Solitude du ciel et solitude de l'homme

24 min

1 - Les galériens de l'écriture
2 - Les trois dieux uniques du simianthrope et leurs Olympes respectifs
3 - Deux docteurs et un couffin
4 - Le premier discours de Jahvé
5 - Suite et fin du discours de Jahvé
6 - Le premier discours d'Allah
7 - Ils nous regardent de dos
8 - Suite du discours d'Allah dans ma tête
9 - Le dieu taré
10 - Le va-et-vient des scribes du ciel
11 - La plume des hommes et des dieux
12 - Allah et la dialectique
13 - "Les Voix du silence" (André Malraux)

1 - Les galériens de l'écriture

Le 19 janviers 2013, j'avais titré ma réflexion hebdomadaire: L'Etat catéchisé par la démocratie. J'aurais pu tout aussi bien écrire: La République et le clergé de la Liberté, ou La France et l'Eglise des idéalités, tellement, depuis 1789, le monde moderne cherche son salut dans des concepts salvifiques, des abstractions vaporeuses et des mots élevés au rang de rédempteurs. Mais il se trouve que la République, la Liberté, la Démocratie ne sont pas de mots miraculés et qui parleraient tout seuls de l'universalité dont ils se revêtent: si un scribe ne mettait pas la plume à la main de l'orateur, ces belles entités demeureraient désespérément muettes. Quant à l'éloquence dont s'habillent quelquefois les personnages publics et les dieux, croyez-en Cicéron, qui disait que seul le calame sert de pédagogue à l'orateur.

Mais si le Droit, la Justice, la France ont besoin des galériens de l'encrier. Comment Jahvé, Allah et le dieu des suppliciés se passeraient-ils davantage de l'écritoire que la République, la Liberté ou la Démocratie? Mieux encore: si les acteurs les plus puissants du cosmos ne parlent jamais que dans le micro d'une bouche humaine, pourquoi ne ferions-nous pas débarquer le ciel et ses discours dans la politique et dans l'histoire du monde? Après tout, la France n'est ni dans les uniformes de ses gendarmes, ni dans les galons de ses généraux, ni dans la pierre de ses édifices publics, ni dans la chair et les os de sa population - on cherche en vain le microscope dont la lentille verrait paraître une patrie embusquée dans les plis d'un drapeau.

Faisons donc débarquer sur les planches, les protagonistes symboliques que l'homme met en action sur le théâtre du monde et auxquels il prête sa plume depuis des millénaires : car si les acteurs de Chronos ne se cachaient pas dans les coulisses de leur vocabulaire et s'ils n'étaient pas les vrais maîtres du jeu, on ne voit pas sur quels supports la voix et le langage de la raison prendraient appui.

2 - Les trois dieux uniques du simianthrope et leurs Olympes respectifs

En 1905, Einstein découvrait le quatrième paramètre d'un univers réduit aux coordonnées d'une seule équation. Pour la première fois, la lumière jouait avec la matière et la durée avec des atomes. Le mariage forcé de l'espace et du temps des ancêtres changeait les particules élémentaires en progéniture d'une horloge originelle. Un siècle plus tard, la charge explosive d'un cosmos construit sur ce modèle compte plusieurs dizaines de dimensions. Il est donc bien naturel que Jahvé, Allah et le dieu des crucifiés soient placés sous le sceptre d'une foudre inaugurale. Pourquoi se sont-ils rencontrés? Sans doute entendaient-ils débattre de la pulvérisation prochaine de leur créature, mais également de la fragilité de leurs succès dans le cosmos et surtout du projet axial qui avait inspiré son universalité à leur sainte entreprise.

Jahvé avait décidé de se priver de la gloire et de la pompe de ses sacrifices de boucher d'un ciel sanglant - du moins si nous en croyons l'un des porte-parole de ses autels, un certain Isaïe. De son côté, Allah s'était mis en tête de faire passer à la trappe les prêtres et les offertoires de ses prédécesseurs et de contraindre leurs créatures à officier toutes seules devant sa face. Quant au dieu des suppliciés sur le gibet du monde, on sait que deux millénaires avant son dernier prophète, un certain Frédéric Nietzsche, d'autres de ses scribes lui avaient fait endosser deux vêtements opposés, ceux d'un mortel et ceux d'un immortel afin, disaient-ils, qu'un squelette et une chair transitoires prissent place au cœur de l'éternité d'un Dieu unique. Le dialogue entre les trois géants de la lumière censés se réduire à un seul astre de leur immortalité commune dans le cosmos allait-il tourner à la confrontation entre leurs soleils respectifs ou à une pesée réfléchie de leur potence partagée, qu'on appelle l'Histoire et même à une conciliation entre leurs syllogismes, leurs dialectiques et leurs démiurgies dans le vide et le silence de l'immensité?

3 - Deux docteurs et un couffin

Jahvé revendiquait le titre et la dignité d'inventeur du gibet de la pensée, Allah l'invisible la tenue du dernier-né des géniteurs du cosmos et, entre ces jumeaux de l'absolu, le dieu torturé à mort grisonnait parmi ses insectes; mais tous trois demeuraient les fabricants de leur potence à chacun, tous trois rivalisaient en ambiguïté parmi leurs docteurs à double ou à triple face, tous trois se voulaient à la fois énigmatiques et déchiffrables à leurs théologies. Celui du trio qui entendait métamorphoser ses minuscules tortionnaires en héros de son éternité rencontrait les obstacles psychiques et biologiques les plus gullivériens à Lilliput. Comment changeait-il en géniteur du ciel et de la terre un fœtus en transit dans les entrailles de sa mère, comment le créateur du cosmos braillait-il dans ses langes, comment le fabricant de l'univers se proclamait-il à la fois un homme des pieds à la tête et un dieu né d'une vierge fécondée par le ciel, comment le fruit d'une grossesse miraculée par un prodige verbal le condamnait-il à trotter dans des sandales usées? Mais surtout, Jahvé et Allah se promettaient de demander des comptes à l'impudent Nazaréen: comment s'expliquait-il le titanesque ratage de ses microscopiques créatures? Car leur minusculité était censée en course vers l'immortalité de leur Zeus, alors que ces microbes n'étaient pas devenus des Zeus pour un sou. Pis encore: le quadrumane devenu un bimane déiphage, s'était révélé une bête plus féroce que tous les autres chevelus réunis, bien qu'il se fût collé de siècle en siècle des ailes d'ange dans le dos.

4 - Le premier discours de Jahvé

Dès le début de la rencontre entre nos trois forgerons du vide et du plein, Jahvé a fait valoir l'ancienneté de sa présence dans le néant. Il était évident qu'il entendait prendre le pas sur ses tardifs imitateurs; mais il faut reconnaître qu'il n'a pas abusé d'emblée des prérogatives indiscutablement liées à son antériorité pour tenter d'imposer sans coup férir sa prééminence au couple des traînards qu'il avait pourtant invités à s'asseoir dans les marges de son immortalité. Simplement, disait-il était impossible de mener à bien le débat sur leurs prérogatives partagées dans le cosmos et de résoudre les difficultés anthropologiques que posaient les prétentions à l'autarcie d'un seul homme-dieu si l'on ne rappelait fermement, mais le plus brièvement possible, l'état dans lequel tous trois avaient épousé leur ambition autonome et l'avaient conduite à son apothéose exclusive sur les trois trônes différents où ils avaient installé leurs privilèges tour à tour séparés et confondus.

Voici en quels termes Jahvé a décrit l'état originel de son chantier cosmologique. "Je ne sais en quels termes le passé de ma créature a été raconté à votre lenteur à tous deux. Et puis, je connais les subterfuges des historiens tentés de combler leur retard dans les ténèbres et de vous narrer le passé d'Adam sur un mode précipité, alors qu' ils n'en ont connu les péripéties que par procuration. Je crains également que la naïveté qui s'attache à votre jeune âge vous ait égarés sur le sens véritable du passé de ma créature et sur l'interprétation qu'il appartient à votre candeur de donner aux aventures qui ont jalonné le parcours de ses multitudes. Quand vous êtes arrivés sur la pointe des pieds et seulement pour m'emboîter le pas, il y avait une éternité que je gérais le cosmos en solitaire dûment averti de vos frasques à venir. Voici donc ce qui est arrivé avant les évènements qui vous ont fait jaillir du néant par accident: vous êtes appelés à me suivre à la trace de mes pas et à féconder à mes côtés les sillons que j'ai creusés pour vous.

"Sachez donc qu'à peine la bête était-elle devenue bimane et parlante qu'elle s'est révélée plus vociférante que je ne l'avais programmée et qu'elle a expédié dans l'atmosphère des acteurs aussi loquaces qu'elle-même, mais peints en hâte à sa propre effigie. C'est qu'il lui fallait bien, disait-elle, se résigner à confier à des criards gigantesque le commandement du silence, du vide et de la nuit qui s'étendaient au-dessus de sa tête - et seuls des personnages puissants et fabuleux pouvaient remplir une fonction officielle de ce calibre. Mais ce n'était encore, à mes yeux, qu'une victoire hâtive et fort insuffisante que d'avoir réduit au désespoir des régiments de démons que leur vocation naturelle appelait de toute éternité à ensorceler l'univers. La bête au cerveau scindé entre le ciel et la terre que j'ai pétrie de mes mains et que j'ai cru judicieux de baptiser Adam n'était pas quitte du vertige originel dont je l'avais alourdie. Aussi n'ai-je mis qu'un frein provisoire et insuffisant à l'ambition inlassable et démesurée des démons dont la malignité allait jusqu'à se cacher sous l'écorce des arbres."

5 - Suite et fin du discours de Jahvé

Puis d'évoquer brièvement les embarras de Zeus, son prédécesseur immédiat: "Songez, dit Jahvé, que le peuple grec avait hissé sur ses arpents un premier monarque du cosmos. Souvenez-vous également de ce que les Romains ont importé sur leurs lopins le roi de l'univers de l'Hellade et qu'ils l'ont dénommé Jupiter. Sa statue et celle de son épouse ont respecté les mœurs, les coutumes et l'esprit de leurs hôtes au point que leur Héra est demeurée bien davantage dans l'ombre de son époux de pierre qu'à Athènes. Autour de l'airain de leur empereur de l'infini gravitaient déjà de nombreux ministres des deux sexes dont la pléthore était censée non moins soustraite au trépas que leur employeur bien sculpté. Mes deux prédécesseurs de bois, de marbre ou de fer avaient chargé les bras de leurs exécutants des affaires les plus importants des Etats.

"Bien avant votre arrivée, il y avait belle lurette qu'Hermès s'occupait du commerce et de l'industrie, belle lurette qu'Arès s'affairait à fourbir les armes de guerre du bimane et à présider avec zèle à ses combats sur tous vos champs de bataille, belle lurette que Poséidon administrait l'empire des mers aux côtés de Tètys, belle lurette que Cérès faisait mûrir les blés sur une terre que vous n'aviez pas encore visitée. Lorsque les responsables des peuples, des nations et des Etats grecs eurent trouvé leur réplique chez leurs voisins du Latium sous les noms de Mercure, de Mars, de Neptune et de Proserpine, une déesse éminente s'installa au cœur de leurs récits, Athéna dans leur Odyssée et Minerve dans leur Enéide. Elle était née d'un coup de hache de Poséidon sur le crâne du roi de leurs dieux; et bientôt cette vierge casquée a tenu entre ses mains la lance et l'olivier, la guerre et la paix, les corps et les esprits. Pendant ce temps, mon animal au double habitat mettait une ardeur sans pareille à engager son squelette au service de ses Etats, mais également aux premiers exploits de son intelligence en herbe et des conquêtes encore maladroites de ses savoirs.

"Et vous n'étiez toujours pas arrivés! Qu'avez-vous à traîner en route? Où donc vous cachiez-vous ? Seriez-vous sortis de mes mains, vous aussi? Toi, l'homme-dieu, je te vois sous les traits de mon second Adam, et toi, Allah, comment ton effigie largement répandue ne serait-elle pas celle de ma descendance plus tardive? Il existe des liens de parenté indissolubles entre nous, mais lesquels ? Pourquoi nous disputons-nous maintenant ? Pourquoi le trouble et la discorde se sont-ils répandus dans notre triple progéniture ? Pourquoi nous livrons-nous à des querelles de génération entre nous?"

6 - Le premier discours d'Allah

Ce résumé des premiers âges a rencontré l'approbation d'Allah. Voici très exactement les termes dans lesquels il s'est exprimé: "Si je t'ai bien compris, Jahvé, tu reconnais qu'à peine notre simianthrope s'était-il à demi cérébralisé dans l'enceinte des bêtes les plus bruyantes que ses littératures ont bénéficié de sa politique et que les arts ont grandi à l'école de la guerre. Puis sa faculté encore embryonnaire de raisonner s'est rapidement accrue à l'école du renforcement continu des murailles de ses cités. Mais comment se fait-il, Jahvé, que les Célestes au corps de géants des Grecs et des Romains faisaient de moins en moins les affaires de ton assiégé de l'immensité?

Au début, tu avais des cuisses, tu parlais, tu écoutais, tu voyais, tu reniflais, tu riais, tu souffrais du diaphragme, au début, tu disposais des organes nécessaires à l'exercice musculaire de tes hautes fonctions, au début, tu avais des yeux, des mains, des bras, des oreilles, au début, tu mettais le pied sur le marchepied de ton trône, au début tu chevauchais les nuées, tu descendais du ciel pour inspecter les recoins et les cachettes de la tour de Babel et tu en détruisais les constructions de tes propres battoirs, au début tu fermais les portes de l'arche de Noé, tu descendais du ciel pour chercher Adam et Eve que tu avais logés au paradis à titre provisoire, au début tu te faisais vendangeur pour écraser le raisin du pressoir. Comment se fait-il que tu étais fabriqué sur le même modèle que Zeus et Hercule, Mars et Neptune, Apollon et Mercure?

Et pourtant, ton bimane rêveur s'est progressivement résigné à se pourvoir d'un chef du cosmos plus décorporé que toi et de mieux en mieux armé d'un encéphale à l'écoute du silence de l'éternité que le tien. Du coup, l'espace et le temps sont devenus illimités et insaisissables aux yeux mi-clos de ta pauvre créature. Sais-tu qu'elle est parvenue à franchir un premier pas en direction de notre solitude ? Mais si heureux que cet exploit ait paru aux premiers biphasés que tu avais provisoirement équarris, ils se sont trouvés livrés pieds et poings liés à des embarras plus insurmontables que les précédents, parce que leur isolement dans l'univers leur a fait chercher un premier soutien dans leur espèce de logique et qu'il leur a fallu recourir à des artifices nouveaux afin de se soutenir dans le vide et la nuit. Mais alors, ta corpulence s'est élevée à deux, puis à trois musculatures, parce que nous nous sommes ingéniés à égarer ces malheureux à l'école de leurs syllogismes diversifiés et multipliés à plaisir.

7 - Ils nous regardent de dos

"Comment t'y prendras-tu maintenant, Jahvé, pour réduire de nouveau à une seule nos théologies séparées et devenues incompatibles entre elles depuis si longtemps, comment vas-tu unifier nos commandements à nouveaux frais, alors que leur Chronos têtu et insubmersible a distingué nos commandements et les a rangés dans des cartons? Sur quels rayons vas-tu disposer nos siècles et nos théologies? Nous respectons ton grand âge, Jahvé, mais vois comme les exercices de leurs dialecticiens les ont empêtrés dans leur géographie, vois comme ils se sont dispersés sur leurs cinq continents de leur astéroïde, vois ce qu'il est advenu de la simplicité d'esprit que tu leur avais enseignée. Comment porterons-nous remède à leurs topographies branlantes, à leurs théorèmes en vadrouille, à leurs géométries éphémères et en combat entre elles sous leurs yeux horrifiés? Ils ont commencé de juger notre politique mal affûtée, notre éthique flottante, notre législation changeante, nos biographies bancales ; ils ont même prétendu que nos facultés les plus célestes s'entre-égorgeraient d'un côté et de l'autre de leurs frontières et de leurs palissades. Et depuis des siècles, ils se disent les uns aux autres: "Vérité en deçà, erreur au-delà des Pyrénées".

"Songe, Jahvé, au spectacle que nous leur donnons de nous! Ils ont commencé de nous regarder de dos; et ce sont eux, ma parole, qui nous observent de haut et de loin, ce sont eux qui nous examinent en retour comme des singes vocalisés à leur image et ressemblance, ce sont eux qui nous mettent leurs sottises sur les bras. Quel théâtre leur offrons-nous de nos exploits dans les nues si notre folie à nous rend seulement ces animaux sans cesse plus loquaces et plus délirants ? Comment orchestrerions-nous à nos propres dépens les verdicts chaotiques et sanglants de ces raisonneurs des nues, comment mettrions-nous leur zoologie en harmonie avec les rôtissoires souterraines qu'ils nous ont fait forger? Rien n'y fera, Jahvé, les caissons cérébraux de leurs idoles demeureront en guerre entre elles sur toute la mappemonde. Que réponds-tu, Jahvé, aux embarras dans lesquels ta créature nous a plongés tous les trois?"

8 - Suite du discours d'Allah dans ma tête

Enfin, le vrai débat commençait de se nouer, enfin, la question de fond faisait mine de paraître au grand jour; et il semblait que le cœur de la stratégie des trois dieux en dissonance dans le cosmos n'était autre que de préciser les droits, la stature et le devenir de la boîte osseuse dont Jahvé avait eu l'imprudence d'armer la bête. Si l'usage de la "raison" lui demeurait interdit, comment cet animal quitterait-il jamais la zoologie? Mais si on le lançait sur le chemin de la connaissance, il tomberait sans cesse dans le fossé. La route serait-elle si longue qu'il périrait en chemin? Fallait-il courir le risque qu'il se ruât dans le suicide ou l'abêtir résolument et à titre de précaution, afin de le laisser du moins respirant, mais stupide? Dans ce cas, le trio des démiurges se précipitait à son tour dans des contradictions mortelles. Etait-ce donc par sottise qu'ils n'avaient pas prévu ce qui devait logiquement arriver ? Etaient-ils ignorants des lois de la fatalité? Leur aveuglement leur interdisait-il à tous trois de connaître la nécessité que la bête courût les risques mortels de l'intelligence ou qu'elle demeurât pelotonnée dans son animalité?

Pendant des siècles, leurs connaisseurs les plus avertis des stratagèmes cousus de fil blanc de leurs idoles, pendant des siècles leurs spécialistes les plus chevronnés des chausse-trapes et des forfanteries de leur ciel, pendant des siècles, les spécialistes les plus renommés des tromperies de leurs Olympes allaient tenter de concilier les vertus de leurs trois dieux uniques avec leur sauvagerie pateline. Allah et Jahvé faisaient valoir l'inutilité de conduire la bête dans le royaume de la pensée. Sitôt qu'elle prétendrait raisonner, disaient-ils, elle ne manquerait pas de dénoncer la jurisprudence de ses tortionnaires, leur cosmologie ridicule, leurs châtiments sanctifiés par leur férocité, leur traitement tour à tour rigide et instable des usages et des mœurs de leur espèce et surtout la servilité des prières qu'ils s'imposaient. Et ceux, parmi ces malheureux, qui faisaient honte à leurs congénères de la minusculité de leur cervelle et qui se montraient de moins en moins enclins à se prosterner le front dans la poussière, ils leur coupaient la langue, puis les brûlaient tout vifs. Quant à l'arrogance de leurs régiments de porte-voix, ils étaient peu convaincus de la longévité de leurs idoles; et les pouvoirs exorbitants qu'ils accordaient à l'étalage public de leur propre sainteté mettaient sur les bras de leurs Etats leurs clergés gros et gras - et leurs gouvernements tombaient sous la tutelle de leurs autels ensanglantés.

9 - Le dieu taré

Le dieu supplicié par la bête angélique qui lui dévorait les entrailles gardait un silence énigmatique. Jahvé et Allah le contemplaient sans mot dire. Allait-il ouvrir la bouche à son tour, confesserait-il ses péchés à son prédécesseur et à son puîné, lui qui avait prétendu que les dieux se font hommes afin qu'en retour les dieux, dûment réduits au rang des bêtes séraphiques pussent s'élever au rang des dieux, leurs tortionnaires ailés.

Les Grecs disent : Theos anthrôpos egeneto et les Romains, Deus homo factus est. Mais les deux langues disent "afin que l'homme devînt Dieu": Ut homo deus fieret - Hina anthrôpos theos genesètè. Tous les saints chrétiens ont péri sur les créneaux de ce glorieux blasphème.

Pas de doute, le supplice du dieu coupé en deux était devenu le laboratoire universel où la bête qu'on appelle l'Histoire offrait ses offrandes de sang à ses bouchers du ciel. Mais ce boucher-là n'était autre que la bête tronçonnée elle-même, celle qu'il fallait terrasser en soi-même. Le dieu schizoïde avait grande honte de son infinité: c'était donc à la bête, se disait-il, qu'il appartenait maintenant de plaider la cause du dieu absent qu'elle aurait tellement voulu devenir à elle-même, mais qui ne rencontrait ni sa parole, ni sa voix sur la croix de la zoologie!

Puis, le Dieu supplicié par le vautour dont il était habité dit d'une voix raffermie: "Nous autres, les chrétiens, nous périssons sur les créneaux du plus glorieux de nos blasphèmes, nous autres, les chrétiens, nous sommes les premiers évadés de la zoologie qui aient jamais décidé de s'occuper eux-mêmes de l'infirmité de leur pauvre cervelle et de mettre toutes les ressources de leur embryon de raison au service de leur guérison. Mais nous n'avons même pas réussi à mettre la main sur nos médecins les plus instruits. Voyez à quel prix nous avons cherché longtemps et en vain les spécimens de notre espèce dont il nous aurait fallu recevoir notre propre lumière. Mais pour découvrir dans nos rangs et à coup sûr les congénères qui se chargeraient de trier les spécimens les plus éclairés d'entre nous, donc les plus rares, nous avons manqué d'éveilleurs, et nous n'avons pas trouvé dans notre masse des sélectionneurs éclairés par notre phosphorescence future. C'est pourquoi les pires régimes politiques ne cessent de menacer nos cités. Comment éviterions-nous le péril de dresser sans cesse un autel de plus à notre faiblesse d'esprit et à notre démence, comment les estropiés en folie que nous sommes demeurés ne se voudraient-ils jamais rien de plus que les bénéficiaires nouveaux de leurs tares sous le soleil?"

10 - Le va-et-vient des scribes du ciel

Je disais que si nous plongeons la plume dans l'encrier de la République, de la Démocratie, de la Justice ou de la France, nous ne pouvions nous interdire de la plonger dans l'encrier de Zeus, d'Osiris, de Jahvé, d'Allah et du fou qui s'est demandé comment la bête chevelue accouche de la bête chevelue qu'elle hisse dans le ciel et comment elle s'échine ensuite à se retirer de la zoologie dans laquelle elle s'est enfermée afin que les deux animaux à tignasse en viennent à s'épauler l'un l'autre et à se tirer eux-mêmes hors du marécage. Si nous suivons les péripéties de ce scénario d'un regard attentif, nous remarquerons que, faute d'avoir trouvé des guides plus sages que les dieux contrefaits de ses ancêtres, Adam a seulement découvert sa misérable impuissance à jamais arracher son espèce tout entière et d'un seul élan au limon originel. Car les chrétiens ont capitulé en rase campagne devant la plus hideuse et la plus puissante de leurs idoles, qui n'est autre, hélas, que leur propre masse.

Fort de ce constat le scribe fera dire à Jahvé: "Je vois bien, malheureux, que vous avez seulement substitué les verdicts de l'ignorance et de la sottise de vos majorités aux avis des idoles plus dévergondées encore et plus mal embouchées que celles de vos ancêtres." Puis, le scribe du silence retournera à son écritoire et il observera qu'hier encore, il nourrissait l'espoir que la sagesse du ciel dévalerait des hauteurs du cosmos et se communiquerait mystérieusement et sans intermédiaires aux foules ballottées par leur propre masse en folie. Mais la République avait bien vite dû renoncer aux conseils de la dernière et de la plus stupide de ses Pythies; et, depuis lors, elle écoute avec le plus grand respect les verdicts du hasard que vomissent ses propres calculs politiques. Mais si nous remplaçons simplement nos dogmes branlants et nos vaines liturgies par les sentences de nos majorités, de quelle mécanique universelle la République n'est-elle pas devenue l'otage!

11 - La plume des hommes et des dieux

Alors, le scribe des ténèbres retourne dare-dare sur l'Olympe de son choix et prête derechef l'oreille à la voix retrouvée de Zeus, de Jahvé ou d'Allah: "Savez-vous, écrit-il, pourquoi le malheur de tomber sans cesse de Charybde en Scylla s'attache à vos chausses? Parce qu'aux yeux des enfants en bas âge que vous êtes demeurés, il n'est pas de sort plus misérable que de vous trouver seuls et sans secours sur un astéroïde à jamais privé de gouvernail et de boussole."

Ce va-et-vient de la plume convient aux forçats de l'écriture romantique, qui remontent à saint Augustin et qui se disent qu'en effet, il serait monstrueux, aux yeux de la science politique dont une bête infirme s'est dotée, d'enfanter une progéniture de handicapés à vie, monstrueux de réduire à jamais ses propres descendants au rang d'orphelins de naissance, monstrueux de les précipiter sans autre forme de procès dans le néant.

Mais les scribes réalistes écrivent que les démocraties nées des majorités de la pitié ne sont pas peu fiers de se ranger aveuglément du côté du plus grand nombre. Comment creuseraient-ils d'entrée de jeu un fossé infranchissable entre les espérances de leur raison menacée de sécher sur pied et la nécessité, non moins impérieuse qui leur est imposée, de laisser l'ignorance des foules distribuer à tout le monde les fruits empoisonnés des savoirs les plus succulents? Jamais la puérilité inguérissable qui ronge si délicieusement notre cervelle ne mettra un terme à nos souffrances de rescapés partiels et inachevables de la zoologie.

Tel est le va-et-vient des écrits que l'homme et ses Olympe se partagent ou se jettent à la figure. A qui le scribe fera-t-il écrire : "Vous vous êtes résignés à faire croître dans les parcs d'attraction de votre foi des arbres aux pommes venimeuses, mais combien fondantes dans vos bouches! "A qui l'homme de plume fera-t-il dire: "Vous avez commencé de moissonner les récoltes de votre langage et à cultiver vos analgésiques cérébralisés".

12 - Allah et la dialectique

A mon avis, il serait judicieux de mettre dans la bouche du dieu Zarathoustra : "Autant vos dieux morts vous avaient arrachés à votre glèbe et élevés aux senteurs de leur Olympe, autant le parfum de vos vocables bien aimés a pris en vain le relais de vos entretiens avec vos dieux trépassés; et toutes choses saisissables se sont éloignées des pattes griffues et des crocs acérés que vous avez conservés."

Mais à quelle divinité faut-il faire constater que les mots ne capturent jamais tel objet en particulier et que les grammaires rendent l'univers à jamais flottant et vaporeux? Nous ferons donc dire à Allah: "Malheureux chrétiens, comment vous tirerez-vous jamais de la misère dans laquelle vous vous êtes précipités ! Je vous ai interdit la métaphysique, la dialectique, la gesticulation oratoire. Je vous ai interdit de pétrir mes mystères dans le cosmos. Je vous ai protégé des confiseries de la scolastique et des plats cuisinés de votre raison. En revanche, je vous ai ouvert tout grand le champ de la science, je vous ai laissé calculer dans l'immensité, parce que ma parole n'a que faire de la place du soleil et de la lune dans le silence de mon éternité."

Mais alors, comment se fait-il que Platon ait dit tout cela un millénaire avant Muhammad et comment se fait-il, que la plume de Jahvé ne soit jamais allée jusque là? Et le dieu des chrétiens, peut-on le pousser par les épaules jusqu'à lui faire dire: "Vos immortels de pacotille avaient fait à vos ancêtres la grâce ridicule de venir habiter toute la matière du monde; et maintenant les funérailles de vos idoles n'illustrent que votre impuissance à jamais enfourner vos grammaires et vos syntaxes dans les pierres, les plantes, les fleurs et les fruits. Non seulement tous les objets de la terre, mais vos propres corps échappent à vos prises, tellement votre propre voix vous met en suspension dans le vide et la nuit, tellement les sons articulés et que vous avez si patiemment appris à réciter vous précipitent dans le désert, tellement vous survivez à demi suffoqués en tous lieux et nulle part, tellement vous vous arrimez en vain aux sonorités de votre vocabulaire, tellement vous vous résignez de jour en jour davantage à errer sur une terre dont les mots vous ficellent à leur absence et vous larguent dans le silence."

13 - "Les Voix du silence" (André Malraux)

Si, en ses aller et retour entre le ciel et la terre, le scribe besogneux revient à son établi et époussète son écritoire, il commencera d'apercevra l'aporie originelle qui gouverne ses propres gènes et il se dira que l'animal serré dans l'étau de l'abstrait a mis sous clé l'histoire de ses démocraties pseudo-rationnelles et que son anthropologie pseudo scientifique se trouve livrée aux venins des idées trompées par des concepts et privées ab ovo de tout contact avec le singulier.

Alors le baron de Münchhausen qu'on appelle l'humanité prend son courage à deux mains et se lance tête baissée dans le monde; puis en désespoir de cause, il supplie ses majorités étêtées de conduire bon pied bon œil les peuples et les nations dans l'arène des millénaires. Certes, dit-il, il nous est bien impossible de jamais trouver un réconfort ni dans les arguments pseudo célestes que nos ancêtres avaient cru alléguer à bon escient pour la défense des droits et des pouvoirs de leur Jupiter, ni dans les raisonnements tirés au cordeau de nos logiciens les plus syllogistiques; certes, encore, il nous demeure non moins difficile de faire débarquer à nouveau sur la terre les promesses de nos Olympes d'autrefois que de nous fier à notre vocabulaire frelaté."

Mais peut-être ferons-nous dire à Allah: "Je vois une porte s'ouvrir devant vous. Qu'avez-vous appris à vos dieux peints et à leur solitude de carton? Ne leur avez-vous pas enseigné leur solitude dans l'univers? N'êtes-vous pas, vous aussi, en marche vers votre dernier secret quand vous devenez à vous-même les dieux de votre silence dans l'infini et la nuit? Je salue en vous les futurs prophètes de leur propre solitude, je salue en vous les dieux auxquels Allah a dit: "Voyez par quel détour je vous ai conduits à connaître la dernière finitude des hommes, celle de la bête du désert qui vous a élevés au rang des dieux."

La semaine prochaine, nous trottinerons à plus petits pas encore sur le chemin de la simianthropologie historico-critique.