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La République et les enjeux intellectuels de l'histoire (2)

Deuxième lettre ouverte au Président de la République

[:mdd]

1 - Les mésaventures du bon sens cartésien
2 - L'instituteur de la République
3 - La paralysie générale de la France
4 - l'Europe du nouveau Moyen Age
5 - L'autorité de la pensée logique
6 - La France enchaînée

1 - Les mésaventures du bon sens cartésien

M. le Président,

Regardez un instant l'histoire du monde droit dans les yeux: seule votre initiation aux rouages et ressorts cérébraux des prophètes retirera de l'empêtrement le destin politique et intellectuel d'un continent dans les rets du vieillissement des Etats privés d'élan et de souffle. J'en prendrai un seul exemple : vous êtes suffisamment informé des lois de la physique mathématique dont on enseigne les fondements dans les écoles de la République pour savoir que si le moteur électrique avait été inventé en 1840, on n'aurait pas recouru à la propulsion des locomotives à vapeur par la combustion dispendieuse et enfumante de quelques tonnes de charbon entassées dans les tenders - on aurait porté l'eau à ébullition par le moyen d'un générateur électrique alimenté par une portion infime de l'énergie fantastique et non polluante dégagée par la vapeur d'eau mise sous une pression énorme dans des chaudières ambulantes. Vous savez également que cette pression est nécessairement variable, puisqu'elle ne dépend que de la résistance des citernes voyageuses qu'on appelle des locomotions. Vous savez, comme nos adolescents dès la troisième, que la locomotive à vapeur n'est jamais qu'une cocotte-minute montée sur roues. Vous savez, comme toute notre jeunesse de futurs bacheliers, que la production française de l'électricité en circuit fermé ferait économiser des centaines de milliards d'écus sottement gaspillés à acheter du gaz, du pétrole et de l'uranium hors de prix à l'étranger, pour ne rien dire du coût exorbitant du voltaïque, des éoliennes ou des usines marémotrices.

Mais vous savez fort bien que votre ministre de l'industrie et celui du "redressement productif" ont refusé tout net, mais sans les réfuter - et pour cause - de prendre en considération les lois élémentaires qui régissent la physique à trois dimensions. Vous êtes également informé de ce que les industriels français se trouvent désormais en mesure d'imposer de force à l'Etat des prodiges de falsification intellectuelle aussi stupéfactoires que ceux dont les mythes sacrés se réservaient autrefois la diffusion et l'usage.

2 - L'instituteur de la République

Pourquoi n'expliquez-vous pas à vos ministres demeurés les prisonniers de la crédulité scientifique des foules d'aujourd'hui que les centrales électriques actuelles fonctionnent toutes à la vapeur sous pression, même celle qui était prévue à Flamanville et qu'il s'agit exclusivement de trouver le combustible le meilleur marché. Pourquoi n'expliqueriez-vous pas à votre gouvernement d'enfants que la relation entre l'énergie calorifique dégagée par la combustion du gaz, du pétrole ou du charbon et celle qui résulte de la seule compression de la vapeur, que cette relation, dis-je, est indirecte, parce que la puissance de l'eau vaporisée est exponentielle? Pourquoi n'expliqueriez-vous pas à M. Jean-Marc Ayrault et aux ministres de son gouvernement concernés par la production de l'énergie électrique de la France et de l'Europe que le fondement de l'invention de la machine à vapeur n'est autre que la production d'une énergie infiniment supérieure à celle que réclame son accouchement? Je suis persuadé que vos ministres-enfants ont sagement appris les rudiments de la physique et de la mécanique sur les bancs de l'école et que s'ils les ont oubliés à l'âge mûr, votre tâche d'instituteur de la République est de rappeler la classe à réviser ses connaissances scolaires.

Mais tout se passe comme si l'esprit humain changeait seulement de chats à fouetter et jamais de nature et qu'il s'agit maintenant de déverser les miracles d'une foi religieuse en perdition dans le tonneau des Danaïdes d'un aveuglement du même genre: l'esprit mythologique privé d'emploi obéirait-il à un besoin d'expansion psychophysiologique inné ? Notre espèce troquerait-elle seulement les superstitions religieuses évanouies pour un culte aussi crédule que le précédent? Observez le bréviaire d'un clergé de récitants dont le tronc d'Eglise aurait remplacé celui des dévots. La méconnaissance des ressources industrielles immenses de l'eau vaporisée, voilà le nouveau royaume de la catéchèse. Laisserez-vous allumées les bougies du Moyen Age dans le temple d'une République des aumônes condamnée à tendre sa sébile aux industriels?

3 - La paralysie générale de la France

M. le Président, la place que les élites cérébrales de la France sont appelées à occuper sur l'astéroïde de la raison au scalpel de demain vous trace clairement le chemin de votre initiation à la connaissance anthropologique du genre humain. Car vos atouts d'homme d'Etat reposent précisément sur l'impuissance qui frappe une Europe de plus en plus hétéroclite et ingouvernable. Vous n'industrialiserez pas le pays si vous ne créez des entreprises de taille européenne et mondiale, vous ne pourrez seulement envisager de mettre l'Europe sous les armes, vous ne pourrez faire progresser les sciences et les techniques sans l'accord de vos voisins, alors que l'Europe vassalisée ne veut en rien entendre parler de grandeur, alors que l'Europe des serfs refuse tout net de porter son regard au loin, alors que l'Europe des nains mérite l'apostrophe de Ferrante à son fils Pedro dans La Reine morte de Montherlant, "En prison pour médiocrité!"

Comment mobiliseriez-vous sur la scène internationale un continent dépourvu de conscience politique à long terme, de volonté politique tenace et de lucidité visionnaire? Vous savez bien, M. le Président, que vous ne convaincrez jamais l'Allemagne, l'Italie, l'Espagne de se tourner résolument vers l'avenir du monde dont la Chine, la Russie, l'Inde, l'Amérique du Sud brandissent le drapeau; et vous savez bien que si vous repreniez le combat dans la postérité du Général de Gaulle, vous vous mettriez à dos l'étroite l'alliance de l'Amérique avec Israël. Il y a plus de quarante ans que l'omnipotence d'un certain réseau d'espionnage a été démontrée au sein de la Ve République. Souvenez-vous des vedettes de Cherbourg et de l'assassinat des enquêteurs nommés par l'Etat de l'époque. Monsieur le Président, est-il trop tard pour peser sur le destin de la France et de l'Europe ou bien un chemin demeure-t-il grand ouvert au courage d'une civilisation à deux doigts du naufrage?

4 - L'Europe du nouveau

M. le Président, soyez le chef d'Etat européen qui aura non seulement aidé l'Allemagne et l'Italie à chasser les légions de l'occupant de leur territoire, mais qui aura tenté d'appliquer la rigueur logique de la pensée gaullienne à la réforme d'un capitalisme de truands, soyez l'homme d'Etat qui aura inspiré l'élan d'un redressement commun aux nations demeurées pensantes du Vieux Monde, tentez de soumettre l'encéphale d'une classe politique invertébrée, irréfléchie et inculte au rude apprentissage des lois qui commandent l'histoire scientifique et politique autrefois conjointes des peuples de la raison. Pour l'instant, les dirigeants des démocraties décérébrées de l'Europe sont demeurés des enfants au berceau. Ils s'imaginaient que c'était l'énergie calorifique dégagée par la combustion du charbon qui propulsait des milliers de tonnes à cent vingt kilomètres à l'heure d'un bout à l'autre de l'Europe; et maintenant, ils s'imaginent que les éoliennes feront l'économie de la puissance infinie de la vapeur mise sous pression!

Mais comment se fait-il que Mme Merkel n'ait pas hésité à saluer avec enthousiasme l'extension du bouclier anti-missiles américain en Europe et qu'elle n'ait cessé, dans le même temps, de resserrer les liens de son pays avec la Russie et la Chine? Et qu'a fait d'autre le Président Chirac, sinon de tenter de donner à Pékin et à Moscou le rang des futures locomotives de l'histoire du monde? Savez-vous que la Chine est d'ores et déjà devenue le second destinataire des exportations de l'Europe après les Etats-Unis et que notre continent est le premier importateur du commerce chinois? Demeurerez-vous à mi-chemin du basculement du monde et de l'Europe vers l'Asie?

Mais voyez comme tout se tient: si vous ne disposez pas du pouvoir d'empêcher nos industriels de se mettre de mèche et de ruiner stupidement la France à lui faire produire artificiellement de l'électricité hors de prix, comment lanceriez-vous l'Europe scientifique dans la production quasiment gratuite de l'électricité? L'invention de la voiture électrique remplacera-t-elle seulement l'importation massive de pétrole par l'importation massive du gaz de la Russie et du Qatar?

5 - L'autorité de la pensée logique

J'imagine la stupéfaction, l'ahurissement et la stupeur du Général de Gaulle si, près d'un quart de siècle après la chute du mur de Berlin, il vous voyait en charge de la politique étrangère d'une France en voie de domestication au cœur d'une Europe définitivement vassalisée. Les historiens futurs n'en reviendront pas de ce qu'une civilisation de la conscience intellectuelle et de la science ait pu tomber dans un infantilisme politique à se tordre de rire. Avez-vous lu jusque dans la presse dite sérieuse qu'un nain danois, M. Anders Fogh Rasmussen, aurait exprimé sa volonté de conduire avec fermeté le retour d'Afghanistan des forces militaires de vingt-huit Etats placés sous le sceptre du Nouveau Monde et qu'il aurait obtenu de son maître la prolongation d'un an de son mandat à cette fin?

Avez-vous lu, notamment dans la presse allemande, que ce Pygmée aurait conduit d'une main de fer la modernisation de la prétendue "alliance" planétaire des vassaux du Nouveau Monde et qu'il se trouverait maintenant devant l'une des tâches les plus difficiles de la charge imposante qui reposerait sur ses puissantes épaules? Demain, les historiens apitoyés de l'Europe d'aujourd'hui admireront le génie politique de l'Amérique, qui aura surpassé celui de l'empire romain, puisque jamais encore dans l'histoire du monde une puissance militaire n'avait réussi à rassembler ses vassaux comme des enfants de chœur autour d'un gigantesque arbre de Noël, celui d'une stratégie internationale de la sainteté démocratique dont elle serait le chef de file.

Mais en 1966, quelle audace de libérer de l'occupation américaine le territoire d'une France censée se trouver à la veille d'une invasion de l'armée soviétique, quelle audace de défier les phalanges françaises du salut marxiste dont les partisans étaient quasiment devenus les maîtres de l'Etat! Que dirait le Général plus de deux décennies après l'effondrement de cette utopie évangélico-politique s'il voyait le Vieux Monde assoupi dans les fers de son libérateur et la France replacée sous le sceptre de l'OTAN?

6 - La France enchaînée

Rome n'empêchait pas l'économie des Grecs, des Gaulois ou des Germains d'enrichir les notables; bien au contraire, sitôt que les peuples asservis avaient versé leur tribut dans l'escarcelle de leur maître, la bonne santé de leur commerce renforçait la domination de l'empire. En revanche, le regard de Thucydide n'est pas celui que les marchands de biens portent sur leurs goussets.

Mais voyez comme la science politique vous tend le sceptre de la logique du monde, voyez comme les lumières naturelles du genre humain ouvrent le grand livre des Etats. Que vous raconte le narrateur du tissu d'évidences qu'on appelle l'histoire? Que la France est enchaînée, pieds et poings liés à une Europe en pleine débandade, que la comédie qu'on vous fait jouer sur les planches d'un théâtre d'agonisants n'est pas l'échiquier de l'histoire réelle, que la monnaie du Vieux Monde ne danse pas sur la scène où se joue l'essor ou le naufrage de la civilisation de la pensée. Pourquoi le Japon, la Suède, la Suisse, le Canada courent-ils au chevet de l'euro sitôt qu'il donne des signes d'asthénie, sinon parce que l'Amérique a grand intérêt à laisser le Continent se tirer d'affaire aux côtés de ses banquiers-fossoyeurs, sinon parce que l'Europe demeure la première importatrice des marchandises de son vainqueur?

7 - L'appel du grand large

Savez-vous que les collaborateurs du cacocrate de la Sicile sont plus nombreux que ceux de Barack Obama, savez-vous que le salaire du président de la Lombardie est plus élevé celui de M. Ban Ki-Moon, savez-vous que le chef imaginaire d'une Europe fantôme, M. Van Rumpoy, touche plus de cent vingt mille euros par mois, savez-vous que six cent cinquante de vos fonctionnaires sont mieux rémunérés que vous, savez-vous que la dette de la Grèce est du double de celle qu'elle avait avouée, savez-vous que trois ministres athéniens viennent de se mettre dix milliards dans la poche, savez-vous que la Grèce n'est pas un Etat malade, mais un éclopé de naissance, parce que l'Eglise y demeure la propriétaire du tiers du territoire de la nation et ne paie pas d'impôts, savez vous que les descendants de Sophocle et d'Eschyle vivent sous une théocratie pseudo démocratique, savez-vous que vingt milliards d'impôts nouveaux et dix milliards d'économie de l'Etat ne rééquilibreront pas les comptes de la nation et ne remettront pas en marche la production industrielle du pays, savez-vous que vos ministres eux-mêmes crient cette évidence sur les toits, savez-vous que les machines qui sortent de nos usines sont trop chères pour se vendre hors de nos frontières, mais que si vous les faites fabriquer à l'étranger, des centaines de milliers de chômeurs crieront dans la rue que ventre affamé n'a pas d'oreilles, savez-vous que si vous acceptez de jouer sur l'échiquier des pantalonnades de l'Europe, vous n'occuperez pas dix lignes dans les livres d'histoire, savez-vous qu'un Président de la République qui n'aurait pas levé le petit doigt pour tenter de libérer l'Italie des légions de l'étranger sera peint sous la livrée de son maître, savez-vous qu'un Président de la République qui n'aurait pas jugé de son ressort de seulement évoquer la présence des légions du Nouveau Monde en Europe, savez-vous qu' un Président qui aurait jugé tolérable qu'un gigantesque porte-avions américain, qu'on appelle encore l'Italie, demeure amarré au centre de la Méditerranée depuis soixante-dix ans, savez-vous qu'un Président qui n'aurait pas porté un regard de géant sur l' Allemagne occupée jusqu'aux marches de la Russie serait effacé de la mémoire du monde?

Mais une République tombée en quenouille et une France ligotée à un char qui n'est pas celui de l'histoire des âmes, des intelligences et des cœurs vous condamnent à vous lancer vers le grand large. Et si vous deviez échouer aussi bien à redresser la France qu'à libérer l'Europe, quel écho dans la mémoire du monde que celui d'un désastre héroïque et sanglant, quelle trace ineffaçable que celle du naufrage mondial de la vérité politique!

Monsieur le Président à quelle hauteur du génie de la France et de l'Europe votre cœur et votre esprit sont-ils accrochés, au nom de quelle humanité portez-vous votre regard sur les plaines de ce monde ? C'est cela, Monsieur le Président, qui servira de balance au tribunal du tragique qu'on appelle l'histoire.

Tel sera l'objet de ma prochaine lettre ouverte.

Le 3 novembre 2012

aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr