Les funérailles de l'Europe bureaucratique (suite)

22 min

"Interroger les grands philosophes, c'est transformer les questions qu'on leur pose en instruments d'approfondissement de la connaissance du genre humain."
Jaspers

1 - L'amont et l'aval
2 - La scolastique du songe démocratique
3 - L'hôpital du capitalisme
4 - L'anormalité du " normal "
5 - Une problématique générale de la fatalité
6 - La France des animaux malades de la peste et le diadème des barbares
7 - La démocratie mondiale et la torture
8 - La politique de la torture et la France
9 - La France des éveilleurs

1 - Le balcon

La semaine dernière, je me suis proposé, à l'aide de documents banals en apparence, d'observer en amont les infirmités dont l'encéphale du genre simiohumain souffre en aval; et il m'a semblé que le trait le plus évident de la cécité croissante qui caractérise le vieillissement politique de cet animal n'est autre que le confort tardif dans lequel il s'installe et qui le fait se complaire, sans qu'il s'examine lui-même le moins du monde, à voguer sur le fleuve de la normalité dont l'histoire du monde lui présente, croit-il le spectacle le plus naturel. Le 25 février 2013, Thomas Legrand le soulignait à sa manière sur France Inter:

"Mais il faudrait surtout qu'on parvienne à cesser d'imposer aux politiques le rythme effréné de nos métiers voraces et de notre industrie en crise. [...] Notre responsabilité à nous, journalistes, n'est pas d'appliquer une tyrannie du rythme et du temps, mais plutôt une tyrannie de la cohérence à imposer aux hommes politiques et d' exiger d'eux, non pas des réponses tout de suite et toutes faites, mais d'être au moins honnêtes sur le périmètre réel de leur capacité d'action. C'est-à-dire de leur autorité

Mais c'est présupposer qu'il existerait dans la "moyenne région de l'air", comme disait Descartes, des solutions "normales" et en attente tranquille des filets de nos chasseurs de papillons. Ce n'est pas le rythme rapide ou lent de l'action publique qui résoudra la question de l'avenir politique de l'Europe, mais le scannage du contenu et du sens de la politique d'une espèce schizoïde et placée sous le double joug du rêve et du monde.

2 - La scolastique du songe démocratique

J'ai rappelé la stratégie électorale qui pilote les tribus primitives :

- M. Hollande sous la lentille de l'anthropologie critique, 12 janvier 2013

le sorcier le plus en vue de la politique y jure ses grands dieux qu'il fera tomber la pluie sitôt qu'il aura été élu. Mais ses électeurs lui reprochent ensuite à grands cris de ne tenir en rien des promesses pourtant irréalisables par définition; et j'ai tenu à souligner sans acrimonie la seule nouveauté théologique qu'affiche la gesticulation religieuse à la française, celle qui a permis à tout le monde de saluer avec chaleur les monts et les merveilles promis par le chef d'un Etat messianisé par l'évangile démocratique, alors que, dans le même temps, personne n'ignorait qu'il s'agissait de billevesées - on était seulement reconnaissant un instant au grand sorcier des songes apostoliques, primo de se plier à l' heure convenue aux liturgies du fabuleux en usage et dont la démocratie salvifique nourrit ses pieuses courbettes, secundo de se soumettre sans rechigner pour un sou aux cérémonies dévotes que le culte de l'Egalité réclame d'abondance des croyants, tertio, de saluer avec un respect confessionnel les bonnes manières attachées à un mythe du salut universel dont le clergé élève à bout de bras la sainte hostie de la Liberté et s'agenouille devant les offrandes exposées sur l'autel des droits de l'homme.

Naturellement, deux mois seulement après ces prosternements, le grand prêtre du ciel de 1789 et tout son gouvernement rassemblé autour de sa personne reconnaissaient ouvertement que l'étiquette des génuflexions devant les idéalités sacrées qui règlent le ballet de la cour ne réduirait pas d'un iota le déficit de la République; et tout le monde a reproché âprement, mais à titre rétroactif, au hiérarque vertueux un engagement financier éphémère et par trop aspergé d'eau bénite. Puis les grands argentiers de Bruxelles sont montés sur les planches à leur tour; et ils ont prophétisé crûment que le désastre monétaire, inévitable par nature et par définition, porterait le déficit de l'Etat des Celtes à 3,7% en 2013 et que la catastrophe bancaire de 2014 ferait monter le niveau des eaux avec davantage encore de désinvolture - la ligne de flottaison s'élèverait à 3,9% du gousset public. Mais le gouffre sans fond resterait à combler: on jetterait donc de six à quinze milliards de plus dans l'escarcelle du budget, alors que la hausse continue du chômage rappelait à la planète entière des bénitiers de la démocratie qu'elles ne se colletaient en rien avec une crise économique de type classique, mais avec le tribunal du jugement dernier présidé par l'Histoire.

3 - L'hôpital du capitalisme

Quelques semaines seulement plus tard, l'Europe du tonneau des Danaïdes s'attaquait de front au fondement même d'une civilisation mondiale qui, huit siècles avant notre ère, avait bâti les Etats sur le règne du droit et substitué à Athènes, l'autorité des lois à l'arbitraire des vengeances privées. Il s'agissait de protéger aux frais de la cité, l'escarcelle des citoyens contre le fléau des voleurs qui perçaient les murs des maisons. Et maintenant, le principe inverse du pillage des fortunes par la volonté des lois semblait s'imposer. Longtemps, les tyrans avaient remplacé les voleurs. Mais cette fois-ci, prétendait-on, ce serait au profit exclusif des particuliers qu'on spolierait les particuliers. Néanmoins, la classe unanime des fonctionnaires s'obstinait à refuser de lire au peuple rassemblé le diagnostic et le pronostic atterrants de la Faculté. Quelles étaient les causes et la nature de l'épidémie? Existait-il des remèdes ou bien le malade était-il incurable?

Le monde entier n'était plus qu'un hôpital silencieux dans lequel les médecins refusaient craintivement de faire connaître leur état de santé aux agonisants. Le mutisme du corps médical des mourants empêcherait-il la mort elle-même de faire tomber les écailles des yeux de l'humanité? Le moribond trépasserait-il, une taie sur les yeux? Car la France de l'extrême onction a continué de soutenir le plus officiellement du monde qu'elle inverserait la "courbe du chômage" dès la fin de l'année, ce qui a déclenché les reproches les plus véhéments des mêmes stratèges de la politique des stratagèmes qui, depuis des années, serraient le bandeau de leur propre cécité sur le globe oculaire de la nation. Aussi les grêlons ont-ils continué de tomber dru sur le crâne du Grand Pontife; et pourtant, personne dans la horde n'a porté un regard d'anthropologue sur l'astéroïde des biphasés cérébraux; car, pour cela, il aurait fallu oser se demander comment les Etats-Unis continueraient d'entasser comme Pélion sur Ossa des montagnes de dollars aussi mythiques que les indulgences du Moyen Age, pour cela, il aurait fallu observer l'expansion continue de la flotte de guerre de l'empire américain sur une mappemonde livrée aux fantasmes militaires dont le mythe de la Liberté était devenu tout ensemble la proie et le metteur en scène.

Certes, la Maison Blanche avait diagnostiqué une perte d'appétit colossale de Mars et de Neptune. On réduirait le train de vie et les ripailles des deux divinités les plus obèses du lot - leur estomac perdrait quelque deux mille milliards de dollars de leur mangeaille par an. Mais, par un miracle de la gastronomie démocratique, la main-d'œuvre occidentale occidentale redeviendrait tout subitement compétitive face aux masses stomacales de la Chine et de l'Inde, dont le remplissage s'élèverait pour longtemps encore au quart ou au cinquième de celui des travailleurs manuels de l'Occident.

4 - L'anormalité du " normal "

Il existe des obstacles insurmontables par définition. Depuis Jules César, Rome s'échinait à trouver un équilibre politique introuvable par nature entre les pouvoirs législatifs et policiers nécessairement croissants du pilote d'un empire encore en expansion et les droits d'un conseil municipal hérité du regard paisible que les notables du temps des Sabins portaient sur leurs champs. Les sénateurs prorogeaient d'année en année la fiction politique, devenue ridicule, selon laquelle le consul désigné - declaratus - même s'il s'agissait d'un guerrier célèbre n'exerçait qu'une gouvernance de deux semestres, alors qu'on reconduisait sa dictature à vie, assortie du rang d'un demi-dieu sur la terre puis, par décision du Sénat, d'un dieu à plein temps parmi les étoiles. On touche ici du doigt les mécanismes de la scolastique parlementaire qui commandent la fatalité de la décadence des démocraties dans l'anarchie ou dans le règne des glaives.

Inutile de se visser à l'œil la longue vue de Montesquieu, qui n'a fait qu'idéaliser les considérations exclusivement pratiques de Cicéron : c'est le quotidien gentiment ficelé à sa propre stérilité administrative qu'il faut filmer au téléobjectif, c'est l'auto-ligotement en majesté du pouvoir d'Etat à ses propres routines bureaucratiques qui appelle la caméra des anthropologues de l'histoire du monde.

Revenons à Thomas Legrand sur France Inter:

"Nous avons à nous poser la question de l'articulation entre notre liberté de critiquer et le poids des réalités qui pèsent sur l'action des hommes politiques. Le philosophe Pierre-Henri Tavoillot fait une recommandation aux intellectuels et aux politiques que, nous devrions prendre pour nous : il pose la question : "Ne devrait-on pas demander aux intellectuels (incluons donc les journalistes) de penser comme s'ils devaient agir et aux hommes politiques d'agir comme s'ils devaient penser."...

Mais jamais on ne verra les légions de l'Etat fainéant lovées dans l' écrin du service public et rentées par de gigantesques ponctions sur les produits de l'impôt se demander ce que signifie agir sous les armes, ce que signifie penser pour le bien public, ce que signifie un équilibre ridiculement qualifiable de normal entre la réflexion et l'action dans l'intérêt général, alors que, dans les grandes débâcles, le fleuve de l'histoire sort soudainement de son lit et passe nécessairement au large des critères d'une normalité auto-vénératrice, puisqu'on ne normalise jamais que des cabotages, alors qu'une mécanique de la fatalité militaire défie tous les canotages. Il est tragique de s'imaginer qu'une presse de rameurs de province ouvrira soudainement les yeux d'aigle d'un demi milliard d'aiglons normaux sur la scène du monde. Un tel exploit de la minusculité dépasse les capacités de la conque cérébrale de l'Occident normal, lequel ferme ses yeux d'oisillon sur des enjeux de la géopolitique contemporaine pourtant à portée des regards.

5 - Une problématique générale de la fatalité

Que se serait-il passé si le Tacite des Annales de l'empire avait tenu le registre des évènements au jour le jour et si sa plume avait systématiquement articulé des récits de village avec le tragique gigantal et universel qui crevait à chaque page les yeux du grand historien - à savoir le caractère inéluctable de la chute de l'empire ? Il était d'ores et déjà devenu possible de briser le moule de la timidité historiographique et de donner sa signification dramatique à une science de la mémoire en mesure de prendre une grande avance méthodologique sur l' époque et de fournir à Clio le projecteur d'une anthropologie des désastres.

Il en est de même aujourd'hui: écoutons deux hommes politiques de bonne volonté, un socialiste, maire de la ville du Mans, M. Jean-Claude Boulard et un ancien sénateur de droite, M. Alain Lambert, Président du Conseil général de l'Orne. L'un et l'autre luttent côte à côte et d'arrache-pied, mais avec les moyens du bord, contre l'incontinence normative. "Quand l'Etat arrive à ce niveau d'absurdité, c'est qu'il est vraiment malade", écrivent-ils. On demande à ces Tacite locaux d'une catastrophe mondiale de diagnostiquer la maladie avec précision et dans toute son étendue. De quelle pathologie incurable s'agit-il aux yeux de la Faculté ?

"Un arrêté de 2011 définit la place et le poids des aliments qu'on doit servir dans les cantines scolaires, avec le grammage des saucisses et des nuggets par exemple. Il contient quarante pages d'annexes et a été signé par dix ministres, rendez-vous compte!" 

Comment "rendre compte" de ce cancer ou de cette gangrène? Pour photographier le mourant sur son lit d'agonie, observons le futur débarquement des anthropologues de la mort dans la science historique du XXIe siècle. Pourquoi Tite-Live ou Suétone ne regardent-ils le monde que dans les rétroviseurs en miniature de leur temps? Que signifie, en profondeur, primo qu'il existe quatre cent mille normes administratives en France, secundo qu'il en paraisse un flux continu de trois cents par an, soit un règlement toutes les trente-six heures?

La réflexion politique contemporaine a oublié le sens anthropologique de cette démence et la nature même de la plaie, à savoir que l'hypertrophie administrative est l'arme immémoriale des Etats et des civilisations au bord de la fosse et que la méticulosité des onguents byzantins dont on enduit les plaies exprime depuis des millénaires l'ultime subterfuge des pouvoirs dépassés et résignés à leur impuissance sur la scène internationale. Quand un Etat inguérissable est devenu à lui-même son captif asilaire et l'hôte de son propre sépulcre, il met en scène les ultimes ressources d'une minusculité devenue reptative. Les Etats lubrifiés par l'extrême onction qu'ils s'administrent pratiquent une thérapeutique du funèbre spécialisée dans le lavage, le nettoyage et le rinçage de leur nanisme, et leurs exploits dans le microscopique célèbrent leurs funérailles par anticipation, parce qu'ils ont quitté l'arène de l'histoire en marche pour s'en aller camper dans la neutralité du monde. Voyez avec quel empressement les empires déclinants se ruent en désespoir de cause sur les seringues de l'oubli. Exemple d'auto-enchaînement des aveugles au naufrage de leur mémoire: Justinien avait six cents barbiers attitrés, mais le code qui porte son nom était déjà un Titan administratif impossible à faire mémoriser aux derniers Cujas de l'empire.

On voit que, dans l'éventualité hautement improbable où l'Europe des bureaux tenterait d'exorciser la même descente aux enfers que Rome sous Claude, Caligula ou Néron, seule une pesée anthropologique du cubage actuel de l'encéphale politique de l'Europe répondrait avec lucidité et simplicité à la question de savoir si ce genre de fatalité de l'histoire se laisse terrasser par des vaccins. Mais puisque la machine à informer les citoyens dispose désormais de l'ubiquité et de l'instantanéité de l'image et du son et que cette médecine des piqûres n'en demeure pas moins aussi inefficace que du temps de Tacite ou de Suétone - et cela en raison de la "normalisation" de l'information par des médias complices - il faut prendre acte de ce que, dans le cas où les sciences humaines dont dispose notre espèce n'apprendraient pas à décrypter le singe loquace à la lumière d'un humanisme abyssal, il faudrait redire, avec Auguste mourant: "Fabula acta est, plaudite".

6 - La France des animaux malades de la peste et le diadème des barbares

Mais si l'inflation ou l'incontinence du normatif au petit pied doit s'observer au microscope de la mondialisation, qu'en sera-t-il de l'inversion de cette thérapeutique dans le gigantal d'une géopolitique sous-informée? Exemple: le Général de Gaulle ne jouait pas les évangélisateurs du monde. Pourquoi se gardait-il de jeter les missels et les bréviaires patentés de la démocratie apostolique à la figure des plus grands Etats, sinon parce que le plus simple bon sens politique lui disait que si vous chaussez les bottes de sept lieues des prédicateurs de la Liberté sur cette planète, vous vous mettrez à dos les grands de ce monde, mais que si vous pesez l'éthique de l'humanité sur la balance de vos propres dérobades devant les puissants, ce sera pour la honte de votre pays que vous illustrerez la fable de La Fontaine intitulée Le Loup et l'agneau,qui commence par ces vers :

"La raison du plus fort est toujours la meilleure
Nous l'allons montrer tout à l'heure." 

Voyez les preuves que l'Alceste de la France en a fournies aux médicastres de toutes les nations de la terre. On sait que M. Barack Obama s'est mis dans l'incapacité des empoisonneurs publics de jouer aux Esculapes auprès de M. Poutine, parce que la nation dont la bannière se veut constellée d'étoiles s'est attaché aux chevilles les chaînes des bourreaux vertueux. Le premier, ce Président a élevé la torture judiciaire au rang d'une routine procédurale inscrite dans le code pénal des Torquemada de la Liberté, le premier, ce "démocrate" a légitimé les supplices judiciaires à l'école des saints matamores des droits de l'homme sur lesquels la civilisation du XXIe siècle prétend fonder l'universalité de ses lumières.

Mais quelle est la nature de l'abîme qui sépare les crimes avoués des nations pécheresses, d'un côté, de leur auto-innocentement en droit public et privé, de l'autre? A quelle aune pèserez-vous la normalité qui validera des exploits de bourreaux béatifiés par le mythe démocratique, comment substituerez-vous le lin blanc des Républiques canonisées à l'école de la torture aux vêtements funèbres des repentants et des pénitents? Comment, dans le monde entier, la démocratie hisserait-elle ses auréoles sur la tête des tortionnaires immaculés? Jamais Hitler lui-même n'a proclamé séraphiques les aveux extorqués par des supplices, non, Hitler lui-même n'a jamais posé la tiare des juristes de droit romain sur la tête des tortionnaires, non Hitler n'a pas angélisé et messianisé la race aryenne à l'école de la torture. Mais, par son seul silence, Mme Merkel couronne du diadème des barbares l'éthique protestante de l'Allemagne de Kant et de Fichte - et, à ses côtés, la classe dirigeante de l'Europe entière arme de son mutisme la lâcheté et la peur d'une civilisation gangrenée par la canonisation démocratique de la torture et placée dans l'écrin du droit pénal du maître de la sainteté du monde.

7 - La démocratie mondiale et la torture

Mais si la République dont les idéalités servent de bouillon de culture à la tyrannie garde un silence craintif sur la légitimation moderne de l'estrapade, que penserait le Général de Gaulle du Saint Siège des sauvages dont la démocratie mondiale porte la couronne? Ne dirait-il pas que la France des "armes et des lois" accepterait de jeter la balance même de l'éthique mondiale à la ferraille si elle prenait place dans le docile cortège des chefs d'Etat convertis à la pratique de la torture par le plus apostolique d'entre eux? Mais comment fustiger le retour aux pratiques judiciaires du Moyen Age parmi les esclaves d'un Vatican de la torture? L'homme du 18 juin dirait que Tartuffe a changé l'échiquier même du sacré dans la maison d'Orgon et que le premier devoir proprement politique qui s'impose désormais à tout chef d'Etat civilisateur est d'engager son pays sur le front de la guerre du droit international contre l'abjection. Sinon, grande sera la honte de l'Europe aux yeux des historiens si, dès les bancs de l'école, les enfants du monde entier continueront pourtant d'apprendre piteusement ces vers du fabuliste:

"Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous feront blanc ou noir."

De Montaigne à Voltaire et de Molière à Rousseau, la vraie France cite les chefs d'Etat en livrée à comparaître devant le tribunal de la normalité morale de leur pays. "M. le Président de la République, lui demande-t-elle, demeurerez-vous bouche cousue, un bandeau sur les yeux et de la cire dans les oreilles à Washington et à Tel Aviv, sous le prétexte que ces deux Etats dirigent le monde et se présentent en guides des dévotions de la planète? Si vous soufflez dans le cor des Déroulède de la liberté, si la trompette des droits de l'homme fait donner de la voix à quelques stripteaseuses stipendiées par la CIA en Russie, si la défense et illustration de la civilisation du droit affecte d'ignorer les cris qui montent du jardin des supplices de Guantanamo, si seules quelques prostituées appelées à se trémousser les seins nus dans une église d'Allemagne ou à Notre-Dame de Paris ont droit aux bénédictions de la démocratie mondiale, étalerez-vous face au monde entier le ridicule et la servitude d'une Liberté française vassalisée par la vulgarité et la sottise? M. le Président, ne déshonorez pas la démocratie de la justice et la république du droit, ne domestiquez pas la nation des barricades, ne la placez pas sous la livrée du tortionnaire de Guantanamo."

8 - La politique de la torture et la France

L'abîme enfanterait-il des paradoxes miraculeux? Les funérailles de l'Europe supra nationale et le lent réveil des identités patriotiques réalisent sous nos yeux une prophétie de 1962 du Général de Gaulle, tellement il est clair que le regard encore endormi du citoyen allemand, italien ou espagnol sur l'asservissement de leur pays s'ouvrira au spectacle de la planète des bourreaux somnolents. Pour l'instant, les peuples pelotonnés sous le drapeau du mythe démocratique se trouvent dépossédés des couleurs de leur foi et égarés dans les vapeurs d'une supra-nationalité de l'évangile de la torture.

M. le Président, si vous ne jugez pas que la France de la raison politique souffre au plus profond de son âme et de son esprit, si vous jugez que la France de Montaigne et de Voltaire doit jouer les prudes et détourner chastement son regard de la chute de la civilisation du droit parmi les brûle-parfums de la torture, si les violons et les dévotions pestilentiels des esclaves d'un mythe de la Liberté devenu malodorant à Washington entraînent une France pudibonde dans la cécité politique des peuples en livrée, songez que les cierges de la nation de la raison se rallumeront dans l'épreuve de cette puanteur, songez que l'alliance multiséculaire du génie de la France de la raison avec le courage intellectuel clouera au pilori le chœur des idéalités asservies à un tyran étranger, songez que les autels d'une Liberté prosternée dans l'église de la torture judiciaire seront renversés et que la France de demain sera jugée sur son silence sacerdotal ou sur son courage républicain.

Ne réduisez pas notre pays au rang d'un enfantelet épouvanté par son maître et tout effaré de se trouver isolé dans l'arène des démocraties, osez rendre la nation orpheline du protecteur mélodieux qui évangélise la justice mondiale à l'école du droit pénal des siècles enténébrés, songez qu'elle est suicidaire, la politique des apôtres sanglants de l'abstrait. Il vous appartient de mettre sur le qui-vive un Orgon guetté par son asservissement au Tartuffe des modernes. Si vous vous laissez garrotter par le retour de l'Occident à l'aveu sous la torture, si vous ne retrouvez ni l'âme, ni la langue du terreau de la France, si vous renoncez à envelopper la nation dans les plis de l'étendard des civilisateurs du monde, si au bord du précipice, vous négligez les leçons de notre histoire, de notre destin, de notre Liberté, le vaisseau de la noblesse des grandes nations passera toutes voiles dehors au large de votre carène.

Mais l'heure des crépuscules est aussi celle où la chouette de Minerve salue l'aurore d'une éthique ressuscitative, l'heure où la politique plonge des racines plus profondes dans les terres de l'intelligence, l'heure où l'agonie même des civilisations assure la renaissance de leur génie. Le christianisme est né d'un naufrage planétaire de la politique - dites à la nation de l'esprit que le monde attend la victoire de la France trans-tombale sur les avocats de la torture judiciaire.

9 - La France des éveilleurs

Quel est l'électrochoc de l'action politique qui fécondera à nouveau le sillon de la France civilisatrice? Nul autre que la décharge de plusieurs milliers de volts qui contraindra l'Europe réveillée à porter le regard de feu de la raison spirituelle sur le barbare incrusté sur son territoire depuis trois quarts de siècle. Mais n'est-il pas évident que seul un continent engoncé dans le corset administratif ou enveloppé dans le linceul bureaucratique, n'est-il pas évident que seules les démocraties couronnées du diadème des idéalités avilies par le culte qu'elles rendent à leur propre servitude mettent sous les yeux des citoyens une taie d'une telle épaisseur que les bivouacs et les campements de l'occupant de leurs terres ne se gravent plus sur leurs rétines?

M. le Président, croyez-vous vraiment que personne ne suivra l'exemple de la France de 1966, dont l'hérésie souveraine a pris, la première en Europe, la responsabilité de libérer son sol de la tutelle de l'étranger, croyez-vous vraiment que le chef d'un Etat digne de ce nom puisse faillir à son devoir politique au point d'oublier l'asservissement qui menace une civilisation entière placée sous le joug d'un roi de la torture judiciaire? M. le Président, l'Italie commence à son tour de crier à toute la classe des domestiques de l'étranger: "Rendez-vous, vous êtes cernés".

Et pourtant, l'opinion publique de la péninsule n'a pas encore suffisamment écarquillé les yeux sur les cent trente sept forteresses américaines qui quadrillent le sol de l'Italie et qui ne cessent de s'étendre; car seule la résurrection d'une éthique universelle ouvrira les yeux de ce pays sur le statut du port de Naples, qui "bénéficie" de l'exterritorialité imposée par le vainqueur au vaincu d'il y a soixante-dix ans. Si le conquérant est également l'empereur de la planète de la torture, ne pensez-vous qu'il sera plus facile de briser son joug à la voix de la conscience et du droit que par la force des armes?

Mais si le chef de l'Etat ferme les yeux sur l'intelligence de la politique qui attend la France de demain, vous n'aurez retardé que d'un instant la prise de conscience salvatrice d'une civilisation menacée de perdre son âme et son éthique à l'école même de la trahison des clercs de notre temps et de l'intelligentsia mondiale des démocraties. Car l'heure sonnera où la classe dirigeante du Vieux Continent comparaîtra à la barre de l'histoire des civilisations en péril, l'heure viendra où les juges du tribunal des nations humiliées par leurs propres élus reprocheront aux accusés d'avoir signé des traités infamants aux fins d'asservir les souverainetés nationales à un empereur des sauvages. A quel endroit Clio vous fera-t-elle siéger dans ce théâtre, au balcon, au parterre ou sur la scène? Déjà l'Italie dénonce l'Europe des fonctionnaires asservis à une puissance étrangère, déjà l'Italie accuse la caste de ses gens de maison d'amputer la nation de son statut d'Etat souverain, déjà l'Italie fait entendre la voix de sa fierté renaissante, déjà l'Italie murmure aux oreilles du peuple de la Louve qu'il est né d'un géant qu'on appelait l'empire romain.

M. le Président, sachez que, peu à peu, la jeunesse européenne écarquillera les yeux sur la vassalisation des démocraties de la torture, sachez que les peuples qui auront égaré leur dignité dans l'épreuve seront expulsés de l'arène de l'histoire du monde, mais sachez aussi que la vocation politique de la France du XXIe siècle sera d'ouvrir les yeux de l'Europe entière sur son vassalisateur messianisé, sachez également que le destin de la France de demain sera celui des grands éveilleurs.

Le 7 avril 2013
aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr