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La République et les enjeux cérébraux de l'histoire (3)

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Troisième lettre ouverte au Président de la République

1 - L'Europe entre Ptolémée et Copernic
2 - Le continent de l'hétéroclite
3 - Une science politique au berceau
4 - Le retard de la politologie française
5 - L'Europe et l'avenir de la pensée
6 - Une anthropologie des fondements de la politique
7 - Une gauche orpheline de ses idéaux
8 - Les deux Césars
9 - Le marché de la piété
10 - La stupeur des pauvres
11- Les pièges de la lenteur
12 - " Prenez la mesure du péril"

1 - L'Europe entre Ptolémée et Copernic

M. le Président,

Le bouclier de la foi démocratique et libératrice, mais armé jusqu'aux dents qui achèvera la domestication politique et intellectuelle de l'ex-Europe de la pensée rationnelle ne sera définitivement installé en Pologne qu'en 2020. Mais connaissez-vous une autorité plus experte que la religieuse dans l'art de faire progresser ses annonciations avec une lenteur vassalisatrice? C'est pas à pas que toute religion forge la cuirasse de ses séraphins. J'ai déjà dit (- Les danseurs de corde, 15 avril 2012) que le sacré prend son temps, parce que les rites et les liturgies angélisent les usages sociaux. Le sacré n'est pas pressé, le sacré n'ignore pas que les rêves cultuels placent les âmes craintives sous le duvet de leurs ailes, le sacré n'ignore pas que les croyances se forgent à l'école d'apprentissage d'un surnaturel protecteur.

Qu'en sera-t-il dans huit ans de l'asservissement mental de l'Europe au despotisme de la démocratie messianisée américaine? Quand l'avant-dernière année de votre second mandat aura sonné au beffroi des dévotions nouvelles de la France - le pieux successeur de M. Barack Obama aura achevé sa première questure d'évangélisateur en chef de l'univers - croyez-vous vraiment que les garnisons de l'étranger mettront l'épée de leur catéchèse au fourreau et se glisseront gentiment hors du territoire des nations soumises depuis trois quarts de siècle aux apôtres impérieux de la liberté universelle? Peut-être savez-vous que seuls de terribles soubresauts permettront à un Churchill de l'Europe embrumée d'attiser la rage populaire et d'en canaliser le torrent au nom des patries désireuses de jeter au feu leurs livrées rapiécées.

2 - Le continent de l'hétéroclite

Mais il y a plus, Monsieur le Président: je connais, dans votre propre parti, une foule d'esprits éminents - MM. Chevènement, Védrine, Rocard et d'autres - qui confessent leur scepticisme à l'égard des chances d'une Europe à genoux de vaincre des songes politiques en louage et de jamais reconquérir dans le monde le rang qu'ambitionnait encore le réalisme troué de F. Mitterrand. Si vous nourrissez un espoir de retirer nos fronts de la poussière, croyez-vous qu'il vous suffira de jouer à Dieu le père en Palestine et ailleurs et de faire tinter les ciboires de la démocratie apostolique sur la scène internationale? Inutile de tendre l'hostie et le rameau d'olivier à une planète prosternée devant les idéaux statufiés et durcis de 1789.

Les esprits avertis de la gauche se gardent bien de l'impudeur politique d'exprimer le désespoir de leur catéchèse à haute et intelligible voix. Et pourtant, ils observent la Suisse comme un paradigme tragique du sort qui guette un Vieux Monde faussement irénisé par la métamorphose des idéalités guerrières de l'Amérique en colombes de la paix et en béton de la foi. Savez-vous qu'en 1815, les Helvètes ont proclamé que la neutralité de leur nation serait éternelle? L'irruption de nos sans-culottes dans le Valais leur avait ouvert les yeux sur la chute inévitable de l'utopie démocratique dans les mains d'un nouvel Alexandre: jamais, disent-ils depuis lors, une ambition nationale fermement conçue et conduite d'une main de fer n'enflammera un peuple de Zürichois et de Tessinois, de Genevois et de Bâlois, de Bernois et de Vaudois artificiellement rassemblés en faisceau d'une patrie commune.

Deux siècles seulement plus tard, la Suisse est effectivement devenue à la fois un Titan bancaire aux pieds d'argile et une société anonyme que dirige un conseil d'administration chargé de gérer les poids monétaires respectifs des ethnies naines qu'incarnent les cantons. On entend dire, dans vos propres rangs, que si l'on n'habillera jamais des mêmes vêtements nationaux des Neuchâtelois et des Appenzellois, comment le ferait-on avec des Flamands et des Wallons, des Catalans et des Espagnols, des Portugais et des Finlandais? Essayez donc de faire monter côte à côte sur la scène internationale des Suédois et des Siciliens, des Germains et des Grecs, des Autrichiens et des Italiens, des Danois et des Polonais ! Les Bernardin de Saint Pierre de notre temps lancent leur Paul et leur Virginie s'empêtrer dans l'arène tempétueuse de la politique mondiale.

3 - Une science politique au berceau

Vous savez, Monsieur le Président, que nous sommes demeurés de fidèles écoliers de nos "ancêtres les Gaulois". Nous concédons du bout des lèvres que, depuis 1789, les autres peuples de la terre méritent leur titre d'égaux du peuple français, mais seulement dans les récits édifiants de notre Révolution dont nous mettons les images entre les mains des enfants. Nous pensons qu'il a manqué à un genre humain encore en bas âge de boire le lait de la langue de Montaigne au berceau. Aussi les grammaires disparates et confuses des peuplades qui trottinent à nos côtés dévident-elles leurs phrases tout de travers et dans un ordre des vocables ennemi du sens commun. Un verdict irrévocable du peuple des Druides vous condamnera à faire une croix sur le pieux fédéralisme politique de l'Europe des enfants de chœur; et vous vous direz que si, cinq siècles après sa défaite à Marignan, la petite Suisse ne parvient pas à se donner une âme nationale sur le fondement de sa monnaie unique, de sa constitution confédérale et de son droit civil et pénal unifié, parce que ses trois langues ne mettent pas le sujet, le verbe et le complément dans le bon ordre, on ne construira pas l'Europe sur quatre monothéismes, vingt-quatre idiomes et des dizaines de climats, de géographies et d'empires ensevelis dans une gloire tombale difficilement effaçable des mémoires de leurs héritiers rapetissés à Lilliput.

4 - Le retard de la politologie française

Mais, dans le même temps, vous savez que la France laïque ne dispose pas encore d'intellectuels informés du contenu politique universel des théologies locales et des enjeux psycho politiques qu'elles charrient sur notre astéroïde. Du coup, on cherche en vain à l'ENA et rue saint Guillaume une science politique qui porterait le regard d'une anthropologie française sur l'encéphale de l'humanité. Nous avons chassé les mythes religieux de nos ancêtres de notre culture scolaire et universitaire, mais nous n'avons pas pris le temps d'étudier et de comprendre le contenu des délires sacrés qui assiègent l'encéphale de notre espèce. Nous le payons fort cher aujourd'hui, puisque notre classe dirigeante et nos diplomates n'ont pas de politologie explicative des dévotions et des prêtrises que pratique un animal démentiel de naissance, alors que les messianismes musulman et hébraïque écrivent à nouveau l'histoire réelle, donc auto-sanctifiée, de la planète sous nos yeux de Mohicans ahuris.

Encore une fois, M. le Président, si vous ne vous informez pas des progrès de la connaissance anthropologique des Olympes dont notre siècle est gros, si la distanciation laïque à l'égard du sacré devait renvoyer la France de la raison à un recul intellectuel aussi inexistant que celui du Moyen Age à l'égard de la transsubstantiation eucharistique, vous n'aiderez pas la politologie française à quitter l'âge de pierre; car pour l'instant, notre intelligence de la politique se trouve tellement éloignée de l'action sur le terrain qu'on demande à cor et à cri des astronomes ambitieux de faire transiter la politologie française de l'âge ptolémaïque à l'âge de Copernic.

Avez-vous seulement évoqué les rouages et les ressorts abyssaux du messianisme hébreu et du mythe de la terre promise avec M. Netanyahou? Connaissez-vous les arcanes eschatologiques et sotériologiques du cerveau humain? La classe dirigeante du XVe siècle ne disposait d'aucune avance intellectuelle sur le cerveau de l'humanité de son temps. Mais si votre politique date du XIXe siècle, comment interpréteriez-vous l'élan de l'Amérique du Sud, dont deux moteurs, l'Argentine et le Brésil, rappellent au monde de la pensée de demain que des nations pleinement souveraines et inspirées par une ambition commune mettront un terme à l'expansion du mythe pseudo séraphique de la Liberté démocratique si vous ne passez pas de la politologie du concile de Trente à celle de notre temps et vous ne cesserez de renforcer le despotisme angélisé de l'Amérique. Entendez-vous la cloche fêlée du nucléaire sonner à vos oreilles? Connaissez-vous les secrets bibliques de l'apocalypse mécanique? Une Renaissance se définit par un approfondissement vertigineux de la connaissance du genre humain. Notre humanisme a davantage de retard sur nos anthropologues que la scolastique du XVIe siècle sur la philologie d'Erasme.

5 - L'Europe et l'avenir de la pensée

Monsieur le Président, le continent de Bolivar se réveille pour vous rappeler que si le Vieux Continent devait reconquérir le rang d'une puissance mondiale, il ne se trouvera pas chapeauté d'un conseil d'administration helvétisé et de dizaines de milliers de gratte-papier fédérés. L'Amérique du Sud, elle, a déjà compris pourquoi elle s'affaiblirait de s'unir en un conglomérat artificiel de nations. Elle sait qu'elle accoucherait d'un monstre schizoïde et viscéralement dichotomisé entre deux branches incompatibles d'une même langue, l'espagnol et le portugais. Mais comment se fait-il que Brasilia, Buenos Aires, Mexico débarquent bruyamment sur la scène du monde aux côtés de Pékin, de New-Delhi, de Moscou, tandis que l'Europe polyglotte dort à poings fermés?

C'est que la souveraineté, donc l'ambition proprement politique des peuples vivants demeure conditionnée par les relations que l'âme et la raison des Etats-nations entretiennent avec les mythes fondateurs dont ils demeurent tributaires, donc avec l'identité onirique qui inspire leur culte. Aussi longtemps que la fable religieuse répond aux battements du cœur de la population et à sa tournure d'esprit, le clergé du pays jouit d'un statut confusible avec le rang et la nature d'une fraction du genre humain fermement arrimée au ciel de l'endroit.

C'est pourquoi, M. le Président, jamais l'Eglise grecque ne perdra ses privilèges. On ne dépossède pas des théologiens devenus les propriétaires sacrés du tiers du territoire de la nation, on ne réfute pas le verdict d'un Olympe censé avoir remis les arpents du ciel entre les mains de ses augures. C'est dire qu'elle avorterait dans l'œuf, l'ambition d'un gouvernement laïc de l'Hellade qui tomberait dans l'impiété de réclamer des impôts à des plénipotentiaires épanouis du cosmos. Mais comment remplir l'escarcelle du Créateur s'il est non moins difficile d'affamer le petit peuple à l'école du profane ? Comment faire maigrir des régiments de fonctionnaires gros et gras et à l'abri des huissiers du temporel si l'Etat demeure le gardien assermenté du cordon ombilical qui rattache le ciel à la terre? On ne guérit pas une démocratie universelle, mais raidie dans une théocratie locale si l'on se résout à réclamer leur écot à la haute aristocratie d'Etat et à la noblesse de robe de la bureaucratie républicaine. Tenter de faire entrer la Grèce en Europe n'est pas de l'acharnement thérapeutique, c'est demander à la médecine de faire pousser la seconde jambe d'un unijambiste de naissance. Mais une politologie française confite dans les idéalités du XIXe siècle renvoie la classe dirigeante de l'Europe actuelle à la théologie de Thomas d'Aquin dont l'Eglise a vainement tenté de sortir en 1962.

6 - Une anthropologie des fondements de la politique

Monsieur le Président, je vous écris en anthropologue des relations schizoïdes que les évadés de la zoologie entretiennent avec leur encéphale depuis qu'ils se cherchent des interlocuteurs imaginaires dans le vide de l'immensité, je vous écris en observateur des carences psychobiologiques dont souffre une science politique dichotomisée sur le modèle de la théologie dite des "deux natures" du Messie ; et je vous le dis avec la simplicité d'un modeste élève du paysan du Danube: si vous n'approfondissez pas votre connaissance d'un Adam dont on ne vous a pas enseigné les coordonnées à l'ENA et rue Saint Guillaume, nous courons au naufrage politique de l'Europe.

Car entre l'échiquier politique rabougri sur lequel les nations laïques déplacent leur bipolarité cérébrale et l'échiquier insaisissable des otages d'une révélation bifide, comment contrôlerez-vous d'une main de fer les finances célestes et terrestres de l'Italie, du Portugal ou de l'Espagne de la même manière que celles du ciel de la Suède ou de la Finlande? On n'unifie pas une administration fiscale diversement scindée entre l'idéalisme et le réalisme, le temporel et le sacré; et si, tout au long du XVIIIe siècle, les termes de "royaume", de "monarchie", de "trône" n'avaient pas cédé la place aux termes de "nation" et de "peuple", jamais Talleyrand n'aurait pu, à la veille de la Révolution, soumettre le clergé français à l'impôt.

Les Français les plus éveillés commencent de porter un regard interrogateur sur l'histoire du cerveau du monde et de se demander si le passage du sceptre mental de l'empire para religieux du Nouveau Monde des mains de M. Barack Obama dans celles de M. Mitt Romney aurait changé le sort de l'Europe des vassaux. On se souvient que, le 22 octobre 2012, le candidat républicain avait vivement reproché à son rival d'avoir quelque peu desserré les écrous de la conduite hégémonique des affaires politiques et militaires du monde dont la Maison Blanche détenait le monopole de plein droit depuis 1945. Mais, de toute évidence, ce reproche électoral était sans fondement anthropologique et sacerdotal: non seulement le président démocrate a consolidé l'occupation messianique de l'Allemagne et de l'Italie, mais il en a confirmé la perpétuité au point qu'à l'instar de ses prédécesseurs, il se vante de ce que la sotériologie américaine se trouve maintenant gravée à jamais dans la Constitution même de tous ses vassaux européens. Puis il a pris la décision, non moins applaudie par les intéressés, d'étendre le glaive du rêve rédempteur jusqu'aux portes de la Russie; et, pour ce faire, il a commencé d'installer un bouclier anti-missiles d'un type non moins sotériologique que le précédent - ce qui lui a permis au passage et comme dans la foulée, de ridiculiser l'eschatologie désuète de la bombe atomique française. C'est dire que l'assiette obamienne de la prêtrise démocratique a renvoyé l'évangélisme de la génération précédente à un modèle anachronique de l'église de la Liberté.

7 - Une gauche orpheline de ses idéaux

De plus, M. Barack Obama a inauguré une base navale de l'empire à Cadix, ce qui achève de rendre ridicule la vieille forteresse de Gibraltar. Il s'agit de l'expansion la plus miraculeuse que la démocratie évangélisatrice ait enregistré. Certes, le spectacle de la passivité des populations et de la classe dirigeante allemande et italienne face, ici à l'incrustation de deux cents places fortes du Nouveau Monde, là, à l'implantation de cent trente sept garnisons de même nature et provenance ressortira demain à une forme nouvelle de la littérature, la politologie fantastique. Mais les historiens de la sénescence du Vieux Monde diront que le glaive de la foi démocratique s'était quelque peu émoussé dans les mains d'un César de la Liberté dont l'ossature donnait quelques signes de fatigue. Car pour que la nation victorieuse de Hitler perpétuât son règne sur notre astéroïde, il fallait non seulement se résigner à brandir le gigantesque subterfuge stratégique de l'OTAN, mais demander à un César affaibli de nommer tous les cinq ans un valet de pied chargé de gérer, au nom de son maître, une alliance de vingt-huit peuples dont la livrée était devenue trop voyante.

Monsieur le Président, comment défendrez-vous tout au long du nouveau mandat de M. Barack Obama, le bilan de ce grand vassalisateur de la planète de la Liberté, comment ferez-vous valoir aux Français que le Patriot Act entérinerait les heureuses retrouvailles du peuple américain avec la pratique de la torture judiciaire que Louis XVI avait délégitimée en 1780, comment vanterez-vous aux yeux de l'électorat de gauche que la Maison Blanche continue d'assassiner librement et sur la terre entière tout ennemi de son choix? Vous savez, comme je vous l'ai rappelé dans mes Lettres précédentes, que les drones tueurs de M. Barack Obama ne sont soumis à aucun contrôle du pouvoir législatif et judiciaire. Ne craignez-vous pas que votre apologie renouvelée d'un président censé civilisateur - et honoré du "prix Nobel de la paix" précisément à ce titre - se trouvera entravée par l'érosion de la foi naïve de vos électeurs en la démocratie?

8 - Les deux Césars

Le 22 octobre 2012, les deux Césars n'ont-ils pas souligné qu'ils conduiraient la même politique sur la scène internationale et M. Barack Obama n'a-t-il pas, au cours de la campagne, reproché à son rival qu'il criait seulement plus fort que lui, mais non plus efficacement? Les deux Césars n'ont-ils pas validé l'institutionnalisation des assassinats commis par leur "disposition Matrix", qui codifie et rationalise les meurtres extra judiciaires commis sur ordre du Président et sur un rythme pratiquement quotidien? Les deux Césars n'ont-ils pas légalisé la torture, la détention arbitraire, la déportation, le déploiement systématique des drones, ces machines à tuer à l'échelle internationale, les deux candidats n'ont-il pas légitimé une "armée du Président" soustraite au commandement du Pentagone, les deux Césars n'ont-ils pas approuvé les rencontres hebdomadaires des agents de la Cia et de l'état-major du crime d'Etat, qui dressent, d'un commun accord, la liste des assassinats à perpétrer, les deux Césars ne revendiquent-ils pas, pour tout Président élu, le droit d'ordonner des exécutions sommaires et sans preuves, les deux Césars n'ont-ils pas salué la promulgation du "National Autorisation Act" qui permet au Président en exercice de jeter à perpétuité n'importe quel citoyen en prison et sans acte d'accusation, les deux Césars n'ont-ils pas confirmé que la liste des assassinats à commettre sont élaborés par la "New Counter Terrorism Center (NCTC)", les deux César n'ont-ils pas reconnu l'existence, dans l'aile ouest de la Maison Blanche d'un "Murder Inc.", les deux saints de la démocratie n'ont-ils pas salué ensemble l'institutionnalisation des assassinats d'Etat?

9 - Le marché de la piété

Sans doute avez-vous remarqué que la stratégie de campagne de M. Barack Obama lui a interdit de tomber dans l'irresponsabilité de ruiner le crédit encore officiellement attaché aux piétés démocratiques de l'empire, alors que M. Romney a vu le tapis rouge de la foi du monde sanctifier les pas du mythe américain de la Liberté. Du reste, il est revenu au candidat républicain d'entonner, le 22 octobre, le cantique du salut du monde au profit de la grandeur de l'empire américain.

Mais ne craignez-vous pas que votre public électoral d'innocents aux mains pleines aperçoive enfin le double tranchant des glaives cachés sous les goupillons de la démocratie messianisée? Puisque l'Amérique conquérante a confirmé sur son trône un souverain aussi impérieusement qu'astucieusement apostolique, pensez-vous que des centaines de millions d'échines assouplies par trois quarts de siècle de génuflexions, se prosterneront de nouveau plus bas que terre devant une grandeur militaire tenue pour pour vertueusement délivrante?

Car la bannière de la gauche est celle de ses masques sacerdotaux. Quand la messe est récitée par un Richelieu ou un Mazarin de la démocratie, le réalisme politique s'avance déguisé sous la pourpre cardinalice d'une religion des droits de l'homme. Aussi les professions de foi de la France de gauche sont-elles plus aisées à débiter sous le sceptre et les ciboires de Barack Obama. Mitt Romney aurait éprouvé davantage de difficultés à se placer à la tête du clergé mondial de la Liberté.

10 - La stupeur des pauvres

M. le Président, il est devenu clair comme le jour que l'évangélisme politique des Jaurès et des Victor Hugo ne renforce plus que les armées de nantis à vie de l'Etat et que les "victoires du peuple" ne profitent jamais qu'aux fonctionnaires. Si seule cette caste exerce l'autorité de faire grève aux frais de la population, comment serez-vous jamais un Président de gauche doublé d'un nouveau Général de Gaulle de notre temps? Où la gauche et la droite classiques sont-elles donc passées sur une planète qui a changé de référents politiques? Sachez que la masse des miséreux a découvert dans l'effroi qu'elle vit sur les décombres de sa propre victoire, parce que le triomphe d'un capitalisme de rapaces sur l'utopie du marxisme évangélisateur a changé les possédants en dépeceurs impitoyables des malheureux. Le degré de spécialisation intellectuelle qu'exige toute activité appelée à faire vivre son homme est devenu si élevé qu'un citoyen sur trois maîtrise trop insuffisamment la syntaxe et l'orthographe de sa lange maternelle pour accéder à un emploi honorant et bien rémunéré.

11- Les pièges de la lenteur

Quelle est la seule porte de votre destin à demeurer entrebâillée? Votre chance réside dans la cécité politique des élites démocratiques européennes à l'égard de leur propre assujettissement; car leur esclavage même commence de se trouver paralysé par l'affichage de vêtures trop criantes de la servitude consentie d'un continent. Votre quinquennat pourra s'engouffrer dans cette brèche. Quelle chance que la démonstration trop crue des petits profits d'une servitude universellement applaudie finisse par ouvrir les yeux des masses! Car rien n'est plus dangereux, pour une nation domestiquée, que le spectacle de la petite valetaille des serviteurs de l'étranger qui s'est installée à sa tête.

Puisque M. Obama a été réélu, le rideau tombera moins rapidement, hélas, sur la chute de la pièce qui aura vu, soixante-dix ans durant, l'alliance des Etats-Unis et d'Israël conduire des affaires du globe terrestre. Vous disposerez de l'avantage inespéré d'expérimenter la vassalisation de l'Europe à l'aide d'un Barack Obama qui disposera de la plus terrible alliée des tyrannies, la lenteur. Savez-vous que les politiques bétonnées par des rituels se sont toujours révélées les auxiliaires les plus efficaces du despotisme? Savez-vous que pour défier un sceptre de fer, il faut que le temps ralenti des esclaves se soit changé en l'acier trempé de l'obéissance à leur maître. M. Barack Obama se révèlera donc un forgeron plus redoutable du déclin un instant retardé de la France que son adversaire républicain parce que plus insidieux et mieux caché sous les oriflammes de l'apostolat démocratique.

Raison de plus, Monsieur le Président, de poser publiquement la question de savoir si, après plus de vingt-cinq mille cinq cents représentations de la tragédie intitulée: "L'Europe asservie", la France continuera de regarder le monde par le petit bout de la lorgnette ou si vous ouvrirez des yeux sur l'histoire réelle du monde et sur les véritables enjeux de la politique internationale.

12 - "Prenez la mesure du péril"

Mais je ne suis pas le seul, par bonheur, à penser que votre mission est à la fois immense et clairement tracée, parce que l'heure de la liquéfaction du volet militaire de l'Alliance atlantique approche à grands pas. Quand il devient de jour en jour plus absurde d'emmailloter l'Europe des marmots dans les plis d'un drapeau étranger, alors que personne ne menace notre civilisation les armes à la main, votre tâche d'homme d'Etat crève les yeux: élargir l'horizon mental des conseillers dont vous avez composé le gouvernement de la France.

Aidez-les à prendre la mesure du péril proprement cérébral que court le Continent de l'intelligence, apprenez-leur à scanner les mythes religieux, mettez-les à l'écoute de l'Ecole française des successeurs de Renan - sinon jamais votre diplomatie ne conquerra l'assise d'une spectrographie mondiale des cosmologies oniriques dont la démocratie messianisée américaine porte les clés à la ceinture. On ne dévassalisera pas l'Europe à la pointe des baïonnettes: mettez l'intelligentsia mondiale à l'écoute des précurseurs de la pensée transptolémaïque qui s'incarne d'ores et déjà dans une avant-garde gallicane de la raison politique: et souvenez-vous de Necker, qui disait que le maître des imaginations religieuses ou parareligieuses est le vrai souverain du monde.

Le 10 novembre 2012
aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr