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Courage, M. Juncker! 2

1 - Londres
2 - L'exemple de la Suisse
3 - Comment attaquer un empire sur le déclin ?
4 - Aux sources de l'anthropologie politique
5 - Les croisés du mythe de la Liberté
6 - La fin des civilisations messianiques
7 - Psychanalyse de l'euthanasie
8 - Psychanalyse anthropologique d'une gestuelle
9 - L'euthanasie de l'Europe
10 - M. Juncker et l'euthanasie de l'Europe
11 - Courage, M. le Président
Post-scriptum

1 - Londres

Depuis 1973, date à laquelle les Iles Britanniques ont réussi à forcer la porte de l'Europe - il y a fallu quatre ans d'une offensive diplomatique obstinée - la politique anglaise s'est révélée aussi nocive qu'à l'heure où le Général de Gaulle les maintenait au dehors à la force du poignet.

Mais supposons un instant qu'une révolution copernicienne de la politique actuelle et de sa scolastique se produisent subitement en Europe et que la méta-zoologie perce quelques secrets psycho-biologiques du messianisme pseudo laïc dont le mythe de la liberté professe la sotériologie; supposons un instant que la pensée politique soudainement ressuscitée au sein des Républiques parvienne à propulser un Continent vieilli sur les chemins de la simianthropologie dont j'ai évoqué les principes la semaine dernière.

voir : - [http://aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr/tstmagic/1024/tstmagic/defis_europe/juncker.htm§Courage, M. Juncker ! (1 )], 12 juillet 2014

Comment, dans cette hypothèse, enseigneriez-vous à une classe dirigeante au petit pied l'évidence la plus criante de toutes, à savoir que l'expulsion manu militari de l'Angleterre hors d'une Europe empêtrée dans sa sophistique ne résoudra en rien les difficultés pratiques et de méthode que vous allez rencontrer à la tête de la commission de Bruxelles? Car, hier comme aujourd'hui, ce sera un jeu d'enfants, pour l'Angleterre et pour les Etats-Unis, de débaucher de l'extérieur une armée de Pygmées agglutinés à leurs cadastres.

On se demande, du reste, pourquoi, il y a quarante et un ans, Londres a subitement jugé non seulement réalisable, mais miraculeusement rentable de paraître sacrifier la fierté insulaire et les gènes qui pilotent sa psychobiologie depuis des millénaires pour multiplier tout à coup les déclarations les plus solennelles censées convaincre illico le monde entier de la mutation d'un peuple de marins à l'éloquence d'une politique d'indépendance propre aux terriens.

M. Heath, alors Premier Ministre de sa très gracieuse Majesté, s'était échiné, avec des trémolos dans la voix, à renier les racines du monde des navigateurs, alors que, depuis lors, la politique de municipalisation des esprits sur l'autel de la Liberté a coûté dix fois plus cher aux finances publiques de l'Angleterre que celle en provenance de l'extérieur.

Je dirai plus: si les Iles britanniques revivifiaient leur alliance de 1945 à 1973 avec les Etats-Unis d'Amérique, elles se trouveraient mieux armées sur le long terme que sous le revêtement fallacieux et fatalement tout provisoire d'un Etat censé être devenu intra européen par un prodige chromosomique. Il vaut mieux se briser sur le monde réel que de périr empêtré dans les artifices d'un jumelage fallacieux.

2 - L'exemple de la Suisse

Pis que cela, M. le Président: Tocqueville le visionnaire avait cent fois raison de soutenir mordicus que jamais la Suisse ne deviendrait un véritable Etat - et cela, disait-il, à cause de la scission de cette contrée entre deux théologies irrémédiablement incompatibles entre elles, trois langues de culture, donc trois psycho-physiologies, et un idiome, le romanche, qui n'accouchera jamais d'un Cervantès ou d'un Shakespeare. De plus la disproportion entre l'étendue territoriale de Berne et de Glaris, de Zürich et d'Uri, de Vaud et d'Appenzell empêchera toujours l'Helvétie de devenir un Etat mentalement unifiable - seules sa neutralité, déclarée perpétuelle en 1814 et sa minusculité ont pu lui donner une illusion aussi trompeuse.

C'est dire qu'une Europe dirigée, à l'instar de la Suisse, par un conseil d'administration ne pourrait se donner une vocation et une volonté politiques plus unifiées que celle des retraités de Marignan, qui fêtent le cinquième centenaire de leur prospérité d'actionnaires d'une société anonyme aux ramifications planétaires.

3 - Comment attaquer un empire sur le déclin ?

Mais supposons, amiral, que vous entendiez relever le défi superficiel que les éducations publiques pseudo-laicisées lanceront aux théoriciens du statut viscéralement insulaire de l'Angleterre. Dans ce cas, demandez-vous d'abord comment vous donneriez à des populations cancérisées depuis trois quarts de siècle par un atlantisme acéphale la connaissance psychobiologique de l'idéalisme politique que requerrait une Europe susceptible de devenir - aux côtés de la Chine, de la Russie, de l'Amérique du Sud et demain de l'Afrique - la flotte de guerre d'une civilisation de pionniers de la pesée simianthropologique du genre humain. Les opinions publiques gangrenées d'aujourd'hui ne sont pas davantage informées des questions métazoologiques posées à l'humanité un siècle et demi après Darwin, que la population chrétienne du Moyen-âge ne se posait la question de la validation théologique des religions placées sous le sceptre de la multiplication des monothéismes.

De quoi MM. Hollande et Renzi se sont-ils exclusivement entretenus - et de toute urgence - en prévision de votre élection du 27 juin à la présidence de la Commission? De l'enracinement à perpétuité des bases américaines en Europe? De la dictature du dollar? De la comparution de la France à la barre d'un tribunal américain? Nullement : il s'agissait seulement de savoir si une Europe dont l'échine s'est amollie avec l'âge échouera à s'imposer l'ascèse sévère des Germains de Tacite ou si elle échouera sur le modèle de la République de Weimar. Alors que l'Europe n'aura pas de politique aussi longtemps que cinq cents forteresses étrangères n'auront pas quitté ses arpents, vous ne lirez dans aucun journal et au sein d'aucun gouvernement une seule ligne qui contesterait, même timidement, la légitimité du campement éternel des troupes de l'étranger sur les terres du Vieux Monde.

Or, pour traiter de cette question, il faut savoir que la politique n'est jamais qu'un acteur intermittent de l'histoire. Quand M. Del Cano, un économiste de renom, se trouvait à la tête de la République de Weimar, il s'est dit que la France exploitait évidemment les mines de la Ruhr pour des raisons exclusivement économiques et qu'elle quitterait les lieux sur l'heure si seulement des grèves allemandes cessaient de rendre rentables les entrailles de la terre. Quand les démocraties mettent des tenanciers à la tête des Etats, elles ignorent que les tenanciers ne sont pas davantage des hommes politiques que les cordonniers ne sont des dentistes. La même méprise s'est produite quand le Parlement allemand a porté le Dr Erhardt, le père du "miracle allemand" à la succession de M. Konrad Adenaueur. Si M. Giscard d'Estaing avait eu la tête d'un homme d'Etat jamais il n'aurait marché à la rencontre de M. Jimmy Carter sur les plages de Normandie le 6 juin 1974. Le cerveau humain n'est plus polyvalent sitôt qu'il devient sommital dans telle ou telle discipline.

4 - Aux sources de l'anthropologie politique

L'anthropologie politique enseigne qu'au XIe siècle, l'humanité a changé l'assise de la légitimation simianthropologique de l'expansion des Etats. Alors que les Romains décidaient d'entrer en guerre, puis demandaient à leurs dieux de les aider à remporter la victoire sur le champ de bataille, le christianisme a découvert que les Etats se rendent plus puissants à combattre sous le sceptre d'un souverain omnipotent du cosmos; car, en nommant les évêques et les prêtres au sein de tous les Etats, le Saint Siège coiffait les rois du monde de la gloire du sceptre et de la tiare de Jésus-Christ et leur montrait à tous que le pouvoir terrestre ne devient absolu qu'à trouver sa source dans un ciel despotique.

Quand Henry IV d'Allemagne eut pris sa revanche sur Grégoire VII, qui l'avait humilié à Canossa, il se mit à son tour à la tête d'une croisade, tellement la victoire politique passait maintenant par le pilotage des cervelles. Si vous ne savez pas que M. Obama est le continuateur de cette mutation de la psychobiologie de la politique et que la Liberté est le nouveau Dieu de l'hégémonie politique sur les cinq continents, vous n'avez pas la connaissance de la psychogénétique du genre simiohumain qui vous mettrait en main les clés de l'Europe.

Car en 2003, les troupes américaines se sont ruées sur l'Irak à partir du camp de Ramstein en Allemagne et ces théologiens du Saint Siège de la Liberté ont traversé l'Italie du Piémont à la Sicile. Treize ans plus tard, sachez qu'il ne faudra pas confier à des historiens, mais à des caricaturistes de la cervelle de l'humanité le récit hallucinant d'une petite Allemande furieuse qu'on ait espionné son téléphone portable, mais nullement incommodée par la présence, soixante-dix ans après la capitulation de son pays, de deux cents forteresses américaines sur le territoire de sa patrie.

5 - Les croisés du mythe de la Liberté

Une seule voie vous demeure ouverte au sein d'une Europe tombée au pouvoir des magiciens et des sorciers de ses idéalités, celle de vous initier à une méta-zoologie politique qui enseignerait à votre Commission en état d'hypnose l'art de peser et de calibrer les fautes stratégiques dans lesquelles s'enferre à son tour un empire américain tétanisé, lui aussi et qui n'en revient pas de se trouver subitement attaqué de tous côtés dans sa mythologie de sauveur du monde.

Quelle est la plus titanesque erreur théologique de Washington? Celle de s'imaginer que, près d'un quart de siècle, depuis la chute du mur de Berlin, le Vieux Monde ne changera pas d'inconscient religieux et que, pendant des générations encore, la masse des esprits municipaux que sécrètent les bas empires se laissera facilement convaincre de poursuivre le combat du messianisme démocratique américain jusque dans leurs jardins et leurs potagers. Il sera impossible à Londres et à Washington de convaincre les villages de la Providence républicaine de ce que Moscou et Pékin auraient pris la relève des ambitions guerrières du IIIe Reich et que ces deux mastodontes prépareraient en douce la troisième guerre mondiale contre la démocratie des bivouacs américains. L'Europe attend le Charles Martel qui arrêtera les croisés du mythe de la Liberté à Poitiers.

6 - La fin des civilisations messianiques

Voyez comme l'Amérique ne se doute de rien; c'est le nez au vent et les coudées franches qu'elle tente de forcer la transition impossible qui conduirait la démocratie messianisée sur le modèle des idéalités rédemptrices aux victoires brutales d'une démocratie convertie à la loi du glaive. Le Pégase des abstractions éloquentes a fait son temps.

Le mythe américain a passé du grotesque au burlesque et de l'ubuesque au funambulesque quand il prétend habiller d'éloquence un mythe du salut en haillons. Certes, au premier siècle de notre ère, la chute inexorable, mais lente, de l'empire romain ne faisait pas l'objet de toutes les conversations, bien au contraire. Tacite lui-même n'est pas un catéchète sommital: il vous peint une agonie colossale, mais il ne la contemple ni de haut, ni de loin et ne tente en rien de la comprendre en anthropologue avant la lettre, mais seulement de la raconter pas à pas. Son ambition est celle des grands solitaires de l'écriture, qui ne songent jamais qu'à laisser une œuvre aere perennius - plus durable que l'airain. Or, l'immortalité d'une écriture n'est pas celle de la pensée.

On attend un tableau de la paralysie au ras du sol dont souffre une civilisation européenne étêtée. De 1917 à 1989, il était jugé sacrilège de laisser, même timidement entendre aux paroissiens du rêve marxiste qu'un Etat évangélisateur et dévot, mais construit sur une utopie pétrifiée, serait une variété de la cécité des empires ecclésiaux: une sotériologie est posthume ou n'est pas. Puis, seul Hitler fut censé avoir nourri les ambitions propres aux empires cuirassés, comme si Athènes, Rome, l'Angleterre et la France n'avaient pas porté de cuirasse. Mais il n'existait pas d'empires de type eschatologique, messianique et rédempteur, croyait-on, alors que le christianisme avait nourri ce composé pendant deux mille ans. Mais si le marxisme ne peut plus donner à l'animal démocratisé un ennemi à combattre sur toute la terre messianisée par le mythe de la Liberté, comment l'empire américain ne deviendrait-il pas le premier roi nu de la tête aux pieds qu'un conte d'Andersen ferait voir à tout le monde?

7 - Psychanalyse de l'euthanasie

Esquissons les traits de la mutation future des méthodes de l'anthropologie balbutiante d'aujourd'hui. Votre fonction vous permettra d'observer de près les fondements de cette révolution et de préciser les progrès d'une discipline encore embryonnaire. Son échiquier illustrera la cohérence interne d'une nouvelle politologie. Quelle problématique enseignera-t-elle l'histoire réelle de l'Europe aux sophistes de la démocratie ? Que la feinte idéalisante et la ruse verbifique sont les premiers masques du sacré. Elles ont permis à la bête de s'auréoler à l'école de sa vocalisation et de se planétariser à l'écoute de ses défaussements sotériologiques sur des abstractions glorifiées.

Les formes auto-sanctifiantes de l'euthanasie hospitalière en présentent un récit universalisé. Quand les malades reconnus incurables par le corps médical et dont une thérapeutique dévotement prolongée ne ferait que retarder la mort au profit d'une piété affichée, quand ce type de patients, dis-je, met soudainement Hippocrate dans l'impossibilité de se cacher plus longtemps l'évidence qu'il dispose de moyens expéditifs et rationnels d'abréger au grand jour l'agonie des moribonds, jamais ce vivant ne s'autorisera à achever ses congénères de sang froid: il appellera le tiers mythique et gigantesque du haut Moyen-Age à lui apporter le secours de son ubiquité; et le ciel les aidera, de son côté, à cesser brutalement de soigner et d'alimenter les mourants. Il y aura collaboration et complicité dévotes entre le praticien et le sacré: on laissera au double colossal la tâche de prêter au médecin l'aide de sa théologie de la vie posthume. Mais la science médicale du trépas se cachera soigneusement sa propre décision de demander assistance au ciel de l'endroit - elle cachera également sa décision au créateur imaginaire du cosmos lui-même, sur lequel elle se défaussera pourtant angéliquement - le secouriste de là-haut achèvera le malade de sa main en lieu et place du médecin délivré, lequel poussera un soupir de soulagement: le ciel aura pris saintement la relève de sa trousse.

8 - Psychanalyse anthropologique d'une gestuelle

Observez à la loupe la signification anthropologique de la gestuelle qui commandera la dérobade de la bête réfugiée dans un fabuleux secourable. Pourquoi ce défaussement réconfortant s'est-il inscrit depuis des millénaires dans les gènes du primate au cerveau biphasé? Les dichotomisés à titre héréditaire, les scindés de naissance, les spécularisés par la projection de leur panique d'entrailles dans le céleste soumettront le mourant aux souffrances de la faim et de la soif. Il y faut la salle d'attente de la mort qu'on appelle une Eglise.

La piété montrera quelque impatience à enregistrer la décision d'un Créateur du cosmos bipolarisé à son tour et qui sera censé achever le malheureux à l'école de son euthanasie à lui, celle qui fera bénéficier la bete des masques sacrés de son dédoublement rédempteur dans l'éternité.

Un raisonneur intrépide et qui aurait pris une avance audacieuse sur l'évolution du cerveau paresseux hâterait le travail plus ou moins rapide de l'exécuteur absolu dont cet animal a transporté les seringues dans un ciel mortifère. Mais, dans ce cas, il serait poursuivi et châtié pour assassinat pur et simple - à moins que notre Hippocrate n'ait rassemblé en toute hâte un second cénacle d'empressés charitables et d'exorcistes d'un code pénal forgé en épée de Damoclès.

Mais ces secouristes de Dieu se voileront la face à leur tour et non moins collectivement que les précédents, donc avec le même masque collé sur le visage - et pourtant, ils avaient bel et bien commencé tou seuls d'exécuter le mourant sous deux tortures cruellement accélératrices de la mort, la faim et la soif.

9 - L'euthanasie de l'Europe

Il en est ainsi de l'Europe mi-religieuse, mi-laïque: ce malade se trouve placé sous perfusion depuis des décennies; mais on le voit désormais dépourvu aussi bien d'une thérapie énergiquement célestiforme - parce que la médication théologique est reconnue pour vaine par la majorité du corps médical moderne - que privé de toute nourriture de retardement artificiel du décès. Mais si le moribond se trouve expressément condamné au trépas par un corps médical à bout de ressources, la question demeure ouverte de savoir à quel rythme le sursitaire sera mis en terre, et dans quel corbillard il sera transporté, et qui orchestrera les funérailles, et quels seront les rites d'un ensevelissement cérémonieux.

Depuis le paléolithique, la bête sépulcrale se cérébralise à substituer un Zeus et sa prêtrise à l' épouvante originelle qui la tenaille. C'est prosternée qu'elle refuse jusqu'au bout de paraître prêter la main à la fatalité répressive dont elle a pourtant vivement précipité le cours. Pourquoi ces agenouillements? Parce qu'elle ne sait pas encore et pourtant elle sait déjà qu'elle se trouve privée de témoin dans le vide et le silence de l'éternité - et elle s'en trouve tétanisée.

Ce flottement de la conscience de soi est le chronomètre de l'évolution cérébrale du simianthrope.

Une anthropologie armée d'un regard de l'extérieur sur son objet ne pourra fabriquer et régler cette montre de précision qu'à partir de l'observation du cerveau de la bête scindée entre le réel et le fabuleux. Or, l'Europe, livrée à l'euthanasie passive fait d'ores et déjà débarquer l'horloge de la thanatologie dans la politique et dans la science historique.

10 - M. Juncker et l'euthanasie de l'Europe

Telle est votre situation, M. Juncker: il vous est interdit aussi bien d'achever un malade reconnu incurable que de prolonger son agonie à seule fin de permettre à tout le monde de se voiler plus commodément la face sous le dernier des masques sacrés du genre humain, celui qu'arbore une démocratie mondiale auto-sanctifiée par le mythe de la Liberté. Certes, vous pourriez remettre sur pied un mourant artificiellement couché sur son lit d'agonie patriotique et républicain. Il existe une thérapie de choc bien connue des Anciens et qui a fait cent fois ses preuves dans le passé. Mais chacun feint de s'affairer autour d'un malade que Monsieur-tout- le- monde a conduit pas à pas au tombeau.

Juncker, abrègerez-vous les souffrances du sursitaire au chevet duquel vous êtes appelé ou bien ferez-vous boire in extremis une potion résurrectionnelle au moribond? Mais prenez connaissance du regard que l'anthropologie de demain portera sur la bête semi cérébralisée à l'école de ses dieux, donc de ses masques divinisés; observez la classe dirigeante accroupie autour du lit de mort de la civilisation du "connais-toi" et initiez-la à la méta-zoologie de la politique.

Quinte-Curce raconte qu'Alexandre avait été retiré mourant d'une rivière glacée dans laquelle, au sortir d'une bataille, il s'était précipité tout transpirant et couvert de poussière. Son médecin disposait d'un traitement de cheval, comme on dit, mais une lettre anonyme avait averti avec force détails le fils de Philippe de ce que son médecin - pourtant un ami d'enfance - avait été corrompu par Darius et entendait lui faire boire un poison mortel déguisé en remède. La crédibilité de ce complot reposait principalement sur l'empereur perse, qui avait eu l'imprudence de faire proclamer à son de trompe qu'il donnerait mille talens à l'assassin d'Alexandre.

"Aussi personne n'osait-il prendre le risque d'essayer un médicament que sa nouveauté rendait suspect." (Quinte-Curce, Histoires, L.3, chap.6)

Or, la tisane miraculeuse que proposait le médecin, dont la célébrité est attestée par Arrien, n'avait pas "un effet immédiat" et ne pouvait être prise que quelques jours plus tard. Quand, à la date convenue, "le médecin se présenta, tenant à la main la coupe où il avait dissous le médicament, Alexandre se soulève sur son lit et, tenant à la main la lettre de dénonciation, la tend à l'Hippocrate.

Puis, tout en observant du coin de l'œil le médecin plongé dans la lecture de la lettre, il prend la coupe et la vide sans effroi apparent (interritus)."

Juncker si vous faites boire la coupe de la vie à l'Europe, sachez que vous semblerez d'abord donner raison à votre dénonciateur. "Le médicament agit si vigoureusement que les résultats immédiats confirmèrent l'accusation :le malade haletait, le souffle court (...) Mais aussitôt que le médicament se fut répandu dans les veines du patient et qu'il eut pénétré insensiblement le corps tout entier, l'esprit d'Alexandre retrouva sa vigueur, puis son corps; et cela plus rapidement qu'on ne le croyait, car trois jours seulement après s'être vu réduit à la dernière extrémité, il se montra aux soldats."

11 - M. le Président, montrez-vous aux soldats

le Président, si vous parvenez à ouvrir les yeux de cinq cent quarante millions d'ensorcelés et si vous les convainquez de porter leur regard sur le nouveau centre de gravité de la planète que l'empire américain déclinant entend occuper - à savoir, l'espace qui s'étend de Brest au Caucase - vous aurez quelques chances de faire gagner la bataille au mourant.

Car le continent européen est devenu un rassemblement de petits cantons suisses. Mais s'il devenait conscient de son helvétisation larvée, il aurait des chances, ou bien de se redonner un globe oculaire à l'échelle de la planète, ou bien de prendre définitivement le chemin de son rabougrissement, ce qui lui permettrait de quitter la scène internationale sur la pointe des pieds.

Courage, M. le Président de l'Europe d'Uri, de Schwytz et d'Appenzell, le Darius américain se cherche désespérément un empire de substitution à celui de 1945. Aussi, votre siècle vous divise-t-il entre votre tâche d'instituteur d'une Europe à ressusciter et celle de votre vocation d'avocat, qui vous appelle à plaider à la barre de l'histoire la cause d'une civilisation sur le point d'accoucher d'une méta-zoologie de la politique mondiale. Dans votre rôle d'instituteur, c'est l'alphabet de la géopolitique du simianthrope que vous devrez enseigner aux vassalisés en culottes courtes. Si vous ne donnez pas aux générations de demain un regard de l'extérieur sur l'animalité spécifique du cerveau simiohumain actuel, qui est vocalisé et logicisé, si vous n'entrez pas dans la postérité vivante de Darwin et de Freud, si vous n'enseignez pas les rudiments de la simianthropologie aux démocraties endoctrinées par le mythe de la Liberté, vous n'enfanterez pas les pionniers du "connais-toi" qui attendent de vous l'accomplissement d'une mission socratique, celle de donner son élan à l'humanisme abyssal de demain.

Mais, dans votre rôle d' avocat, le remède dont vous portez la coupe à la main ne sera pas moins difficile à faire boire au tribunal de l'humanisme moribond des croisés d'aujourd'hui et de demain que celui du "connais-toi" révolutionnaire que vous enseignerez aux enfants retirés de la rivière; car il vous faudra initier les juges à la lecture d'un codex civil qu'ils n'ont jamais ouvert et qu'ils ne sont pas près de consulter. Vous aurez grand peine à seulement faire feuilleter aux magistrats un code de la Présence et de l'Absence des peuples et des nations sur la scène internationale. Dites aux soldats d'Alexandre que les absents de l'histoire du monde ne se trouvent pas rayés de la carte pour si peu.

Sparte est un gentil village blotti au bord de l'Eurotas et elle y campera longtemps encore. En revanche, les trépassés de Clio s'installent désormais dans des hôtels de grand luxe. Les salons du palais des Absents, sont remplis de fantômes chamarrés. Que de dépenses somptuaires, que d'effigies dispendieuses, que de solennités rutilantes!

L'hôtel des Absents est un palace dont les joyaux illustrent l'amnésie.

Faites boire à l'Europe la coupe de la mémoire du monde; le malade halètera, le souffle court et une nuée d'accusateurs vous traiteront d'empoisonneur de l'Europe.

Courage, M. le Président, vous avez la chance de diriger un musée de l'Europe. Il vous appartiendra soit d'y épousseter les spectres des nations, soit de leur redonner la vie. Victor Hugo a inventé le terme de "résurrecteur". C'est un grand privilège, pour un homme politique entouré d'orfèvres de la mort de se choisir un destin de résurrecteur.

Post Scriptum

La pause estivale prendra fin le 23 août.

A partir de cette date, et compte-tenu qu'on ne luttera efficacement contre le naufrage de la langue française que si le Président de la République et le Premier Ministre se voient directement mis en cause, je relèverai quelques-unes de leurs fautes.

Exemple: M. Manuel Valls confond il y va avec il en va.

Il en va s'emploie dans un sens comparatif: il en va de la France comme il en va de sa grammaire.

Il y va renvoie à un enjeu: il y va de la survie de la France.

Hollande ignore le sens du verbe initier, qui signifie enseigner les secrets d'une religion, d'une doctrine, d'une discipline scientifique.

Le 18 juillet 2014

aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr