Chapitre Iii : Premiers pas sur les traces du Roi-dollar

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Alice au pays des merveilles Il était une fois un pays dont le niveau de vie faisait saliver d'envie les habitants du reste de l'univers . Si leur consommation et leurs dépenses avaient égalé ceux des sujets de son Altesse impériale Picrochole II (voir chapitre I )

Ce pays entassait les armes les plus complexes et les plus coûteuses, il construisait des flottes de navires marchands, des armadas de sous-marins, de porte-avions, de destroyers, de corvettes qui sillonnaient toutes les mers du globe , des escadrilles innombrables d'aéronefs furtifs , bombinants, percutants, il achetait du pétrole et du gaz à gogo, consommait, gaspillait l'énergie sans le moindre souci d'économie, faisant fi des avertissements éplorés du Reste du monde sur le réchauffement climatique .

Les entreprises et les établissements financiers de cet Etat miraculeux, le nez au vent à la recherche de l'affaire juteuse, achetaient partout où c'était loisible, des stocks de matières premières, des immeubles, des sociétés , des secteurs entiers dans lesquels elles possèdent maintenant un quasi monopole: télécommunications, presse, télévision, cuivre, zinc, or, uranium, agroalimentaire, semences transgéniques, sucre, cacao, bananes, café.

Au moindre tremblement de terre, tsunami ou famine dans quelque recoin que ce soit du globe terrestre, des colonnes de Picrocholiens se lançaient à l'abordage des victimes accompagnés d'une troupe de photographes et de cameramen. Avec une générosité ostentatoire, ils distribuaient des piles de couvertures et de tentes . Bombant le torse, ils en profitaient pour écouler les quintaux de leurs surplus de grains de blé, de riz ou de maïs que les victimes étaient dans l'impossibilité d'utiliser et les étourdissaient de promesses de dons vertigineux .

Ce pays avait tissé un fabuleux et onéreux réseau d'espionnage appelé Echelon, qui lui permettait d'intercepter le moindre murmure aux quatre coins de l'univers. Ses sept cents deux garnisons officielles quadrillaient le globe de l'Arctique à l'Antarctique, et je ne compte pas celles, officieuses, que l'empire louait dans pratiquement tous les pays de la planète - à l'exception d'une petite poignée de très grands Etats sourcilleux de leur indépendance - et les six mille bases localisées sur son propre sol.

L'empire achetait, corrompait, soudoyait, sous couvert d'aide au développement, des industriels, des ministres, des chefs d'Etats et des gouvernements entiers ainsi que toute personne ou organisme dont l'activité pouvait favoriser ses bénéfices . Ainsi, les Picrocholiens ont soutenu et souvent mis en place toutes les dictatures militaires apparues dans le monde depuis Seconde Guerre mondiale - et donc dévouées corps et âme à l'empire - en Indonésie, en Grèce, en Uruguay, au Brésil, au Paraguay, en Haïti, en Turquie, aux Philippines, au Guatemala, au Salvador, et personne n'a oublié leur action particulièrement horrifique au Chili en 1973.

Et les dollars valsaient , et les Picrocholiens riaient et se gavaient tandis que le Reste du monde, la mine déconfite et le moral en berne, bavait d'envie.

De quelle caverne d'Ali Baba peuvent bien sortir tous ces dollars se demandaient les sous-développés frustrés, eux qui trimaient, calculaient sou à sou, économisaient , répartissaient laborieusement les dépenses et les recettes ? Même s'il n'a que des notions rudimentaires d'économie, le Rowien de base (habitant du Rest of the Wold , ou ROW selon la terminologie utilisée par l'empire) n'ignore pas qu'on ne peut dépenser davantage que ce qu'on produit - même si de plus en plus d'Etats s'endettent au delà du raisonnable.

Est-ce en vertu de son " destin manifeste ", se demande le piteux et candide Rowien, que la " nation indispensable ", comme la qualifiait un prédécesseur de notre Picrochole II , échappe aux lois universelles de l'économie ? Car enfin, se chuchote-t-il en son for intérieur, même si l'économie de cet Etat a été florissante il y a quelques lustres, notamment lorsque les autres nations industrielles étaient ravagées par la dernière guerre mondiale et importaient massivement les produits d'outre-Atlantique , cela lui crevait les yeux que ce ne sont pas quelques beaux restes qui permettaient de financer de pareilles dépenses .

Il y a donc un truc, finit-il par conclure, en se grattant l'occiput. Il y a sûrement quelque part une source intarissable qui alimente un fleuve de billets verts et se déverse aux frontières de l'UsPicrocholand pour former un limon fertile, puis un mur plus compact, plus résistant et plus infranchissable que le mur de Berlin, que celui de Sharon ou même que la muraille de Chine.

Sur le chemin de ronde de la forteresse de papier monnaie, il voit déambuler fièrement, nez au vent, des Picrocholiens arrogants et repus. Il les entend railler narquoisement le reste de l'univers pour la pauvreté de leurs Universités, la médiocrité de leur armement, la gestion minable de leurs économies, l'indigence de leur programme spatial. Il devine qu'ils tournent en dérision les lourdauds chaussés de semelles de plomb qui se traînent dans la fange d'un quotidien laborieux pendant qu'en athlètes aux pieds agiles ils galopent en tête dans le délectable marathon de la piraterie intercontinentale appelée mondialisation.

Sur la piste de la toison d'or

En Argonaute téméraire je me suis donc lancée sur la piste d'une Toison d'or tapissée de billets verts. J'ai découvert que je ne m'engageais pas dans un cabotage balisé par les paisibles règles monétaires d'une apparente scientificité et d'une neutralité séraphique, cautionnées par d'éminents théoriciens bardés de diplômes de mathématiques, de récompenses officielles et même de prix Nobel , mais dans une circumnavigation périlleuse où la seule loi est celle de la jungle . Et cette loi dit que la raison du plus fort est toujours la meilleure comme le démontrait le grand psychologue et connaisseur de l'âme humaine appelé Jean de La Fontaine.

Il s'agit donc d'ouvrir l'?il afin de ne pas se laisser charmer, endormir ou égarer par les sirènes d'une pseudo "science économique" qui partage avec l'astrologie et la théologie de n'être " scientifique " que dans les déductions logiques qui résultent d'axiomes péremptoires. J'ai découvert que les principes sur lesquels fonctionne le système monétaire international ne sont qu'une variante monétaire actualisée du coup de massue sur le crâne par lequel la brute velue Aghoo, un des personnages de la Guerre du Feu, terrasse ses adversaires .

Les rochers et les tourbillons de Charybde et Scylla qui se sont dressés sur la route de l'ingénieux Ulysse font donc figure d'aimables puérilités face aux masques et aux astuces d'institutions financières internationales qui ont un intérêt puissant à passer comme chat sur braise sur le principe politique sur lequel elles reposent et qui saoulent les Béotiens ignorants de courbes, de graphiques, d'équations et de certitudes fondées sur des théories subalternes qui ne remettent jamais en question la loi de la force qui est le pivot central du système.

A suivre