Le pape François et la géopolitique (2)

14 min aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr

1 - Qu'est-ce qu'un chef d'Etat
2 - L'exemple de l'empire américain
3 - La bête auto-cérébralisée
4 - Les ventres affamés ont maintenant des oreilles
5 - La nouvelle distanciation anthropologique
6 - La bête masquée de sainteté
7 - La démocratie des barbares et les mystiques de la lucidité

1 - Qu'est-ce qu'un chef d'Etat

Il arrive qu'un chef d'Etat se révèle de surcroît un administrateur de la politique locale. Dans ce cas, on le juge à l'attention qu'il veut bien porter à la misère du peuple; mais sa tâche principale demeure celle d'un ardent défenseur des intérêts supérieurs de la nation. Seule la scène internationale lui paraît un théâtre digne de sa vocation.

Mais si l'essentiel de sa mission n'est jamais de s'apitoyer sur le sort des "humbles et des opprimés", il faut néanmoins que la pauvreté et l'ignorance de la population n'affaiblissent pas outre mesure la nation dans l'arène du monde - sinon il court à vive allure au secours des miséreux. Trois siècles après la poule au pot d'Henri IV, Napoléon III a rédigé un bréviaire intitulé De l'extinction du paupérisme. Mais Bourguiba ou Pierre le Grand ont mis toutes leurs forces à délivrer leur pays des ténèbres de la fossilisation théologique des cerveaux et à faire couper aux illettrés une barbe par trop ridiculement copiée sur celle du créateur de l'univers.

2 - L'exemple de l'empire américain

Et pourtant, ce ne sont pas des théoriciens de la prééminence d'un Etat conquérant, mais trois présidents démocrates qui ont conduit l'empire américain à la surpuissance navale de ce temps, Roosevelt, Truman et Kennedy. Quand un président démocrate n'a pas la poigne de fer d''un César du mythe de la Liberté, on lui montre la porte. Carter a paru faible des bras et des jambes. L'acteur de cinéma qui lui a succédé à la Maison Blanche avait appris son métier à l'école des shérifs de Western et il est allé bombarder Kadhafi dans son palais à dix mille kilomètres du bureau ovale; et l'on a vu un scénario de Hollywood débarquer parmi les dorures et le protocole des chancelleries du monde entier -tandis que Jimmy Carter recevait dans son coin le lot de consolation fort recherché, mais qu'on réserve aux catéchètes des démocraties, le prix Nobel des anges de la paix. Certes, M. Bush senior n'était pas un homme d'Etat manqué; et pourtant, il a été remplacé par un Bill Clinton qui allait siéger au sein du gouvernement de Tel-Aviv. Mais il faut chercher la cause de sa disgrâce, non point dans l'échec de sa politique, mais dans l' initiative téméraire qu'il avait prise de défier l'expansion territoriale illimitée d'Israël en Palestine.

Vingt ans plus tard, un autre démocrate, Barack Obama, s'est cassé les dents sur ce petit Etat de fer et acier. Mais la nature même de sa fonction l'a contraint à se risquer dans cette enceinte en béton armé, puis d'y expédier, et inutilement, le vice-Président des Etats-Unis et enfin, une quinzaine de fois, le chef de la politique étrangère du pays; mais ce dernier échouera à faire plier Tel-Aviv. Du coup, l'hôte de la Maison Blanche se trouvera rayé de la liste des vrais chefs d'Etat aux yeux de la postérité - du reste, il s'est d'ores et déjà résigné à sa rétrogradation perpétuelle, puisqu'il se rabattra peu à peu sur le volet social de son emploi.

Pourquoi les hommes d'Etat dignes de ce nom et qui se sont pourtant souciés du bien-être de leur population se comptent-ils sur les doigts d'une main? Parce que l'officialisation du socialisme nationaliste n'est pas pour demain. Mais Kennedy a mieux asservi l'Europe que Nixon ou Eisenhower et Truman que Reagan. C'est qu'un homme d'Etat qualifié de démocrate peut s'offrir le luxe de s'envelopper dans le châle d'un apostolat de la domestication évangélique de ses adversaires et de tout l'univers, tandis que l'homme d'Etat républicain se trouve contraint de jouer cartes sur table. On n'évangélise pas le réalisme - seuls les rêves sacrés sont de taille à se rire des frontières.

3 - La bête auto-cérébralisée

Depuis les origines de la mémorisation écrite du temps, notre astéroïde s'est révélé le théâtre d'une guerre tour à tour ouverte et larvée entre les empires vigoureusement présents sur la planisphère des dévotions et des piétés musculaires de leur époque d'un côté et, de l'autre, les empires oublieux des glaives glorieux que brandissait un mythe ou une divinité. C'est pourquoi il est absurde de peser les relations tempétueuses de l'Iran avec les saintetés hérissées des piques et des cierges de la démocratie idéale sur la balance de l'enseignement de la seule religion à exercer un monopole sur le concept de Liberté. Ce parfum de paroisse se nourrit désormais d'un songe catéchisé à l'échelle du globe terrestre. Une Eglise de la laïcité dont l'argumentaire universel se trouve étroitement calqué sur celui de l'orthodoxie totalisante du Moyen-âge n'est jamais qu'un masque sacré, donc armé des crocs de la sainteté d'aujourd'hui.

Hier encore, Téhéran se trouvait cloué au pilori des hérétiques et voué à la damnation éternelle en raison de son refus diabolique de confesser une vérité doctrinale bien connue et dont l'évidence était censée crever les yeux à l'humanité tout entière. La vérité n'avait-elle pas été révélée une fois pour toutes et à tous les peuples rationnels, donc armés d'avance du plus élémentaire bon sens sur cette terre? C'est pourquoi quatre-vingts millions de descendants de Darius et d'Artaxerxes se trouvaient hissés sur le bûcher par des armées d'affameurs, tous bons apôtres de la Justice et de la Liberté universelles. Si la démocratie n'était pas inquisitoriale, elle ne serait pas convertisseuse et il serait impossible de la magnifier à l'école des nouveaux croisés du monde.

Aussi est-il équitable, n'est-ce pas, que les anges et les séraphins de l'apocalypse thermo-nucléaire excommunient l'ambitieux qui voudrait se donner, lui aussi, le prestige d'une foudre inutilisable par nature, donc mythologique par définition. Toute orthodoxie fonctionne à sens unique; c'est pourquoi le Dieu tenu à la fois pour vrai et pour armé de piquants redoutables se trouve toujours et exclusivement entre les mains du propriétaire qui en tient le manche et qui en allume la mèche, donc le mieux armé. Mais songez que l'esprit de charité est censé inspirer la démocratie de la foudre majoritaire de l'atome.

4 - Les ventres affamés ont maintenant des oreilles

Voyez l'esprit évangélique avec lequel l'Eglise du nucléaire s'affaire pour le salut du malheureux hérésiarque: il s'agit, n'est-il pas vrai, et le cœur sur la main, de rétablir des relations saines et vertueuses avec les saints détenteurs du monopole de la pulvérisation terminale. Le nucléaire démocratique se veut apostolique et fulminateur, pacificateur et apocalyptique. Au demeurant, l'esprit sotériologique et rédempteur qui inspire le mythe de la Liberté ne veut jamais que le bonheur du coupable: qu'il confesse seulement sa pestifération, qu'il affiche seulement sa repentance sur la scène de la damnation internationale, qu'il renonce seulement à l'arme diabolique dont il est censé faire peser la menace sur les épaules de ce pauvre monde - et l'enfant mais la corde au cou.

Qu'attend ce malheureux pour se confesser, se convertir, passer aux aveux? Comment se fait-il que les ventres affamés aient désormais des oreilles et qu'ils refusent tout net d'écouter les prêches des dispensateurs de leur salut? Comment se fait-il que le pauvre homme gémisse sous la torture et proteste du traitement qu'on lui inflige? Comment se fait-il que les héritiers de la Perse des ancêtres refusent les bienfaits d'une sotériologie si profitable à celui qui en tient seul le fouet entre les mains? Qu'en est-il des vassalisations tapies dans les outres de la sainteté démocratique? Qu'en est-il de l'asservissement des peuples sous le sceptre du ciel de la Liberté? Que dit de la bête son anthropologue transcendantal, le spécialiste prodigue sera tout subitement reçu à bras ouverts par la communauté des fidèles. Le paradis de la démocratie mondiale attend le pénitent avec charité, des carapaces mentales du simianthrope?

L'Iran est devenu le laboratoire mondial d'une anthropologie nouvelle, celle dont l'onirisme pieux des démocraties alimente les anges et les séraphins. On y expérimente les cuirasses cérébrales des évadés de la zoologie, on y examine la dimension théologique du genre simiohumain à l'école de son langage, on y soupèse les neurones vaticanesques des orthodoxies verbales, on y décode les secrets psychobiologiques de la bête auto-cérébralisée par le fantasmagorique grammatical qui l'habite.

5 - La nouvelle distanciation anthropologique

Un cours de syntaxe de la géopolitique parareligieuse des démocraties dont les prémisses et la problématique seraient devenues simianthropologiques donnerait enfin à la politologie mondiale la balance qui permettait à cette discipline de peser les croyances et les mécréances en promenade sous le crâne des descendants d'un primate velu. Par bonheur, l'intelligibilité de l'histoire des détoisonnés n'a jamais été durablement localisée et légitimée dans l'enceinte d'une méthodologie rigoureuse. C'est qu'une telle discipline s'égarerait à recruter des informateurs qui transmettraient des informations inaltérables d'une génération à la suivante. Mais il se trouve que la frontière entre les simples chroniqueurs d'un côté et les peseurs souverains des problématiques-pilotes de l'autre n'a jamais été clairement tracée. C'est que les constats des huissiers de la mémoire erratique du genre humain sont irréfutables, mais aveugles, sourds et muets, tandis que les interprétations des philosophes de la durée sont macroscopiques, mais d'une profondeur désespérément inégale. Qu'en est-il du recul proprement anthropologique de la caméra, qu'en est-il de la distanciation progressive du regard de la raison sur ses propres savoirs depuis la découverte du passé zoologique de l'humanité, qui ne remonte qu'à un siècle et demi?

Par chance, pour l'observateur du degré de cérébralisation actuelle de notre espèce, les mentalités théologiques vainement refoulées depuis la Révolution française ont rompu la digue des idéologies évangélisantes qui avaient pris le relais des orthodoxies révélées. Pourquoi les idéalités s'étaient-elles sacralisées sur le même modèle dogmatique et mythologique que les théologies doctrinales d'autrefois? Pourquoi n'a-t-on pas remarqué que le débarquement d'une sanctification eschatologique de l'histoire et de la politique ne date pas d'hier? Le nazisme reposait sur une sotériologie, le marxisme sur une recoction de la rédemption judéo-chrétienne - un réchauffement définitif du royaume de Dieu allait débarquer sur la terre.

En 1945 la démocratie mondiale a pris la relève des anciens finalismes théologiques, ce qui démontre qu'une raison durablement tenue pour salvifique est devenue congénitale au détoisonné adamique. Du coup, il sera bien impossible de jamais construire une balance à peser l'encéphale simiohumain actuellement branché sur le mythe d'un salut planétaire si l'on ne décrypte pas au préalable quelques secrets anthropologiques élémentaires du fonctionnement cérébral des mythologies religieuses ou idéologiques. Car la bête au cerveau schizoïde se veut dominatrice et conquérante, mais elle s'avance masquée sous les auréoles de ses auto-sanctifications langagières. Il faut donc étudier la démocratie mondiale en tant que masque parathéologique dont la machinerie cérébrale tour à tour déchaînée et crispée se trouve étroitement calquée sur celle de l'expansion guerrière et pseudo apostolique du christianisme romain des premiers siècles. La grâce démocratique a substitué aux aigles des légions la tiare et le sceptre d'une délivrance désormais universellement transmise par la médiation d'un mythe séraphique et dentu nouveau, celui de la Liberté. Le drapeau d'un salut garanti par un songe flotte à nouveau sur la planète entière d'un ressuscité.

C'est la mise en évidence d'un camouflage du réel par le discours des empires en guerre ou aux aguets et la révélation de l'enracinement d'un au-delà mythique dans les chromosomes de la bête semi cérébralisée, c'est la découverte du défaussement originel de l'évadé des forêts sur un langage révélé et auréolé qui assigne au pape François une place suréminente dans l'histoire d'un dynamitage iconoclaste du christianisme ecclésial des âges primitifs. Qu'en est-il du songe démocratique démasqué à l'école d'une psychanalyse encore rudimentaire des idéalités politiques communes à la religion de la Croix et à la révolution de 1789?

6 - La bête masquée de sainteté

Pour le comprendre il faut plonger dans l'abîme où le mystique porte sur l'animal évadé du "jardin d'innocence" le regard d'une lucidité visionnaire. Une pensée religieuse fondée sur une symbolique originelle de la condition simiohumaine conduit tout droit à une spéléologie anthropologique de la fable cosmologique, donc au décryptage du dédoublement collectif d'Adam entre l'image socialisée qu'il se fait de lui-même et qu'il transporte dans les nues et le réel qui l'accable sur la terre. Il faut comprendre que le pape François puise dans la joie intellectuelle, donc solitaire du Poverello un feu et une lumière spectrographiques dont il importe de capter les sources transanimales. Quel est le pont qui relie Socrate dansant de joie dans sa prison et le saint qui vous dit: "Je meurs dans l'allégresse"? Comment se fait-il que ce soient la flamme et le flambeau de l'intelligence visionnaire qui réchauffent et éclairent aussi bien les Isaïe que les François d'Assise?

Quand le pape François écrit à Vladimir Poutine pour lui demander de l'aider à arrêter la guerre de Syrie, c'est avec des yeux d'anthropologue transcendantal qu'il regarde la bête masquée de sainteté et qui se hisse péniblement sur le piédestal de ses idéalités spéculaires. Le saint est un regardant. Il voit l'humanité réfléchie dans les miroirs qui la flattent. Si l'humanisme occidental demeurait à l'écart des leçons de la lucidité ascensionnelle qui inspire les grands contemplatifs de la condition simiohumaine, l'évolutionnisme n'aurait plus de destin intellectuel.

Voir - Mon Panthéon 2, 18 janvier 2014 (Bergson).

Quelle est l'identité cérébrale du singe blasonné de la sainteté narcissique de type démocratique ? Le mystique est le blasphémateur suprême, celui qui dit, avec Nicolas de Cuse et Jean de la Croix, que " Dieu " n'est autre que l'incandescence de sa raison de visionnaire des arcanes, des rouages et des ressorts d'un animal semi-cérébralisé.

7 - La démocratie des barbares et les mystiques de la lucidité

Pourquoi la géopolitique contemporaine attend-elle avec impatience une anthropologie dont le regard se porterait enfin de l'extérieur sur la condition cérébrale de l'évadé des forêts, sinon parce que la dégaine du récit historique le plus banal résiste désormais à la narration événementielle? A l'heure où la raison des mystiques se révèle plus explicatrice que les relevés de comptes des mémorialistes et des chroniqueurs, à l'heure où un pape campe hors des murs du palais des somptueux successeurs de Pierre, à l'heure où une raison politique en marche surplombe le cirque des idéalités mondiales et commence d'observer la spécificité de la barbarie de type démocratique, à l'heure où le Vatican apostrophe la patrie des droits de l'homme et rabroue vertement ses dirigeants, à l'heure où le saint d'Assise enflamme un milliard et demi de chrétiens assoupis et fait débarquer dans l'arène de la politique internationale le spectacle d'une gigantesque profanation, à l'heure où l'audace d'une Curie branchée sur de féconds sacrilèges s'en prend aux idoles les plus vénérées d'une époque, celles qui chapeautent son langage, à l'heure où un faux culte de la Justice et de la Vérité dévoile une falsification mondiale de l'Eden des démocraties, on voit subitement courir à Rome M. Benjamin Netanyahou, M. Poutine et demain une reine d'Angleterre âgée de quatre-vingt huit ans, accompagnée d'un duc d'Edimbourg de quatre vingt treize ans, François ne se révélait-il l'électrochoc que la nef des fous attendait ? Croit-on que l'historien-anthropologue, le philosophe-anthropologue, le politologue-anthropologue peuvent persévérer à se mettre un bandeau sur les yeux et feindre que rien ne s'est passé dans le royaume de la mémoire pensante du monde?

Quand le "spirituel" tourne le dos à un mythe politique fondé sur les défaussements, les subterfuges et les mascarades de la sainteté, quand Tartuffe se révèle le Titan de la Liberté et le Cyclope mondial de la justice, le feu de l'intelligence et de la raison s'allume au cœur du temps des peuples et des nations et la mystique retrouve la parole pour demander à la mémoire ossifiée du monde: "Quel est le télescope dont le miroir vous racontera à nouveaux frais les secrets du temps des Etats?"

La semaine prochaine, je tenterai d'approfondir la postérité anthropologique d'ores et déjà déclenchée du pape François. Le 21 mars, je tirerai les premières conclusions d'une spectrographie de la condition humaine - par une coïncidence journalistique, La Croix publiera une enquête sur ce sujet qui illustrera la superficialité de l'humanisme semi théologique de la démocratie mondiale. Le 28 mars, j'observerai enfin la question anthropologique qui se cachait derrière les décors de la pièce en représentation depuis deux mois en Ukraine et qui fait salle comble sur la scène internationale - la question de l'occupation militaire américaine de l'Europe depuis 1949. Que signifie le terme Liberté dans l'arène de la géopolitique contemporaine?

le 8 mars 2014

aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr