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Le tragique de la connaissance 1 - La science historique à l'heure des déclins

1 - Un globe oculaire en devenir
2 - Le recul de la science historique
3 - Les Gulliver de la mémoire
4 - La bête illogique
5 - Les diagnostics exacts et les fausses problématiques

1 - Un globe oculaire en devenir

Ecoutons un instant la voix de la postérité de Cervantès et de Swift, de Darwin et d' Einstein, de Freud et de Kafka.

- L'avenir mondial de la raison et la spiritualité laïque, 7juin 2014

Le destin de ces capitaines au long cours nous interpelle de haut et de loin. Au cœur du typhon, Clio voudrait dresser dans les nues une effigie de la mémoire du monde plus méditante que celle d'aujourd'hui. Mais voyez sa perplexité: son musée n'expose encore que des colifichets. Cette logeuse de pièces rares voudrait connaître le mémorial qu'il lui faudrait mettre en évidence parmi les broutilles des nations; et elle se demande maintenant, la pauvresse, si la bête cérébralisée dispose d'ores et déjà d'un regard métazoologique sur ses souvenirs. Puisque nous appartenons à une espèce évolutive, notre cervelle se trouve nécessairement encombrée de solennités inutiles. Comment faire le tri entre nos trophées et nos vanités? Pouvons-nous rêver avant l'heure du globe oculaire dont notre science du passé disposera demain?

On prétend qu'il y aurait seulement vingt-cinq siècles qu'un premier regard distanciateur se serait allumé chez l'animal dichotomisé entre sa carcasse et sa cervelle: Socrate aurait demandé à Théétète s'il était possible d'imaginer une science de l'individu, alors que nos mots sont des tenailles à ne jamais capturer que l'insaisissable, l'abstrait et le vaporeux. Depuis lors, nous n'avons cessé de nous prendre dans les rets de cette difficulté. En quels bimanes la nature nous aura-t-elle métamorphosés quand notre effigie du XXIe siècle se gravera sur la rétine de nos métazoologues? Pour seulement tenter d'esquisser le portrait d'un animal en attente de la lumière dont il éclairera sa cervelle, ce sera l'histoire de son œil qu'il nous faudra filmer tout au long de son parcours.

2 - Le recul de la science historique

Les grands témoins de la mort des civilisations et des Etats comptent parmi les plus glorieux enregistreurs de l'histoire du cerveau de la bête. Thucydide et Tacite doivent leur génie à l'étendue des cimetières qui sollicitaient leur regard; et leur réflexion se nourrissait de l'alliance que les siècles déclinants scellent avec la mémoire des nations. Et pourtant, les mausolées ne nous aident pas à courir vers l'abîme. Au contraire, "nous entrons dans l'histoire à reculons" disait Valéry. Mais peut-être la claudication des spéléologues de notre mort est-elle précisément notre chance, parce que les historiens plus tardifs croient, bien à tort, disposer d'un rétroviseur fiable, alors que seule la victoire d'un camp sur un autre leur donne l'illusion de disposer des verdicts crédibles du funèbre.

C'est ainsi que le triomphe éclatant de la démocratie sur les ténèbres de la monarchie s'est révélé un miroir déformant. Et pourtant, l'on a vu les historiens du monde entier chanter la gloire de la liberté politique censée avoir débarqué sur la terre. "Les cités libres et illustres sont suivies comme leur ombre par l'envie", disaient les Anciens. Mais les chantres de la citoyenneté universelle se sont vus contraints de se glisser derrière leurs miroirs ternis; et ils ont titubé parmi les décombres, faute de rétroviseurs auxquels emprunter un regard éclairé sur le vote populaire. L'histoire des places publiques est un amas de ruines. Le mémorialiste hume la poussière des décombres et trébuche à se chercher le télescope qui le tirera d'embarras. On ne raconte pas les sépulcres à se dresser sur une taupinière.

3 - Les Gulliver de la mémoire

Impossible aux simples chroniqueurs d'observer de haut et de loin le naufrage des grands Etats. Faute de grimper sur un mât de fortune, faute de vous précipiter sur un radeau de sauvetage, faute de défier les stupides constats des huissiers, il vous sera impossible de raconter l'effondrement d'un géant. Il vous faut le lampion d'une Illiade.

Le recul sommital des Thucydide ou des Tacite leur est si peu donné par des anecdotiers notariaux que vous fuirez les affres des petits caboteurs pris dans une tempête au ras des côtes. L'historien de génie s'arme des bésicles d'une distanciation ennemie des rivages. Seules les arènes de la mort enfantent des prospecteurs hors pair. Quand Tite-Live souligne les ravages des climats et des époques sur l'esprit des nations et des peuples, c'est l'annonciateur des grands lunetiers du XVIIIe siècle qu'il faut écouter, quand ce Titan scrute les tours de passe-passe des prestidigitateurs du sacré, quand ce patriote vous raconte la magie des patriciens qui fabriquèrent de leurs mains le prodige de la descente du ciel de Numa Pompilius en prophète de la grandeur future de Rome, quand ce Virgile de l'histoire vous apprend que le Sénat stoïque de la République tenait d'une main de fer les membres d'une commission d'épurateurs qui retranchait chaque année de l'illustre Assemblée les patriciens amollis ou hésitants, il se veut le visionnaire des funérailles à venir et nous rend spectateurs de l'empire qu'il voit sombrer autour de lui.

Les grands historiens marchent de long en large sur le pont d'un navire en cours d'engloutissement. Ces vigies et ces croquemorts des nations, ces prophètes et ces ordonnateurs des funérailles du temps, ces chantres de la grandeur des peuples et ces ensevelisseurs de leur mémoire demandent à leur héritière, l'Europe du XXIe siècle, de leur montrer son télescope-géant.

4 - La bête illogique

Depuis quelques millénaires seulement, notre encéphale se trouve en attente de sa lanterne. Devenu simiohumain, cet organe désormais en chemin témoigne d'une progression capricieuse de son fonctionnement dans le banal ou le fantastique. Pour observer son parcours sur la scène internationale qui lui est dévolue et qui lui sert de théâtre en tous lieux, il convient de faire monter à ses côtés un coadjuteur attentif, à savoir la logique, parce que cette actrice conduira d'une main sûre la simianthropologie moderne à la conclusion que la conque sommitale de la bête se rend effectivement quelque part et qu'il convient d'observer les étapes que ce locuteur a franchies sur les planches du monde depuis le paléolithique - tantôt clopin clopant, tantôt au galop.

Mais la logique laissée à elle-même demeure une manchote: c'est sans tarder qu'il lui faut disposer d'un enregistreur de l'itinéraire auquel sa semi-animalité paie un tribut saccadé - et cet enregistreur s'appelle la dialectique. Aussi longtemps que notre raison trottinante ou en cavale ne se racontera pas le parcours du concept d'intelligibilité qui guide notre logique, nous ne comprendrons goutte aux poussées sporadiques de notre lucidité en gésine; car ce sera seulement à la bougie de nos raisonnements tautologiques que nous croirons progresser. Prenez notre vieille démonstration du théorème de Pythagore. Notre géométrie d'Euclide croyait l'avoir bien cadenassée dans notre univers à trois dimensions; et nous croyions nous trouver dotés à jamais d'une méthode de démonstration rationnelle - mais la dialectique veille au grain. Elle montrera son chemin à une métazoologie qui nous mettra sur la piste de nos erreurs les mieux déguisées en vérités.

5 - Les diagnostics exacts et les fausses problématiques

Essayons-nous un instant à narrer les principaux évènements qui ne se graveront sur notre rétine que le jour où notre globe oculaire aura appris à filmer nos aventures d'autrefois. Alors seulement, nous verrons clairement notre boîte osseuse trébucher et nos faux pas en chaîne faire échouer nos entreprises. Pourquoi nos tentatives d'hier et d'aujourd'hui ont-elles toutes avorté, sinon parce que la notion de légitimité, donc de compréhensibilité dont se nourrissaient nos savoirs exacts se trouvait abusivement prélégalisée par nos juristes impénitents du cosmos. Du coup, le statut de notre concept de réfutation n'avait pu trouver son sens psychobiologique.

Depuis lors, il nous est devenu évident que l'impuissance d'un remède à guérir le patient ne démontre pas nécessairement l'erreur de diagnostic du médecin traitant, mais seulement l'échec - provisoire ou définitif - de la médication qu'il aura vainement essayée. Au pire, la pathologie constatée se révèlera incurable et le trépas du malade s'ensuivra fatalement.

Cette observation sur la nature et l'objet de nos preuves porte également sur les pièges qui guettent les observations thérapeutiques de nos métazoologues. Qu'en sera-t-il de l'intelligibilité transanimale du roman historique dont le récit va suivre? Car la première preuve de la bestialité spécifique dont souffre le cerveau simiohumain actuel s'exprime par une narration faussée de ce qui est effectivement arrivé. La précipitation dont témoignent les récits du bimane actuel démontre que son encéphale se raconte un désastre qu'il croit consécutif à l'application d'une thérapeutique erronée et qu'il imagine inappropriée à un diagnostic indubitable, alors qu'il s'agit d'une nosologie placée sur un faux échiquier. Mais alors, ce sera la problématique même au sein de laquelle la maladie se trouve située par erreur, donc sa logique interne et toute sa dialectique qui se révèleront trompeuses. Aussi voit-on les faux évadés de la zoologie conclure d'un seul et même élan qu'ils jouissaient d'une parfaite santé, tant physique que mentale, avant qu'ils eussent ingurgité le malencontreux remède qui les aurait empoisonnés.

Cette observation est également applicable aux sciences dites exactes, donc fondées sur des calculs vérifiables : les diagnostics chiffrés de l'astronomie de Ptolémée étaient exacts et il a fallu longtemps pour que la digue de leur exactitude fût rompue au profit de la problématique appelée à les rendre parlants.

C'est ce que la métazoologie nous démontrera la semaine prochaine.

14 juin 2014|

aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr


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