Le Ministère de la Culture et l'islam en France (2)

"Interroger les grands philosophes, c'est transformer les questions qu'on leur pose en instruments d'approfondissement de la connaissance du genre humain."
Jaspers

1 - Socrate rue de Valois
2 - "In principio erat sermo " (Erasme)
3 - Votre rencontre avec la dialectique
4 - Une diversion piégée
5 - La France attend
6 - Le défi
7 - La prêtresse du sacrifice
8 - L'apprentissage du regard de l'esprit sur la mort

Madame le Ministre de la Culture

1 - Socrate rue de Valois

Si la fille aînée du Siècle des Lumières qu'on appelle la France n'approfondissait pas une radiographie anthropologique des mythes religieux, elle renierait non seulement son héritage philosophique depuis Montaigne, mais elle renoncerait d'emblée à toute chance de jamais féconder à nouveau l'esprit critique sur un astéroïde rapetissé. Mais, dans ce cas, quelle place votre Ministère occuperait-il dans l'histoire mondiale de la pensée rationnelle, quel regard les historiens de demain porteraient-ils sur la vocation des successeurs de Malraux de tracer les sillons du destin de l'intelligence de demain sur les cinq continents?

C'est dans cet esprit, Madame, que je vous ai exposé, le 23 février dernier quelques linéaments des responsabilités intellectuelles désormais attachées au Ministère de la Culture de la France. Car il est redevenu aussi décisif qu'au sortir du Moyen Age de souligner que ce n'est jamais le système d'enseignement en tant que tel d'une nation qui se révèle décisif, mais l'examen des présupposés qui sous-tendent, dans l'inconscient, la problématique au nom de laquelle les enseignants se trouvent éduqués et formés - car une pédagogie devenue traditionnelle ne transmet jamais à la génération suivante que la somme des vérités, des erreurs et des signifiants ritualisés que charrie une époque.

En l'espèce, la France de 1789 se veut l'éducatrice de l'encéphale de l'humanité rationnelle; mais elle ne saurait servir de pédotribe aux catholiques, aux protestants, aux juifs et aux musulmans dès lors que, depuis 1905, elle n'a nullement répondu à sa vocation philosophique d'approfondir le sens et les composantes de la notion-clé de raison qu'elle avait reçue tout empaquetée et bien ficelée dans les cartons définitivement refermés de Voltaire et de Rousseau, de Montaigne et de Renan, de Molière et de Montesquieu. Le rôle du Ministre de la Culture est d'apprendre d'abord et de n'enseigner qu'ensuite. Si la France de la raison se plaçait d'emblée en vigie du futur cerveau du monde, elle se poserait en professeur ex cathedra des vérités qu'il appartient encore aux sciences humaines du monde entier de chercher; et dans ce cas, votre Ministère ferait rire la jeunesse en apprentissage dans nos lycées. Car elle sait déjà que l'ignorance est la "source de tous les maux", selon Socrate, mais que l'ignorance qui s'ignore en tant que telle s'exprime toujours et nécessairement sous la forme du savoir le plus sûr de lui. Si l'erreur doit se trouver décodée à l'école d'un décryptage de la dialectique au sein de laquelle elle se pare du langage de la vérité, le Ministère de la Culture sera socratique ou ne sera pas.

2 - "In principio erat sermo " (Erasme)

Je vous propose un chemin de la dialectique, donc un parcours de la méthode dont la problématique vous facilitera l'accès aux responsabilités mondiales d'un Ministère qui ne saurait ignorer les difficultés politico-culturelles qui attendent le XXIe siècle. A l'instar de François 1er, qui se trouvait placé sous le tir de Luther et de Calvin, d'un côté, des humanistes de l'autre - ils avaient réappris le latin et faisaient du grec et de l'hébreu des batteries dignes des canons de Marignan - vous vous trouvez placée entre deux feux.

Souvenez-vous qu'en ces temps reculés la philologie était devenue la forteresse de la logique et que ses remparts se riaient des mousquets de la scolastique. On ne commence de penser qu'à l'école de la langue, disaient les hébraïsants et les hellénistes aux sorbonagres et aux sorbonicoles de l'époque. "Au commencement était le discours (sermo)" assènera Erasme aux défenseurs du verbum de l'Eglise. Mais la langue se hérisse bientôt d'armes à feu non moins cléricales que les précédentes. Quand la raison a fait ses premiers pas et qu'elle a plié la parole en désordre à sa loi, elle se catéchise à son tour. Vous êtes le Ministre dont les munitions s'entassent dans l'arsenal menacé de la langue française. A ce titre, je regrette, en passant, que la rue de Valois ne rabroue pas vertement les hérétiques qui, dans l'enceinte même de l'Etat de la raison et dans la société civile estropient la syntaxe et le vocabulaire orthodoxes de la langue de Montaigne et de Voltaire et l'écartent du bon chemin, parce qu'il est de votre devoir de conserver à la France la langue sans la grammaire de laquelle on n'apprend pas à penser droit.

3 - Votre rencontre avec la dialectique

Il vous faut donc tracer un sentier de la méthode qui vous conduira de la philologie à l'anthropologie critique, parce qu'on ne fera pas entrer dans l'arène d'un humanisme à l'assaut de la syntaxe du ciel une culture enfermée dans la grammaire de la République laïque si l'on ne fouaille pas les entrailles de la raison.

Qu'est-il arrivé au grec et au latin dont la Renaissance avait grand besoin pour retrouver les chemins d'une humanité décidée à penser à l'école de sa propre parole? Vous savez que le XVIIe siècle formait encore de vrais latinistes et que Descartes est un auteur latin de la première ligne à la dernière, vous savez que Pascal écrivait en latin à Fermat, non seulement parce que "le français n'y vaut rien", mais parce que la cycloïde, dont l'auteur des Pensées cogitait la géométrie, n'avait pas encore débarqué dans le vocabulaire de la langue française, bien qu'on le trouvât dans Mersenne l' interlocuteur du Descartes des Réponses aux objections. Une langue ne devient savante que sur le tard: il a fallu que Rabelais allât piller le grec des sciences et de la philosophie. Mais Cicéron avait été à la même enseigne, tellement le latin de son temps ignorait la langue de la dialectique. Mais, au XVIIIe siècle le baron de Grimm expliquera à Frédéric II que si les gens instruits lisent encore le latin, personne ne connaît plus cette langue de l'intérieur, faute de se trouver à l'aise dans ses tournures naturelles et dans son élégance de bon aloi.

C'est que l'âge philologique de la Renaissance touchait à son terme: pour apprendre à "penser par soi-même" et à rire à l'école de Voltaire, il faut manier une arme autrement affûtée que le latin ; et si vous ne larguez pas l'éloquence cicéronienne des ancêtres, jamais vous ne scellerez l'alliance à la française du comique avec l'intelligence. Il est décisif que le siècle des Lumières ait été un siècle aristophanesque, parce que, sans cela, la France héritière des Lumières que j'ai évoquée plus haut renoncerait à prendre à bras le corps la question de la pesée anthropologique de l'encéphale des évadés actuels de la zoologie.

4 - Une diversion piégée

Il existe encore cinq cent mille élèves latinistes en France, mais seulement huit mille cinq cents apprentis de la langue de Platon. Je vous communique rapidement des informations qu'il est piquant de faire connaître sur internet, mais j'ai mon idée de derrière la tête à paraître me lancer dans une diversion de scolaire. En 1878, un latiniste allemand, C. Meissner, publiait une phraséologie latine qui recensait les tournures et les expressions usuelles de la langue de Cicéron et d'une vingtaine de ses collègues, de Plaute à Aulu Gelle, de Térence à Virgile, de Cornelius Nepos à Ovide, et cela, non plus selon l'ordre alphabétique des dictionnaires, qui sautent du coq à l'âne, mais systématique et thématique: on y passait de l'agriculture aux mathématiques, des Lettres au droit, de l'art de la guerre aux règles de la politesse, de l'habitat à l'astronomie. Cet ouvrage, traduit en 1884 par un latiniste et germaniste français, Charles Pascal, a été sans cesse réédité depuis lors, de sorte que si vous entendez apprendre le latin vivant et au quotidien, passez seulement deux ans à mémoriser quelque cinq mille latinismes et à vous en pénétrer afin de mettre le baron de Grimm a quia. Mais si Voltaire avait ri de l'eucharistie dans la langue de Martial, de Pétrone ou de Plaute, il n'y aurait pas de philosophie française.

Vous voyez, Madame le Ministre, que ma parenthèse doctorale n'avait d'autre fin que de vous rappeler combien le monde moderne se trouve préconstruit pour se colleter avec le génie amusé de la langue française et de nulle autre. Il n'y a pas d'humour anglais du cogito, pas de rire kantien ou hégélien de la raison. Les philosophes espagnols et italiens ressemblent à des portes d'Eglise: les rieurs ibériques de la métaphysique chevauchent la Rossinante de Don Quichotte et les rigolos socratiques des Iles Britanniques lisent les aventures de Gulliver.

Si vous écoutez la voix de l'anthropologie iconoclaste à laquelle l'intelligentsia philosophique de la France est appelée à servir de porte-lance, vous occuperez une place mémorable dans l'histoire d'un Ministère de la Culture intelligemment amusé, parce que vous aurez réconcilié le sérieux avec le rire, le sarcasme avec le comique et Voltaire avec Pascal.

Ce sera donc de la France des hommes de génie que je vous entretiendrai un instant - mais d'une France à l'écoute du comique et du tragique de la pensée rationnelle - et que je vous rappellerai les responsabilités de votre Ministère aux yeux des hommes du cogito; car si vous tenez en mains les rênes de la langue de la logique et du comique, la réflexion sur l'avenir de la pensée vous appartient.

5 - La France attend

Mais voyez, Madame le Ministre, combien le génie littéraire de la France partage les responsabilités intellectuelles qui conduisent le monde à un difficile apprentissage - celui de la pesée anthropologique de la boîte osseuse de notre espèce. Je vous écrivais plus haut qu'il vous fallait disposer d'une problématique englobante, donc transcendante au rationalisme rétréci des laïcs et au confessionnalisme doctrinal des religions en folie. Or, le regard de l'anthropologue sur le délire cérébral de l'humanité se trouve chez Cervantès et Swift, Sophocle et Shakespeare, Rabelais et Molière, Homère et Kafka: eux seuls observent de haut et de loin les détoisonnés que nous sommes devenus Vous ne trahirez donc pas votre vocation littéraire à élever l'Etat au rang d'un connaisseur des théologies placées sous le scalpel des anthropologues. Car les Etats du Moyen Age pouvaient ignorer la rotondité de la terre et l'empire de Napoléon III, L'Evolution des espèces de Darwin. Mais vous ne pouvez cautionner la culture d'une France qui ignorerait la pesée et l'autopsie du cerveau théologique des évadés de la zoologie.

Votre regard sur la spécificité de la pensée française d'un côté et sur la plus haute littérature mondiale de l'autre vous appelle à donner à notre pays l'impulsion, l'altitude et l'audace d'un siècle iconoclaste. La France de la raison est née de la logique de Descartes et du rire universel de Rabelais et de Molière. Mais il y a plus: si vous vous pénétrez de la problématique anthropologique qui attend l'humanisme abyssal de demain, vous apprendrez à observer parallèlement les coordonnées cérébrales qui commandent la politique des trois dieux uniques et vous y verrez des personnages cosmologiques à mi-chemin entre le théâtre tragique et le vaudeville, mais existentiels au premier chef, parce que lourds des secrets les plus cachés de la créature.

Quelle mission, pour le Ministre de la Culture d'un Etat pensant, d'enseigner à la nation un regard lucide sur Dieu, quelle grandeur d'élever la France de la raison au rang d'analyste, de spectatrice et de radiographe des acteurs du vide que les Anciens appelaient les Immortels ! Vous occuperez une position stratégique de chef d'état-major de la France des créateurs si vous prenez conscience de ce qu'un destin nouveau et universel attend la petite-fille du siècle des philosophes.

6 - Le défi

Reste le plus difficile à dire: qu'arriverait-il si le Ministère de la Culture de la Ve République ne devenait en rien le quartier général de la pensée du monde, qu'arriverait-il si la rue de Valois ne répondait en rien à l'attente d'une planète condamnée à se colleter avec la question du statut de l'encéphale délirant du genre humain, donc avec l'interrogation centrale de la philosophie de Platon à nos jours? Car, depuis que la pensée grecque s'est posé la question focale de la validité ou de l'invalidité de la raison humaine, la philosophie est devenue une balance à peser les verbes expliquer et comprendre.

Mais qu'est-ce que cela, sinon le grill sur lequel brûle l'humanité? Autant dire que la philosophie tout entière attise les feux d'une anthropologie fondamentale du tragique, autant dire que notre espèce se met à l'épreuve de la cervelle bancale qui s'est logée sous son crâne. Par bonheur, la France est la seule nation au monde dont l'éducation nationale ait donné à la philosophie le rang d'éducatrice centrale de l'âme et de l'esprit de l'humanité. Mais voici que cette audace inouïe se trouve condamnée à relever comme jamais le défi que la pensée se lance à elle-même depuis les Grecs, puisque la question posée à la France est celle de savoir comment l'humanité se laisse tromper à s'imaginer que des dieux seraient en mesure de l'expliquer et de la comprendre. C'est pourquoi, depuis Platon, la philosophie est un gant jeté à la face de Zeus et de ses successeurs.

Comment, Madame le Ministre, la France de la pensée, la vraie France, la France de l'identité cérébrale qui l'inspire enseignera-t-elle aux générations futures à juger le Dieu d'hier, celui d'aujourd'hui et celui de demain?

7 - La prêtresse du sacrifice

La difficulté de l'entreprise est connue. Dans la lettre que je vous ai adressés le 12 janvier 2013 (M. Hollande sous la lentille de l'anthropologie critique, 12 janvier 2013), je vous écrivais que vous étiez "du bâtiment", comme disait Degas, parce que l'écrivain est bien davantage "du bâtiment" à plonger sa plume dans l'encrier de la politique et de l'histoire que les professeurs inertes de l'histoire d'une philosophie d'école dont les Nietzsche, les Schopenhauer, les Jaspers, les Descartes se sont moqués et qui, depuis 1905, ont replacé notre jeunesse sous le joug de la dissertation pro et contra des scolastiques. Mais vous savez que les historiographes et les chroniqueurs de la pensée des autres se prennent maintenant pour des philosophes chevronnés et que la France en compte plusieurs régiments, alors que, depuis un siècle, leurs légions n'ont pas formé un seul philosophe, et cela du seul fait qu'ils sont bien moins "du bâtiment" qui le professeur de Lettres, qui ne saurait, lui, vous raconter l'histoire des Lettres françaises sans entrer dans le génie de la langue et sans s'attacher à la tâche d'observer, en premier lieu, "comment c'est écrit", tellement ils sait, comme disait Paul Valéry, que "la forme, c'est le fond".

Et voici que le monde entier des croyances religieuses demande au Ministère de la Culture et à celui de l'éducation nationale d'apprendre au peuple français à peser un animal dont le cerveau sécrète des idoles!

8 - L'apprentissage du regard de l'esprit sur la mort

Mais j'évoquais, dans les premières lignes de cette lettre, un autre défi encore, non moins immense et non moins prometteur, celui d'un art cinématographique qui se lance dans la tâche d'enseigner aux peuples les ultimes secrets de la guerre et de la politique. Si le cinéaste américain vous démontre, par la médiation mondiale de la pellicule, qu'Abraham Lincoln a sciemment prolongé la guerre de Sécession parce que l'abolition de l'esclavage serait devenu politiquement irréalisable dans le cas où le sang aurait cessé prématurément de couler, croyez-vous, Mme le Ministre, que l'abolition de la croyance des humains selon laquelle ils seraient suivis des yeux dans le vide de l'immensité par le gigantesque télescope du sacré, croyez-vous, Mme le Ministre, que l'abolition de l'esclavage cérébral de l'humanité se fera sans le lourd paiement d'un tribut politique dont il appartiendra au génie de la France de la pensée de porter le fardeau et d'éviter qu'il ne soit sanglant?

Madame le Ministre, s'il a fallu se résigner à acheter l'abolition de l'esclavage au prix de la perpétuation du joug de Zeus dans le vide de l'éternité, alors la réflexion sur la politique de la délivrance du cerveau du monde à laquelle votre Ministère est appelé à collaborer, alors cette réflexion, dis-je, appelle de votre part une pesée plus profonde du génie de la politique que celle de Spielberg. Car les vrais témoins de la guerre de la pensée font une galerie d'assassinés. D'Isaïe ou de Socrate à nos jours, comptez-les. Ne pensez-vous pas, Mme le Ministre, que la France de la pensée sera honorée de son ascension à la noblesse des intelligences sanctifiées par leur assassinat, ne pensez-vous pas, Madame, que la politique de l'esprit est coûteuse et que si elle ne payait pas un prix fort lourd aux meurtriers de l'intelligence, il n'y aurait pas d'histoire de la sécession de la zoologie? Vous êtes aux commandes de l'histoire véritable de la France, celle qu'on appelle un destin. Puissent quelques navigateurs vous aider à tenir d'une main ferme la barre de l'histoire de la raison.

Le monde entier se demande si la France des Lumières montera au front. La bête rationnelle conquerra-t-elle, sous un feu nourri, sa solitude spirituelle dans le cosmos? La République du sang des immolations vous a déposée sur l'autel du sacrifice socratique. La philosophie suit du regard la joute altière de la France et de son histoire avec le "boucher obscur" de Pascal. C'est un grand privilège pour vous, Mme le Ministre, d'accompagner sur les hauteurs le premier peuple de la terre en apprentissage du regard de l'esprit sur la mort.

Vous voyez, Mme le Ministre, à quel titre votre vocation vous a placée sur la ligne de feu d'une politique de la France de la pensée..

Le 2mars 2013
aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr