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M. Hollande sous la lentille de l'anthropologie critique

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Lettre à Mme Aurélie Philippetti, Ministre de la Culture

Madame le Ministre,

Longtemps les galériens de la pensée critique et l'Etat sont demeurés à couteaux tirés dans l'arène de la politique. Comment en aurait-il été autrement? Quand l'astronomie scellait avec le sacré une alliance assermentée par une théologie et qu'une confession de foi se voulait l'encéphale des peuples en action sur la terre, comment voulez-vous que la philosophie partageât ses travaux avec l'errance d'une humanité agenouillée? Mais au cours des XVIIe et XVIIIe siècles, le trône, l'autel et Voltaire ont commencé de se protéger les uns les autres de leurs prosternations réciproques et l'auteur de Candide a pu rédiger Le siècle de Louis XIV, puis Le siècle de Louis XV, puis défendre Calas sans se trouver consumé sur les bûchers de la piété. Enfin le XIXe a vu la République se ranger sans sourciller du côté de Darwin et le XXe siècle ordonner à la France de rester stoïque devant l'offensive des explorateurs les plus redoutables du continent de l'inconscient de la politique. Et que dire du naufrage de l'espace et du temps dans une multitude de dimensions non euclidiennes de l'univers, ce qui a laissé la Gaule de la géométrie des ancêtres bouche cousue, mais l'arme au pied!

Par bonheur, le XXIe siècle connaîtra deux révolutions périlleuses pour tous les Etats, celle d'une science historique ouverte à la postérité de la découverte de l'évolutionnisme et, parallèlement, celle d'une anthropologie critique enracinée dans les enseignements de la zoologie. Ces mutations trans- coperniciennes de la psycho-biologie demanderont à la rue de Valois une pesée de sang-froid des relations que l'exécutif entretiendra avec les bagnards de la dialectique, tellement il ne sera plus possible d'observer notre espèce sans placer résolument les chefs d'Etat du monde entier sous la lentille d'un microscope accusateur. L'humanisme nouveau radiographiera la boîte osseuse des acteurs de la pensée collective et il observera leur rôle de propagateurs assermentés des erreurs partagées par un siècle entier.

Pendant plus de cinq ans, j'ai observé M. Nicolas Sarkozy au télescope de la simianthropologie de demain. Mais si le premier président de la cour de cassation se livrait à des facéties, à des grimaces et à des gamineries en pleine audience, on lui rappellerait sans doute gentiment les rites et les coutumes qui conviennent à la majesté de la plus haute instance judiciaire de la France, tandis que si un Président de la République gravit les marches de l'Elysée en culottes courtes et sous l'œil de verre des caméras, l'anthropologie critique étend bien davantage le champ de ses investigations - sa vocation la contraint à diagnostiquer la pathologie des Etats décorsetés où les comportements consubstantiels à l'exercice des fonctions officielles ne sont plus respectés.

Aujourd'hui M. Hollande se présente à son tour dans le champ de vision des "grandeurs d'établissement " de Pascal, parce que la politique des nations est condamnée à s'en revêtir; mais sa parure publique appelle un autre angle de prise de vues de la réflexion sur l'esprit d'apparat des civilisations et sur les relations qu'elles entretiennent avec le style qu'affichent les cérémonies solennelles. Car, comme il est dit plus haut, l'heure a sonné au beffroi du "Connais-toi" de spectrographier les neurones des chefs d'Etat en exercice, alors que la Ve République n'est pas encore préparée à aborder avec sang-froid un tournant aussi dangereux de la recherche anthropologique sur les ressorts intimes de l'action publique. Et pourtant, le territoire ouvert à Socrate est devenu tellement planétaire que l'étude de l'évolution cérébrale de notre espèce se situe au cœur de l'observation du champ que le politologue d'avant-garde partage désormais avec l'historien de notre boîte osseuse. Comment le calibrage de l'encéphale des dirigeants sommitaux des nations ne se placerait-il pas au premier rang de la pesée du politique, puisque, sans une sûre estimation de la nature et du fonctionnement du logiciel central des Etats, l'anthropologie critique quitterait sur l'heure le territoire entier de la mémoire du monde? J'ai donc observé M. Hollande comme un témoin des ressorts et des rouages de la conque osseuse de la France d'aujourd'hui.

Pourquoi la présente lettre au Ministre chargé de porter les couleurs de l'intelligence de la nation et de son esprit sur la scène internationale? Parce que le devoir des empoisonneurs publics - on les appelle des philosophes - est de faire boire la ciguë de la vérité aux citoyens. Or, cela ne se peut que si les hautes instances de l'Etat ont été informées au préalable de la situation culturelle et politique insolites dans laquelle la pensée moderne placera le pouvoir exécutif au sein des républiques. C'est pourquoi il est plus décisif que jamais de peser la responsabilité proprement intellectuelle de conduire la politique du Ministère fondé par un rameur de fond, André Malraux. Par chance, cette charge appartient de nouveau à un écrivain. "Vous êtes du bâtiment" disait Degas au jeune Toulouse-Lautrec au terme d'une visite longue et attentive de la première exposition de l'infirme de génie. Dans la bouche de Degas, "être du bâtiment", c'est-à-dire se trouver informé des chemins de la création, était le plus décisif.

Aujourd'hui, si clopinants que soient les premiers pas de l'anthropologie critique dont je tente d'exposer la problématique et les méthodes sur ce site depuis plus de douze ans, je demande, par le canal de votre médiation, à la République "en personne", si je puis dire, quelle sera sa politique à l'égard d'une recherche des sciences humaines dont les examinateurs les plus avertis me disent avec insistance que les chefs d'Etat des démocraties deviendront nécessairement les principaux témoins de ses boitillements.

Certes, il est impossible de comprendre notre époque si l'on n'a pas en tête les étapes du lent naufrage de Rome - et Montesquieu lui-même n'a pas retenu les principaux enseignements de l'engloutissement de l'empire de la Louve. Il est donc inévitable que mes analyses se situent sur le terrain à la fois paradigmatique et tâtonnant de la mort politique de l'Europe.

Mais, mon portrait emblématique de M. Hollande ne serait pas rationnel s'il était approbateur ou désapprobateur de la température particulière à cet acteur de l'histoire; simplement, je tente d'introduire dans le champ d'observation du philosophe et de l'historien des effigies singulières, mais qui ne sont pas à juger en tant qu'individus, mais seulement en tant que signes d'une ossature et d'une musculature collectives. Un homme d'Etat est un signifiant ambulant, donc un porteur de la symbolique nationale qu'il véhicule. A ce titre, ou bien la République acceptera que de nouveaux documents allument la lanterne diogénique des sciences humaines ou bien elle retournera, sous d'autres formes, au siècle où Ptolémée dictait sa signalétique du ciel à la civilisation chrétienne.

Vous voyez, Madame le Ministre, combien il est décisif que vous soyez du bâtiment.

*

1 - L'Eglise démocratique
2 - Les vœux pieux de M. Hollande et l'anthropologie critique
3 - Le Président de la République est assis sur un tonneau de poudre
4 - Ridicule militaire et patenôtres
5 - M. Hollande et la postérité de Lucien Lévy-Bruhl
6 - M. Hollande sous la lentille de l'anthropologie critique
7 - L'Etat actuel du malade
8 - L'école de Paris
9 - Le langage des masques sacrés
10 - Le tao de la démocratie

1 - L'Eglise démocratique

Prenez la tribu la plus "primitive" que vous pourrez trouver - il en subsiste quelques-unes en Australie et au Matto Grosso - et observez comment un sorcier plus impérieux de la voix et du menton que ses collègues se hisse au pouvoir par les sortilèges auxquels il s'est longtemps exercé et voyez avec quel art il parvient à convaincre ses congénères médusés que, sitôt élu, il fera tomber du ciel des ondées abondantes et fécondes. Sans doute vos constats d'anthropologues préprogrammés vous interdiront-ils d'interpréter la suite des évènements; et peut-être demeurerez-vous dans l'incapacité de vous expliquer pourquoi les quelques spécimens devenus relativement réflexifs au sein de la communauté se rassembleront à leur tour et feront chorus avec la foule en colère, qui reproche amèrement au magicien de ne pas tenir ses fabuleuses promesses de campagne; car l'azur désespérément asséché se rit des index accusateurs pointés contre lui.

Or, la mésaventure des poings levés vers les nues et des sorciers dépités est arrivée à MM. Mitterrand, Chirac, Sarkozy et aujourd'hui à M. Hollande - mais seul M. Sarkozy avait commis la piteuse imprudence d'avouer aux peuplades du Matto Grosso qu'on "fait des promesses pour être élu" et qu'ensuite elles chargent votre hotte du fardeau des trompeurs et des menteurs.

Mais quel est le sens des verbes tromper et mentir? Il est des circonstances où les commentaires stratégiques, économiques, sociologiques, juridiques et même éthiques de l'actualité politique dont se nourrissent les conventions et les usages culturels trompeurs d'une époque révèlent si bien l'inintelligibilité du torrent menteur de l'histoire que le besoin s'impose soudainement à l'intelligentsia - même de second rang - de métamorphoser la problématique banalisée, la méthode faussement universalisée, la logique apprise et les comparaisons factices de la raison et de l'argumentation traditionnelles.

2 - Les vœux pieux de M. Hollande et l'anthropologie critique

Cependant, les vœux que M. Hollande a fort dévotement présentés aux croyants convaincus le 1er janvier 2013 illustrent une originalité théologique de la piété démocratique, et cette nouveauté catéchétique permet d'approfondir et de nuancer la connaissance anthropologique de la sainteté bien récitée dans laquelle les peuples de la liberté demeurent plongés sous toutes les longitudes et toutes les latitudes du globe terrestre: car c'est exclusivement au sorcier sommital de l'église de la justice terrestre qu'on demande désormais de promettre à la foule rassemblée de faire tomber des averses de bienfaits, mais sans qu'on lui tienne davantage rigueur qu'au successeur de saint Pierre de ne tenir en rien les promesses sacerdotales de son pontificat, parce que la fonction d'augure suprême du salut démocratique qu'exercent les acteurs mondiaux des grâces de 1789 est précisément de prononcer des incantations plus énergiquement délivrantes que celles d'une foi exténuée par des siècles de succulence de l'immortalité promise. Le rôle principal du libérateur en chef qu'on aura élu conformément aux rites d'apprentissage du salut sera d'orchestrer au profit des citoyens de la raison les responsabilités temporelles de la démocratie ecclésiale et de répandre urbi et orbi les prébendes éternelles du verbe de la Liberté. La clémence pré-adamique dont la démocratie messianique est censée témoigner à l'égard des nouveaux innocents aux mains pleines aura conclu un pacte aussi auguste que le précédent avec la parole impérieusement évangélique du sorcier des vannes du ciel de la Justice et de la Liberté.

3 - Le Président de la République est assis sur un tonneau de poudre

La preuve la plus irréfutable de ce que la détermination apostolique et l'éloquence doctrinale dont le magicien en chef de la sotériologie prégustative a témoigné dans l'abside de la cathédrale républicaine des droits de l'homme sont devenues effectivement les clés d'une ecclésiocratie nouvelle au sein des nations civilisées, cette preuve, dis-je, n'est autre que la bienveillance sacerdotale avec laquelle toute la classe dirigeante est devenue unanimement et tout soudainement bénédictionnelle. Pourquoi s'est-elle bien gardée, cette fois-ci, de lever un poing vengeur vers le ciel du convertisseur dont le tour est venu de tenir la barre des affaires de l'Eden? Au contraire, tout le monde s'est prosterné devant les hosties des idéalités endormies, mais censées en marche sur la terre, tout le monde a plié le genou devant le nouveau pain du ciel, mais tout le monde sait fort bien que le capitaine n'inversera pas la "courbe du chômage" le moins du monde, ce qui n'enlève rien, semble-t-il, au mérite évangélique et au courage catéchétique du grand prêtre, parce que le suffrage universel ensommeillé qui l' a placé au gouvernail des vociférations de 1830 et de 1848, s'est mis à l'écoute des berceuses scolarisées d'une religion de la Liberté dûment institutionnalisée et installée à jamais à la tête de l'Etat.

Mais le temps des espérances politiques confites en liturgies et patenôtres ne cesse d'abréger sa course. La revanche des rites de la messe sur l'élan évangélique des origines a duré onze siècles, de saint Augustin à Luther et Calvin. Puis l'endormissement du protestantisme dans la grande industrie allemande et dans le culte de l'usure bancaire a été tellement rapide que les encyclopédistes déploraient déjà de ne trouver aucun appui aux guerriers de la raison du siècle des Lumières dans les rangs des successeurs de l'ardent iconoclaste de Genève. A peine l'intelligence de Voltaire s'était-elle assoupie à son tour que Karl Marx rallumait les feux de l'utopie. Enfin la foi du clergé mondial du salut - on appelait le prolétariat - s'est éteinte en 1989 à l'occasion de la chute d'un emblème bétonné, celui de l'alliance du rêve avec la dialectique. Puis, à peine un quart de siècle après le retour des icônes à Moscou et des milliardaires russes de 1900 sur la Croisette, le rire et la folie étouffés de l'espérance démocratique ont fait entendre des grondements sourds et persistants dans les profondeurs de la terre ; et les bénédictions pastorales de M. Hollande l'ont montré assis sur un tonneau de poudre.

4 - Ridicule militaire et patenôtres

Qu'est-ce à dire ? Que, cette fois-ci, ni l'espérance religieuse d'un "salut ", ni la continuation du mythe de la délivrance dans le fabuleux marxiste ne vont rallumer l'incendie des rédemptions qui scandent l'histoire du monde. En revanche, une collusion gigantesque se produira entre le réveil des nations et les déflagrations de l'espérance démocratique ; et le moteur de cette synergie des explosions sera la puissance sotériologique qu'exercera le ridicule militaire. Croyez-moi, les Germains de Tacite n'ont pas été éradiqués de la surface de la terre, croyez-moi, le ridicule de l'occupation de toute la Germanie par deux cents garnisons de l'étranger armées jusqu'aux dents mettra Wotan en fureur, croyez-moi, l'Italie de Cavour et de Garibaldi cessera bientôt de rire au spectacle de Pise, de Bologne, de Florence, de Venise et de Naples occupées et la santé de ce rire se changera en fureur et en rage, croyez-moi, il y aura une revanche de l'espérance démocratique refoulée et de l'espérance nationaliste étouffée. Alors la coalescence de ces eschatologies à nouveau associées fera d'une France absente de tout appel aux retrouvailles de l'Europe avec sa souveraineté perdue un paquebot sans mât, sans voiles et sans gouvernail. On ne passe pas impunément au large de l'histoire réelle du monde, on ne change pas au coin du feu les promesses de 1789 en patenôtres, parce que Clio n'est pas une abbesse aux mains jointes pour la prière.

C'est dire qu'une histoire universelle rythmée tour à tour par des litanies et par des explosions de l'espérance politique présente un cadre anthropologique de nature à éclairer la problématique de la vie et de la mort alternées du simianthrope. C'est dire également que M. Hollande se trompe de prêtrise, de bénédictions et de sermon; c'est dire, enfin, que l'accélération du temps des nations démontre une précarité nouvelle des parenthèses liturgiques - l'heure a sonné où les bougies allumées dans les sacristies cesseront d'éclairer la planète des songes. Mais telle est précisément la portée simianthropologique des dévotions exténuées de M. Hollande : le missel de la démocratie tombe des mains des orateurs du culte de la Liberté, parce que le rabougrissement des temps morts de l'histoire devient la clé d'une géopolitique du trépas de l'éloquence de la chaire. Telles sont les raisons funéraires pour lesquelles les vœux pieux de M. Hollande le montrent assis entre les deux tonneaux de poudre de l'espoir, tellement l'Eglise de la République s'est fatiguée sur la meule des idéalités vassalisées par l'étranger.

5 - M. Hollande et la postérité de Lucien Lévy-Bruhl

L'interprétation proprement politique de la signification religieuse cachée des "mentalités primitives" que Lévy-Bruhl (1857-1939) a étudiées le premier - mais sans qu'il ait compris en anthropologue la logique du sacré qu'elles véhiculent - nourrit désormais l'interprétation rationnelle des "nourritures spirituelles". Quelle manne, aux yeux de la discipline du devenir de la pensée qu'on appelle la philosophie depuis Platon! L'ambition socratique retrouvée d'apprendre à observer l'animalité spécifique - donc proprement cérébrale - d'une espèce pilotée par des métaphysiques sera le pactole de ce siècle!

Car il est devenu évident que si l'homme est une bête sui generis, sa singularité se révèlera nécessairement de type cérébral, ce qui signifie que le chaos auquel ses neurones se trouvent livrés depuis le paléolithique offrent à l'anthropologie fondamentale son seul champ d'observation cervical et son seul terrain expérimental; et si cette anthropologie-là est appelée à bénéficier des méthodes et du statut d'une discipline en mesure de se donner un statut réellement scientifique, alors la philosophie de l'universel ne conquerra le rang d'une science que le jour où elle disposera des armes intellectuelles qui lui permettront d'observer du dehors non seulement l'animalité propre au cerveau simiohumain, mais l'origine, la nature et les conséquences des blocages périodiques de l'évolution de sa boîte osseuse.

C'est dire, de surcroît, que les vœux inconsciemment religieux que M. Hollande a présentés au peuple français le 31 décembre 2012 se situent au cœur des méthodes et des analyses de l'humanisme de demain, lequel nous conviera à connaître réellement la machine de la pensée qu'on appelle un encéphale. C'est également répéter que le sacré présidentiel démontre à quel degré, dans la régression actuelle de son évolution, l'encéphale simiohumain recule, horrifié par le théâtre réel du monde dont il s'offre pourtant timidement et pour la première fois le véritable spectacle. Car si cet organe s'est toujours révélé un usurpateur chevronné, il éprouve désormais le besoin de se réveiller et de formuler le diagnostic post paléolithique que ses connaissances médicales imposent sévèrement et en toute clarté à sa nouvelle vigilance.

6 - M. Hollande sous la lentille de l'anthropologie critique

Face au déchirement douloureux entre les deux faces - la soporifique et l'éveillée - de son encéphale, le simianthrope schizoïde se donne, d'une part, le réconfort de consommer sans relâche les euphorisants cérébraux que l'Etat et son Vatican lui distribuent sans compter et, d'autre part, le bienfait de paraître néanmoins solidement campé sur la terre: d'un côté, le malade se délecte de déglutir les médicaments psychiques que l'empyrée des idéalités de la République lui fournit sans relâche, de l'autre, il endure de garder la tête froide et de s'affairer à préciser minutieusement les symptômes de la maladie qu'il refuse pourtant, dans le même temps, de combattre d'estoc et de taille dans le temple de la démocratie.

Dans un premier temps, le champ d'observation de l'anthropologie critique semble donc retrouver le modèle sacerdotal de la théologie dormitive du péché, qui scindait, lui aussi, le malade - qu'on appelait la "créature" - entre une pluie de bénédictions verbales et le rude apprentissage des travaux et des jours dans l'univers des pénitences et des repentances banalisées. Mais la scission des cerveaux dont l'anthropologie critique scrute les arcanes se distingue radicalement de la dichotomie au quotidien dont les cosmologies de la mort théorisaient la bipolarité; car la nouvelle discipline philosophique détecte les frontières que les timidités congénitales à l'encéphale simiohumain lui interdisent encore aujourd'hui de franchir - et d'abord, la palissade dont le renversement conduirait au sacrilège d'un examen de la spécificité zoologique d'une espèce animalisée par sa cérébralisation manquée. Car ni la classe pécheresse des élus du peuple, ni les cohortes serrées des "économistes distingués", ni les sociologues traditionnels, ni l'anthropologie paralysée par les méthodes faussement vertueuses auxquelles elle recourt et selon lesquelles l'homme aurait débarqué avec armes et bagages dans le temps d'une histoire d'ores et déjà éveillée ne consentent seulement au blasphème de briser leur clôture et à enregistrer les faits atterrants que la zoologie leur présente.

A sa manière, l'anthropologie critique va beaucoup plus loin dans le décapage de la finitude simiohumaine que les mythologies religieuses ; car cette discipline prend le relais de Cervantès et de Swift qui, précisément à la faveur de la première désacralisation de la théologie catholique, se sont révélés les ancêtres des anthropologues actuels de l'animalité propre à notre espèce: le Quichotte démasque l'orgueil et la vanité qui inspirent l'envol du saint manqué dans un univers des idéalités qui servaient de piédestaux au quichottisme des chevaliers errants; et Gulliver est tantôt un géant parmi des nains, tantôt un nain parmi les géants mais, dans les deux cas, il demeure un Yahou, c'est-à-dire une bête dotée d'une imperceptible étincelle de raison.

7 - L'Etat actuel du malade

A sa manière, l'anthropologie critique prend également le relais des anciens hérétiques de la finitude simiohumaine, en ce qu'elle relève le défi des pionniers d'une spéléologie dont les animaux vocalisés faisaient l'objet. Les saints du scalpel d'Isaïe n'avaient pas froid aux yeux; mais leurs profanations de vomisseurs des sacrifices de sang sont demeurés inoffensifs, parce que leur bistouri n'a que partiellement disséqué le cerveau dédoublé des fils séraphiques et ensanglantés du couple originel. Pour l'instant, les maux attachés à leur déréliction et que M. Hollande se propose de guérir à l'école des incantations universelles de la démocratie - donc des idoles auto-propulsives qu'on appelle maintenant des idéalités - ne sont pas encore recensés et exposés dans la crudité de leur psycho-pathologie sur l'étal des offertoires et des propitiatoires d'autrefois; le chômage n'est pas encore reconnu pour une conséquence sacrificielle de la mécanisation implacable de la production des biens et de l'inégalité de la rémunération de la main-d' œuvre sur le globe terrestre, l'enflure de l'autel des Etats n'est pas encore une nosologie ecclésiale et dûment diagnostiquée en tant que telle par la Faculté, l'immolation des victimes des établissements de crédit n'est pas encore connue comme une pathologie financière, la disqualification continue du niveau cérébral moyen de l'humanité par des logiciels plus puissants que les encéphales les plus prodigieux d'autrefois n'est pas encore tenue pour une mécanique cyclopéenne appelée à éclairer la caverne du Moloch où s'agite une espèce de plus en plus désespérée par la gigantesque instrumentalisation technologique de ses exploits.

Je ne signale ces quelques passerelles en direction d'une lecture anthropologique des théologies que pour faciliter l'entrée des vaillants chirurgiens de notre espèce dans le bloc opératoire du "Connais-toi". Car l'anthropologie post-théologique leur fournira la balance nécessaire à une première pesée du cerveau biphasé des chefs d'Etat; et cette discipline les leur donnera à observer au titre de paradigmes de la schizoïdie collective du siècle. Sur l'un des plateaux, ils disposeront l'hémisphère onirique, sur l'autre, l'hémisphère pragmatique et ils enregistreront leurs difractions et leurs mélanges. Car la fonction cérébrale des chefs d'Etat les appelle à illustrer publiquement la vêture des spécimens les plus répandus de l'histoire et de la politique des songes sur la scène des représentations oniriques du monde. Mais, pour cela, l'analyse anthropologique de leur gestuelle devra préciser l'état actuel de leur bipolarité native, afin de découvrir ensuite seulement les causes qui rendent incurables les infirmités originelles dont souffre une espèce oscillante entre deux mondes inconciliables. Les chefs d'Etat incarnent spectaculairement cette brisure parce qu'ils se révèlent, de siècle en siècle, les corsetés du cerveau nécessairement collectif qui pilote une espèce dichotomisée de naissance entre le monde et un langage qui la précipite fatalement dans le surréel et l'abstrait - j'approfondirai ce point le 19 janvier.

8 - L'école de Paris

Pour tenter de décrypter le fonctionnement des gènes d'une maladie cérébrale d'origine et de nature psychobiologique - celle qui frappe d'un dédoublement aporétique le vocabulaire des chefs d'Etat actuels, comme autrefois celui de l'ère théologique de l'évolution de notre espèce - existe-t-il un chemin de la pensée critique dont le tracé conduirait à une pesée rationnelle de la géhenne cérébrale qu'habite un animal devenu l'otage de sa propre bipolarité mentale? Autrement dit, conquerrons-nous un jour le surplomb cérébral, donc l'extériorité distanciatrice dont notre intelligence demeure en attente? On sait que depuis le début du IIIe millénaire, les anthropologues de l'école de Paris, dont j'ai si souvent et depuis tant années évoqué les travaux sur ce site, ont commencé d'imposer à la science politique mondiale et à la mémoire historique des évadés partiels du règne animal le recul d'une double évidence - bis repetita placent - à savoir qu'un bimane en cours d'évolution de son ossature ne saurait, dans le même temps proclamer d'ores et déjà pleinement achevée la boîte osseuse dont son squelette se couronne.

Douze ans plus tard, la question a débarqué physiquement dans la politique des Etats-Unis avec la nomination de John Kerry et de Chuck Hagel respectivement au Département d'Etat et au Pentagone; le motif officiel de ce choix n'est autre que le rapport de leur carcasse avec le réel et d'abord avec le trépas de leurs congénères sur les champs de bataille. Pour eux, "la guerre n'est pas une abstraction", a dit M. Barack Obama. Mais si l'anthropologie critique soupèse le cerveau des guerriers de l'âge nucléaire, comment ne démontrerait-elle pas l'inanité de la connaissance prétendument rationnelle d'une bête tellement désarmée qu'elle cherche en tâtonnant à se donner un regard sur elle-même. Et comment cette bête conquerra-t-elle l'intelligence des rouages et des ressorts de sa demi raison? Car le simianthrope fait encore si maladroitement usage de sa propre bipolarité cérébrale qu'il cherche en vain le microscope qui lui permettra d'observer, d'Aristote à Kant, les composantes zoologiques du verbe comprendre et d'isoler en laboratoire la substance cérébrale que son intelligence tronquée de cet animal appelle l'intelligibilité du monde et de lui-même? Toute la zoologie conjugue fatalement ce verbe de travers, toute la zoologie trébuche nécessairement sur le théâtre de son langage, toute la zoologie se trompe inévitablement de système d'éclairage de sa parole et de marque de fabrique des ampoules qu'elle allume sur les planches de son vocabulaire; et si, aux yeux du Pentagone, la guerre elle-même se montre enfin en suspens entre le réel et l'abstrait - le biologique et le psychique - il est temps de faire débarquer la politique du nucléaire dans la radiographie de l'encéphale simiohumain. Quelles sont les bougies, les mèches et les chandelles du discours qu'allume une bête sonorisée à l'école de ses dictionnaires, donc mise à l'écoute des oracles trompeurs que ses énigmes lui glissent à l'oreille?

Il fallait donc, se disent les anthropologiques de l'école de Paris, s'interroger sur le genre de lumières et de feux dont se sert un mammifère encore privé de la balance qui lui indiquerait le poids de ses vocables.

9 - Le langage des masques sacrés

Ce n'est pas le lieu d'exposer davantage la nature des plateaux et du fléau de la balance que l'école de Paris a construite.

- Voir les Cinquante neuf Nouvelles Lettres persanes, du 3 avril 2007 au 14 juillet 2007

Je dirai seulement que si l'homme ne dispose pas encore de l'horloge dont le cadran lui montrerait la succession des masques cérébraux qui l'ont motivé au cours des siècles et qui lui ont sans cesse fait orchestrer des raisons tout autres que celles qui guidaient réellement sa musique, c'est que ce bimane se trompe de bonne foi sur ses compositions et qu'il se ment sans seulement s'en douter quand il recourt aux arpèges des verbes comprendre et expliquer.

Vous remarquerez que, de nos jours encore, la classe politique des symphonistes de la démocratie mondiale se croit démocratique en toute sincérité, vous observerez que toute la gamme des bâtisseurs d'une Europe d'éclopés croit de bonne foi bâtir un continent capable de tenir sur ses jambes, vous constaterez que les financiers internationaux portent leurs oratorios en bandoulière, vous prendrez acte de ce que le géant américain confesse, la tête sur le billot, qu'il incarne la Liberté du monde et vous ne vous étonnerez plus de ce que le peuple d'Israël donnerait sa tête à couper qu'il se trouve sur ses terres.

Il faut, disent nos décodeurs et défricheurs du langage, apprendre ce que parler veut dire, donc observer ce qui se passe sous l'os frontal d'un animal non informé des secrets de sa cécité, non initié à la connaissance des gammes de son ignorance, non instruit des mystères de sa surdité et qui rêve seulement d'entendre ses chorales résonner au grand jour de la vérité. Comment apprendre à écouter ce qui voudrait se faire entendre dans les ténèbres de la conscience, comment enseigner ce qui voudrait se donner à chanter dans la nuit de l'intelligence, comment expliquer ce qui voudrait se rendre audible dans les "voix du silence" de l'auteur de La Condition humaine? Depuis vingt-cinq siècles, non seulement cet animal s'essaie à construire la balance de la pensée, mais il appelle philosophie, c'est-à-dire sagesse, l'apprentissage d'une discipline que Socrate et Nietzsche voulaient rendre dansante et qui ne saurait faire un pas dans sa musique sans qu'une lumière lui montre le chemin sur lequel elle doit chercher son outillage et sa voix.

10 - Le tao de la démocratie

Peut-être la clé de la démocratie ascensionnelle de demain est-elle dans l'espérance d'Hokusaï, qui disait, à l'âge de quatre-vingts ans, qu'il rêvait encore de devenir un jour un peintre. Mais si un peintre savait déjà ce qu'il en sera de l'art de la peinture dont il en est réduit à tracer le chemin et si Socrate savait déjà ce qu'il en est de l'art du "Connais-toi" auquel son itinéraire le conduit silencieusement, jamais la peinture et la philosophie n'auraient seulement commencé de tituber sur notre astéroïde, parce que les disciplines de l'esprit sont en route vers l'inaccessible dont l'attente les éclaire dans leur nuit; et si la lumière de l'invisible cessait de les allumer en retour, il n'existerait pas de bête errante sur les sentiers de son évasion inachevable de la zoologie.

Il en est ainsi de la démocratie mal éclairée: si aucun flambeau de l'inconnaissable ne la guidait, elle ne se forgerait pas une voie dans les embarras et les embûches du mythe de la liberté. La preuve: l'anthropologie critique n'observerait pas l'effigie inconsciemment sacerdotale de M. Hollande dans le miroir brisé des théologies si l'école de Paris n'avait pas formulé, depuis belle lurette, une dialectique des scansions de l'histoire universelle qui nous éclaire sur l'angoisse et la résurrection de l'espérance démocratique et de l'espérance nationaliste qui placent M. Hollande entre deux tonneaux de poudre.

Le 12 janvier 2013
aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr