Quelques suggestions philosophiques aux penseurs d'un islam en marche

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[:mdd]

"Interroger les grands philosophes, c'est transformer les questions qu'on leur pose en instruments d'approfondissement de la connaissance du genre humain."
Jaspers

1 - La pensée et son chemin
2 - La ciguë du tragique
3 - La raison et la peur
4 - Les inconnus dans la maison
5 - Le corbeau et le renard
6 - L'enclume des songes collectifs
7 - Faites honte à l'Occident
8 - Les accoucheurs du ciel
9 - L'avance philosophique de l'islam
10 - La seconde Renaissance
11 - Demain, le regard de l'islam

1 - La pensée et son chemin

Votre responsabilité intellectuelle est immense. Non seulement le monde musulman, mais la terre entière attend de votre capacité d'approfondir la connaissance rationnelle du genre humain la fécondation décisive d'une seconde Renaissance. Le fardeau qui pèse sur vos épaules est tellement pesant que vous avez besoin de poser les jalons des "grands commençants", comme disait Husserl. Depuis quarante ans, j'en ai expérimenté la fiabilité à ma très modeste échelle. Je vous en signale quelques emplacements et un début de mode d'emploi de la méthode à suivre.

En tout premier lieu, sachez que le point de départ de votre navigation d'Argonautes en direction d'Argos la Blanche sera nécessairement de peser la portée existentielle d'une réflexion de Platon qui a montré le chemin de la pensée à notre astéroïde et qui sert de guide à la raison humaine depuis vingt-cinq siècles: il s'agit de la distinction décisive, mais qu'il convient de préciser, entre une spectrographie anthropologique qui portera sur les sources nécessairement subjectives de toute connaissance qualifiée de rationnelle, d'une part et, d'autre part, sur la logique dont le cordeau de la dialectique précisera la route.

L'auteur du Théétète souligne que la géométrie repose sur des présupposés soustraits d'autorité à tout examen interne de leur pertinence, de sorte que cette discipline se trouve fatalement bâtie sur des axiomes jugés et proclamés irréfutables par nature et par définition. Mais cette infirmité résulte seulement de ce que nous manquons encore d'un regard de l'extérieur sur leur autorité apparente: le géomètre se trouve donc réduit à se placer en aval d'une enfilade de raisonnements réputés immanents à l'objet de sa discipline et située d'avance dans le cortège des principes chargés de soutenir son savoir en amont.

2 - La ciguë du tragique

La philosophie commence donc par la recherche du levier qui seul parviendra à mettre en évidence la relativité de la boussole tridimensionnelle des géomètres. Naturellement, la prise de conscience de cette disposition inversée des effectifs de la raison critique n'a pas suffi à conjurer le chaos mental dont souffre notre espèce. Il a fallu attendre vingt-cinq siècles pour qu'un Lobatchevski imagine une stratégie non moins cohérente que celle d'Euclide. Mais si vous partez de l'axiome de la physique classique selon lequel les parallèles se rejoindraient à l'infini, la géométrie traditionnelle viendra, elle aussi, à votre rencontre, elle qui se contredit d'ores et déjà à transporter les parallèles séparées du théorème de Pythagore sur le champ de bataille des abscisses et des ordonnées censées se croiser à l'infini de l'auteur du Discours de la méthode.

Il en résulte que la pensée proprement dite, qu'on l'appelle la philosophie, tente également de peser sur une balance transcendantale les propositions inaugurales de la connaissance politique, historique et scientifique que l'humanité ordinaire se partage. Cette balance ne sera pas ligotée aux a priori mythologique des révélations religieuses; mais sitôt que la pensée prétendra se dérober à la tâche qui la tient dans ses serres de dépasser le savoir banalisé qui l'attache aux tromperies du quotidien et de la coutume, elle retournera piteusement se camper en-deçà de l'appel socratique, lequel transporte la vérité au-delà des platitudes dont se nourrit le sens commun. C'est pourquoi, depuis deux millénaires et demi, l'encéphale supposé en évolution de notre espèce subit tour à tour des rétrogradations désastreuses ou bénéficie d'offensives et d'audaces accoucheuses de problématiques maïeuticiennes.

Le génie des ruptures créatrices est d'autant plus stupéfiant chez Platon qu'il l'applique à une géométrie qui, de son temps, reposait encore sur une assise tenue pour statique et consubstantielle à l'association des choses avec l'entendement "naturel" dont bénéficierait notre espèce. Il aura fallu attendre vingt-quatre siècles pour que les premières équations de la relativité restreinte de 1904, puis celles de la relativité générale de 1905 viennent précipiter dans un vide prospectif la science juridifiée de la nature et la philosophie axiomatisée par l'ordre théologique romain du monde de l'époque. Penser et calculer est devenu un saut dans le néant, une chute dans le gouffre sans fond de la solitude, une guerre avec des ténèbres dont seuls les dieux nous donnait l'illusion qu'ils en faisaient leur affaire.

Aussi les esprits craintifs sont-ils tentés de lâcher la barre de la pensée rationnelle, tandis que les navigateurs demeurés en haute mer ne se laissent pas purement et simplement intimider: jamais, disent-ils, le gouvernail ne nous glissera des mains. Raisonner, c'est se colleter avec la nuit et la mort. Le grand Athénien a bu la ciguë du "Connais-toi" dans la coupe du tragique de la connaissance véritable. Boire le poison-remède sans lequel il n'y a pas de philosophie est une science apostolique, prophétique et prométhéenne.

3 - La raison et la peur

C'est dire que si l'Occident de la pensée, qui est critique depuis Platon, vous demande de n'avoir pas froid aux yeux et d'emprunter la voie d'une lecture impavide du Coran et si les derniers apôtres de l'épouvante religieuse du Moyen Age tentaient de faire miroiter à vos yeux le combat des Saladin de votre foi contre les hérésies de la pensée rationnelle mondiale depuis la Renaissance, vous trouverez le courage de rappeler aux terroristes de votre tradition la leçon dégrisante de Platon, dont le génie recèle encore les clés de l'avenir. Rappelez aux buveurs de l'élixir de l'infaillibilité de la géométrie d'Euclide qu'il vous appartient d'enseigner aux enfants de l'Europe sommeilleuse à traquer sans peur les présupposés anthropologiques les plus cachés de la connaissance traditionnelle, donc les plus inconscients et les plus informulés; et vous apprendrez à exorciser le langage euphorisant et abstrait d'une pensée mondiale endormie dans l'évangélisation de quelques concepts universels. Gardez-vous de livrer vos élèves à une lecture candidement préqualifiée d' historique si vous ne vous êtes pas demandé au préalable et à l'école de Platon, quel est le statut de la notion même d'histoire naïvement appliquée à la biographie du genre humain d'hier, d'aujourd'hui et de demain. Car vous ne savez pas encore sur quel chemin vous progressez ou reculez. Si nous n'étions pas devenus des animaux d'un genre particulier, nous ne nous demanderions pas sur quelle route nous nous trouvons et quelle raison héroïque nous délivrera des prières qui prétendaient nous raconter notre véritable histoire.

4 - Les inconnus dans la maison

En vérité, la philosophie d'école dont la bancalité sous-tend la notion scolastique d'historicité explicative s'applique à des marmots effarouchés et qui ignorent dans quelle direction ils courent. Car le concept occidental de devenir repose sur un axiome qu'il s'agit précisément de réfuter et selon lequel tout ce qui se révèle soi-disant historique ressortirait à une humanité d'ores et déjà devenue adulte en tous lieux, donc sur le présupposé indéfendable selon lequel l'humain en tant que tel se révèlerait pensant par définition chez les spécimens d'âge mûr de notre espèce. A partir d'un tel postulat, l'histoire dite scientifique se heurterait à deux rivaux clairement identifiés et à terrasser conjointement, le sous-humain, qui serait demeuré vagissant, et le surhumain, qui menacerait à chaque instant de retomber dans la mythologie.

Mais comment négocier avec le fantastique religieux d'un côté et avec la bête dont la raison est demeurée puérile de l'autre si la raison et le mythe demeurent des "inconnus dans la maison", comme disait le Commissaire Maigret? Du coup, l'adjectif "critique" accolé d'avance à l'adjectif "historique" dont usent les modernes se branche à titre préjudiciel sur la démonstration de deux tautologies aussi vaines l'une que l'autre : le mythe est mythologique, n'est-ce pas, et la raison est rationnelle, le sacré est vaporeux, il va sans dite et la pensée est concrète et campée sur ses jambes, comme chacun sait.

5 - Le corbeau et le renard

Voyez combien est grande la tentation du séraphisme intellectuel : la bête vocalisée fait l'ange avec des mots sitôt qu'elle a lâché le timon de l'interrogation socratique - et l'Europe entend se cacher cette vérité à elle-même sous le constat piégé de la gémellité naturelle qu'elle voudrait afficher entre la notion d'histoire et son bras droit, l'esprit critique. Mais qui commande cette étrange complicité langagière? Ne tombez pas dans cette magie verbale, mais demandez-vous résolument et courageusement si la notion d'historicité appliquée d'avance aux semi-évadés actuels de la zoologie est valide. Car la raison occidentale commence par mettre sous le boisseau l'évidence qu'elle est un renard et qu'elle se forge des interlocuteurs rusés, donc de mèche avec sa tanière et qu'elle convie ensuite les disciplines de l'intelligence à des entretiens aussi interminables que platement intéressés.

Une historicité préconstruite sur cette duplicité est nécessairement de type onirique, que je sache. Mais quelle irrationalité privée de vaillance que d'amputer un animal des délires de l'enfance qui le constituent précisément en tant que personnage appelé à se promener sur la scène de "l'histoire", quelle déraison que celle d'une raison embryonnaire et qui commence par retirer à son objet l'essentiel de son historicité spécifique, donc son infantilisme. Quelle est la panique d'entrailles qui sous-tend un édifice aussi verbifique et quelles sont les secrets anthropologiques des boucliers qu'on appelle des scolastiques.

6 - L'enclume des songes collectifs

L'islam des philosophes de demain est appelé à accoucher de la notion même de "raison maïeuticienne". Un Occident demeuré inconsciemment irrationnel y est réticent à l'école même de la prétendue raison qu'il brandit. Voyons de plus près sur quels sentiers de la pensée votre vocation philosophique vous appelle à tenir d'une main ferme le timon de la logique socratique. Car si la raison occidentale commence par priver la raison de son champ d'investigation naturel et universel, qu'en serait-il d'une intelligence transcendantale et devenue spectatrice de ses propres tares ? Qu'en est-il de l'animal demeuré pseudo rationnel et qui se déplace sur les planches de son faux théâtre? Platon vous le dit: ce maïeuticien vous rappelle à chaque pas qu'une science qui tire à la queue leu leu des conséquences d'axiomes soustraits d'avance et arbitrairement à la pesée anthropologique n'est pas encore philosophique, Platon l'accoucheur vous fait dire à chaque enjambée que l'espèce de raison dont un Occident infirme vante la forgerie est demeurée un enfant en bas âge.

Mais alors, quelle est la panique irraisonnée qui ordonne à l'Occident semi-pensant de s'arrêter en chemin et de courir à la panne ? Voyez combien vous êtes mieux armés que l'Europe pour vous demander de quelle espèce d'entendement vous devez apprendre à faire usage afin d'entrer dans les méandres d'un animal dont l'encéphale politique, donc le comportement "intelligent" a besoin de se donner des vis-à-vis fabuleux, loquaces en diable et censés lui " parler raison " en retour, mais toujours seulement sur le seul modèle que requiert la défense et illustration de son historicité pré-fabriquée. Une espèce branchée de naissance sur le besoin qui la tenaille de se donner l'identité collective et truquée que lui impose la spécificité de sa présence semi-animale dans la durée, une telle espèce, dis-je, doit demander à Socrate pourquoi la vérité est à la fois un remède et un poison mortel - car le mot pharmakon en grec présente toujours cette double acception.

7 - Faites honte à l'Occident

Non seulement vous n'êtes pas en retard sur la raison dont l'Occident se vante mais, au contraire, vous devez vous montrer les pédagogues attentionnés d'une civilisation épouvantée par le spectre de sa demi compréhension de la condition simiohumaine. Car si nous sommes des animaux politiques par nature et par définition - et cela du seul fait que notre historicité spécifique nous contraint à gérer notre destin à l'école des songes collectifs de notre "raison" ou de nos religions - alors vous êtes déjà des maïeuticiens éprouvés, et cela à l'image, encore une fois, de Platon, qui a voulu que la philosophie fût une radiographie du cerveau moyen des Athéniens de son temps, donc une anthropologie de la bête qui ne survit qu'à se forger son identité de masse sur l'enclume de ses dieux ou le marteau à la main. Faites honte à l'Occident d'adorer trois idoles qui promettent à leurs servants de les doter d'un squelette immortel dans les nues et de torturer éternellement leurs ennemis sous la terre, dites aux enfants qui vous écoutent que leurs parents sont demeurés des bêtes à la fois apeurées et féroces.

8 - Les accoucheurs du ciel

Vous vous camperez à la fois hors de l'enceinte zoologique de l'histoire et hors du faux esprit critique dont cet animal se nourrit encore: car les trois dieux faussement indulgents entre lesquels une humanité affolée partage son pauvre encéphale sont demeurés des acteurs politiques de second ordre, des législateurs et des moralistes chargés seulement de vous rappeler par la torture qu'il n'est pas de loi et d'autorité qui ne se fondent en dernière instance sur une force habillée en éthique.

Le monde attend de vous des textes inouïs. Il vous appartient de remédier à l'immoralité des trois souverains actuels du ciel, il vous appartient d'enseigner votre propre élévation spirituelle à la raison et à l'intelligence qui pilotent ces animaux célestifiés par leur enfer. Vous êtes mieux armés qu'une Europe sans souffle pour comprendre la profondeur de la parole de Nietzsche qui disait: "Le christianisme périra de son immoralité". Car il s'agit d'une immoralité inscrite dans la psychophysiologie cérébrale qui sert de fondement même à l'intelligence politique de notre civilisation. Conséquence: si Jahvé, Allah et le dieu-homme sont des copies de leurs créatures, si tous trois se révèlent des forgerons des identités cérébrales primitives entre lesquelles notre espèce se divise, si nos sols et nos climats se placent sous le sceptre de divers Jupiters construits sur le modèle des boîtes osseuses de l'endroit, alors, la philosophie est appelée à transcender l'entendement naturel des bimanes détoisonnés et de leurs idoles; et seul le regard de haut que l'histoire transcendée portera sur sa propre immoralité permettra à l'esprit critique d'un Occident moralisé par l'islam d'emprunter l'itinéraire qui rendra Clio plus intelligible.

Vous êtes des ouvriers chargés de fabriquer et de meubler la boîte à outils de la pensée de demain - et pour cela, il faut que vous compreniez comment les prophètes enfantent des dieux de plus en plus sages. Songez donc que vous ne sauriez vous trouver à la fois dûment informés de ce que les trois Célestes actuels sont estropiés et difformes, mais perfectibles, et renoncer à vous demander qui sont les accoucheurs souverains des dieux supérieurs. Votre vocation philosophique et celle de l'islam est de vous élever au rang de généalogistes de l'âme et de l'esprit des grands maïeuticiens de l'absolu. Il vous faudra une étincelle de génie pour comprendre le génie des donateurs d'un dieu nouveau aux fils d'Adam; et votre échelle de Jacob sera une philosophie appelée à s'élever au rang de la sage-femme qu'évoquait le suicidaire athénien. A l'islam de la pensée de rédiger le Discours de la méthode des obstétriciens de l'Allah de demain.

9 - L'avance philosophique de l'islam

Deux boulevards s'étendent à perte de vue devant les futurs martyrs de la pensée critique. Mais voyez comment tous deux sont appelés à attirer le regard des géants de l'islam à venir. Le premier est celui de la découverte de l'identité véritable des nations - car c'est précisément de consciences nationales authentiques que l'islam de la raison a besoin d'armer l'Occident.

Qu'est-ce qu'une nation, sinon un personnage intérieur, donc mental et sommital, qu'est-ce qu'une nation, sinon un acteur surréel et désincarné, qu'est-ce qu'une nation, sinon un souverain tellement cérébral qu'il n'existe que dans les esprits, et cela non point à force d'accumuler des preuves soit-disant matérielles de son existence propre, mais exclusivement à lui fournir des signes et des symboles plus parlants que les alambics de la scolastique. Naturellement, la haute spiritualité de l'islam rappelle aux petits enfants que la gendarmerie, la magistrature, les palais de justice ne substantifient pas la France en tant que telle, le Coran enseigne sur les bancs de l'école que les robes noires des avocats et les képis dorés des généraux ne sont que des signes impuissants à incarner la France, le Coran enseigne qu'une vraie nation est à elle-même un personnage chargé de véhiculer l'identité surréelle, donc seule véritable, d'un peuple et d'une patrie de l'esprit.

Vous enseignerez donc à un Occident encore dans son berceau et dont le Dieu est censé s'être incarné dans une ossature, qu'un territoire, un climat, une histoire et des millions d'habitants auront beau s'échiner à observer la France en laboratoire - une vraie nation naît du fiat lux qui la fait habiter sa parole et sa tête. Les personnages qui servent d'assise aux identités élévatoires sont des acteurs qu'il est impossible de revêtir de chair et de muscles. L'islam est platonicien, l'islam enseigne que ni les nations, ni les dieux n'ont des pieds et des mains - c'est cela votre immense avance cérébrale sur la civilisation du mythe de l'incarnation de l'esprit.

10 - La seconde Renaissance

Mais l'islam enseigne également qu'il est inutile de seulement tenter de faire naître Allah des mains d'un clergé ou des rites d'un sacerdoce. Voyez comme l'Occident chrétien s'est épuisé à rendre son dieu visible et palpable: non seulement, ses prêtres et ses autels offrent le spectacle d'une vaine agitation autour d'une pierre d'où coule le sang réel, mais déclaré invisible de leur sacrifice; mais cette civilisation est allée en toute logique jusqu'à diviniser la rate, le foie, les poumons, l'estomac et les neurones d'un homme -dieu.

Vous rappellerez à nos laïcs que la France des vrais patriotes n'a pas de poumons, de reins et de vessie. Je vous entends déjà apostropher l'Occident des philosophes d'école: "Vos uniformes, vos édifices, vos perruques, vos bannières, vos broderies et vos banderoles ne sont pas davantage des accoucheurs d'une Europe de l'esprit que vos ciboires et votre pain bénit ne font exister un Zeus braillant dans son berceau". Mais si les seuls allumeurs inspirés de l'identité "divine" des humains sont les âmes de feu des prophètes, alors le sacré se répartira en vain entre des champs fertiles, des climats favorables et des langues innombrables et vous dégénèreriez irrémédiablement de vous priver de votre historicité surréelle. Je salue en vous les maîtres encore cachés de la civilisation de la pensée à venir, je vois en vous le creuset de la raison des incandescents qui génèreront les deux Verbes fondateurs de l'Occident, l'histoire et l'esprit. Puisse la géopolitique contemporaine recevoir de votre lecture ascensionnelle du Coran les prémices philosophiques d'une seconde Renaissance, celle qui délivrera les verbes expliquer et comprendre d'un christianisme qui tentait, depuis deux millénaires, de donner des cellules de chair à la vie spirituelle de l'humanité.

11 - Demain, le regard de l'islam

Quand les Descartes de l'islam auront pris la relève d'une raison européenne encore privée du survol qui l'attend, votre regard d'aigle embrassera toute l'étendue des siècles qui se sont écoulés entre la Renaissance et le début du IIIe millénaire; et vous direz aux apprentis des rétines du ciel de demain: "En vérité, les déboires de vos nations découlent logiquement des relations que la redécouverte des Lettres, des sciences et des arts de l'antiquité vous a contraints d'entretenir avec votre histoire mal ressuscités : car vous avez placé au cœur de votre civilisation de l'humain le miroir que vous tendait l'histoire d'un monde soi-disant retrouvé - et vous avez cru regarder du dehors les croyants de votre religion. Mais aussitôt vous avez oublié que le véritable esprit historique devait vous faire rencontrer la "vraie vie", et vous avez parié que cette vie-là serait aussi simple et joyeuse que celle des athlètes de la Grèce dans leurs stades - mais vous n'avez capturé qu'un éclat emprunté et superficiel de la lumière du monde et vous avez pris les pâles chandelles d'Olympie pour l'âme même des choses.

Mais, dans le même temps, le tohu-bohu des évènements ne cessait de vous rappeler que l'histoire est tragique. Avec Toynbee, vous avez appris que les civilisations répondent à des défis mortels, avec Spengler, que le déclin des nations s'inscrit dans l'agonie de leur génie, avec Marx, vous vous êtes rués l'épée à la main dans une alliance sanglante de l'évangélisme avec l'utopie politique, avec Hitler, vous avez hypertrophié votre identité raciale et territoriale, avec Washington, vous vous êtes asservis à l'apostolat d'une liberté mise au service d'un vassalisateur de la terre et vous avez découvert combien une civilisation se laisse rapidement habiller d'une livrée.

Alors l'islam de la pensée vous dit: "Si vous apprenez à vous regarder sur la rétine d'"Allah", ne penserez-vous pas que l'œil de ce géant de l'esprit plongera plus loin dans vos âmes et vos têtes que vos petits historiens de l'"esprit des choses"? Ne penserez-vous pas que l'heure a sonné d'apprendre à vous regarder de haut et de loin, ne penserez-vous pas qu'une espèce énigmatique se rendra déchiffrable à l'écoute des prophètes qui se sont installés dans l'encéphale d'un roi de l'univers et qui lui ont appris à parler"? Alors vous apprendrez à changer de cervelle et à vous installer dans l'encéphale d'"Allah".

le 26 janvier 2013
aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr