subterfuge trempeur de faire construire l'arche de Noé. Quant à la vengeance monstrueuse d'un furieux des nues dont tu sais qu'elle s'est délocalisée dans les souterrains de son éternité, elle témoigne seulement de la criante inutilité d'une rage posthume.

Mais alors, les mythes sacrés se changent en témoins privilégiés de l'encéphale du simianthrope, et cela précisément de se révéler des instruments irremplaçables de la réflexion post darwinienne sur l'évolution des espèces; car il suffira maintenant d'observer comment les Etats simiohumains se comportentau sein de leur théologie pour que tu accèdes à une science de l'animal irréductible à " l'ange " et irréductible au chimpanzé ; car la démonstration éclatante de l'impuissance militaire inavouable des Etats désormais armés d'une théologie de l'apocalypse dûment démythifiée s'appuie sur le spectacle de leurs faux-fuyants, de leurs dérobades, de leur forfanterie , de leur tartuffisme, de leur affichage d'un matamorisme tout de parade et dont ils ne parviennent pas à cacher la vanité. C'est cela , le théâtre dont s'alimente la documentation de l'Ecole. Mais il y faut un regard trans animal sur l'idole des demi singes.

Ne crois pas, cependant que la simianthropologie soit exclusivement fondée sur la mise hors d'usage de la fausse armure cérébrale d'un animal autodivinisé. Cette voie serait non seulement à courte vue, mais elle interdirait toute connaissance transanimale d'une espèce bancale et qui obéit, dit l'Ecole, à une signalétique générale; car le simianthrope est un acteur dédoublé en ce qu'il adresse tant à lui-même qu'à ses congénères des signaux qui s'emmêlent ou se complètent , se renforcent ou s'entredéchirent selon des lois de la chimie dont l'observation conjuguée de l'idole et de sa créature fournit la manne la plus précieuse à l'Ecole.

Ici encore, sache que les chimpanzés sont non seulement hiérarchisés entre eux, mais que leurs hordes disposent de statuts inégaux, de sorte que tous les spécimens d'une horde s'inclinent devant les spécimens d'une autre . Mais les marques de respect ou de vénération sont des signes. Il existe donc une signalétique générale des chimpanzés et une autre, non moins générale, du simianthrope ; et l'idole se révèle un concentré saisissant de la signalétique générale, tant politique que sociétale des nations. Mais que rappelle la signalétique de l'espèce, sinon que la puissance des peuples n'est d'ordre corporel qu'à titre occasionnel , notamment quand le pouvoir est à prendre par le recours à la force physique. Sitôt conquise, l'autorité publique fonctionne exclusivement par la transmission à bon entendeur de signes jugés contraignants, donc par la communication de messages codés. C'est pourquoi mai 1968 a été le signal du naufrage des signes, notamment vestimentaires ; puis l'oubli de l'événement s'est exprimé par la réapparition des cravates.

La transmission d'un feu apocalyptique illusoire d'un chef d'Etat à son successeur est donc un signe elle aussi. A ce titre, elle s'inscrit dans la signalétique générale de l'espèce simiohumaine . Mais la vie onirique prend des formes nouvelles et spécifiques chez le simianthrope ; et c'est précisément l'étude du non usage physique de l'arme thermonucléaire qui conduit la simianthropologie française à une connaissance de son objet inaccessible aux méthodes actuelles des sciences humaines.

Car l'école de Paris a eu l'idée de génie, donc sacrilège par définition, d'étudier les documents simianthropologiques qu'on appelle des théologies. Tu me diras qu'il n'y a pas de génie à mettre en évidence une conséquence aussi logique qu'inévitable du siècle français des Lumières. Mais songe que la croyance en l'efficacité guerrière de la dissuasion thermonucléaire est de même nature que la croyance en l'efficacité physique de l'excommunication majeure autrefois censée précipiter l'excommunié dans les ténèbres éternelles . Les deux dissuasions reposent donc sur une seule et même signalétique . C'est pourquoi la transmission d'un Président à l'autre du secret chiffré d'une apocalypse militaire onirique par définition est un signe construit sur le même modèle guerrier que celui de la transmission du pouvoir théologique d'excommunier les incroyants qu'un pape remet entre les mains de son successeur ; et la transmission de ce signe témoigne de la même continuité de la terreur religieuse qui fonde la notion d'autorité divine dans l'Eglise que de celle qui fonde la continuité du pouvoir d'épouvanter dont l'Etat s'est armé dans l'univers onirique qui lui est propre et qu'on appelle la " politique " de la dissuasion nucléaire . Aussi, la simianthropologie observe-t-elle les mutations psychogénétiques dont l'espèce simiohumaine est le théâtre et qui résultent de la prise de conscience progressive du fonctionnement fictif du pouvoir dans les deux univers, puisque le simianthrope devenu relativement réflexif use des signes de son pouvoir dont il sait désormais que l'efficacité propre résulte précisément de leur caractère onirique.

Quelle est la spécificité psychobiologique d'une espèce dans laquelle une fraction de plus en plus importante des cerveaux use en pleine connaissance de cause de signes dont le pouvoir politique réel repose sur leur fondement dans l'imagination onirique ? Certes, le successeur actuel de saint Pierre ne sait peut-être pas encore que l'excommunication majeure ne fonctionne qu'à la condition expresse de trouver son fondement réel dans la seule imagination religieuse de croyants ; certes, les chefs d'Etat actuels ne sont pas encore tous informés de ce que l'arme thermonucléaire n'est nullement militaire, mais exclusivement psychologique, donc politique.

Mais les dirigeants qui le savent font face à une donne simianthropologique vieille comme la politique - à savoir que s'ils renonçaient à une défense thermonucléaire mythique, ils affaibliraient le crédit de la nation dont ils ont le devoir de servir le prestige, donc le rang sur la scène internationale . De même, le Vatican n'ignore en rien qu'il affaiblirait la croyance en la religion chrétienne qu'il est appelé à défendre sur le théâtre des songes s'il abandonnait le dogme de l'éternité des tortures infernales et du pouvoir de la curie romaine de précipiter les pécheurs dans un four crématoire aussi éternel qu'indispensable à la crédibilité de la politique simiohumaine . Aussi l'Ecole de Paris étudie-t-elle la nature et les ressorts psychopolitiques d'une espèce au sein de laquelle quelques têtes sont devenues relativement pensantes, et cela au point de se placer dans le dos d'un Dieu de la terreur et dans le dos de son corollaire politico-militaire - la bombe de l'épouvante apocalyptique.

Comment le cerveau simiohumain majoritaire vit-il le dédoublement de son infirmité cérébrale entre deux irréalismes et deux ingénuités ? Naturellement, longtemps encore la plupart des chefs d'Etat n'auront pas davantage que le Vatican l'intelligence et la tournure d'esprit qui leur donneraient la connaissance du fondement de la nature chimérique de leur autorité. Mais l'Ecole de Paris se demande ce qu'il adviendra d'une espèce dont le cerveau se nourrit de représentations sauvages du monde; car il ne fait pas de doute que Grégoire VII n'a pas hésité un instant à précipiter les armées d'Henri IV dans la fournaise infernale, et cela du seul fait que l'essentiel, à ses yeux, n'étaient pas de s'apitoyer sur les tortures épouvantables qu'il croyait sincèrement infliger aux damnés, mais d'obtenir la débandade des armées de l'empereur livrées aux sortilèges de Lucifer à l'occasion la querelle des investitures.

De même la dissuasion atomique repose sur un pouvoir politique censé doter le simianthrope onirique des moyens de soumettre ses ennemis aux tortures d'une lente agonie ou de les pulvériser. S'il est donc révélé que cette puissance n'est utilisable dans aucune guerre réelle, il faudra infiniment moins de temps pour qu'elle se désagrège dans les cerveaux qu'il n'en a fallu au dogme de l'excommunication majeure pour perdre la plus grande partie de sa crédibilité. Il en résulte qu'un chef d'Etat qui ne connaîtra pas davantage la véritable nature du mythe de l'extermination de l'espèce qu'un pape ne connaît la véritable nature de l'excommunication majeure se trouvera rapidement réfuté par la politique et par l'histoire réelle.

Cette situation extraordinaire se trouve illustrée de manière exemplaire par le mécanisme même censé déclencher une auto-pulvérisation du genre simiohumain réputée crédible ; car le logiciel que le Président de la République a fait connaître en grand secret à son successeur est construit sur l'ambiguïté actuelle de la problématique semi animale qui sous-tend toute la mythologie moderne de l'apocalypse . D'un côté, la bombe théologico-politique est censée exploser automatiquement; mais, dans le même temps, une mécanique astucieuse lui permet de désobéir non moins automatiquement à l'ordre qui lui serait donné par un Président devenu fou. Comment interpréter un baromètre aussi embarrassé que ses fabricants ?

Pour l'Ecole de Paris, qui est experte dans le décryptage des signes sur lesquels repose le pouvoir simianthropologique, ce signe-là est précisément révélateur de la problématique de la déraison introduite d'avance dans le logiciel - la déraison de soumettre la politique et de l'histoire à une pesée mécanique. Ce subterfuge et cette échappatoire signifient que le simianthrope actuel se méfie de son cogito mais savoir pourquoi ; cela signifie qu'il se sent convié en secret à percer l'énigme de sa démence au plus profond de la vie onirique; cela signifie qu'il est angoissé de ne pas connaître la pierre philosophale dont la découverte est devenue indispensable à sa science du politique.

Tu vois, mon cher Rhedi, que la condition simiohumaine n'échappera pas à la malédiction de courir sur les chemins d'un "Connais-toi" devenu prospectif. L'Ecole de Paris soutient que notre espèce a pris rendez-vous avec la ciguë de la pensée . Ce poison-là est-il demeuré mortel ?

perso.orange.fr