Un Etat catéchisé par la démocratie

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1 - La question
2 - Etapes
3 - Les trois hosties de la démocratie
4 - Les rechutes de la France
5 - L'école de l'âme
6 - Le Pégase de la philosophie
7 - Les mystères d'une ascension
8 - Une animalité spécifique
9 - Les premiers empires fiduciaires
10 - Les offertoires de l'humanité sous l'œil des cameras

1 - La question

Voltaire et Rousseau sont décédés la même année, en 1778, bien qu'ils fussent nés à dix-huit ans d'intervalle, le premier en 1694, le second en 1712. Leurs héritiers ont été frappés de la même malédiction : la percée de la pensée semi-rationnelle inaugurée par le patriarche de Ferney n'est pas allée jusqu'à amorcer le décryptage actuel des secrets psychogénétiques de l'anthropomorphisme sacré, tandis que les écologistes modernes traînent un silence philosophique pesant sur les sentiers de l'auteur des Rêveries d'un promeneur solitaire. Pourquoi le mutisme de la raison mondiale contemporaine et la liquéfaction de la postérité des Lumières dans un panculturalisme décérébré illustrent-ils à front renversé les arcanes du combat de la bête onirique avec sa vie posthume et pourquoi les trois dieux dits "uniques" sont-ils redevenus les monarques de la tripartition du bimane dont l'encéphale est demeuré en friche sur de vastes étendues du globe terrestre?

2 - Etapes

Voici les péripéties qui ont jalonné l'histoire de l'immense régression intellectuelle du genre simiohumain depuis 1778. Louis XVIII, décédé en 1824, avait réhabilité l'Inquisition - mais du bout des lèvres - et redonné, pour la forme seulement, de pâles couleurs au culte de la sainte ampoule - Charles X tentera en vain de la repeindre à neuf. Quant à la révolution de 1830, elle a tourné court sous le règne de Louis-Philippe le Pieux et celle de 1848 a fait naufrage dans les dévotions récitées à la cour de Napoléon III, sous la houlette et l'éventail de l'impératrice Eugénie de Montijo. Enfin, en 1871, la République avait commencé de comprendre que si l'Etat laïc n'enseignait pas aux enfants de France l'histoire de la raison des origines à nos jours, le peuple demeurerait superstitieux et retomberait de génération en génération dans les bras d'un clergé qui, lui, installait, d'un millénaire à l'autre et dès les bancs de ses écoles un chef hyper cérébralisé à la tête du cosmos.

3 - Les trois hosties de la démocratie

Mais comment éduquer une nation à l'école de la raison si la République de la raison n'a de philosophie ni de la raison, ni de la déraison et si elle emboite le pas à la raison multiséculaire des Eglises sans seulement observer ses propres hosties? L'évangile de la Liberté et les cérémonies liturgiques qui sacralisent la célébration du mariage de cette idéalité désincarnée avec une patrie blasonnée des écussons de la Justice et du Droit n'est qu'une pâle copie du culte que le monothéisme rend à trois vertus sanctifiées par leur chorale, la foi, l'espérance et la charité.

Les chrétiens devraient graver cette devise en lettres d'or sur les frontons de leurs édifices publics, parce que la France laïque s'est contentée de changer l'orchestration et la sonorité grammaticale de la trinité verbale dont le salut religieux se nourrit. Et maintenant, Voltaire sacralise trois concepts réputés en marche dans l'univers, et maintenant Voltaire s'agenouille devant trois abstractions bien sanglées dans les uniformes des personnages surréels qu'elles sont censées incarner, et maintenant, Voltaire se prosterne devant un trio d'idéalités séminarisées, et maintenant, Voltaire couronne de la pourpre républicaine, la triplette des nouveaux princes de la Curie dont la démocratie française se chapeaute. Les anges ont seulement troqué leurs ailes pour des vocables séraphiques et sotériologiques. Et depuis lors, une République catéchisée par le culte de la Liberté présente son vin de messe dans les ciboires de 1789 et dépose ses hosties verbales sur l'autel de la conscience universelle.

4 - Les rechutes de la France

En 1940, la France née de la séparation de 1905 entre la sotériologie ecclésiale et celle de l'Etat terrestre est retombée dans l'escarcelle de la foi d'un soldat dévot, un Maréchal né en 1856, qui rêvait de théologiser le patriotisme républicain à l'école du travail, de la famille et de la patrie; puis, en 1997, le Président Chirac, un soldat patriote, lui aussi, tentait de redonner à la Gaule de Voltaire sa place de fille aînée de l'Eglise dite catholique, apostolique et romaine, mais forgée sur l'enclume de l'apprentissage de la guerre. Puis, seule la superficialité d'esprit et la titanesque inculture du Président Sarkozy nous ont préservés d'une légitimation à nouveaux frais du sacerdoce militaire des prêtres de Clovis et des pasteurs de Calvin réconciliés sur l'offertoire de l'OTAN. Les hussards de la religion de la Liberté se sont fatigués sous le harnais d'un empire étranger.

Pourquoi tant d'échecs de l'apostolat cérébral avorté de la France? Pourquoi les descendants travestis de Rousseau et de Voltaire ne sauraient-ils unifier la nation de la pensée? Parce que la scolastique démocratique a envahi l'Université dite laïque. Jamais les Sorbonne ne regarderont l'humanité droit dans les yeux. Les propitiatoires des idéalités ne sont pas ceux de la raison. Il faudra revenir à la question discrètement ascensionnelle de Platon: "Qu'est-ce que la Justice humaine? Qu'est-ce que l'Etat humain? Qu'est-ce que le savoir humain? Quel est l'esprit de la philosophie humaine et quelles sont sa transcendance et son inspiration spirituelle propres?" Si la raison des humanistes de la Renaissance censée s'être substituée aux Exercices de saint Ignace s'était interrogée sur les dieux du langage que sécrète l'encéphale du genre humain, elle aurait radiographié la boîte osseuse de Jahvé, d'Allah ou du Dieu des chrétiens et ses autopsies auraient retrouvé le Platon du Gorgias, du Théétète et de La République. Car la condition dite humaine se trouve réfléchie dans le miroir de son encéphale.

5 - L'école de l'âme

Du coup, la philosophie occidentale aurait déposé les documents anthropologiques qu'on appelle des théologies sur les plateaux de la balance commune à la politique et à l'histoire de la raison. Mais, pour cela, il aurait fallu retrouver l'esprit du dialecticien d'Athènes, qui faisait, de sa discipline, une école de l'âme. Alors seulement le miroir de la philosophie serait devenu si profond dans la caverne symbolique de Platon qu'on y aurait vu s'y réfléchir les rouages et les ressorts cérébraux des évadés de la zoologie du Ve siècle avant notre ère jusqu'à nos jours. L'appareil auditif de la philosophie universitaire ne saurait écouter et entendre Socrate renvoyer au sophiste Prodicos les jeunes gens dont l'âme n'est grosse de rien, selon l'expression de Platon. Le miroir de l'anthropologie critique que notre époque tend au genre simiohumain sera-t-il existentiel en profondeur? Dans ce cas, observons du moins la caverne où campe une espèce aporétique.

6 - Le Pégase de la philosophie

Je qualifie d'historique une anthropologie ambitieuse de "rendre compte" du parcours d'une espèce tapie dans un antre privé de lumière et d'observer "du dehors" son aventure proprement cérébrale. Si son intelligence se trouve en chemin, quelles étapes cet animal a-t-il franchies dans l'ombre? Une discipline de ce genre se veut donc également critique au sens où l'entend l'auteur de la Critique de la raison pure, c'est-à-dire au sens du verbe grec kritein, qui signifie juger, peser et évaluer la valeur d'une pensée en apprentissage de sa légitimation véritable, donc à initier en cours de route au chapitre de la spécificité de sa nature et de sa destination particulière. Pour cela, le néophyte de la pensée rationnelle rend son instrument de conquête du savoir plus cohérent que les précédents. Aristote se veut plus logicien que Platon, Descartes que Thomas d'Aquin, Kant que Descartes, Hegel que Voltaire et Nietzsche que Kierkegaard. C'est dire que la notion même de raison modifie ses armes et son contenu au fur et à mesure de son cheminement ou de sa course précipitée.

Au double titre, primo, de l'examen du tracé dans la durée d'une science heuristique, et secundo d'une appréciation du caractère cognitif ou trompeur d'une philosophie, l'anthropologie historico-critique constate que notre espèce est la seule que la nature ait condamnée à vivre à la fois dans un monde réfléchi sur sa rétine et dans les paradis oniriques censés éclairés de l'extérieur que sécrète le globe oculaire falsifié et trompeur dont elle se trouve affligée de naissance. Ces Edens modifient sans cesse le contenu et la gestuelle de leurs aventures dans des royaumes imaginaires, mais tenus pour réels par la bête délirante, de sorte que le simianthrope rêveur se loge dans des jardins cérébraux dont les frontières fragiles et les clôtures branlantes se déplacent sans relâche au gré des époques et des lieux.

7 - Les mystères d'une ascension

Toute la difficulté, pour l'anthropologie historico-critique, se ramène donc à découvrir les causes qui séparent ou confondent les repaires cérébraux de la bête. Cette discipline tente de répondre à la question la plus focale soulevée par Platon: comment se fait-il qu'un animal atteint d'une pathologie cérébrale qui le handicape lourdement - le pauvre s'imagine surveillé du coin de l'œil par des personnages gigantesques et sourcilleux qui se seraient tapis dans le cosmos - comment se fait-il, dis-je, que cet animal soit néanmoins parvenu à se hisser au premier rang parmi les vivants? Comment un estropié incurable, semble-t-il, et terrorisé par la colère des monstres invisibles censés l'environner de toutes parts, est-il peu à peu devenu suffisamment retors pour s'acheter jour et nuit les faveurs de ses dompteurs, alors que ses mille astuces sont cousues de fil blanc? Comment a-t-il trouvé dans les ténèbres de la caverne de Platon les leviers de la suprématie qu'il exerce désormais sur tout le reste du règne animal ? Pourquoi Ulysse "aux mille ruses", dit Homère, a-t-il forgé les instruments de sa grandeur à offrir des prébendes bien grasses aux fournisseurs de ses épouvantes? Qu'en est-il des relations que ce songeur détoisonné a réussi à entretenir avec ses dompteurs inaccessibles et incapturables?

8 - Une animalité spécifique

Les Grecs étaient aussi convaincus de la présence réelle - au sens corporel du terme - des dieux qu'ils s'étaient donné à séduire et à tromper que de l'existence physique de leurs montagnes et de leurs plaines; et, maintenant encore, les habitants de l'Hellade ne sont pas moins persuadés de la matérialité du ciel qui les plonge dans l'allégresse et de l' enfer qui les terrorise que de l'odeur de la chair et du sang de leur prophète assassiné: puisqu'ils le trucident rituellement et tous les jours sur leurs offertoires. Sont-ils aussi convaincus de l'existence de leur Jupiter que les contemporains d'Homère l'étaient de la musculaire de leurs locataires de l'Olympe? De plus, l'espèce simiohumaine prend violemment parti, et toujours les armes à la main, à de sanglantes altercations entre l'invisible et l'osseux, de sorte, depuis des siècles, les principaux carnages entre les représentations mythologiques du monde qui ont ensanglanté leur astéroïde ont toutes porté sur le caractère moléculaire ou symbolique du squelette d'une victime exposée sur l'étal de leurs sacrifices d'étripeurs.

9 - Les premiers empires fiduciaires

Les deux campements dans lesquels gîte le genre immolateur entretiennent donc en permanence des relations assassines entre eux et avec leurs servants respectifs. A peine s'était-elle quelque peu cérébralisée que l'espèce simiohumaine était demeurée tellement embryonnaire qu'elle offrait ses congénères les plus précieux, donc les plus coûteux, aux mâchoires de ses divinités carnassières, tantôt afin de tenter d'apaiser leur fureur à force de remplir leur panse, tantôt afin d'apprivoiser les insatiables à des prix déterminés. Mais pourquoi la viande fraîche dont ils se montraient friands ne les rassasiait-elle jamais?

Pour répondre à cette question, il faut se demander pour quelles raisons les animaux de boucherie n'ont succédé que fort tard. aux meurtres des humains sur leurs autels. C'est que la transition piteuse des meurtres les plus dispendieux aux sacrifices avares des seuls animaux domestiques a illustré le passage de la religion en usage dans les économies rurales à la production industrielle et massive des biens de consommation courante.

A l'origine, les relations meurtrières que la bête semi cérébralisée entretient avec le fantastique assassin qui l'a frappée de plein fouet au sortir du paléolithique supérieur répondaient aux circonstances les plus dramatiques de la politique des peuples et des nations: si la flotte de guerre des Achéens ne parvenait pas à rendre favorables à Ménélas les vents nécessaires à une heureuse navigation vers la cité de Priam, l'expédition aurait été annulée à grands frais et remise sine die en raison de l'état des finances publiques, déjà saignées à blanc par les gigantesques préparatifs d'une guerre navale d'une envergure aussi inusitée. Seul le sacrifice au dieu du vent de la fille de l'amiral en chef était de taille à éviter une catastrophe financière et morale sans exemple. Mais ensuite, l'animal rêveur qu'on appelle l'humanité est parvenu à mettre sur pied des relations moins désastreuses et précautionneusement ritualisées d'avance par des accords écrits avec les rois les plus rentables du cosmos, ce qui a permis à la bête industrieuse et menteuse d'organiser un puissant clergé de marchands des bestiaux de la foi. Des commerçants et des changeurs en grand nombre se sont ensuite spécialisés dans le trafic des offrandes devenues coutumières avec un royaume bancaire encore logé dans les nues et bétonné dans le crâne de l'animal.

Quel spectacle le culte bruyant et puant de l'époque présente-t-il à l'anthropologie historico-critique d'aujourd'hui? Observez les bêtes affolées par l'odeur du sang, filmez les taureaux, les boucs, les béliers mugissants, bêlants, urinants - impossible d'éviter de patauger dans les excréments de la foi.

10 - Les offertoires de l'humanité sous l'œil des cameras

Mais si repoussante que soit l'observation actuelle d'une bête à la fois enragée et ficelée aux songes sanglants de ses marchands du ciel, l'anthropologie moderne porte le regard distancié de la raison scientifique contemporaine sur les motivations, tant conscientes qu'inconscientes qui colloquent l'encéphale boursier de tout le genre simiohumain dans un fabuleux et un sanglant fiduciaires. A ce titre, cette discipline relève que Tite-Live, Tacite ou Salluste commençaient par coller dans leurs herbiers les animaux schizoïdes dont la férocité, l'"immanitas", écrit Cicéron, faisait saliver leur génie de l'écriture.

L'anthropologie historico-critique, elle, se distingue radicalement de leurs exploits littéraires dans la description de la férocité originelle des premiers temps. Seule l'intéresse l'examen minutieux et la pesée réfléchie de la nature et des caractéristiques de l'animalité propre au simianthrope d'hier et d'aujourd'hui. Que signifie la dichotomie mentale dont souffre la bête en voie de cérébralisation et qui la scinde entre les platitudes de la zoologie et les mondes délirants auxquels elle se trouve ligotée de naissance? La scission originelle entre le monde des sens et la confiance en un Wall Street rédempteur trouve sa source dans le langage, qui transporte l'espèce cacophonique dans des représentations abstraites et déracinées d'elle-même, mais angélisées par un vocabulaire vaporisé et qui la maintient en suspens dans les airs.

Le transport du sang simiohumain dans le ciel des bouchers du sacrifice témoigne de la nécessité dont souffre l'encéphale de cet animal d'entrer en tractations constantes - et rémunérées - avec les empiffrements de ses charcutiers divins. Les dieux immolateurs sont à l'image de leurs servants: dans Aristophane déjà, ils mangent, boivent et se rassasient, mais seulement de viandes crues. Leur art culinaire est demeuré en panne du feu. Il se trouve que la mangeaille religieuse s'est perpétuée dans la consommation chrétienne de la victime immolée au Zeus nouveau, il se trouve que la religion de la torture se contente d'individualiser la potion du sang frais et de l'ingestion sans cuisson préalable de la chair mythifiée d'un homme divinisé de son vivant - son cadavre crucifié est transporté aux côtés de Jupiter. L'anthropologie historique est le cinéaste des offertoires de l'humanité d'Iphigénie à nos jours.

La semaine prochaine j'observerai comment les marmites du langage flottent entre le ciel et la terre des rôtisseurs et comment leurs sacrifices à la rentabilité de leur propre scission interne immolent la bête coincée entre ses deux domiciles cérébraux.

Le 19 janvier 2013
aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr