32 min

Comment piloter le sacré? (suite) Révolution au Saint Siège: le Poverello sur le trône de Saint Pierre

"On ne peut apprendre la philosophie, on ne peut qu'apprendre à philosopher."
E Kant

"Il passe en Asie, en Afrique, partout où il pense que la haine soit la plus échauffée contre le nom de Jésus. Il prêche hautement à ces peuples la gloire de l'Evangile, il découvre les impostures de Mahomet, leur faux prophète. Quoi! ces reproches si véhéments n'animent pas ces barbares contre le généreux François. Au contraire, ils admirent son zèle infatigable, sa fermeté invincible, ce prodigieux mépris de toutes les choses du monde : ils lui rendent mille sortes d'honneurs. François, indigné de se voir ainsi respecté par les ennemis de son Maître recommence ses invectives contre leur religion monstrueuse; mais, étrange et merveilleuse insensibilité! Ils ne lui témoignent pas moins de déférence et le brave athlète de Jésus-Christ ne pouvant mériter qu'ils lui donnassent la mort : sortons d'ici, mon frère, disait-il à son compagnon, fuyons, fuyons bien loin de ces barbares trop humains pour nous, puisque nous ne les pouvons obliger ni à adorer notre Maître, ni à nous persécuter, nous qui sommes ses serviteurs."

Bossuet, Panégyrique de saint François d'Assise, Pléiade, p. 279

"C'est la douceur surnaturelle des plus grands saints, qui ont toujours en réserve de désarmantes risettes, qu'ils distribuent tout autour d'eux, aux tyrans comme aux enfants, aux crocodiles comme aux agneaux; c'est la douceur avec laquelle saint François exhortait les poissons du lac Trasimène à remercier Dieu pour avoir eu la bonne idée de créer de l'eau; c'est la douceur des martyrs chrétiens qui souriaient aux lions lorsqu'ils se jetaient sur eux en rugissant pour les dévorer."

René Pommier, Etudes sur Le Tartuffe, Eurédit, 1994, p.86

1 - Les racines anthropologiques du refus de penser
2 - Les sciences humaines et la démocratie
3 - Qu'est-il arrivé à Zeus ?
4 - " Les civilisations répondent à un défi" (Toynbee)
5 - Le latin crypté de la foi religieuse
6 - L'incapacitas de Benoît XVI
7 - Le platonisme chrétien
8 - Théologie et politique de la sexualité
9 - Une théologie des Tartuffe de la " raison "
10 - Le tartuffisme du cercle vicieux
11 - Une théologie de la famille
12 - L'inconscient carcéral du sacré
13 - Pathologie de la terreur
14 - Le chef des exorcistes
15 - François et Benoît

1 - Les racines anthropologiques du refus de penser

Pour tenter d'escalader le mont Carmel de la religion des droits de l'homme, il faut se demander au préalable si le concept de raison agit sur la politique et si la politique agit en retour sur la liberté de ce personnage. La semaine dernière, la pesée de la signification anthropologique de l'abdication de Benoit XVI m'avait conduit à observer, sans surprise excessive, que l'encéphale des démocraties schizoïdes fonctionne, peu ou prou, sur la même scolastique du concept-roi que celui de l'Eglise de la délivrance fonctionne sur la scolastique du "Verbe de la Délivrance". Mais si les idéalités forgées sur l'enclume des abstractions dévotes sont aussi lourdes à porter que la croix du salut par la torture d'un innocent, la première tâche de la pensée impie sera de tracer l'enceinte d'une linguistique sacrilège. Quelle sera la signification proprement simiohumaine d'un évènement déclaré religieux si le monde moderne manque précisément de toute interprétation anthropologique du religieux?

Demandons-nous donc si le débat, vieux de vingt-cinq siècles, sur l'existence ou l'inexistence d'un Jupiter objectivable, donc concevable dans sa cohérence spécifique, si ce débat, dis-je, va se trouver soumis à la pesée politique au sein des démocraties dites laïques et quel sera le poids, aux yeux des Etats ascensionnels, d'une démonstration blasphématoire aux yeux du monde entier de ce que ni le ciel des idéalités, ni celui des chrétiens ne sont partie prenante dans l'élection d'un pape sur cette terre. Un Jupiter privé de domicile fixe, mais qui "existerait" par magie dans l'espace ne se serait pas rendu coupable d'imprévoyance et ne serait pas tombé dans une sottise aussi condamnable que d'appeler un vieillard égrotant à diriger son Eglise de 2005 à 2013. Mais alors, le Zeus de la Liberté a-t-il commis librement la même faute avec l'élection manquée de Jean-Paul 1er, qui se trouvait, lui, à deux pas du sépulcre, ce qui a contraint son successeur à tenter de colmater précipitamment la brèche d'une discontinuité impardonnable dans la texture de l'histoire du ciel et de la terre confondus et de se donner en toute hâte le nom de Jean Paul II?

Mais la question ne sera jamais seulement posée, et la raison de ce silence est fort simple: la foi n'est pas près de se fonder pour un sou sur une théologie, mais seulement sur le besoin irrépressible de tout simianthrope en voie de cérébralisation d'entendre une parole d'autorité descendre d'en-haut. On ne prive pas un enfant de la parole surplombante d'un éducateur chargé d'enseigner de génération en génération une obéissance jugée plus nécessaire à l'intéressé qu'au pédagogue.

2 - Les sciences humaines et la démocratie

La seconde question posée par la recherche de la signification anthropologique d'une foi religieuse et d'une foi démocratique toutes deux vaporisées - l'une au ciel, l'autre à l'odeur des brûle-parfums du langage que profèrent les idéalités - la seconde question, dis-je, sera de s'interroger sur l'étoffe rapiécée dont usent les sciences humaines au sein des démocraties. On y voit ces disciplines boitiller aussi péniblement que dans l'Eglise. Elles se trouveront donc contraintes, soit de persévérer dans leur volonté soigneusement camouflée d'ignorer les raisons pour lesquelles l'Eglise ne se trouvera nullement ébranlée par la réfutation aux yeux du monde entier du mythe de l'infaillibilité du Saint Esprit, soit d'avouer leur volonté masquée de fuir, elles aussi, l'arène de la pensée terrorisante dont la logique tient les rênes. Car il est certain que la foi religieuse ne se demandera pas un seul instant quelles sont les prérogatives et les apanages qui demeureront intactes entre les mains d'un Zeus spectaculairement dépossédé de tout pouvoir sur le cours de l'histoire et livré sans défense aux volontés souveraines de sa propre créature. De même, personne ne se demandera ce qu'il advient de la nouvelle Trinité, composée de la souveraineté du peuple, de celle de son bras droit, le suffrage universel et de celle de la liberté d'une nation dont le flambeau de l'esprit serait celui de la raison; car le territoire de ces trois souverains se trouve occupé par cinq cents bases militaires de l'étranger depuis soixante-huit ans.

Mais cela même fera débarquer à nouveaux frais l'audace du XVIIIe siècle dans la politique mondiale, parce que la vassalisation accélérée de l'Europe livrée à une scolastique de la Liberté posera aux sciences humaines la même question axiale qu'au cours de deux mille ans du monothéisme chrétien, à savoir quelle est la nature des relations que la bête loquace entretient avec un maître de la vérité et de la justice censé domicilié hors de sa boîte osseuse.

3 - Qu'est-il arrivé à Zeus ?

On remarquera que, jamais encore, le refus déclaré des Etats démocratiques de confier à la raison et à l'intelligence des philosophes la "chasse au trésor" qu'on appelle la vérité n'avait pris des proportions aussi tragiques que de nos jours: certes, en 410, un saint Augustin profondément ébranlé par le sac de Rome avait consacré vingt ans de sa vie à tenter d'enregistrer, de comprendre et d'interpréter les métamorphoses soudaines du statut cérébral d'une divinité bien connue de tout le monde et qu'on avait supposée cogitante.

Mais comment prendre acte à la seule école de Clio du peu de solidité de la cervelle du Dieu solitaire des chrétiens ? Ou bien le ciel se montrait impotent dans l'histoire comme dans la politique et toute la terre habitée passait au grand large de son prétendu géniteur, ce qui demeurait une folie inconcevable aux yeux de l'humanité du IVe siècle, ou bien il fallait montrer un courage philosophique sans exemple pour se ruer à l'assaut d'une pensée ecclésiale demeurée tragiquement infirme et se demander quelles raisons secrètes et sans doute difficiles à décrypter, même à l'école d'une audace intellectuelle sans pareille, avaient bien pu conduire la sagesse nécessairement infinie et l'omnipotence tenue pour indubitable du Créateur à précipiter dans le néant le sceptre de sa propre dialectique, alors que, selon le récit de la Genèse, chaque ligne de ses écrits témoignait de son attention soutenue et bienveillante au sort de ses malheureux sujets, donc au destin de Rome et des Romains. Et puis, comment faire comparaître devant le tribunal, donc citer à la barre le terme-clé de providence, qui signifie "savoir d'avance", donc veiller au grain en navigateur averti, si les décisions du ciel n'étaient pas mûrement réfléchies? Car sur tous les cadrans solaires, on lisait un passage bien connu des Psaumes: Omnia creasti, nec minore regis providentia (Ta prévoyance a créé toutes choses; et c'est avec non moins de prévoyance que tu gouvernes (regis) le monde).

4 - "Les civilisations répondent à un défi" (Toynbee)

Que se passerait-il si le cerveau effaré du genre simiohumain actuel ne refusait plus obstinément de se demander ce que signifierait penser avec une droiture héroïque, donc s'interroger avec vaillance sur le fonctionnement et le statut de la boîte osseuse d'un Zeus censé en bon état de marche sur notre astéroïde? Dans ce cas, la décision inconsciemment iconoclaste de Benoît XVI du 28 février 2013 de déposer le fardeau du créateur du monde déclencherait un renouveau inouï de la pensée rationnelle mondiale, tellement la pesée d'un entêtement aussi viscéral à se bander les yeux produirait, en retour, un déclic résurrectionnel instantané au sein des sciences dites humaines. Car la planète entière des aveugles et des sourds volontaires se trouverait mise en demeure de peser la vocation intellectuelle inaliénable, mais inachevée de ces disciplines - celle qui leur ordonne de faire tomber sans cesse les chaînes de leur auto-ensommeillement.

Mais, depuis deux millénaires, de nombreux évènements théologiquement anti-dormitifs à souhait n'ont cessé de jalonner l'histoire du christianisme doctrinal; et aucune catastrophe deil est dit plus haut, ce genre n'a jamais réussi à ordonner soudainement au genre simiohumain de se priver de la cuirasse que sa cécité cérébrale lui a forgée. C'est pourquoi, comme le renoncement dévot de Benoît XVI à exercer sa charge en raison de son mauvais état de santé ne commencera nullement de persuader Adam de la nature anti léthargique de toute vocation intellectuelle authentique. Mais, encore une fois, qu'en sera-t-il de l'Europe de la pensée si elle se trouve subitement placée devant le double spectacle de sa vassalité politique et de son refus viscéral d'observer et de comprendre comment ses trois dieux uniques ont vassalisé son encéphale depuis deux mille ans?

Encore une fois, quels sont les démentis au mythe de la Liberté qui, depuis la Guerre du Péloponnèse au Ve siècle avant notre ère jusqu'à l'occupation américaine de l'Europe portera notre espèce à observer Zeus d'un œil averti et à peser sur une balance sûre les fausses conquêtes de la religion démocratique?

5 - Le latin crypté de la foi religieuse

C'est pourquoi l'analyse du contenu psychopolitique de la déclaration d'abdication en latin de Benoît XVI est si riche d'enseignements anthropologiques.

Certes, l'idiome de l'Eglise est l'œuvre du transcripteur de l'allemand élégant de Benoît XVI. Il s'agit sans doute d'un Celte - peut-être le Cardinal Torrens - qui a calqué son latin sur le tour d'esprit des Gaulois. Traduire: "Je déclare renoncer" par "Declaro renuntiare" change le latin en une copie hilarante du français. Declarare s'emploie principalement au passif dans le sens où nous disons qu'une maladie s'est déclarée. Un consul "declaratus" est un consul désigné, mais non encore entré en fonction.

Quant à renuntiare, on ne le trouve dans l'acception de renoncer que dans le latin d'église. Tous les bons auteurs rattachent renuntiare à nuntiare, qu'on rencontre dans nonce, nonciature, annonciation, etc. Renuntiare, c'est annoncer avec force et insistance. Cicéron dirait: "Depono officium", je dépose ma charge", ou "Decedo de officio", je me retire, ou plus simplement "Abeo", je m'en vais. C'est également transcrire un gallicisme en latin d'Eglise que de traduire "Je suis bien conscient", par "Bene conscius sum". S'il existait un latiniste au Vatican, il n'aurait pas introduit trois bene et deux ex corde dans un texte d'une quinzaine de lignes.

Mais le piège inverse peut également se refermer sur les Celtes, parce que le français du XVIIe siècle s'est si soigneusement calqué sur le mot à mot des meilleures tournures en usage dans le latin classique qu'on parle un bon français à bien copier le latin. Venir à composition se dit venire ad compositionnem, infliger une peine, se dit infligere poenam, non sans cause se dit non sine causa, consister en se dit consistere in, tenter la fortune se dit tentare fortunam, donner l'occasion se dit dare occasionem, la loi agraire se dit lex agraria, vivre dans l'abondance se dit vivere in abundantia, se conformer à la volonté se dit se conformere ad voluntatem, etc.,etc.

On ne saurait donc en vouloir à l'excès aux Gaulois de la Curie romaine d'ignorer le latin des auteurs classiques, tellement il arrive à ces étrangers de tomber juste. De plus, le christianisme est tellement incompatible avec l'esprit réaliste, juridique et guerrier des Romains qu'il a fallu relexicaliser le latin. Le dernier auteur à la fois latin et chrétien est saint Ambroise, un ancien préteur. On lui doit d'avoir fait revenir la religion du gibet récompensé à la pratique des sacrifices humains antérieurs à Scipion l'Africain - on sait que ce saint a exposé le cadavre providentiel de son frère Satyrus en offrande payante et de bonne odeur sur l'autel de l'Eglise de Milan. Dans un tel contexte, que signifie l'incapacité physique de Benoît XVI à servir plus longtemps le Grand Sacrificateur dont l'arbre de vie est une potence de bois sec, mais bien rémunérée?

6 - L'incapacitas de Benoît XVI

Depuis Ambroise, le ciel immolateur des chrétiens romains est devenu un produit d'importation du polythéisme le plus primitif, mais caché sous le voile d'une spiritualité partiellement fondée sur le symbole et l'allégorie. Aussi le ciel nouveau est-il plus revanchard que celui de Zeus. Il tient comme à la prunelle de ses yeux à se faire rembourser le préjudice qu'il a subi et qu'il juge immense : l'idole se fait payer sans relâche un tribut d'un montant inépuisable à seule fin de tenter d'effacer à ses propres yeux la dette titanesque du péché originel.

Le terme d'incapacitas a donc un sens physique. Il n'a été introduit que tardivement dans une religion romaine pourtant à nouveau fondée sur l'immolation d'un être humain à une divinité. Aussi, incapacitas n'a-t-il fait son apparition dans le latin qu'avec Rufin (env.350-411) et seulement au XVIIe siècle parmi les Gaulois, où il n'a pris qu'accessoirement le sens figuré d'empêchement politique. Mais que signifierait l'incapacité corporelle de payer son dû à une idole qui vous tend avec une insistance de rapace une escarcelle à remplir à ras bords et jour après jour? Car, naturellement, le paiement censé acquitté sur le Golgotha au profit d'un gibet éternel n'est qu'un leurre matois. Le banquier de l'immortalité de votre squelette est un marchand madré: il se fera rembourser sa dette de siècle en siècle et il y faudra le charcutage à la fois honni et revendiqué d'un innocent aux mains pleines. En latin classique, la capacitas renvoie au contenu d'un récipient à remplir. La capacitas des gladiateurs désigne leur poche stomachale - en ce sens, Cicéron se demande s'il existe dans son esprit (in animo) une sorte de réservoir (capacitas).

Mais, encore une fois, la pesée des perversions de la grammaire et de la syntaxe du latin ecclésial en appelle à une anthropologie de l'alliance du sacré avec l'anatomie: quelle est la signification physique du langage de la foi chrétienne et de l'espérance démocratique confondues si l'expression "selon son essence spirituelle" (secundum suam essentiam spiritualem...), que Benoît XVI applique à la spiritualité chrétienne dans son ensemble signifie que la parole cléricale repose de la tête aux pieds, si je puis dire, sur la métaphysique grecque, laquelle sous-tend la parole divine depuis Platon, donc sur un discours essentialiste qui jure avec l'esprit romain. Mais il s'agit de conjoindre le vocabulaire proprement humain à celui du ciel, l'un charnel, l'autre abstrait. Impossible de métamorphoser le pontificat romain en un office vaporeux et dont l'origine, la nature et la finalité émaciées transcenderaient les charpentes et rompraient le cordon ombilical censé élever le mythe de l'incarnation de Jupiter au rang de médiateur patenté entre l'absolu et le contingent, l'insaisissable et le temporel. Toute la théologie de François est d'enraciner le christianisme dans le réalisme et de le "déplatoniser".

7 - Le platonisme chrétien

Pour comprendre la dimension résolument supra terrestre de l'essentialisme grec et les causes anthropologiques de l'infiltration de la pompe byzantine dans la spiritualité occidentale, donc pour interpréter le conceptualisme platonicien qui compénétrait à la fois la théologie de Benoît XVI et une foi catholique demeurée fort concrète sous les ailes d'ange artificiellement greffées dans son dos, il faut revenir à Rufin et au rôle qu'occupe ce séraphin dans l'histoire de la langue d'un salut platonisé.

Après de longues études à Rome aux côtés de saint Jérôme, qui sera promu, un millénaire plus tard, au rang de traducteur officiel, donc sanctifié de l'Ancien Testament et du Nouveau, ce citoyen de la classe moyenne a passé le reste de sa vie à Jérusalem et à Césarée, parce que sa connaissance du grec, perfectionnée auprès de saint Jérôme, lui permettait de traduire dans la langue toute pratique des Romains les textes les plus abstraits d'un christianisme devenu métaphysique au contact de l'Orient des derniers hellénistes. On doit à Rufin la traduction latine de la théologie extatique de Grégoire de Naziance, ailée de Grégoire de Nysse et asexuée d'Origène. Tous trois croyaient que les "idées pures" habitaient un monde invisible et insaisissable. Le concept avait même précédé la création de l'univers: le petit artisan désarmé et aux bras courts de la Genèse louchait constamment en direction de ces déesses verbales afin de s'assurer qu'il enfantait un monde bel et bien calqué sur les lumières surnaturelles des abstractions les plus transcendantales et que sa copie ne comportait aucune erreur dans le trait - on sait que, dans la caverne du grand maïeuticien de la transcendance grecque, l'éclat des idéalités divines les plaçait hors de la vue des prisonniers alignés derrière un petit mur et enchaînés à leurs bancs par les pieds et par le cou - donc, symboliquement, face à une inaccessibilité radieuse.

8 - Théologie et politique de la sexualité

C'est pourquoi il faut entendre dans le sens d'Origène la phrase ésotérique du traducteur officiel de la Curie, le Celte qui écrit Hoc munus secundum suam essentiam spiritualem (Cette fonction spirituelle en son essence). Mais tout le texte catholique artificiellement platonisé retrouve bien vite le mythe rassurant et consolant de l'incarnation de la vérité céleste: la fonction papale (munus) rattrape l'humain par ses basques. On sanctifiera l'histoire pontificale au galop de l'expérience, puisque les "essences" censées incapturables se verront néanmoins conviées à s'exprimer à l'école des contingences du temporel et du contingent providentiellement récupérés. Le canal secourable de l'action et de la parole pontificales suffiront à y pourvoir. Pour François, le salut se construit péniblement au sein d'une Eglise des pauvres asservie au train des jours, pour Benoît XVI, une théologie dichotomisée entre Rome et Constantinople posait un problème insoluble.

Mais si l'Europe des croyances religieuses ne se faisait pas une idée ultra platonisée des fondements ultimes de la raison occidentale et des "essences" sur lesquelles la foi trouve son appui le plus stratosphérique, Benoît XVI aurait pu écrire que la fonction pontificale (munus) serait spirituelle en sa contingence et dans le modeste apprentissage qui l'asservit à la terre - Hoc munus spirituale...- François rappelle qu'un pontificat n'est sanctifié que par délégation expresse et partielle de la grâce de Zeus. Qu'en sera-t-il, en conséquence, du "souffle spirituel" censé inspirer le Vatican pas à pas si le sacré en exercice ne constitue jamais le divin par nature? Origène (185-251) avait si peu "incarné" le ciel à ses propres yeux et son platonisme était tellement ardent à prendre son vol qu'il s'est castré afin d'échapper autant que possible à l'animalité d'un corps terrestre dont la sexualité présentait l'image la plus repoussante et la plus scandaleuse aux yeux des chrétiens appelés à flotter dans les plus hautes régions de l'atmosphère.

Les quatre évangiles portent également l'empreinte indélébile de l'alliance de la piété grecque avec le séraphisme. Mais Rome voyait dans la chasteté du prêtre une arme de la politique. Quand Grégoire VII ordonna le célibat au clergé en 1074, il n'avait en tête qu'une stratégie - celle de Lyautey, qui disait qu'un soldat marié perd la moitié de sa valeur sur le champ de bataille, parce qu'on ne court pas au martyre avec femme et enfants. Et pourtant Grégoire VII disposait d'une théologie du "péché de chair" toute prête à servir et qui n'attendait que l'occasion d'armer une Eglise de guerriers de la foi qu'Ignace de Loyola fondera en 1540. On lit dans Mattieu 19,12 : "Il y a des eunuques qui se sont faits eux-mêmes eunuques pour le royaume des cieux", et dans Marc, 9,43, "Si ta main est pour toi une occasion de chute, coupe-la".

9 - La théologie des Tartuffe de la "raison"

Quelle est la signification anthropologique de l'idée de pureté et de chasteté qui conduit un ciel platonisé à la castration de son clergé aux ailes d'ange? La piété asexuée installe la foi dans un empyrée de la sainteté dont Molière se montrera le plus génial des pré-anthropologues, mais Stendhal ne le lui cède en rien : son récit des années de Julien Sorel au séminaire de Dijon demeure un morceau d'anthologie. Mais si la foi est un eunuque, elle intéresse plus que jamais la science historique, la politologie et la philosophie modernes, parce que la castration cérébrale de l'humanité n'a cessé de se situer au cœur de la géopolitique.

Certes, la chasteté est liée à l'apparition d'une espèce qui se voudrait trans-animale. Elle était déjà un signe de la pureté religieuse dans Homère - les prêtresses demeuraient vierges leur vie durant et leur chute dans les "tentations de la chair" était tellement pécheresse qu'elle était châtiée par la peine de mort: elles avaient souillé Artémis, Athéna et même Aphrodite. Mais le monothéisme chrétien est la première religion qui ait fait de la sexualité un péché universel et qui ait massifié l'alliance d'origine psychobiologique de la foi avec la continence - c'est pourquoi la question du statut du sexe faible se situe au cœur du conflit actuel entre l'Occident laïcisé et l'islam polygame, donc au centre de la réflexion politique mondiale sur les droits respectifs de la raison profane et de la raison religieuse.

10 - Le tartuffisme du cercle vicieux

Le 3 décembre 1999, le Cardinal Ratzinger publiait dans le Monde un article qui se voulait "philosophique", donc critique, mais dans lequel le théologien allemand réaffirmait l'alliance indéfectible du christianisme avec une "raison" élevée au rang d'instance charitable et compatissante. Mais toute théologie est condamnée à fonder sa philosophie de la raison sur le tartuffisme dont elle dote la notion même de raison. Car la foi ne cherche pas la vérité, elle déclare la posséder déjà, de sorte qu'elle se contente d'en vérifier les applications dans le temporel. Le tartuffisme de la raison trouve donc son assise anthropologique dans la tautologie, c'est-à-dire dans le cercle vicieux auquel elle se condamne à recourir: on sait que l'introspection auto-glorifiante de la raison tartuffique est née avec saint Augustin et que Jean-Jacques Rousseau est allé déposer de nuit le saint manuscrit de ses Confessions sur l'autel de Notre-Dame.

Dans sa lettre à "Messieurs le Doyen et docteurs de la sacrée faculté de théologie de Paris", Descartes décrit en ces termes le tartuffisme dont s'affuble la logique elle-même : "Et quoi qu'il soit absolument vrai qu'il faut croire qu'il y a un Dieu, parce qu'il est ainsi enseigné dans les Saintes Ecritures et, d'autre part qu'il faut croire les Saintes Ecritures parce qu'elles viennent de Dieu [...] on ne saurait néanmoins proposer cela aux infidèles, qui pourraient s'imaginer que l'on commettrait en ceci la faute que les logiciens nomment un cercle."

[J'ai analysé l'article du Cardinal Ratzinger dans Le Monde daté du 28 décembre 1999; mais un quotidien ne permet pas d'évoquer, même succinctement, le contenu tartuffique du séraphisme platonicien qui sous-tend la rationalité religieuse de l'Occident, alors que le soubassement angélique du cercle vicieux n'est autre que le fondement anthropologique de toute la mystique chrétienne de l'Orient et de l'Europe "rationalistes".Le cercle vicieux présente le visage dévot d'une logique qu'il a reçue préempaquetée en coulisse par la foi.]

Voir: Le christianisme et l'avenir de la raison européenne, Réponse à Mgr Ratzinger, 28 décembre 1999

11 - Une théologie de la famille

Cette digression apparente était nécessaire pour poser la question décisive de l'avenir d'un humanisme occidental dont le choix théologique du conclave a démontré la signification politique et la portée anthropologique. Car si l'Occident se laisse convertir, subjuguer et asservir à l'écoute naïve de l'apostolat démocratique américain, c'est exactement sur le même modèle de la candeur qu'il s'était laissé façonner par l'apostolat chrétien pendant deux mille ans : même propagande bénisseuse, même chapeautage angélique et condescendant des vassaux, même séraphisme mondialisé, même soumission des peuples à l'autorité confessionnelle d'une raison de convertisseurs, même protectorat messianique, évangélique et rédempteur, même cécité semi volontaire, même détermination semi consciente de détourner les yeux du vainqueur armé d'outre-Atlantique, mêmes prosternations devant la sainte face, ici d'un Dieu crucifié, là d'une Liberté qualifiée de rédemptrice, de salvifique et d'eschatologique: la démocratie planétaire est si bien devenue la nouvelle Eglise universelle que jamais une laïcité rendue myope à l'école même de la "raison" tartuffique qui la désarme, ne sauvera l'Europe d'Orgon de sa chute dans l'abîme de la servitude. On attend le Molière de la démocratie américaine qui dira, avec l'auteur de Tartuffe: "C'est une grande atteinte aux vices que de les exposer à la risée de tout le monde."

Mais une "spiritualité" qui fait débarquer le ridicule de l'angélisme démocratique et son illogisme dans la politique de la planète de Tartuffe renvoie non seulement à une psychanalyse du séraphisme parental dont toute la théologie platonico-chrétienne porte l'empreinte, mais à une psychanalyse des idéalités contrefaites qui apposent le sceau du concept scolastique de liberté sur une géopolitique de l'abstrait absolutisé. Le tartuffisme de la raison démocratique a remplacé celui de la foi.

- Le Ministère de la Culture et l'islam en France 2, 2 mars 2013

- Le Ministère de la Culture et l'islam en France, 23 février 2013

12 - L'inconscient carcéral du sacré

Benoît XVI a, du reste, explicité en ces termes la désespérance qui frappe toute raison terrestre: "L'enfer, c'est le désert de l'absence de Dieu". Mais l'épouvante qu'éprouve un humanisme d'enfant de chœur, l'épouvante de voir s'éteindre les idéalités protectrices que la démocratie et la foi tant romaine qu'orientale idolâtrent en commun, cette épouvante, dis-je, appelle une spectrographie des masques du langage qui permettent aux fidèles de fuir vertueusement le réel, à savoir le silence et le vide de l'immensité. Les modernes se prosternent devant des concepts dévots qui les protègent en retour, comme ils se prosternaient hier devant le mythe d'un Dieu des immolations les plus sanglantes du meurtre sacrificiel, donc les plus rassurantes, parce que les plus dépensières.

Le premier psychanalyste abyssal tapi au plus secret de la religion du salut crucificateur n'est autre que Blaise Pascal, dont toute la théologie de l'alliance de la torture édifiante avec l'épouvante pieuse renvoie au symbole focal de la panique d'entrailles qui s'empare jour et nuit des habitants d'une île déserte dont le "boucher obscur" de la mort assassine de génération en génération toute la population. On voit à quel point le petit rationalisme qui auto-angélise l'Occident met, en réalité, "le fardeau sur les épaules d'Autrui", c'est-à-dire sur celles de la divinité torturante en personne. La démocratie sacrificielle et l'Eglise du gibet sauveur offrent le spectacle de la même dérobade devant le culte du meurtre religieux qui sert de moteur au sacré dans l'histoire. La dérobade de Caïn se révèle donc également une auto-immunisation d'Abel. C'est à ce titre qu'elle fait appel au vaccin d'une foi superficielle, décérébrée et fondée sur le tartuffisme du cercle vicieux, ce qui permet aussi bien à l'anthropologue du sacré qu' au psychanalyste des théologies et de la démocratie confondues de descendre de conserve dans les arcanes de la bête discoureuse.

On voit à quel point l'interprétation de la signification qu'illustre le refus de penser le tragique et le meurtre auxquels la condition simiohumaine est livrée renvoie à une panique de type dérélictionnel, celle d'une espèce paralysée des quatre membres par la terreur de se risquer sur le territoire du "Connais-toi" des bourreaux.

13 - Pathologie de la terreur

C'est pourquoi l'épouvante religieuse de Benoît XVI - celle dont témoignait un pontificat hanté par la déréliction du pécheur - se gardait bien de jamais faire appel principalement au secours du père assassin, mais seulement au Christ et à sa mère. Le Nazaréen miraculé faisait figure de calmant suprême de la foi, de "vaisseau" (navis) à rendre navigable aux moindres frais et à en mettre le gouvernail entre les mains des petits enfants, de cataplasme des apeurés et de leur Eglise, de vaccin chargé d'exorciser le tragique et le terrifiant au sein d'une histoire universelle prise en étau entre un paradis patelin et un bourreau dont la sainte justice s'exerce à l'école des tortures éternelles. Mais à quel point l'effroi religieux de Benoît XVI le lovait dans le cocon d'une thérapeutique de l'angoisse, on peut le mesurer à l'aune de la divinisation ultra médicamenteuse de la maternité de Marie, qui permet à la théologie catholique de retrouver la déesse-mère des Anciens - celle d'une vierge immortelle dont Jean Paul II a puissamment contribué, lui aussi, à assurer la promotion au sein d'un salut maternisé.

Mais pour qu'un pape dont la réputation était celle d'un savant en théologies se réfugie dans la cellule familiale dont la doctrine officielle lui offre l'abri, et cela au point de déclarer tout de go aux cardinaux rassemblés par une occasion aussi solennelle que celle de son abdication qu'ils supplient Marie de les assister de sa "bonté maternelle" - sa materna bonitas - dans le choix du prochain protagoniste de l'histoire universelle, pour qu'un pape infantilisé à ce point par une foi terrifiée en oublie la tâche immense qui attend son sucesseur - celle de paraître guider le plus virilement possible un milliard deux cent millions de chrétiens désarçonnés par l'interruption médicale d'un pontificat - quel trait de lumière sur les causes ultimes de la perpétuation, siècle après siècle, d'une débilité doctrinale bien éloignée de la sagesse et de la fermeté des vieux Romains.

En 2005, au lendemain de la mort de Jean Paul II, Benoît XVI n'a-t-il pas annoncé aux fidèles rassemblés dans la chapelle Sixtine qu'à l'arrivée en chair et en os de Jean-Paul II sur le seuil du paradis des corps, la charpente du Christ était venue l'accueillir et que, par une faveur plus exceptionnelle encore, sa mère biologique avait daigné accompagner le squelette de son fils sur le pas de la porte de bois toujours vert du royaume de l'éternité. L'Eglise des enfants du paradis tourne de siècle en siècle les pages d'une histoire mise en images à l'intention d'une humanité appelée à demeurer en bas âge.

14 - Le chef des exorcistes

Mais un pape ne saurait tomber dans une débilité mentale de ce calibre par le seul effet d'un dérangement cérébral dont le diagnostic ressortirait exclusivement à la démence. Ici encore comme le soulignait René Pommier, l'effroi religieux n'est pas pathologique au sens asilaire du terme.

[René Pommier, Etre girardien ou ne pas être, Shakespeare expliqué par René Girard, Editions Kimé, 2013]

Ecoutons Gabriel Amorth, l'exorciste en chef d'une Eglise de la terreur infernale et des tortures éternelles aux yeux de laquelle Joseph Ratzinger a "élargi le front du combat contre Satan dans les cas de possession diabolique, mais également dans tous les cas de troubles mentaux causés par le démon, qui représentent quatre-vingt dix pour cent des cas." On imagine avec quelle rapidité une humanité terrorisée jour et nuit par le démon, lequel peut s'amuser à vous "faire marcher sur les murs ou ramper sur le sol comme un serpent", vous précipite, dans le puits sans fond de l'ignorance et de la stupidité du Moyen Age.

Mais si l'anthropologie critique observe le meurtre et la peur au cœur du genre humain, on mesure le défi qui attend François - et l'on doute que le Saint-Siège soit armé pour élever la raison spirituelle au rang d'un ange du courage et du rire. Je rappelle au passage qu'il existait autrefois une multitude de sorcières chevauchant leur balai et qu'elles ne se voulaient ni ne se disaient des victimes du démon: au contraire, c'était à leurs propres yeux et librement que les malheureuses avaient conclu un pacte à frais partagés avec Lucifer. Aussi ne se laissaient-elles ni soigner, ni guérir, ce qui les conduisait tout droit à une crémation dont elles ne contestaient en rien les fondements théologiques. Les cendres de la dernière "sorcière" et pécheresse - Anna Göldi - ont été dispersées à Glaris en Suisse le 17 juin 1782. Mais, en 1768, Voltaire se résignera à célébrer ses Pâques en grande pompe, parce qu'il ne voulait pas, disait-il, que son corps fût jeté à la voirie. S'il avait été jugé au nom de la loi et s'il avait refusé de se rendre coupable de connivence avec Lucifer, comment ce relaps et renégat n'aurait-il pas été reconnu pour un ensorcelé volontaire?

Mais en ce début du IIIe millénaire, une anthropologie pseudo scientifique et apeurée refuse encore tout net de penser vraiment le sacré, donc de peser avec courage la finitude d'une condition humaine semi cérébralisée et, de ce fait, d'interpréter (deuten) la signification para zoologique de son infirmité mentale. Il en résulte que, pour longtemps encore, les sciences dites humaines demeureront condamnées à une stagnation anthropologique sans remède. Mais une philosophie de rebouteux patentés qui, de Platon à Kant, a rarement tenté de faire entrer l'Occident dans une problématique de guerriers de la lucidité, une philosophie étrangère à l'examen du fonctionnement semi animal de la boîte osseuse des évadés inachevés de la zoologie, une philosophie qui ne se donne pas le cerveau humain actuel et celui de Zeus en spectacle n'observera jamais la bête en quête de sa "raison". L'infirmité de la boîte osseuse qui gangrène parallèlement la théologie pastorale romaine et l'idéologie démocratique en dit long sur la tâche qui attend l'anthropologie critique.

15 - François et Benoît

A partir de ce mois de mars 2013, le seul fait que la civilisation mondiale présentera à l'humanité le spectacle d'un pape en exercice et d'un autre "à la retraite" modifiera profondément la topographie de la réflexion anthropologique et philosophique sur les religions et sur la nature de leurs paysages mentaux, ce qui permettra à une raison tombée en léthargie de rallumer le flambeau du Siècle des Lumières enseveli sous la cendre du mythe inerte de la Liberté. Par bonheur, une démocratie irrationnelle est un carré rond ; et si la raison ne devenait pas contemplative et méditante, donc mieux éclairée que celle dont le comique de Voltaire, le bucolisme de Renan ou le pansexualisme de Freud allumaient les bougies, elle ne découvrirait pas pourquoi elle est devenue un carré rond.

L'Occident attend l'avènement d'une raison branchée sur une intelligence plus spirituelle et plus ascensionnelle que celle de la foi corsetée et confite en dévotions qui a conduit au naufrage de la pensée dans les démocraties verbifiques. Seule une foi privée, ici des cierges de la piété ecclésiale, là de ceux d'une République de l'abstrait sera en mesure d'observer le genre simiohumain à l'école et à l'écoute d'une spectrographie des nouveaux déguisements des sacrifices de sang, Souhaitons que la politique mondiale deviendra un champ d'observation privilégié du Dieu intérieur auquel Isaïe a fait dire son abomination pour ses bouchers et ses charcutiers.

C'est dire également que la pesée de l'animalité spécifique des dieux d'autrefois exigera la fabrication d'un télescope dont le miroir géant livrera au regard les reptations d'un animalcule jeté sur un astéroïde aussi microscopique que lui-même et dont l'encéphale sécrétait des totems à son image et ressemblance. Quand les théologies seront devenues des documents anthropologiques de première force, la raison isaïaque photographiera des insectes en leurs offrandes les plus sauvages, celles de leurs propres congénères immolés sur leurs autels. A ce titre, la raison de demain se voudra un projecteur dont la vocation sera d'observer les exorcismes qui permettaient à la bête sacrificielle de conjurer le spectacle de sa solitude dans l'immensité et à en déposer le fardeau sur les épaules de Zeus.

On voit que le spectacle de deux papes condamnés tantôt à se regarder en chiens de faïence, tantôt à converser familièrement, tantôt à s'écouter et même à se consulter réciproquement, tantôt à se disputer le sceptre de leur infaillibilité à l'école des François et des Benoît, tantôt à lutter dans l'arène de leur image mondialisée, tantôt à assister au combat entre leurs effigies cultuelles, tantôt à se tendre des pièges théologiques, tantôt à se lier les mains dans l'intérêt supérieur de l'Eglise, tantôt à chercher la controverse entre les Anciens et les Modernes du meurtre de l'autel, tantôt à l'éviter, on voit, dis-je, que ce théâtre suspendu entre le ciel et la terre favorisera la conquête de son surplomb à la pensée ascensionnelle de demain. Quand la lumière de l'intelligence se sera substituée aux agenouillements d'une raison longtemps prébendée par des idoles et condamnée à payer tribut à sa bestialité cachée, le passage du sceptre du "spirituel" des mains des théologiens d'un meurtre sacré à celles d'Isaïe fera, du feu de la raison contemplative des prophètes, le Saint Siège de la foi.

le 23 mars 2013
aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr