Nelson Mandela et la guerre des songes

1 - Comment rattraper le temps de l'histoire ?
2 - La revanche des faits
3 - La rhétorique planétaire de la Liberté
4 - Les Africains de Washington
5 - Rome avait des consuls
6 - "Il est en nous-mêmes, en nous-mêmes, le cheval de Troie" (Cicéron)

1 - Comment rattraper le temps de l'histoire ?

Quinze jours seulement se sont écoulés depuis la mort de Nelson Mandela et déjà son destin se révèle cultuel. Le prophète sacrifié se décante et s'éclaire à la lumière de ses masques sacrés, de ses songes messianiques et des pieuses litanies dont la démocratie mondiale enveloppe sa dépouille. Quel est l'éclairage anthropologique des autels qu'appelle la pesée politique des prières et des liturgies au sein de la religion mondiale de la "Liberté"? Cet homme d'Etat s'est placé au carrefour des conflits sanglants auxquels le mythe démocratique servira désormais de théâtre.

En l'absence de MM. Poutine et Xi Jinping, M. Barack Obama a pu monter en solitaire les marches d'un offertoire planétaire et orchestrer aisément, mais au profit exclusif de la Maison Blanche, la grand messe de la rédemption et de la délivrance du monde d'aujourd'hui. Une Europe fatiguée de ses propitiatoires a déposé sa mitre entre les mains du grand prêtre de la nouvelle sotériologie. Quatre-vingts chefs d'Etat ont remplacé au pied levé le Conclave cramoisi des cardinaux d'autrefois.

Mais le pieux cortège des immaculés du genre humain n'est pas venu se recueillir en toute humilité autour du cadavre de l'apôtre nonagénaire: tant de dévotion collective déversée en un seul endroit du globe terrestre venait seulement inaugurer le culte dont le nouveau martyr des droits de l'homme avait fourni à la mappemonde un si éloquent témoignage. Sa statue a trouvé sa place dans le temple des droits d'un homme abstrait et universel. Le grand vicaire de la démocratie verbifique est venu enseigner aux néophytes un paradis international de la souveraineté des peuples privés des palaces de la vie posthume d'autrefois.

La semaine dernière (- L'animal cuirassé de songes, 14 décembre 2013) j'ai rappelé l'alliance de Vautrin et de Vidocq à la tête des Etats d'aujourd'hui. Ce n'était pas le lieu de conduire à son terme ultime l'analyse anthropologique du sacré. Aujourd'hui, le dieu écarlate des Zoulous et celui, couleur muraille, de la civilisation mondiale ont étalé leurs cartes sur l'échiquier du monde. Le 14 décembre, Nelson Mandela a été enterré selon le rite des Xhosa. Une invocation aux morts a précédé le sacrifice d'un taureau dont le sang fécondera la terre. Trois jours plus tôt, M. Obama avait illustré les rituels d'en face: après de pieuses invocations aux puissances tutélaires du langage, qui auréolent le front de la démocratie mondiale, on a vu monter sur l'autel la bête nouvelle à immoler, Nelson Mandela lui-même, qui a été offert en grande pompe au Dieu de justice qui couronne désormais notre astéroïde de la tiare du concept de Liberté.

Il apparaît crûment que l'Afrique subsaharienne se trouve tout entière livrée au sacrifice sur l'autel d'une colonisation seulement plus diversifiée, mais non moins apostolique et sanglante que la précédente. C'est avec quelques années d'avance que M. Nelson Mandela en a incarné les liturgies, les paramètres et les coordonnées. Lisons quelques pages du joli livre d'images à l'usage des enfants en bas âge qui situe la biographie véritable de ce patriarche dans une épopée scolaire de la civilisation des pédagogues universels de l'Egalité.

2 - La revanche des faits

Les funérailles fastueuses flattent des rêves exténués. Si l'on calibre la solennelle descente au sépulcre de Nelson Mandela à l'aune des maçons de la mort cérémonieuse de l'Europe, on observera que le continent noir est le dernier espace du globe terrestre sur lequel la France et l'Angleterre paraissent encore en mesure de rivaliser un instant, cartes en mains et à armes quasiment égales avec les Etats-Unis, la Chine et la Russie, parce que la majorité des têtes et des voix y passent encore par le creuset de la langue de Shakespeare et de Molière, qui enseignent le tragique et le rire à l'école de l'histoire du monde.

Mais c'est bien malgré lui que Nelson Mandela est devenu l'orchestrateur du culte dont la géopolitique contemporaine avait grand besoin en ce moment; car il s'agit de faire accéder la négritude moderne à une vassalisation à la romaine. On sait que la Gaule asservie ne jouissait que d'une souveraineté municipale et que celle-ci permettait aux marchands du cru de faire de bons profits locaux, mais que le pays payait un lourd tribut à l'occupant de l'époque, qu'on proclamait aussi irénique que celui d'aujourd'hui sur l'offertoire de la paix du monde.

Jules César écrit que "la Gaule entière - Gallia omnis - se divisait entre les Belges, les Aquitains et les Celtes", que "nous appelons les Gaulois dans notre langue", c'est-à-dire les coqs. Comme l'Afrique de maintenant, ces trois "nations" jouissaient de la souveraineté tribale des gentes. Aujourd'hui, les "peaux blanches" demeurent les propriétaires de l'industrie, de la haute banque, du commerce international, de la technologie moderne, de la recherche médicale d'avant-garde, de l'éducation des élites du savoir, des richesses du sous-sol en pétrole, en fer, en uranium, en or, en diamants, alors qu' à l'instar des Druides, les indigènes de l'endroit ne disposent pas encore d'une langue à l'usage des écrivains et des savants et ne sont pas près de compter des poètes, des compositeurs, des physiciens, des mathématiciens, des chimistes et des architectes zoulous dans leurs rangs.

L'Afrique des aborigènes - du latin ab origine, depuis les origines - est la première et la plus vaste surface de la planète dont le libérateur a demandé tout le premier que soit perpétuée la soumission effective d'une population chantante et dansante aux pouvoirs et à l'outillage d'une civilisation plus avancée, donc plus diversifiée et plus spécialisée - et cela en raison de l'incapacité d'une masse sautillante et à peine évadée des mains de ses sorciers, de se colleter subitement et sur trente six millions de kilomètres carrés avec les légions romaines d'aujourd'hui.

3 - La rhétorique planétaire de la Liberté

Tel est le sens de la mascarade pastorale du 10 décembre 2013. Elle a illustré les dévotions internationales du XXIe siècle, celles qui ont permis à l'augure en chef de l'humanité, à l'homme des drones, de Guantanamo et du contrôle de la planète par une agence universelle de la vie privée de chacun, d'entonner la cantate mondiale de la civilisation de la Justice et du Droit. Impossible de seulement faire entendre la voix du gouvernement des indigènes - du reste, son chef a été sifflé non seulement en raison de la corruption galopante de toute la nouvelle classe soi-disant dirigeante du pays, mais parce que ce sont désormais des policiers d'ébène qui traquent les grévistes d'ébène du pays et qui tirent sur eux dans les mines de fer ou de charbon. Les nouvelles fleurs de la servitude politique sont celles de la rhétorique planétaire de l'Egalité.

Nelson Mandela a donné bonne conscience à l'Afrique des immolations d'un côté et à ses nouveaux propitiatoires de l'autre, Nelson Mandela a tressé des couronnes et chanté des cantiques à l'usage des deux partis, Nelson Mandela a mérité le titre de vicaire général de la civilisation vassalisatrice de ce temps. Seuls les vocables les plus rutilants dont use en chaire la démocratie mondiale pouvaient servir de catafalques à l'espérance collective des peuples noirs, parce que, dans les enterrements où l'on porte en terre les cadavres des nations trépassées avant l'heure, on retourne les vestes de l'éthique de la planète au profit de l'empire le plus puissant du moment. Il fallait étaler au grand jour les doublures de satin de l'esclavage moderne. Le pape des illusions planétaires du monde d'aujourd'hui, le grand Pontife de l'Afghanistan et de l'Irak, qui allait se ruer sur la Syrie, puis sur l'Iran, aura permis aux nations les plus prédatrices de prononcer le panégyrique de l'expansion de leur vocabulaire et de chanter les louanges de leur propre narcissisme messianisé. Ecoutez le chœur de la nouvelle Eglise de la délivrance, celle qu'on appelle la Démocratie et dont le clergé conquérant s'est rassemblé à Soweto le 10 décembre 2013!

4 - Les Africains de Washington

Si l'on observe l'étoffe et les coutures d'une vassalité européenne qui s'avance à visage découvert, on s'aperçoit que, sous des dehors aussi catéchétiques que ceux de l'Afrique, le Vieux Continent se trouve confessionnalisé et catéchisé sur le même modèle de la dépendance économique et de la soumission glorieuse aux armes de l'étranger que la nation de M. Nelson Mandela. Ici encore, le creuset romain de la domination pacificatrice des peuples vaincus sert d'archétype au domptage angélique des Etats placés sous le joug du langage séraphique de la démocratie américaine. De l'Allemagne à la Sicile et de la Pologne à la Belgique, cinq cents garnisons étrangères occupent le Vieux Continent. Nous aussi, nous payons le tribut des Gaulois aux légions de l'empire, nous aussi nous ne jouissons que des libertés villageoises que nous avons concédées aux Africains.

En ces temps reculés, les Romains construisaient nos ponts géants, nos aqueducs éternels, nos routes inusables - Alexandrie leur avait appris à construire des paquebots titanesques, à rédiger des lettres d'amour, à s'asperger de parfums, à fabriquer des machines de siège himalayennes - mais le mélange de toutes les nations de la terre allait faire fondre l'airain des aigles romaines.

L'Amérique de nos convertisseurs ne construit pas encore nos buildings. Mais quand il s'agit de la Syrie, notre maître demande à ses domestiques ou à ses figurants, la France, l'Angleterre, l'Allemagne, de quitter la table des négociations apostoliques et d'aller s'asseoir à l'office. Les affaires du ciel se traitent en tête à tête entre MM. Lavrov et Kerry, ministres des affaires étrangères respectifs de la Russie et des Etats-Unis. Et si vous tentez de "dompter" sottement l'Iran au profit d'Israël, comme disait M. Fabius, les vraies tractations se déroulent en secret entre Téhéran, Moscou, Washington et Pékin.

5 - Rome avait des consuls

Et maintenant, le nouvel empire romain nous demande de lui rendre un service immense: rien moins que d'aller de ce pas démantibuler la Russie, rien moins que d'aller à toute allure ravir son berceau à une grande nation, rien moins que d'éliminer l'ex-empire des tsars de la scène internationale. Mais sitôt qu'elle se sera "emmanchée du long cou" de l'Ukraine, la dégaine du Vieux Monde pèsera encore moins lourd sur la scène internationale, parce que Kiev se verra contrainte de se pelotonner petitement sous le képi d'un général américain. Il est ordonné aux peuples trottinants de l'OTAN de n'acheter leurs armes inutiles qu'aux USA - quand la Turquie a prétendu alléger son escarcelle à en acheter de moins coûteuses à Pékin, voyez comme la Maison Blanche l'a vertement rabrouée! Les vassaux forgent leurs glaives et leurs cuirasses à la fonderie de leur maître. Et puis, nous allons nous trouver enserrés dans les mailles d'une zone léonine de "libre échange" - et ce marché de nigauds et de dupes nous rendra encore plus minuscules quand une Russie étranglée aura sombré à son tour dans le salmigondis africain. Quant au Japon, tête de pont de l'Amérique en Asie, il lui est demandé de jouer, face à la Chine, le même rôle que l'Europe face à la Russie.

On sait que l'empire du soleil levant se trouve placé sous la botte de l'occupant américain depuis 1945, on sait qu'il est interdit à cet Etat de jamais plus se doter d'une armée et d'une flotte et de jamais plus soutenir un autre Etat. Et soudain, l'Amérique lui ordonne de s'armer et de légitimer solitairement son apparat militaire tout neuf sous le prétexte de résister à une invasion évidemment imaginaire de la Chine par terre, par mer et par les airs. Mais ces armes de théâtre devront exclusivement enrichir le commerce et l'industrie américaines de l'armement. Dans les cinq ans, Tokyo devra élever de 2,6% ses dépenses en casques, cuirasses, boucliers, flèches et arbalètes des modernes. L'addition est déjà calculée: elle s'élevera à cent soixante quatorze milliards d'euros. Ces achats comporteront trois drones, vingt-huit bombardiers de type F35, cinq sous-marins, deux cents roquettes Aegis, cinquante deux avions amphibies. De plus, il est ordonné au Japon de se donner pour "partenaires stratégiques", c'est-à-dire en vue d'une gigantesque manœuvre d'enveloppement à la Chine, la Corée du Nord, l'Australie, l'Inde et les Etats sud asiatiques.

Les Européens sont dépités par cette délocalisation des délires et des songes des évadés de la zoologie. La domination américaine de la planète ne passe plus par la vassalisation de l'Europe: c'est chose faite. Le géant poursuivra ses conquêtes sous d'autres cieux. Nous voici tout subitement rétrogradés au troisième rang, nous voici tout soudainement parqués dans les marges de la planète de la servitude, nous voici refoulés en un tournemain sur les à côtés de la scène des grands gesticulateurs féodaux.

6 - "Il est en nous-mêmes, en nous-mêmes, le cheval de Troie" (Cicéron)

On voit que Nelson Mandela a battu les cartes du monde de demain, mais à son corps défendant. Tandis que la France et l'Angleterre se précipitent à nouveaux fais sur l'appât d'une Afrique à vassaliser sur le modèle américain - c'est-à-dire au nom de la Liberté du monde - l'Allemagne asservie sert de cheval de Troie aux descendants d'Abraham Lincoln. Comment se fait-il que M. Westerwelle, ex-Ministre des affaires étrangères des Germains, soit allé encourager sur place les indépendantistes ukrainiens et que son successeur, M Steinmeier, semble prendre le même chemin? Depuis la chute du mur de Berlin en 1989, l'Allemagne de M Helmut Kohl, puis de M. Gehrard Schöder consacrait toutes ses forces à mettre ses pas dans les pas de Bismarck et à étendre ses relations commerciales avec l'Est. Qui a convaincu, en quelques jours seulement, l'Allemagne de tourner casaque? Mais quand Moscou demande à Berlin: "Que diriez-vous si nous allions en Allemagne encourager un séparatisme bavarois?", M. Westerwelle répond benoîtement: "Je ne suis pas le seul", autrement dit, les vassaux ont davantage de poids s'ils s'affichent en grand nombre.

Ce sont trois Pygmées, la Suède de M. Bilt, le Luxembourg de M. Asselborn, la Hollande de M. Timmerman qui couvrent d'injures la Russie - mais tout le monde sait que ce sont trois voix de l'Amérique. Quand Moscou demande à Washington de retirer de ses frontières le bouclier anti-missiles qui avait été placé à ses portes soi-disant afin de conjurer les foudres imaginaires de l'Iran - elles étaient censées menacer tout le globe terrestre - la Maison Blanche répond simplement que ce bouclier demeure nécessaire; et aucun Etat n'élève la voix dans une Europe passive. Les dieux s'entretiennent entre eux et par-dessus la tête de leurs fidèles. Décidément, nous sommes devenus les Zoulous du monde. "Il est en nous-mêmes, en nous-mêmes, le cheval de Troie", s'écriait Cicéron devant le Sénat des endormis; et il ajoutait: "Je ne vous laisserai pas assassiner dans votre sommeil". Mais Rome avait des consuls et l'Europe n'en a pas.

Merci, M. Nelson Mandela. Vous avez si bien illustré le sacrifice du taureau immolé dans votre village que l'Europe et le Japon féconderont de leur sang les terres de demain de l'empire américain.

La pause hivernale durera jusqu'au 10 janvier 2014. Jusque là, nous verrons si, dans le projet de la France et de l'Allemagne de "réfléchir" à la "question russe". M. Fabius conduira le Président de la République en direction d'un atlantisme de plus en plus vassalisateur ou si, à la suite d'un subit réveil ou d'un ultime sursaut de la lucidité endormie du chef de l'Etat sur l'échiquier du monde, l'Europe trouvera à Moscou et à Pékin les leviers de son salut.

aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr