27 min

Regards sur le Proche et le Moyen Orient

Manuel de Diéguez

Une mutation du lectorat mondial

La classe politique française compte dans son enceinte une frange de quelque vingt mille têtes averties des règles qui régissent la politique internationale. Face à cette caste, la masse de la population, comme l'a souligné M. Hubert Védrine, est faite d'enfants auxquels les grandes personnes n'ont pas à communiquer des renseignements qu'ils ne comprendraient pas et qui ne les intéresseraient en rien si l'on tentait de leur en expliquer les enjeux.

Mais entre cette aristocratie intéressée à demeurer motus et bouche cousue, d'un côté, et, de l'autre, une masse qu'il serait absurde d'initier aux affaires du monde, il existe une classe sociale qu'on appelait autrefois le "grand public cultivé". C'est à elle que je m'adresse depuis douze ans sur ce site. Mais le statut de cette couche de la population a changé : au XIXe siècle, elle lisait Renan, parce que la vie bucolique de Jésus répondait à la fois aux séquelles de l'esprit du siècle des Lumières et aux écologistes de l'époque, les rêveurs rousseauistes, qui mettaient les sacrilèges des encyclopédistes à l'eau de rose du petit Trianon de Marie-Antoinette.

Mais ne croyez pas que cette phalange de la France pensante se ruait davantage sur L'Origine des espèces de Darwin, paru en 1859, que les escadrons de l'intelligentsia du XXe siècle sur les équations d'Einstein, qui ont anéanti l'univers à trois dimensions d'Euclide, ou sur le décryptage du code génétique de l'humanité.

Et pourtant, des légions nouvelles sont prêtes à entrer dans l'arène de la culture de notre temps - celles qui ne demandent qu'à y voir plus clair sur l'échiquier de la politique et de l'histoire du monde. Car, de même que Voltaire s'adressait à une bourgeoisie proche de briser les chaînes théologiques qui enserraient l'univers, le XXIe siècle attend l'ouverture des vannes d'une autre révolution planétaire, celle qui ouvrirait les esprits à la connaissance de la politique des grands Etats; et comme la mappemonde rapetisse et que l'Europe se sait progressivement éjectée de l'histoire des Titans, je puis m'adresser à un public virtuel, mais avide d'ouvrir les yeux et les oreilles sur ce qui se passe réellement sur notre astéroïde.

Quelles sont les potentialités intellectuelles d'une armée d'un demi-million de Français ardents à donner un nouveau scalpel au siècle des philosophes? Il existe encore une jeunesse de cinq cent mille enfants que leur formation scolaire initie quelque peu au latin. Ceux-là ne répugnent ni à rencontrer, ici ou là, une citation de Cicéron, de César ou de Tacite dans mes analyses, ni à lire une langue ennemie de la fausse clarté des grands journalistes, qui masquent leurs présupposés idéologiques sous la parure d'une componction semi universitaire. Mais surtout, la politique et l'histoire attendent un recul de la réflexion différent de celui de la raison française forgée depuis le XVIe siècle. Celle-ci se voulait frappée sur l'enclume d'une Renaissance complaisante à réconcilier le discours scientifique avec des dogmes chrétiens de moins en moins "révélés". Mais, de nos jours, l'Europe moribonde a intérêt à sombrer à l'écoute d'une distanciation anthropologique nouvelle à l'égard du genre humain. Il est des engloutissements élévatoires.

Dans le texte ci-dessous, je tente de faire débarquer un acteur nouveau et omniprésent depuis longtemps sur la scène demande: Israël. Quand une pièce de théâtre tente d'escamoter sur les planches le protagoniste même de la pièce, le spectateur demande de s'y retrouver dans un scénario dont on lui cache le déroulement.

1 - Un tournant de géopolitique
2 - La démocratie et la philosophie
3 - Tout corps collectif s'auto- totémise
4 - La théologie des démocraties
5 - La désacralisation israélienne
6 - La nudité et le sacré
7 - Le nucléaire, une arme anachronique
8 - Le mythe démocratique et la politique
9 - Israël au pays des merveilles
10 - La vassalisation de l'Amérique
11 - Le moteur onirique de la géopolitique
12 - Le génie juif
13 - Le revers de la médaille

1 - Un tournant de la géopolitique

Depuis près d'un an, je m'abstiens de poursuivre sur ce site la série de mes spectrographies anthropologiques du printemps arabe que j'avais inaugurées à l'heure de la révolution de Tunis en 2011. Cette interruption momentanée de mes spectrographies n'est nullement due à l'épuisement de l'évènement en de nombreux ruisselets, mais, tout au contraire, à la fécondité même d'un coup de tonnerre qui ne cesse de se révéler tellement riche de sens qu'il m'a fallu attendre quelques mois pour que l'abondance de la récolte me permît d'éviter des engrangements méthodologiques provisoires, partiels et précipités.

Mais il est évident que la guerre de Syrie est une guerre juive et qu'elle placera dans quelques semaines la politique d'expansion territoriale d'Israël au cœur de la géopolitique; il est non moins évident que l'union entre le Brésil, la Russie, la Chine, l'Inde et l'Afrique du Sud, d'un côté et l'alliance des USA et de leurs satellites européens avec Israël scindera la planète en deux parties; il est évident, enfin, que la question de savoir qui pilote notre astéroïde va se situer au centre de l'observation anthropologique nouvelle du genre humain. La distanciation post-darwinienne du regard de la raison scientifique de demain sur la politique et sur l'histoire de notre espèce se prépare à Ankara, au Caire et à Tunis.

2 - La démocratie et la philosophie

J'avais explicité, dès 2002, le branchement originel de la démocratie sur la philosophie socratique, donc critique et sur le recul anthropologique explosif qu'appelle notre temps. Il y a vingt-cinq siècles, disais-je, la démocratie a permis à la science de la raison de préciser l'incompatibilité de la déflagration philosophique avec le principe fondateur de la mollesse démocratique, selon lequel les majorités baigneraient dans la vérité en vertu de leur nature. Platon combat la sottise de la croyance en un si grand prodige : un seul homme qui pense juste a toujours et nécessairement raison face à des centaines d'ignorants auto-miraculés par leurs faux raisonneurs. Rien de plus erroné que l'adage de Descartes selon lequel le bon sens serait "la vertu la mieux partagée".

Mais c'est à ses dépens que Socrate a bien vite compris que si les savants et les logiciens demeurent évidemment minoritaires dans la cité et si la philosophie serait rendue irrationnelle en son fondement et à jamais si les masses jugeaient droit par définition, il serait non moins irrationnel d'en conclure que les minorités seraient instruites de naissance et qu'elles emprunteraient spontanément le droit chemin: après la défaire navale d'Aegos Potamos, Athènes connut la thérapeutique des Trente Tyrans, et ce fut au péril de sa vie que Socrate s'opposa au faux remède du despotisme.

Du coup, la réflexion médicale qu'on appelle la philosophie s'est vue contrainte de suivre un chemin beaucoup plus sinueux de sa thérapeutique, mais dont les lacets nous conduisent rapidement à l'anthropologie de l'histoire que j'ai évoquée plus haut. Car, à la théorie de Montesquieu selon laquelle tous les régimes politiques se ramèneraient à trois modèles seulement, les monarchies, les oligarchies et les démocraties, il vaut mieux en revenir à la formule chimique de Cicéron, qui préconisait un savant dosage de leurs ingrédients respectifs, parce que les royautés conduisent au despotisme, les oligarchies aux factions et les démocraties aux troubles et à la confusion. Existit ex rege dominus, ex optimatibus factio, ex populo turba et confusio. (Rep.1, 45,(69 )

3 - Tout corps collectif s'auto- totémise

Cette classification nous conduit tout droit à une première interprétation anthropologique du printemps arabe, parce qu'elle place exclusivement au fondement de tout ordre public le pouvoir qu'une minorité conquiert avec prudence et qu'elle impose en douceur à une majorité flottante, celui de rendre une population provisoirement consentante au sage exercice d'une autorité toujours indispensable. La monarchie entraîne l'adhésion corps et âme des sujets à la légitimité céleste d'un roi, l'oligarchie repose sur le consentement général de la cité à l'autorité de quelques-uns et la majorité démocratique n'est jamais que l'expression d'une forme incontestée du règne paisible d'une minorité de dirigeants jugés momentanément acceptables, donc provisoirement tenus pour persuasifs.

Mais si ce sont toujours et partout les masses qui détiennent, en réalité, le pouvoir politique, comme la Turquie vient encore de le démontrer, la question centrale que le printemps arabe posera à une politologie enfin universelle sera de nature anthropologique au premier chef: il s'agit de rien moins que de savoir comment il se fait que diverses minorités dirigeantes parviennent tant bien que mal et toujours sporadiquement à se faire approuver ou applaudir par la foule. Or, ce phénomène extraordinaire repose sur l'automatisme d'un dédoublement psychique des masses. D'un côté, leur approbation cahin caha de la politique de leurs élites ne ressortit nullement à la magie du décompte des voix: ce n'est pas un sortilège de l'arithmétique qui fonde la puissance des majorités, mais le prodige de la métamorphose spontanée et inconsciente du plus grand nombre en un personnage cérébral nanti un instant à ses propres yeux d'un prestige auto-sacralisé.

Les majorités démocratiques se changent bientôt dans les têtes en une instance surréelle, sinon surnaturelle, parce que l'animal au cerveau schizoïde obéit à un instinct de conservation inné et qui fonde toute sa politique, à savoir la métamorphose affichée ou subreptice d'un acteur public en une idole déférente à l'égard de sa propre masse psychique et respectueuse de son rayonnement transfigurant. Un hiératisme éphémère, mais ensorcelant des identités collectives se révèle donc le fondement anthropologique universel de la politique et son deus ex machina le plus originel.

4 - La théologie des démocraties

Parmi les théoriciens des dynasties dites de droit divin, ce principe n'est pas devenu pleinement conscient de sa nature spécifique et de son efficacité axiale. Et pourtant, les monarchies constitutionnelles, donc démocratisées, se fondent à leur tour sur l'autorité du ciel de l'endroit: le roi d'Angleterre porte la couronne papale de l'anglicanisme, le roi de Suède ou du Danemark celle du luthéranisme - il n'est pas de trône qui ne s'entoure de thaumaturges d'une Eglise dont les dogmes se transmettent sans examen d'une génération à l'autre. Il en est de même des oligarchies, qui ne se rendent héréditaires, donc inamovibles qu'à l'école d'une cosmologie proclamée immuable. Casanova a été enfermé dans la prison dite "des plombs" de Venise parce que sa vie libertine outrageait le catholicisme inébranlable et dont les doges de Venise s'auréolaient de père en fils.

Pourquoi les sociétés humaines transportent-elles leur surmoi sacré sur leurs épaules comme l'escargot sa coquille sur son dos? Parce que le champ du regard dont bénéficie cet animal le contraint d'habiter et de peupler le vide qui l'enveloppe - aussi le remplit-il des effigies fantastiques qui lui permettent de vivifier la distance fabuleuse qui le sépare irrémédiablement de son propre corps. L'homme n'est pas le seul animal né la peur au ventre, mais le seul qui exorcise son épouvante à remplir le vide et le silence de l'infini de sa propre effigie éternisée.

Mais l'auto-sanctification qui chapeaute les démocraties laïques est la plus frappante de toutes, parce que ce régime politique invoque une raison aussi onirique que celle des théologies irrévocables qu'il prétend réfuter: le mythe de la Liberté exerce l'autorité surréelle d'une instance religieuse. Le principal moteur psychobiologique de son immortalité lui inspire une croisade langagière: le concept de démocratie et sa vocation apostolique innée enrobent une identité collective mythifiée par son verbe. La mission métamorphosante attribuée à quelques vocables leur enjoint de convertir le monde entier non seulement sur le modèle messianique des religions du salut, mais à l'imitation d'un vocabulaire censé véhiculer une délivrance. La parole démocratique incruste dans les cerveaux un monde rédempteur, un paradis des idéalités collectives à conquérir en imagination.

5 - La désacralisation israélienne

La première erreur du printemps tunisien n'est pas seulement d'avoir ignoré les fondements anthropologiques de la politique mondiale - à savoir, l'auto-sacralisation des majorités cérébrales - mais de s'être imaginé que, dans les nations dans lesquelles tous les esprits se trouvent branchés dès le berceau sur une théologie, la rationalisation du monde par l'intercession des bienfaits cérébraux que le monde démocratique est censé distribuer pourrait devenir majoritaire, donc convaincante.

L'auto-sanctification collective ne se produit pas sans coup férir: il suffisait, pensaient-on à Tunis, les Tunisiens, d'opposer aux partis islamiques un front uni, donc composé d'individus censés penser par eux-mêmes. Mais cette minorité n'avait aucune chance de jamais remporter une victoire électorale face à des cerveaux construits sur le modèle théologique. En France, il aura suffi à l'Eglise catholique du XIXe siècle de feindre son ralliement au régime démocratique pour que la majorité populaire devînt l'assise nouvelle d'une prétendue "démocratie chrétienne", alors qu'un christianisme converti à la démocratie ne recevrait plus ses convictions et ses directives de l'autorité de son ciel, ce qui en ferait un carré rond. Les démocraties islamiques sont aussi peu fondées sur une auto-sacralisation de type démocratique des majorités que le régime de Louis-Philippe ou de Napoléon III.

C'est pourquoi le génie de la destruction des identités collectives et magiques d'un Georges Soros est allé droit aux sources psychobiologiques du sacré. C'est face à l'autel d'une église russe que les "Femen" salariées par ce milliardaire juif et d'origine hongroise se sont d'abord exposées à demi-nues, c'est sous la voûte d'une église allemande qu'elles se sont ensuite présentées les seins à l'air, c'est dans l'abside de la cathédrale Notre-Dame de Paris qu'elles ont poursuivi leur tentative, certes infantile, de désacraliser le monde, c'est dans les rues de Tunis qu'elles se sont présentées dénudées jusqu'à mi-corps.

6 - La nudité et le sacré

Le vêtement est le signe distinctif de la bête universalisée par son langage; si vous la déshabillez en public, vous la privez des apprêts et des apanages de son identité focalisée et centralisée par des divinités. Mais la sanctification de la nudité est auto-sacralisante à son tour.

La sculpture de la Grèce antique n'était pas fondée sur un réalisme d'anatomistes, parce qu'une statue ne représentait jamais le corps de tel individu, mais un corps universalisé par l'idée de perfection et d'harmonie cosmique. Ce sont les Romains qui ont individualisé des visages et habillé des corps désacralisés. Pour les Grecs, la recherche de la vérité visait à conquérir l'universel et l'universel ne reposait pas sur l'abstrait, mais sur la divinisation de l'idée de beauté appliquée à des corps parfaits. On sanctifiait une anatomie surréelle idéalisée et purifiée.

Les Femen sont donc profanatrices du sacré non point par le spectacle de leur nudité, mais parce qu'il s'agit d'une nudité triviale et qui individualise une anatomie médiocre. C'est la vulgarité qui salit le sacré islamique ou chrétien, parce qu'elle souille la notion même de beauté, qui est métaphysique ou n'est pas. Tous les créateurs savent qu'ils n'ont pas rendez-vous avec la beauté, mais avec la vérité et que la vérité n'a qu'un seul moyen d'expression authentique, la beauté. Au spectacle des plus "belles" victoire de Bobby Fischer au championnat du monde des échecs de Reykjavik en 1972, la presse profane elle-même avait salué d'un seul élan le "Mozart des échecs", tellement son génie du jeu répondait à la forme mozartienne de l'alliance de la vérité avec la beauté.

C'est pourquoi la Renaissance a pu perpétuer la tradition grecque du nu dans la peinture chrétienne. Au XVIIIe encore, Pigalle avait sculpté Voltaire nu. C'était une commande des encyclopédistes, mais il était absurde d'individualiser le corps d'un vieillard. C'est que le nu était déjà devenu une convention stérile de l'art pictural européen. Il en est résulté un débat fort embarrassé, jusqu'à ce que le patriarche de Ferney tranchât en faveur de Pigalle. Nu ou habillé, disait-il, c'était le même Voltaire. Quel Voltaire? Si l'auteur de Candide revenait parmi nous, sans doute dirait-il qu'il ne suffit pas de se déshabiller en public pour devenir pensant.

Sous les dehors d'un combat universel pour une prétendue liberté politique en soi, Soros réserve à Israël l'exclusivité du droit de revendiquer son identité collective à la fois sacralisée par son messianisme inné et guerrière en ce bas monde. Mais ni la politologie russe, ni celle des démocraties occidentales et encore moins celle de l'islam ne disposent d'une anthropologie en mesure de rendre compte des alliances de l'art avec le surréel religieux, donc de scruter les secrets psychobiologiques dont témoignent les diverses rencontres que la politique mondiale ou locale conclut avec le "divin", donc avec les modulations territoriales du religieux.

7 - Le nucléaire, une arme anachronique

Le second volet de l'interprétation anthropologique du printemps arabe et de sa surréalité spécifique illustre l'évidence que la paralysie méthodologique qui frappe des sciences humaines encore privées d'une philosophie de la transcendance de l'humain a permis à Israël de débarquer corporellement sur une scène internationale eschatologisée à son profit. Avant la guerre de Syrie, la position stratégique qu'occupait ce peuple minuscule sur la scène du rêve était délibérément ignorée ou passée craintivement sous silence. Mais à partir de l'instant où il devenait impératif, pour ce petit Etat à la fois messianique et guerrier, de présenter la guerre comme la continuation logique du songe et de l'élan politique de type démocratique né à Tunis il y a deux ans, des obstacles nouveaux et immenses se présentaient fatalement à l'expansion coloniale de ce peuple religieux en Cisjordanie.

On connaît l'axe central de la croisade dite "démocratique" et "libératrice" d'Israël au Moyen Orient: il s'agit de détourner le plus durablement possible l'attention de la planète de la conquête militaro-sacrée de la Cisjordanie. Pour cela, il est indispensable de diaboliser l'Iran. Mais, du coup, la difficulté internationale devient celle de perpétuer la sotte crédibilité de l'efficacité de l'arme nucléaire dans les esprits, alors que, depuis plus de soixante cinq ans, les états-majors du monde entier savent fort bien que la bombe atomique n'est pas et n'a jamais été une arme de combat et que le prestige diplomatique de plus en plus désuet qu'elle continue de nourrir ici ou là dans les imaginations repose sur le vieux mythe de l'apocalypse biblique. Si le nucléaire était une arme de guerre, le Pakistan, qui la possède, en menacerait les Etats-Unis, qui ne cessent de violer son espace aérien et d'y assassiner impunément des centaines de civils - on sait que les drones frappent en aveugles. Mais un enfant de dix ans comprend que deux matamores du suicide se neutralisent nécessairement et qu'à Hiroshima, les Etats-Unis disposaient du monopole de la foudre exterminatrice. Dieu lui-même a perdu l'arme de la dissuasionn par la mort.

8 - Le mythe démocratique et la politique

C'est dans ce contexte que le printemps arabe a pris, depuis deux ans,une place de plus en plus focale dans l'ébranlement de la foi en un messianisme israélien supposé au service du salut du monde. Comment feindre de défendre le réveil politique de l'islam au nom de la défense des idéaux de la démocratie mondiale si, non seulement la branche des terroristes d'Allah engagée sur le modèle des guerres saintes du Moyen Age contre le régime du Président Bachar el Assad - et cela à partir de l'Arabie Saoudite, d'autres pays du Golfe, de Turquie et d'Europe - n'est nullement inspirée par l'universalisme pseudo séraphique des démocraties apostoliques, mais par la branche sunnite de la religion du Coran et si, de surcroît, tout le monde voit clair comme le jour qu'il ne s'agit nullement, pour les stratèges aux aguets à Tel-Aviv, de verser des torrents de larmes rédemptrices sur le peuple syrien, mais seulement de couper les liens de la Syrie avec l'Iran, d'étouffer le Hezbollah et d'assurer le passage du gazoduc depuis le Qatar jusqu'à Homs, donc de poursuivre à marches forcées la colonisation salvifique de la Cisjordanie et la conquête célestiforme de Jérusalem maison par maison - ainsi que de consolider, au passage, l'annexion "patriotique" du Golan en 1978, alors que non seulement aucune de ces conquêtes guerrières n'est légitimable par le droit international, mais qu'elles se trouvent expressément invalidées par des dizaines de décisions solennelles des Nations-Unies auxquelles les Etats-Unis ont opposé un veto non moins messianique que celui d'Israël? De plus l'élévation officielle de la Palestine au rang d'un "Etat observateur" sur le modèle du Vatican ne répond en rien à l'affichage de la charité internationale d'Israël et fait couler des pleurs amers à Tel Aviv.

9 - Israël au pays des merveilles

Comment l'expansion territoriale continue d'Israël peut-elle paraître irrépressible depuis soixante cinq ans sans jamais rencontrer d'obstacle décisif à sa perpétuation? Certes, aucun organe de presse et aucun média européens n'osent porter un regard de haut et de loin sur l'échiquier réel de la politique internationale. On se souvient qu'en 2007, M. Nicolas Sarkozy, issu d'une famille juive de Salonique, avait néanmoins tenté de nommer, à la tête de la diplomatie française un ancien Ministre socialiste des Affaires étrangères, M. Hubert Védrine, mais qu'il avait suffi de vingt-quatre heures au Conseil représentatif des institutions juives de France pour lui faire annuler une nomination jugée sacrilège par la communauté juive du pays - et M. Nicolas Sarkozy avait nommé sur l'heure M. Kouchner. On doit à la judéité ardente et combattante de ce Ministre l'enterrement de l'Union des peuples riverains de la Méditerranée dont la France nourrissait l'ambition depuis deux décennies. Mais M. Kouchner ne pouvait que tenter non seulement d'attribuer à Israël une position centrale, mais, en fait, de remettre à ce pays le commandement central de cette alliance au détriment de la France, ce qui la rendait nécessairement inacceptable par définition au monde arabe. Puis M. Hollande, que le Conseil représentatif des institutions juives de France tient pour l'un des siens - on attend des preuves - a aussitôt nommé M. Fabius au Quai d'Orsay. On n'a jamais entendu un seul mot sur la politique internationale d'Israël dans la bouche de ce ministre.

Et pourtant, le Vieux Continent n'est pas un caisson étanche: des millions d'Européens se branchent tous les jours sur des sites russes ou arabes. Internet a pris le relais mondial de radio Londres sous l'occupation. De plus, comme le rappelait M. Nicolas Maduro, successeur de M. Hugo Chavez à la présidence du Venezuela, l'Union du Brésil, de la Russie, de l'Inde, de la Chine et de l'Afrique du Sud face à l'alliance indissoluble des Etats-Unis et de ses satellites européens avec Israël constitue une masse de sept milliards d'yeux et d'oreilles. Comment, dans ces conditions, décrypter le scénario vétéro-testamentaire de la pièce, comment passer derrière un rideau si épais, comment observer la partie sur son échiquier trans-évangélique? Des décors solidement plantés et protégés par des piquets de fer suffiraient-ils à boucher la vue à la moitié du genre humain?

10 - La vassalisation de l'Amérique

Pour comprendre un phénomène psychologique aussi extraordinaire, il faut se souvenir de ce que Congrès américain, qui rassemble les représentants du Sénat - dont la majorité est républicaine - et les élus de la chambre des représentants, qui penchent du côté des démocrates, le Congrès, dis-je, a été acheté en sous-main et voix par voix par le groupe de pression d'Israël appelé The American Israel Public Affairs Committee et que la preuve de ce prodige a été apportée sur le mode le plus spectaculaire sans que la nouvelle eût fait la une de la presse mondiale.

C'est ainsi qu'on a pu entendre M. Netanyahou, chef du gouvernement israélien, haranguer le Congrès sous les yeux de toute la classe politique du pays et face aux caméras des cinq continents. Son discours, tout entier dirigé contre la faiblesse de la politique d'un Président des Etats-Unis censé ne pas défendre suffisamment les intérêts territoriaux d'Israël au Moyen Orient, a bénéficié de cinquante sept ovations debout, ce qui implique nécessairement une mise en scène minutieuse de la pièce, une direction à la baguette et une orchestration préparée de longue date dans les coulisses du théâtre.

Il est non moins évident qu'un Président des Etats-Unis ne saurait exercer les prérogatives attachées à sa fonction sous un tel asservissement de ses responsabilités nationales - du reste, M. Barack Obama a quitté le pays deux jours durant afin de s'éviter le spectacle d'une représentation officialisée et en direct de la vassalisation du pays au bénéfice d' une puissance étrangère - mais l'humiliation publique de l'autorité constitutionnelle de la Maison Blanche et d'un suffrage universel tragiquement tourné en dérision à la face du monde ne saurait se trouver soustraite au regard des historiens et des politologues fidèles à la méthode scientifique. Dans ces conditions, comment expliquer les succès diplomatiques inattendus que le spectre de M. Barack Obama a néanmoins remportés en Europe, alors que son autorité se trouve diminuée à domicile de 97%? Comment ce fantôme politique est-il parvenu à paraître exercer normalement les responsabilités attachées à sa fonction?

11 - Le moteur onirique de la géopolitique

Ce chemin de la réflexion anthropologique nous reconduit par un raccourci à la pesée des ressorts psychobiologiques du printemps arabe; car si les pouvoirs de comédie de M. Barack Obama n'étaient pas oniriques, donc crédibles en tant que mythologiques par nature et fondés sur l'auto-sanctification mécanique des masses humaines, autrement dit, si ce n'était pas un songe de croisade et armé, précisément à ce titre, du sceptre d'une Liberté tenue pour salvatrice qui pilotait le messianisme international de la démocratie, jamais M. Barack Obama ne serait parvenu à mettre en marche l'effigie du mythe délivreur actuellement en service.

Or, avec l'aide de son seul ministre des affaires apostoliques - un ancien candidat à la Maison Blanche, M. John Kerry - l'Europe et le monde sont si bien entrés dans la fiction selon laquelle il existerait un Président des Etats-Unis présent en chair et en os sur la scène de la rédemption du monde, qu'on a vu M. Kerry prendre plusieurs rendez-vous gastronomiques avec M. Lavrov, Ministre des affaires étrangères de la Russie, l'un en Suède, l'autre en Suisse, un troisième en France, sans que les Ministres des affaires étrangères des pays d'accueil fussent seulement conviés à ces agapes à titre de figurants, sinon pour le dessert et le café. Dans le même temps, M. Barack Obama citait M. Erdogan à comparaître devant son tribunal et le sommait de cesser de livrer des armes aux faux archanges d'une fausse démocratie arabe censée en marche au nom d'Allah à Damas. On connaît la suite.

Bien plus, avant même la victoire militaire de M. Bachar Al Assad à Qussair, M. Kerry parvenait à convertir l'Allemagne, la Belgique, l'Autriche et l'Italie à maintenir l'embargo des armes et à se désolidariser du Conseil représentatif des institutions juives de France à Paris et de la City à Londres, qui en demandaient ardemment la levée. On sait que le gouvernement de Londres est l'otage non seulement de la City, mais de la Conservative Friends of Israël, qui rassemble quatre-vingts pour cent des députés conservateurs à la chambre des Communes. M. Kerry plantait en outre dans le pied d'Israël une épine de taille en offrant au plus mauvais moment un prêt de trois milliards de dollars à l'Autorité palestinienne, ce qui a contraint Tel-Aviv à demander des "compensations", donc des concessions politiques supplémentaires à Ramallah à titre de garantie "pour la sécurité d'Israël".

Pour la première fois, le sionisme du Quai d'Orsay ridiculisait la France sur la scène internationale - et un ancien Ministre des Affaires étrangères, M. Roland Dumas, le soulignait dans la presse.

12 - Le génie juif

Le résultat le plus évident du printemps arabe inauguré à Tunis il y a deux ans, sera de faciliter à l'anthropologie politique de demain l'élaboration de sa problématique et de sa méthode et de faire comprendre à la scolastique de la politologie d'école la véritable nature de l'expansion d'Israël. Pour la première fois, on aura observé sur le vif et à plein temps la sophistique de cet acteur sur la scène du monde; car, à la suite d'un instant d'affolement de cet Etat, qui s'est livré à un coup de main aussi meurtrier qu'irréfléchi sur la Syrie à la veille de l'intervention inévitable du Hezbollah sur le champ de bataille, il ne sera plus possible d' éviter des radiographies de la bête schizoïde qu'on appelle l'humanité et dont l'encéphale mi-séraphique et mi-réaliste s'engrène tour à tour sur le monde réel et sur des mondes oniriques qui le dédoublent. A la suite de l'évasion continue de cet animal de la zoologie qui lui a servi de berceau il y a de cela quelque cent mille ans seulement, il devient de plus en plus impossible de recourir plus longtemps aux schémas d'interprétation classiques de la politique. Quels sont les engrenages psychobiologiques qui président à l'auto-sacralisation des masses et qui les changent en personnages plus ou moins mythiques à leurs propres yeux?

C'est le ressort central du mélange humain que M. Soros a tenté de mettre en oeuvre: pour que le mythe démocratique fonctionne pleinement et devienne ultra-vaporeux, donc totalement invertébré dans les têtes, mais au profit exclusif de l'expansion territoriale d'Israël, il faut dissoudre au préalable les identités théologiques actuelles, donc les faire sortir de l'enceinte cérébrale qui freine leur expansion dans le vide. Mais comment anéantir le surnaturel conquérant qui greffe l'islam sur la politique et sur l'action? M. Biden, vice-président des Etats-Unis et connu pour ses attaches familiales avec Israël, a tenu à souligner que le principe de dissolution qu'inaugure le mariage entre hommes et entre femmes et le droit, qui leur sera accordé en Amérique à son tour, d'acheter de moins en moins cher des enfants encore couvés à haut prix dans des ventres coûteusement loués à cette fin, est une invention d'origine israélienne et qu'il faut en attribuer tout le mérite au seul génie juif.

13 - Le revers de la médaille

Mais, du coup, le revers de la médaille apparaît en pleine lumière, tellement il est évident qu'Israël se procure une lame à double tranchant. Pour détruire les identités nationales au profit exclusif de celle d'Israël, il faut, certes, s'attaquer aux fondements anthropologiques de toutes les collectivités humaines, qui s'auto-totémisent spontanément dans un sacré théorisé, donc canalisé par des théologies. Mais, dans le même temps, la dissolution psychique des peuples dans l'évanouissement de leurs cosmologies mythiques échoue à enfanter un désert identitaire mondial et renforce, au contraire, les peuples et les nations dans la revendication tenace et irrépressible de leur spécificité psycho-cérébrale. La nature a horreur du vide doctrinal. Quand le contribuable français paie le "voyage de noces" en Israël du premier couple homosexuel national, tout le monde sent qu'une réaction de rejet viscérale se prépare dans les profondeurs contre un credo officiel dissolvant.

Comment Israël a-t-il pu se convaincre que l'identité multi-millénaire de la Palestine serait soluble en quelques générations seulement et qu'un siècle d'occupation militaire du pays suffira à le changer en une masse décérébrée? Tout le monde sait que l'expérience de l'histoire démontre exactement le contraire, à savoir que le temps se révèle l'allié invincible des nations écrasées en apparence. L'Algérie en quête de son autonomie et de son identité s'est forgée de 1830 à 1962, l'Afrique du Sud ne s'est pas affaiblie, mais fortifiée souterrainement au cours de deux siècles de sa maturation psychique sous le joug de l'Angleterre, la Gaule et l'Espagne vaincues ont fait naître deux langues nouvelles au cœur même du latin, le Royaume chrétien de Jérusalem, fondé par les croisés, s'est libéré au terme de deux siècles de combats et l'Espagne a mis plusieurs siècles à chasser des Maures pourtant hautement civilisateurs de son territoire.

Pis que cela: ce ne sont plus les élites - elles se montrent achetables pendant des générations - qui servent de fer de lance aux retrouvailles des nations avec leur souveraineté, ce sont les peuples modernes eux-mêmes qui se forgent désormais et à toute allure des élites frappées sur l'enclume des moyens de communication nouveaux qui leur assurent l'instantanéité et l'ubiquité de leur voix et de leur image. En Tunisie, en Egypte, en Turquie, partout ce sont les masses alertées en quelques secondes qui deviennent subitement à elles-mêmes des personnages à la fois vivants et guerriers, conjointement vivants et oniriques, parallèlement vivants et mythologiques. Et pendant ce temps-là, la greffe de l'Israël biblique sur la Palestine se rabougrit et sèche sur pied.

La semaine prochaine, je poserai la question de savoir comment faire parler la France de l'esprit.

Dernière minute: avant dix jours, le rideau se lèvera sur les vrais acteurs de la pièce.

Le 15 juin 2013
aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr