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La raison du Système

L'addition de l'activité humaine constitue le contexte dont la principale propriété est de permettre d'affecter une valeur à ce qui est fait.
Loin de l'absolutisme typique du manichéisme, chaque chose faite dans le monde n'a de valeur que ce que le contexte de ce monde lui confère.

Ainsi étudier, élucider, et même dans quelques centaines d'années, devenir capable d'avoir une influence sur le Système, revient être capable de déterminer la valeur des choses faites.

Le contexte de ce monde entièrement voué au principe du commerce, tout comme si il était voué à la guerre ou à quoi que ce soit, détermine ce qui est "bien" et ce qui est "mal" pour le Système.

Oh bien sûr on peut s'en évader et parler, dans l'absolu, de morale, avec une extrême méticulosité et humilité, étant donné qu'elle consiste à agir comme si on savait déjà pourquoi alors que ce n'est pas le cas.

Mais surtout on peut aussi délibérer sur ce qui est "bien" ou "mal" au regard d'arguments aussi bien scientifiques que simplement logiques.
Et c'est là que ça fait mal, quand la logique se dresse contre ce que le Système estime comme "bien" ou "mal".

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Il y a un principe très intéressant dans notre civilisation qui est celui de "personne morale". Ce n'est ni une personne, ni sa morale ne peut être discutée.
Au début je les appelais les groupes sociaux, en pensant en terme anthropologique comme des tribus, que sont les entreprises et les politiciens des états, qui constituent autant de villages séparés du monde. Ils ont leur propre culture et langage.

Leur position n'est pas d'être un village ou une personne parmi le monde, ces groupes sociaux sont des organismes et des groupes d'intérêts qui semblent se situer "au-dessus" du monde. Et des lois, souvent. Presque tout le temps d'ailleurs.

Le concept de personne morale permet d'identifier une cause pourtant vaporeuse, d'effets qui sont biens réels. C'est assez étonnant, même pour une civilisation aussi immature et irresponsable que la nôtre, que les plus grands maux de notre époque ne puissent pas être rattachés à ces non-personnes, qui sont le résultat de la somme de l'activité d'individus isolés.
Et parce que la responsabilité est indirecte, aucune loi ne sait comment traiter cela, car aucun traitement n'est connu, testé, ou même n'ose être envisagé.

Oh, ok, les individus ne sont pas tout-à-fait isolés, ils sont coordonnés par des objectifs communs, de sorte que chacun y trouve son compte, comme notamment le besoin irrépressible de make money.

Ce qui fait système c'est justement ce qui coordonne l'ensemble des actes isolés, et le résultat de cet addition d'actions libres quoi que orientées, c'est le monde, et c'est ce qui sert de référentiel au "bien" et au "mal" (dans la bouche du Système).

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Ainsi on peut se poser des questions, qu'est-ce qui a conduit des peuples comme on en trouve dans notre histoire, à vivre dans une paix et une joie à la fois rare et pérenne, tout en ne connaissant presque jamais la sensation de manquer de quoi que ce soit, si ce n'est peut-être plus de spiritualité ?
C'est certainement le fruit d'un long calage harmonique avec le moi profond de la civilisation humaine, un effet de concordance entre ce qui est bien et juste pour chacun, et ce qui est bien et juste pour le Système constitué par l'addition des choix libres.
C'est cette concordance qui est garante de plus de liberté dans la mesure où cette liberté reste compatible avec le Système social.
Ainsi se développaient une très grande richesse culturelle, dont les traits marqués n'étonnaient personne, si par exemple celui-là décidait de vouer sa croyance au fait de marcher sur les mains.

Forcément avec le nombre d'humains attachés au système érigé autour du principe du commerce, l'émergence ne pouvait que restreindre cette liberté. Ceci n'est qu'un premier indice de ce qui m'a conduit à observer que les libertés accaparées par les groupes sociaux l'étaient au détriment des individus, ce qui conduit à un illogisme si à la fin l'humain n'a plus aucun droit.
En cette époque nos expérimentons les limites de ce que le système est en droit de s'octroyer.

Pour lui c'est "non-mal" de laisser mourir 1/7ième de la population inutile mondiale, par contre c'est "super bien" de générer des guerres qui monopolisent énormément d'énergie humaine dans le but de faire tourner le commerce.
Et pour lui c'est "indifférent" d'exterminer la faune et la flore puisque de toutes manières il compte se rabattre sur les produits dérivés et l'économie immatérielle (en habituant les gens à devoir payer pour ce qui ne coûte rien, puis en verrouillant ces libertés).

Quand je dis "Il", il faut bien comprendre que ce "Il" est central et déterminant pour la conduite humaine ; que les gens deviennent comme cela. Et qu'effectivement, beaucoup n'en n'ont rien à foutre de tout cela.

Au bout d'un moment il faut bien commencer à se rendre compte, au travers d'un symptôme aussi rocambolesque [que celui de rendre payant ce qui était gratuit], que c'est toute la machinerie sociale qui est en train de suivre un chemin sur lequel personne n'a le moindre contrôle.

Même les politiciens élus avec un air de rejouement révolutionnaire ne font finalement rien d'autre que perpétrer une sorte de rituel folklorique ancestral, qui rend tout le monde content, alors qu'ensuite leur job consiste simplement à lire un prompteur rédigé par le Système lui-même.
(d'ailleurs je passe une petite annonce, je vend 6 Go de données filmées lors de l'élection de Hollande où les gens étaient contents... ah non dommage je l'ai effacé)

Ces politiciens sont des sortes d'interface avec une mécanique qui nous dépasse, et leur job consiste à humaniser et rendre acceptable le Système, qui en réalité n'est possible à personnifier qu'au travers d'un ver de terre géant ultra-mégalomane, logé dans un bunker antinucléaire, regardant les courbes sur des écrans tout en sirotant un truc léger et rose avec des bulles et un pic à olives en forme de parapluie en papier.

Vous le reconnaissez ? C'est lui le patron. Tout le monde lui est redevable d'office alors qu'il n'a jamais agi en tant qu'être libre et pensant.

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Peu à peu il y a des capacités humaines qui se sclérosent et d'autres qui se développent en accord avec ce que le Système juge bon ou mauvais.

Parmi celles-là, le rapport à la réalité est le plus fondamental de ce qui fait un humain, est lui aussi attaqué. C'est à ce moment-là qu'on est sensé constater de manière scientifiquement acceptable les premiers prémices de ce qui en réalité est l'aboutissement d'un très long et lourd processus de conformisation avec ce qui est immonde.

En fait l'humain doit bien se résigner à accepter l'idée qu'il est au fond de lui autant une bactérie qu'une bactérie, c'est à dire qu'il réagit de façon déterministe au milieu qui est le sien, en testant diverses solutions et en n'adoptant que quelles qui marchent ; c'est à dire celles que le Système juge correctes.

C'est ainsi seulement que je suis capable d'expliquer pourquoi les idées et projets les plus brillants et prometteurs sont constamment recalés à la plus petite petite importance qui soit ; Alors que d'autres, d'une parfaite nullité morale, irresponsables et ahurissantes, se retrouvent propulsées au sommet de la pyramide humaine.

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Voyez le devenir qui nous attend, il est simple et déterminé à l'avance : la quantité de travail va diminuer exponentiellement grâce à la robotisation, ce qui est indéniable et irréversible.
Ceux qui donnent "la décroissance" comme réponse ne sont dans le vrai que dans la mesure où on n'aura pas le choix, il n'y aura plus d'électricité, plus d'eau courante, et le couvre-feu permettra d'empêcher les gens de se faire tuer la nuit venue.
Alors pourtant que l'abondance et la gratuité sont les seuls garants de la liberté.

La question de cette époque et de cette civilisation revient à devenir capable de prendre le contrôle d'un Système qui pourtant n'est qu'une émergence de l'addition de la liberté de chacun.
Cette question revient en elle-même à être, ou pas, capable de commettre un choix, de prendre une décision collective de façon franche et déterminée de ce qu'on veut faire, en tant que peuple humain ; avec pour seul interlocuteur, l'Histoire.

Si parfois on peut se demander "Comment aurait été le monde si...", (cette question est la justification de tout Système), dans le cas présent il ne faut pas être sorti de St-Georges pour se figurer comment sera le monde si rien n'est fait pour tenter d'avoir un contrôle sur notre destin.
C'est comme dévaler une pente dans une voiture sans freins et avec le volant bloqué. C'est inconcevable. Et pourtant c'est ça qui se passe.

Je ne sais pas pour vous mais j'ai bien assez expérimenté l'ineptie de ce monde, et je sais, je savais déjà quand j'étais petit, que plus rien ne changera jamais, un peu comme Milhouse dans les Simpsons qui, lors de son premier tour de garde comme gardien nocturne de l'usine abandonnée de Bart, s'exclame "Alors c'est ça ma vie ?".

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J'ai longuement médité sur les logiciels libres, à propos du fait qu'un travail fait gratuitement puisse être utilisé par des entreprises du Système (difficiles à discerner des joyeuses petites entreprises à taille humaine), en plus des individus. Peut-être fallait-il en réserver l'usage aux personnes réelles et pas aux personnes morales, et que cette distinction aurait eu son importance. Mais de toutes façons ça n'aurait rien empêché, et finalement la licence libre empêche le pillage dans la mesure où ce n'est plus la peine de piller, puisque l'outil est déjà là, existant et disponible. Et gratuit.
C'est un très bon prémisse du monde à venir.

Pourtant il est absolument certain, quand je vois l'énormité de l'immondice qui consiste à promouvoir un "revenu de base" sans que celui-ci ne soit rattaché à un réseau de production indépendant du principe du commerce, que la gratuité devrait être réservée à la gratuité, de façon à ce que le commercial soit ensuite confiné au commercial (de façon à ce qu'il s'étouffe dans son jus).

Ce qu'il faut faire, mais bon je dis ça comme ça, en tant que pauvre gars complètement désintéressé, c'est créer ces réseaux indépendants du principe du commerce, où tout est à prix coûtant, et où chacun perçoit des droits équivalents à ce que le système peut faire pour eux.

Cette manière de faire conforme un Système dans la mesure où tout d'un coup, ce qui est "bien" ou "mal" pour ce système va se loger dans la générosité dont chacun est capable, une de ces vertus que le système du commerce tend pourtant à atrophier.