Le professionnalisme

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L'ahurissement, l'effroi, l'accablement, le froid dans le dos...
l'horreur absolue d'être confronté et soumis à un puits sans fond d'ignorance et d'inconséquence,

A la télé ils disent que c'est de la faute aux autres pays, pauvres et inférieurs, car non seulement ainsi ils ne dénigrent pas leur zone de chalandise enceinte dans le cadre de leur langage, mais aussi ils s'attaquent à ceux qui ne peuvent se défendre, tout en rendant un immense service aux vendeurs d'armes que sont leurs investisseurs.

Une fois il m'est arrivé une histoire à peu près comparable pour ce qui est de ce cumul intriqué des raisons qui conduisent à la folie (ces fameuses raisons construites à posteriori), et j'ai demandé "n'est-ce pas une troublante coïncidence ?".
(et là juste après je me suis pris une chaise sur la tête, puis un déluge de haine, puis un arrachage de coeur).
(c'est ainsi que fut ordonné à mon plus bel amour de me flinguer)
(et après évidemment je suis revenu à la vie)

Mais bon il n'y a pas à chercher bien loin l'origine des espèces des paltoquets, le comment et le pourquoi, la genèse de l'absurde.

*

Bon, déjà nous avons établi comme préambule les quelques lois des systèmes selon lesquelles, entre autres, tout système est une unité, et ce qui la consolide est une forme d'auto-regénération permanente : c'est le "un pour tous, tous pour un", même si tout le monde est dans l'erreur.
L'idée utopique d'un réseau cristallin est qu'il y ait une parfaite concordance entre "le Tout signifiant de la partie, la partie signifiante du Tout". Ainsi "les choses" sont inextricablement liées, et figées.

C'est à la fois son ciment et sa prison, puisque pour que l'unité soit solide, il faut en même temps qu'elle n'ait plus aucun besoin d'évoluer. Et pour cela, il faut juste croire, être dans l'illusion que l'évolution n'est plus utile ou possible.
Et réciproquement, faire évoluer l'unité, c'est y semer le trouble.
Ceci n'est pas "professionnel".
S'il est semé, volontairement ou non, c'est pourtant le signe d'une incongruité qu'il faut creuser.

Donc on dépose dans nos définitions préalables à une hypothétique réflexion ce deuxième postulat d'une grande banalité, sur lequel s'appuie le précédent : Un réseau est un ensemble de composants liés par des relations de diverses natures. Ce qui compte ne sont pas tant les noeuds que leurs relations.
C'est de leur fonctionnement harmonique qu'émerge la plus sublime et indécidable des fonctionnalités. Par exemple la fonctionnalité qui émerge du réseau social humain contemporain est la destruction irréfragable de la nature, la biologie, et l'habitabilté de la Terre.
(Ce n'est donc pas un réseau très utile. Cela est dû au fait que "ce à quoi il participe" reste très vague et indécis.)

*

Un groupe social est composé de relations interhumaines de subordination, d'amitié, d'admiration, ou pour le moins qu'on puisse en attendre, de politesse. Il n'y a que des relations relativement "positives" car leur pendant négatif ne sont que l'expression du désir de rupture des premières, supposées existantes, ou même rendues existantes, implicitement. (Le lien de subordination n'a pas à être entendu comme celui de la soumission mais ça c'est encore un autre problème.)

Par exemple 99% des propositions et idées qui tournent autour de "Un autre monde" ne sont au final qu'une nouvelle façon d'entériner les règles et principes de bases qui sont à l'origine de l'injustice du Système :
Si on désire des systèmes de financement autonomes, des monnaies fondantes, une "économie informelle", ou un "revenu de base", on ne fait qu'assouvir et approuver du fond du coeur le principe du commerce, qui consiste à allonger éternellement le chemin entre le désiré et l'obtenu, en y intercalant des conditions chaque fois plus hallucinantes.
(Au point qu'il devient culturel de toujours intercaler des conditions préalables avant de s'attaquer aux questions d'ordre véritablement "politique", et de s'égarer dans des tergiversations aussi futiles que hallucinées).

*

Et il se trouve, alors bon je parle de ce que j'expérimente, que les liens professionnels sont les plus courantes des relations humaines.
Ainsi la question de "Changer le monde" revient à changer les relations interhumaines.
C'est un thème que j'ai déjà développé en plongeant dans le monde du logiciel libre, où la travail n'est motivé que par la plus pure expression du professionnalisme, qui consiste en une sorte de devoir de bien faire les choses, elle-même revigorée par le fait de n'avoir de compte à rendre qu'à sa propre intelligence.

C'est par un autre professionnalisme que les politiciens commettent des génocides à tire-larigot, qu'ils répandent le mensonge et la confusion, provoquent des troubles dans les manifestations pacifiques et bienveillantes, assassinent les hommes de courage qui risqueraient de devenir exemplaires, ou qu'ils traitent les pauvres de "assistés" (sans vergogne, dans une pub à la télé, j'ai vu ça, et l'histoire le verra aussi, rougie par la honte d'appartenir à cette même espèce).

Rien que sur le terme des assistés il y a beaucoup à dire, puisqu'ils se lèvent sans précipitation, coordonnent tranquillement leur énergie, profitent des bienfaits d'une piscine olympique, se prélassent au soleil pendant que les autres endurent la souffrance du travail, et sirotent du jus de pamplemousse devant la télé, tout en maudissant l'imbécilité du monde, que leur regard embrasse d'un coup d'oeil furtif.
Comme les riches, quoi.
(C'est scandaleux quand même !)

Alors pourtant que le point crucial du paragraphe précédent se situe dans le "endurent la souffrance du travail".
N'est-ce pas là qu'il y a quelque chose à creuser ? 1/3 des gens se disent stressés à cause de leur travail. Je suis sûr que ce sont de bons "professionnels" et que leur souffrance provient de l'impossible jonction entre leur professionnalisme et celui qui est attendu d'eux.

La question devient alors : "Faut-il que vraiment je me décarcasse ?".
Est-il judicieux d'élever encore le niveau attendu de professionnalisme au risque de rendre son métier encore plus "concurrentiel" ?

Voilà comment ça se passe :
Il faut faire comme tout le monde.
Il existe un "tout le monde" imaginaire, imprécis, et dictatorial qui est à l'origine de tous les choix.

L'adage principal est que se différencier revient à coûter plus cher.


Je suis, en tant que professionnel, de la double-école de l'indifférence et du sabotage.

L'indifférence dit que quel que soit celui dont on est le serviteur, on fait exactement ce qu'il attend de nous, du mieux possible, et cela, non pas pour briller à ses yeux ou pour s'investir dans son succès, qui d'ailleurs n'a rien de profitable pour personne en soi, à part de participer activement à l'autodestruction du vieux monde, mais on le fait pour soi, et le chemin de l'auto-amélioration.

Car quitte à évoluer de force qu'on le veuille ou non, le meilleur endroit vers où évoluer est celui qui s'exprime, dans chacun de ses pas, par un extrême soucis de bien faire. C'est ce en quoi on a envie, et besoin de professionnalisme (ça devrait être un Droit de l'Homme !), et c'est quand il est confronté à l'absurde que sa propre évolution se trouve lésée, ce qui est à l'origine du stress de masse.

Alors évidemment on peut souffrir de se voir obligés de suivre des voies mêlant à la fois l'irrationnel et le contre-productif, mais ça déjà, dans la philosophie de l'indifférence, ce n'est plus notre problème !
Si on devait exercer véritablement toute son intelligence à améliorer les choses, le système injuste auquel ça profite n'en deviendrait que plus inhumain et sauvage.

Et puis même, il n'y a rien de mal devant Dieu à ravaler sa fierté et à expérimenter ces voies tracées par des raisons "sociales", quitte ensuite à devoir ensuite se laver l'esprit en écoutant de la musique, ou toute activité visant à se changer les idées...
On pourra dire que cela participe à l'assouplissement de l'esprit.
(Enfin bon quand même les homme-automates qui font des tâches répétitives en perdent l'usage de la parole).
A tel point d'ailleurs que soudain il se crée une disharmonie avec le système, qui se caractérise par sa particulière sclérose mentale. Et ce faisant, ô extraordinaire émergence, le Système tisse un lien d'admiration envers ses sous-fifres !
Et finalement, le plus révolutionnaire, c'est de faire exactement ce qu'ils veulent !

ET

puis la deuxième école est celle du sabotage, elle est un peu l'école primaire de la précédente, et elle est appropriée quand les patrons sont des fantômes inaccessibles.
Pensez-donc, le transporteur de pommes sur l'autoroute, est coincé dans un accident où il y un incendie, et voit la cendre portée par la pluie abimer son chargement qui est ventre à l'air, comme ça se fait souvent.
Ce n'est pas encore du sabotage, mais quand même pour lui le professionnalisme consiste à ne surtout pas à dire "méfiez-vous, ce chargement a souffert !". S'il disait ça c'est à lui qu'on reprocherait d'avoir mal fait son travail. Pour lui le professionnalisme c'est de décharger sa cargaison en cinq minutes chrono, point.
L'indifférence permet de sauver ce travailleur des reproches et des mesures additionnelles qui seront à coup sûr plus mauvaises que les maux qui veulent être évités.
C'est à dire que croyant bien faire, il s'attirerait plus d'ennuis encore.

La catégorie du sabotage quand à elle est en plein essor. Oh j'ai des histoires à raconter mais ce n'est pas publiquement possible ! Ahaha !
On a aussi vu cette photo d'un petit gars qui fait des Burgers, en train de les lécher avant de les servir.
Mais enfin bon, c'est quand même normal qu'il y ait toujours une part de casse ou de perte ! C'est un peu de la faute à personne quand ça arrive.

De plus en plus voit poindre, quand le RMI est devenu RSA, l'obligation de se rendre disponible pour n'importe quel travail, même si c'est pas notre métier, même si on est objecteur de conscience. Bref il y a comme une odeur d'esclavage dans l'air. Moi on m'a menacé de me couper de RMI si je ne m'inscrivais pas chez Paul L'Emploi, alors que précédemment on m'avait dit que ce n'étais pas obligatoire.
Mais si j'avais été contraint de livrer des pommes alors que ce n'est pas mon métier, et de prendre le travail de quelqu'un qui ne pourrait pas faire mon métier, là c'est sûr qu'il y aurait eu du sabotage dans l'air. Des boites de vitesse qui lâchent. Des pneus qui crèvent. Des trucs qui arrivent, quoi.

A bah oui !
Le capitalisme est auréolé du mensonge selon lequel nous avons à faire avant tout à "des gens biens" et que dès lors, il est improbable d'imaginer qu'ils puissent s'organiser en mafias démoniaques.
De la même manière de l'autre côté de la chaîne, on est tous sensés être de bons professionnels, honnêtes et dévoués.

Au moment de signer un contrat, on nous demande quelle liberté nous amène à choisir librement de travailler librement pour cette entreprise pleine de liberté ?
C'est une question logique, car si on s'attend à être un bon professionnel, c'est parce qu'on ne peut que l'être librement.

L'école du sabotage préconise que si la hiérarchie tend à faire subir à ses salariés les conséquences de leur illogisme et de leurs hallucination, c'est normal que ce soit à cet endroit que ceux-ci prendront forme dans la réalité matérielle...
Elle est l'affirmation de ce que la responsabilité est avant tout l'affaire de l'intelligence de ce à quoi on participe.

Le plus souvent il se passe que le professionnalisme consiste à nier les problèmes, ne pas conseiller les hiérarchies, ne surtout pas risquer de se montrer plus intelligents qu'eux alors pourtant que c'est extrêmement difficile, et alors pourtant que tout pourrait être résolu avec une solution simple comme bonjour.
Ensuite seulement, les erreurs, les pertes et fracas, les déceptions, la non-assistance à entreprise en train de se planter, et toute la somme considérable de travail fait pour rien arriveront peut-être, au bout de quelques centaines d'années, à contrecarrer les quelques faibles et crétines illusions qui sont à l'origine de tous les maux du monde. C'est tout un travail !