Dernières nouvelles de la nef des fous - Le ballet des catastrophes

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Manuel de Diéguez

Rappel

Il y a trois semaines, j'attirais l'attention de mes lecteurs sur quelques étapes à franchir pour conduire au terme de sa logique la douloureuse expulsion des arènes de la politique mondiale d'une Europe menacée de sombrer dans la "vaste zone de libre échange" dont le Général de Gaulle avait prévu le piège. Cette semaine, j'observerai sur quels chemins le désespoir politique féconde parfois une résurrection inattendue des espoirs de la raison. On ne renaît qu'à remonter de l'abîme. Mais, depuis l'effondrement de l'empire romain jusqu'au XIXe siècle, où les bagnards mécanisés par le travail à la chaîne ont inspiré les fondateurs de la sociologie et les analystes de la "lutte des classes" de l'antiquité à nos jours, on n'avait jamais imaginé qu'une économie mondialisée se trouverait livrée aux vautours du crédit et qu'une espèce de rapaces inconnue jusqu'alors ferait son champ de bataille et son pactole d'une anarchie fiduciaire organisée à l'échelle de la planète. Les victoires à venir des intelligences solitaires conduiront donc un Adam devenu plus conscient de sa précarité à regarder de haut et de loin le petit dieu des sauvages qui se divisait entre les sucreries dont il nourrissait ses créatures dans les nues et les tortures éternelles qu'il infligeait à des animalcules sous la terre. L'Amérique serait-elle une copie affaiblie de ce Dieu-là ?

Voir - Le journal Le Monde et la vassalisation de l'Europe, 4 mai 2013

1 - Le retour de la raison
2 - Une espèce en rade
3 - Une science de la mort
4 - Les métamorphoses de l'esprit d'orthodoxie
5 - Le journalisme, relais diocésain
6 - De la fécondité intellectuelle des désastres
7 - L'Europe du Dieu absent
8 - Les aiglons du IIIe millénaire

1 - Le retour de la raison

La dichotomie cérébrale qui a tué la IVe République à petit feu répondait à un modèle universel de fabrication et de démontage de la boîte crânienne de l'espèce schizoïde: les Solon et les Lycurgue s'étaient posé la même question que le Général de Gaulle, celle de savoir si, d'un côté, le pouvoir populaire se trouve toujours et nécessairement condamné par sa nature même à choir dans la décérébration mortelle dont il frappe les cités et, de l'autre, si le pouvoir d'un seul tombe inévitablement dans la tyrannie. Mais le naufrage du bon sens qui pilotait les axiomes de la physique tridimensionnelle d'autrefois avait démontré que, deux siècles et demi après Voltaire, l'humanité n'avait en rien appris à " penser par elle-même " dans un cosmos redevenu mystérieux: simplement, ce n'était plus l'autorité théologique des dogmes religieux les plus sûrs de leur dégaine qui paralysait maintenant l'entendement naturel de tout le monde, mais le sceptre des industriels et des marchands devenus habiles à gérer des vocables abstraits et polymorphes, donc plus faciles que les anciens à métamorphoser en guides sonores de l'histoire et de la philosophie.

Puis, le lent et inexorable évanouissement de l'Europe politique, assorti de l'ascension clopinante de sa classe dirigeante, avait illustré la superficialité d'esprit des notables, mais également la paralysie intellectuelle des sciences humaines, qui entassaient en aveugles et dans les douceurs de la paix les matériaux d'une connaissance prétendument rationnelle du fonctionnement cérébral moyen du genre humain, mais dont les feuilles mortes n'éclairaient en rien ni les secrets des âmes incandescentes, ni la rouille des peuples et des nations. C'est qu'il n'existait encore aucune connaissance abyssale des adorateurs de leurs idéalités vertueuses et aucune science de l'alchimie qui cimentait les autels dressés vers un ciel de la Liberté. Les mots-bougies dont le siècle des Lumières avait commencé d'observer les chandeliers s'étaient rapidement embourbés dans le culte d'une scolastique dont les cierges vocaux de la démocratie portaient les flammèches. Et pourtant, l'étude de la sophistique qui gouvernait le mythe de la Liberté dans les têtes faisait ses premiers pas dans la foule des idolâtres de leurs totems grammaticaux.

Quant à l'implosion du capitalisme mondial dans un chaos financier mortel, il ressortissait à la même incohérence mentale qui avait réduit la pensée semi logique des Républiques au rang d'otage de ses propres énoncés. Mais le charivari cérébral auquel les démocraties avaient conduit la notion même de raison avait commencé de faire l'objet d'une pesée des rouages du singe schizoïde.

2 - Une espèce en rade

Dans Antigone, puis dans Œdipe à Colonne, Sophocle avait tenté de repeindre la vie terrestre des Grecs et d'en articuler le tohu bohu avec l'agencement d'un cosmos mis en bon ordre par les dieux de son temps. Puis Platon avait essayé de réconcilier la logique dont les philosophes frappaient le fer sur l'enclume de leur dialectique d'une part, avec la raison bancale des englués dans le quotidien, d'autre part. Vingt siècles plus tard, Descartes s'attelait derechef à huiler les syllogismes d'une raison lubrifiée par les "lumières naturelles" qui lui donnaient si bonne contenance sous le soleil et à parquer à l'écart les allégations vomies par les cornues du fantastique chrétien - et, depuis lors, toute la philosophie occidentale lui a emboîté le pas, sans jamais aboutir à un décodage anthropologique de l'écartèlement originel entre le réel et le fabuleux dont le crâne de l'animal dichotomisé souffre depuis son évasion du règne animal.

Parallèlement, la plus haute littérature avait paru inspirer un instant les mutations internes de la pensée bipolaire de la bête: un fou espagnol était mort de désespoir pour avoir retrouvé, au bord de la fosse, les platitudes du curé et de l'apothicaire de son village, à Londres, un géant avait été ficelé par des nains sur un char, en Italie, un poète du Toboso des chrétiens avait construit de ses mains un palais dans le ciel et y avait logé une Béatrice de province, à Damas, un illuminé avait arraché un cadavre au bois de sa potence et l'avait proclamé le roi du ciel, à Paris un Aristophane gaulois avait introduit un rat de bénitier dans la maison d'un sot et, depuis 1789, le monde entier s'était rué cul par-dessus tête vers un Eden des idéalités coincées entre leurs don Quichotte et leurs Sancho Pança. Mais, dans le même temps, des esprits bien trempés avaient accouché d'une science de la scission cérébrale des animaux coincés par leur nature entre le réel et le rêve.

Puis un Nazaréen avait tenté de faire battre le cœur de Zeus dans la cage thoracique des rescapés partiels de la zoologie. Puis un chamelier arabe s'était hissé sur un Olympe les stations quotidiennes de la piété. Puis un prêtre du ciel des hommes avait tenté de faire danser la civilisation européenne sur la corde des funambules du ciel. Mais aucune cohérence mentale de l'espèce schizoïde n'était en vue. La bête délirante oscillait entre ses chutes sporadiques dans le nihilisme et ses ascensions éphémères dans le vaporeux. Il manquait un forceps qui aurait délivré les entrailles du malheureux animal d'un fœtus mort-né, parce que les embûches d'un surnaturel avorté et celles d'un quotidien boiteux demeuraient inextricablement emmêlées ou désespérément confondues dans les ténèbres de la mort.

3 - Une science de la mort

A l'heure où, d'un côté, la course de l'Europe politique vers la satellisation de son destin devenait spectaculairement irréversible,

Voir : Le journal Le Monde et la vassalisation de l'Europe, 4 mai 2013

alors que, de l'autre, une civilisation pluri-linguistique, pluri-confessionnelle et pluri-ethnique échouait lamentablement à donner un élan trans-régional à des provinces désespérément hétéroclites et à devenir le moteur technologique du monde, il était nécessaire de donner son assise méthodologique et sa problématique à une science de l'engloutissements ou de l' effacement des nations. Et, pour seulement le tenter, il fallait commencer par peser les difficultés nouvelles et immenses que rencontrait le capitalisme vingt ans seulement après le naufrage d'un marxisme proclamé rédempteur.

On n'avait guéri des utopies de l'évangélisme politique que pour tomber dans les férocités tribales. Pourquoi le trépas du messianisme économique n'avait-il pas fait surgir de terre une classe dirigeante un peu plus réfléchie et cérébralement mieux armée que la précédente ? Pourquoi, bien au contraire, l'étiage mental de l'élite politique victorieuse d'un édénisme économique séchait-elle sur pied et s'appauvrissait-elle d'année en année, pourquoi le gouffre ouvert entre la lucidité des cerveaux prospectifs et l'aveuglement des esprits municipaux ne cessait-il de s'approfondir?

C'est qu'à l'heure de l'agonie d'une civilisation construite sur les trajectoires de la logique et les fulgurance de la dialectique des Grecs, la séparation entre le niveau cérébral moyen d'une classe dirigeante en livrée et la mutation du calibre des questions tout subitement posées par le tragique de l'histoire du monde, cette séparation, dis-je, ne cessait d'élargir une brèche ouverte depuis belle lurette dans la coque du navire.

Exemple: à l'heure où la question du gaspillage des deniers publics auquel les Etats obèses se livraient du matin au soir et du soir au matin, paraissait tout soudainement débarquer dans une crue lumière, l'univers de la production mécanisée et massive des biens de consommation demeurait bouche cousue et les oreilles bouchées, alors qu'il aurait fallu se demander par quel prodige le laxisme persévérant des Etats qui conduisait les nations au naufrage budgétaire nourrirait en retour la croissance économique mondiale et redonnerait ses dorures aux finances publiques. Pourquoi la question de fond, celle de la crédibilité des Etats du Sud de l'Europe n'était-elle même pas soulevée, alors que l'augmentation vertigineuse de la dette de l'Italie et de la Grèce anéantissait d'avance et nécessairement les recettes escomptées d'une prospérité supposée jaillir l' amaigrissement des Etats convertis à l'ascèse?

Depuis deux mille ans, c'était l'incompatibilité de nature entre l'esprit public du nord et celui du Sud qui avait écrit l'histoire réelle de l'Europe. Une fois de plus, le Vieux Continent avait rendez-vous avec la fatalité interne qui pilote son histoire depuis l'ouvrage de Tacite sur les Germains. Simplement, cette fois-ci, le Continent de Copernic n'était plus seul à osciller entre Spartes et Athènes - il se trouvait assiégé de tous côtés par la nouvelle jeunesse de l'Asie, celle que les délices de Capoue n'engloutiraient à son tour que dans un siècle.

4 - Les métamorphoses de l'esprit d'orthodoxie

C'est qu'à peine délivré de l'épopée d'un "processus historique" béatifique et véhiculé par la sainteté supposée aussi native qu'irrépressible d'un prolétariat du salut, un capitalisme désormais auto-légitimé par sa voracité même ne savait que faire du besoin organique du divin qu'éprouve la bête scindée entre la jungle carnassière et le rêve stérile; et la démocratie mondiale investissait en vain une foi épuisée dans une nostalgie plus acéphale que jamais, celle qui s'épuisait à illuminer les cultures de la lumière d'un divin sénescent. On s'interdisait toute radiographie de la mentalité des peuples et des nations aux cheveux blancs. Mais si, d'un côté, l'étude de la psychophysiologie des derniers assoiffés d'un ciel vide de ses acteurs d'autrefois permettait d'observer comment une civilisation en vient à jeter ses chapeautages sacrés à la mer, le scannage, de l'autre, de leur besoin toujours vivace de se procurer un chef plastronnant dans le cosmos n'intéressait en rien la politologie officielle. Pourquoi cela, sinon en raison de la chute en déshérence du baudrier des idéalités et de l'épuisement conceptuel des personnages vocaux de 1789 - on les avait habillés du vocabulaire, de la grammaire et de la syntaxe du séraphisme démocratique.

Depuis la fin du nazisme, il aurait été jugé sacrilège à l'égard de l'orthodoxie verbale en majesté que professait la civilisation de la liberté et des droits universels de l'homme de paraître hiérarchiser les cogitations des évadés de la zoologie. Autrefois, l'inquisition aurait interdit de se livrer à une pesée rationnelle de la tournure d'esprit des populations dont les dieux changeaient d'essence et de quintessence au gré des mœurs et de la complexion de leurs adorateurs. Maintenant, c'était le code de la bienséance des démocraties apostoliques qui jugeait hérétique d'approfondir la connaissance simianthropologique d'un Adam demeuré inégalement cogitant au gré des latitudes et des moeurs: du coup, comment comprendre les arcanes de la géopolitique et notamment la volonté féroce des Iles britanniques de faire obstacle à toute velléité du Vieux Monde de se donner une autonomie politique que son unification aurait fatalement rendue conquérante? L'orthodoxie culturelle et politique des démocraties rendait les mêmes services doctrinaux que la guerre aux déviances théologiques des siècles précédents, simplement le Dieu bâillonneur de la pensée s'appelait maintenant la Liberté.

5 - Le journalisme, relais diocésain

Résultat: la classe moyenne de la civilisation recevait les articles de son catéchisme politique de la bouche d'un clergé des droits d'une humanité abstraite. Quel soutien à l'ostracisme parareligieux dont toute analyse rationnelle des secrets psychobiologiques du genre simiohumain se trouvait frappée! Le régime parlementaire était devenu un monastère où les cierges de la dévotion brillent des feux des idéalités de 1789. L'allumeur qui aurait déposé sur l'enclume de la pensée critique l'explosif le plus profanateur, celui du décryptage de la véritable nature des Etats et des empires, celui-là aurait brisé les murs du cloître, parce qu'une Europe décérébrée par son repli sur une grammaire des idéalités séraphiques ne pouvait que tomber dans une naïveté d'enfant de chœur de la politique. La contagion de la décérébration angélique n'avait pas tardé à aveugler les grands organes de presse à leur tour.

C'est ainsi que M. Jack Lew, Secrétaire d'Etat américain au trésor, a pu s'offrir le luxe de donner, devant des journalistes allemands, des conseils attentionnés et miséricordieux à la nation de Goethe et de Kant au chapitre de sa gestion, jugée insuffisamment édénique, des finances européennes. Les Etats démocratiques sont censés gentillets par nature et spontanément bien intentionnées les uns à l'égard des autres. Les civilisations paradisiaques ont perdu non seulement les éducateurs d'une vraie réflexion politique, mais celles du plus simple bon sens au chapitre de la férocité et du tragique de l'histoire du monde. Mais si la presse allemande se trouve contaminée par une pédagogie moribonde au point que M. Lew peut se permettre de sermonner son élève, la chancelière allemande, sur le mode le plus scolaire et de stigmatiser l'agonisante comme coupable d'avarice confessionnelle, on comprend que le journal Le Monde chapitre non moins miséricordieusement un Président de la République suspect de ne pas faire de la France la "force motrice" de la vassalisation apostolique du pays.

Voir : Le journal Le Monde et la vassalisation de l'Europe, 4 mai 2013

Je rappelle qu'en latin "misericordia" ne signifie pas charité, mais pitié et que la pitié est l'aumône que le vainqueur jette au vaincu.

6 - De la fécondité intellectuelle des désastres

Mais la ruine de la réflexion politique sérieuse n'est pas le seul tribut que les Etats mourants paient au guichet du trépas qui les attend: la géopolitique confessionnelle des démocraties persévère dans la méconnaissance des relations enracinées dans son inconscient religieux que l'humanité et son histoire entretiennent depuis des millénaires avec des mythes à la fois sacralisés et hyper-conceptualisés. C'est pourquoi ni la dimension viscéralement théopolitique de la mythologie marxiste, ni les ressorts qui commandent l'eschatologie musulmane, ni les secrets psychobiologiques du messianisme chrétien et juif n'ont été éclairés à la lumière d'une anthropologie de la politique en mesure d'observer l'onirisme cérébral de l'humanité. Pour l'instant, la politologie du "Connais-toi" simiohumain, se réduit à un humanisme amputé d'une spéléologie de la théopolitique, ce qui lui interdit tout accès à une géopolitique abyssale.

Tacite savait que l'empire romain faisait naufrage. Aussi se montrait-il déchiré entre ses nostalgies de républicain convaincu et l'aveu qui s'imposait à son intelligence de la nécessité désastreuse, mais fatale, de remettre entre les seules mains d'un César de façade le pouvoir hyper centralisé indispensable à la conduite d'un empire condamné à couler en haute mer - il en avait exposé le tragique par la voix d'un Galba, le général septuagénaire censé se trouver instruit avant l'heure des verdicts d'une anthropologie de l'histoire dont nous assistons à la parturition. Mais le naufrage des civilisations de la lucidité et des courages contraint les grands esprits à tourner froidement le dos à l'action politique de haut vol, parce qu'ils ne connaissent que trop la stérilité de se consacrer avec talent et jour après jour à défendre à ras de terre une cause perdue depuis longtemps dans leur tête, tandis que les récoltes nouvelle de la réflexion introspective approfondissent la connaissance sacrilège de la logique interne des décadences. Alors une scission radicale apparaît entre une classe dirigeante dépourvue, par définition, des armes du génie des Tacite et des Thucydide, d'un côté et une super élite raréfiée à l'extrême, mais fécondée par des travaux autrement plus prometteurs que de faire tournoyer la chouette d'une Minerve brisée au-dessus des arènes de la mort.

Cette mutation des ailes de la raison est visible chez le Thucydide sommital qui abandonne une Athènes amputée de son avenir afin de lui ouvrir un empire nouveau et immense au-delà de la science historique boitillante de son temps. Vingt-cinq siècles plus tard, une Europe au petit pied sait qu'elle ne redeviendra jamais le géant que l'histoire avait placé au centre de la planète, mais l'humanisme aux bras courts dont elle a hérité a besoin d'un désastre de ce calibre pour élever l'intelligence de l'histoire aux conquêtes florissantes qui l'attendent.

7 - L'Europe du Dieu absent

Quels sont les paramètres anthropologiques des intelligences ascensionnelles ? Ceux dont la course vers les hauteurs scelle l' alliance des civilisations avec leur philosophie du tragique de la vie et de la mort. Par sa nature et sa vocation, l'existence humaine est une fusée qu'on appelle une destinée. L'Europe souffre du tarissement de sa transcendance ; son élan civilisateur s'est desséché. Aussi, ce continent erre-t-il comme "une âme en peine" à la surface de la terre. Quand une civilisation asphyxiée par la scolastique que son clergé sacerdotal ou laïc a sécrétée ne sait vers quel sommet de la pensée porter son regard, est-il un remède doctrinal à sa désespérance? Que disent les médecins? "Notre trousse demeurera vide aussi longtemps que vous n'aurez pas diagnostiqué la maladie."

Il faut donc apprêter les théologies devenues des dinosaures cérébraux - mais on cherche en vain un cuisinier? Il n'y a pas de thérapie ecclésiale des grands sauriens de l'imaginaire religieux. La pathologie dont souffrent ces baleines s'appelle l'anachronisme. Que faire d'un christianisme que son grand âge a coincé entre sa cosmologie réduite à un cétacé échoué sur le rivage et son incapacité de combattre les barbares avec des armes nouvelles de l'intelligence? François verse une larme pieuse sur les pauvres, mais comment le silence peureux des dévots d'une religion de la charité sur la légalisation tonitruante de la torture judiciaire en Amérique ou sur les assassinats ciblés par les Etats démocratique conquerraient-ils une sainte crédibilité? Les fidèles d'un ciel harassé et muet sont les complices des nouveaux couperets.

Mais le mal est autrement plus profond: si l'aiglon ne quitte plus son nid, c'est qu'aucun volatile ne s'envole pour un Olympe indigne de ses ailes. Les aiglons d'aujourd'hui ouvrent leur bec sur une pâtée insipide: le Jupiter des ancêtres s'est ridiculement rapetissé. A cesser de tourner autour de la terre, disent-ils, le soleil nous a fait tomber dans la trappe de l'infini. Quel espace irons-nous habiter? Le mathématicien du De Revolutionibus ne s'attendait pas à ce que l'étendue jouât ce tour-là aux planètes. Mais songez-y: à partir du moment où l'héliocentrisme a expulsé le géocentrisme du champ des comportements étriqués du système solaire, la question de la nature du vide devient énigmatique, puis angoissante - le néant bondit sur vous toutes griffes dehors. Copernic ne se demandait pas davantage que saint Augustin comment l'espace se doterait jamais d'une frontière, puisqu'il n'y a pas de barrière imaginable qui ne sectionnerait pas en deux un terrain illimité par définition.

8- Les aiglons du IIIe millénaire

Avec le XVIe siècle, se disent les aiglons du IIIe millénaire, la théologie biblique est passée de vie à trépas, non point parce qu'elle s'était trompée sur la place qu'il fallait attribuer au soleil et à la terre dans le vide de l'immensité, mais parce qu'un Dieu des ailes qui perdrait sept jours de son éternité à suer sang et eau pour seulement vous fabriquer une particule élémentaire plus microscopique que le ciron de Pascal, un tel roi des photons n'a pas achevé la pose de la première pierre de l'édifice que nous habitons. Songez que si la lumière cessait de se traîner comme un escargot ahane sous sa coquille et si elle se décidait à hâter le pas jusqu'à migrer de trois cent mille misérables kilomètres à la seconde, à un milliard, il lui faudrait encore quarante milliards d'années pour seulement se glisser dans le seul infini digne de ce nom, mais qu'ignorent les astronomes, celui qui s'étale effrontément au-delà de la matière éparpillée qu'on appelle le champ des étoiles.

L'univers à trois dimensions dans lequel nos écrits sacrés se promènent s'est ridiculement rabougri. Le système solaire des ancêtres rouille sur son tas de ferraille - mais, cette fois-ci, où Allah cache-t-il ses ailes? Nous n'avons que faire du Pygmée poussif que nous avions chargé d'éterniser le cliquetis de notre ossature ou de la précipiter dans les rôtissoires éternelles du ciel de Ptolémée. En vérité, la panne spirituelle de la planète des aigles tient au ratatinement grotesque d'Allah, de Jahvé et du Dieu des potences: comment l'aiglon d'aujourd'hui essaierait-il ses ailes de demain à voleter au-dessus de trois Olympes microscopiques?

Et pourtant quelle couveuse de la vie mystique que de chercher Allah au-delà du nid d'Homère, de Pindare ou de Copernic! A partir du XVIe siècle, les théologiens de l'incandescence de la nuit et du vide ont découvert un Allah de leur propre absence, un Allah sans domicile fixe et incendiaire de lui-même, un Allah délocalisé à jamais par l'infini dont il est habité. Qui est-il s'il n'est plus le bâtisseur, le maçon, le geôlier, le tortionnaire, le cimentier de quelques photons? Où chercher sa cachette dans les ténèbres si le croyant ne le trouve nulle part hors du nid d'où il a pris son vol? "Si Allah n'est nulle part, se disent les aiglons d'Allah, ce nulle part-là habite pourtant nos ailes, ce nulle-part-là est installé dans nos têtes, ce nulle-part-là, c'est lui et c'est nous."

Ou bien l'Europe réveillera un islam et un christianisme tombés du nid et la civilisation mondiale retrouvera la raison sommitale des aigles qui ne cessent de dire à leurs petits: "Regardez l'idole qui se cache sous le plumage de votre Dieu, regardez le petit chef de tribu ridicule et féroce que vous adorez et cherchez en vous-mêmes l'aigle d'Allah dont l'œil s'est ouvert dans vos coeurs. "

Le 11 mai 2013
aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr