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Ce qui porte le monde sur ses épaules

Sans faire exprès j'ai vu un truc à la télé une fois. C'était un épisode de "La petite maison dans la prairie". J'appréciais les vertus de la rediff trente ans plus tard quand soudain je tombai sur un événement historique.

(le mode narratif confié au dialogue est la plus prompte méthode pour situer l'action)
- La compagnie offre 50 dollars pour un mois de travail, c'est une chance pour nous !
- Mais chéri quel besoin as-tu de gagner de l'argent ? Nous avons toute la nourriture que nous voulons ici, et les enfants sont heureux !
- Je pourrai acheter un axe pour la charrue, et faire de nombreuses autres réparations !

Pendant ce temps ils envoient la petite Carrie cueillir des fraises et pêcher du poisson. Avec sa pièce de 1 cents elle compte acheter une glace à son papa. Dans la forêt elle rencontra une fée qui la conduisit rendre visite à son défunt chien adoré. Quand elle observa que la fée ne se manifestait pas en présence de son père, elle lui reprocha que son coeur ne voulait pas y croire.

La compagnie du téléphone installait ses premiers câbles portés par des poteaux obtenus des arbres abattus le long du trajet.
Un badaud qui passait s'exclame alors "Quelle époque formidable nous vivons". Charles Ingals explique à sa fille qui pose des questions, que le téléphone permettra aux gens de se parler d'un pays à l'autre, comme s'ils étaient en face.

Et du haut de ses 80 ans elle aura vu de ses yeux trois ères de l'humanité,
- celle de l'abondance et de la générosité, figurée par la petite fille qu'elle était, qui courrait heureuse dans les champs de fleur en été ;
- l'ère de l'information, figuré par un raccourcissement des distances qui se présente comme le prolongement de sa propre croissance ;
- l'ère du capitalisme, la dure rencontre avec ce que les adultes nomment de façon pesante "la réalité".

Quel besoin as-tu de gagner de l'argent ?
Les conditions de travail sont pénibles et humiliantes.
Les promesses peuvent tourner court à cause de prétextes outranciers.
La cantine détourne la nourriture pour se fabriquer du whisky.
La soumission par la menace continue d'être utilisée dans les conversations amicales.

Le progrès est en marche, c'est sûrement que l'humanité va quelque part !

*

Pour savoir où ça va, cette histoire, il faut se demander ce qui manquait à cette époque, car à ce moment-là le monde répondait aux souhaits des hommes.

Les gens étaient à la fois si heureux et si démunis face aux plus simples tournures de style du langage. Leurs oreilles grandes ouvertes, sensibles à l'humeur des grillons, ne pouvaient pas supporter le tohu-bohu que peut contenir un simple sophisme.
Ils considéraient chaque événement qui venait du monde vers eux comme un message divin auquel ils devaient répondre avec la plus haute dignité dont ils sont capables.

-

Une fois à la télé, aussi, j'ai vu une famille afghane qui installait l'électricité dans sa hutte en terre séchée et sans fenêtre dans la montagne. D'habitude ils passaient la soirée autour du feu dans le salon, mais sous l'insistance des plus jeunes le père a fait installer un compteur électrique, et donc, la télé. Il était toutefois très fier de son installation électrique à double interrupteur.

La famille se réunissait autour de la télé posée dehors sur une de leurs chaises, et observaient les premières images, tous ensemble.

Ben vous savez quoi bande de salopards d'occidentaux de merde ? Ils étaient terrifiés.
Ils sursautaient tout en gardant les yeux rivés sur l'écran, perdant le contrôle de leur respiration, violemment frappés au cerveau par une musique menaçante (certainement une pub ou un jingle de journal d'actu).
Eh oui chers voisins, bienvenue dans notre monde. Vos défenses psychologiques vont devoir fabriquer une écorce. C'est un lourd investissement que de sacrifier des sens spirituels qui requièrent une paroie d'âme fine comme une bulle, afin de protéger un coeur qui est prioritaire en cas de refroidissement climat-sociologique.
Les extrémités se refroidissent en premier.
C'est la vie. Cette énergie vivace que vous sentez, c'est ce qu'on appelle la vie !
Nous on sait des choses hein !

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La suite de "La petite maison dans la prairie" est tragiquement banale, une est devenue aveugle, d'autres sont morts, les variétés de fleurs et de fraises ont été exterminées, la rivière poissonneuse est devenue un égout, et à la fin ils sont tous morts, laissant la place libre aux prédateurs commerciaux pour fabriquer un parking de supermarché sur lequel rôdent des dealers défoncés au crack.

Bam, en deux secondes.

*

Oh oui dans ma vie j'ai aimé. Plus je percevais la langue du coeur des gens plus il me semblait y voir quelque chose de Dieu. Tant de choses souffriraient si elles avaient à être dites.

Le monde occident rationnel des lumières qui débusquent la notion de non-incertitude, tel un enfant qui découvre un nouveau jouet, s'empresse de répliquer jusqu'à satiété les mêmes gestes, procédés, techniques, actions, et objectifs qui relèvent eux aussi de la certitude. Seul ce qui est certain a le droit d'exister.

Quelle frénésie historique ! Quelle boulimie malsaine, quelle insouciance angélique !
Il faut toujours qu'il y ait des raisons à tout même si ça mène à l'absurde, et même si elle est fabriquée à posteriori, ce qui, découvre-t-on, est le propre de la maladie mentale, plus distinctement exprimée par l'idée selon laquelle un homme court après son ombre, et à toujours un train de retard sur l'histoire qu'il engendre.

Et la moquerie permet de brimer encore davantage ceux oseraient s'aventurer au-delà de l'ombre dans laquelle les fous se sentent obligés de rester.

Les choses sont des flèches qui ne peuvent que blesser, "il est impossible euh de s'asseoi-a-ar".

- Saviez-vous que le meilleur fruit de l'arbre était le premier à être cueilli ?
- Ah non nous on s'en moque on rase tout d'un coup pour aller plus vite.
- Voyez comme la, nature est généreuse !
(- J'ai pas que ça à faire ma petite dame !)

Il y a des mondes là-bas. Toutes ces étoiles sont les soleils de quelqu'un, qui est là, maintenant.
Se battent-ils dans l'abondance ou vivent-ils en paix dans l'insuffisance ?
Ou n'importe quelle combinaison plus logique ?
Il y a tant de chagrin dans ce monde. Parfois on prend la mauvaise voie et malgré qu'on n'ouvre les yeux que par curiosité, on constate qu'on marche au bord d'un gouffre sans fond.

Ce n'est pas logique. Normalement les choses sont sensées s'équilibrer.
Mais dans ce cas ce ne serait ni bien ni mal de faire le bien ou le mal ; l'un et l'autre se succédant par effet de cause à conséquence, en cadence, il n'y aurait au final plus aucune différence ! Quelle ineptie !

On le voit bien que la douleur, la tristesse et l'enfermement de cette vieille dame, seule chez elle à avoir vu défiler trois ères de l'humanité, et avoir vu tout disparaître, tout rendu impossible, tout mourir, que dans ce cas rien ne le compense.
On le voit bien que les crimes sont uniquement douloureux et irréparables, que leur injustice réside dans leur inutilité, dans le rapport entre ce qui est perdu et gagné, sans pourtant savoir nommer ce qui est perdu et qui déchire le coeur.
La musique des événements du cosmos serait-elle disgracieuse ? Il m'est impossible de le croire, et je m'y refuse ! Et moi j'ai le droit de m'y refuser !

Un jour on voit la sombre astuce, ce qu'il y a d'herculéen à voir reposer ne serait-ce qu'un instant le poids de la souffrance du monde sur ses seules épaules, car si on s'effondrait, c'est l'univers qui s'effondrerait.