Quand l'islam s'éveillera, quand l'islam s'enfantera... (2)

Manuel de Diéguez

1 - Qu'est-ce qu'un prophète ?
2 - Les blasphèmes créateurs
3 - Comment regarder une idole ?
4 - Les apports de l'islam pensant à l'Occident
5 - Les embarras d'un Dieu incarné
6 - L'islam, la science et le ciel des poètes
7 - Quand l'Islam s'éveillera...
8 - Brève spectrographie anthropologique de deux théologies
9 - L'écartèlement d'une civilisation
10 - Demain l'islam et la civilisation du tragique

1 - Qu'est-ce qu'un prophète ?

Les encyclopédistes ignoraient que leur siècle les avait chargés de faire progresser à petits pas la morale et l'intelligence d'un dieu tueur et utile aux Etats tueurs en tous temps et en tous lieux. L'époque croyait encore qu'une divinité proclamée "parfaite" par acclamations y gagnerait nécessairement ses titres à l'existence dite "réelle"; et ils ne se demandaient en rien de quelle sorte d'existence sommitale, mais rebelle à un consentement universel des savants et des ignorants réunis, les prophètes du surréel religieux se réclament, parce que saint Anselme s'était contenté de soutenir, en plein Moyen Age, qu'un Zeus dont la "perfection" demeurerait privée d'existence psychophysique dans l'étendue serait un carré rond. Mais cette aporie se situe désormais au cœur de l'humanisme angoissé de notre temps; car nos biographes des prophètes tissent leur récit d'aveugles autour du trou noir que le verbe exister ouvre sous leurs pas. La musique de Mozart, quel trou béant au cœur de la vie d'une simple charpente, la guerre aux idoles, quel trou noir au cœur d'une ossature! Le XXIe siècle sera celui de l'accès des sciences humaines au décryptage anthropologique des trous noirs.

2 - Les blasphèmes créateurs

Quel est l'œil qui permet à Isaïe d'annoncer à ses congénères épouvantés qu'ils n'ont jamais adoré qu'un monstre forgé à leur "image et ressemblance"? Peut-être la noblesse et la grandeur des accoucheurs de la transcendance de l'homme et de ses ciels terrifient-elles les fuyards en troupeaux de la nuit animale. Il faut un courage " divin " de la raison pour plonger le regard dans l'âme et l'intelligence des grands solitaires du cosmos. Mais si le Dieu sanglant des offertoires et des propitiatoires n'a jamais existé ailleurs que dans les circonvolutions cérébrales des tueurs qu'il aura pris au service de ses autels, quelle "grâce" grandiose et terrible que d'apprendre à nous connaître à l'école d'un Dieu d'assassins dévotieux! Décidément, le tueur bruyamment applaudi de la Genèse nous enseigne en retour à prononcer les blasphèmes des géniteurs de "dieux uniques", décidément, la langue grecque nous trompait, elle qui appelait les prophètes des " interprètes des dieux " et de leurs oracles. Un prophète est toujours le géniteur d'un dieu nouveau.

- Andres Behring Breivik et l'anthropologie critique(2), 7 octobre 2012
- Andres Behring Breivik et l'anthropologie critique, 30 septembre 2012

Mais alors, quel est le sens du verbe exister quand le miroir géant que nous tendent nos idoles se décide à refléter l'âme et l'encéphale nécessairement impies d'un grand prophète? Si Hamlet, don Quichotte ou Antigone n'existent nullement dans l'étendue des géomètres, comment un prophète présenterait-il ses sacrilèges en chair et en os sur nos rétines, comment un Muhammad inspiré jouerait-il au perroquet du maître qu'il a vocation de défier, comment un Jésus suicidaire serait-il le perroquet du tueur du Déluge, comment un Isaïe se ferait-il le perroquet de l'immolateur d'Isaac auquel il dérobe par ruse une victime innocente, si toute divinité tombée dans l'espace et le temps est une idole prisonnière du verbe exister dont l'humanité secoue en vain les barreaux?

3 - Comment regarder une idole ?

Il faut donc se demander du haut de quel ciel délivré de l'étendue et des heures, les prophètes parlent d'un "Dieu unique" dont l'odeur de sainteté est celle de son absence de tous les cadrans. En vérité, ce n'est pas le Dieu au cerveau disloqué devant lequel leurs congénères se prosternent qui les fait parler en maîtres à l'idole qu'ils apostrophent rudement et à laquelle ils enjoignent de comparaître devant leur tribuna. Isaïe est un œil furieusement braqué sur l'infirmité de Jahvé. Son regard d'aigle observe du haut des nues le paltoquet de l'absolu tapi sous le sot matamore du cosmos de la Genèse. Comment les boîtes osseuses nées pour réduire les dieux à des mulots dans un champ observent-elles la chair et le sang des idoles de la tribu? Comment se fait-il que la rétine des prophètes reflète des bêtes prosternées devant des idoles?

L'œil des Muhammad, des Isaïe, des Ezéchiel observe une espèce agenouillée dans un miroir; et ce miroir immense, ce sont les tueurs célestes eux-mêmes qui le leur tendent. Le prophète regarde un animal agenouillé, le front dans la poussière; et cet animal, ils le voient donner la réplique à sa propre poussière. Quel est donc le carnassier devant lequel se plantent les prophètes et qu'ils fixent droit dans les yeux? Toujours et partout, c'est Caïn le biface qu'ils contemplent en sa dichotomie entre le ciel et la terre. Abraham retire Isaac de l'étal du boucher du ciel, Rome replace l'Isaac des chrétiens dans le bloc opératoire qu'on appelle l'histoire, Muhammad retire l'offrande d'une potence aux adorateurs d'une crucifixion dédoublée- et, chaque fois, l'idole réfutée n'est autre qu'un Caïn biphasé.

Décidément, si les prophètes se révèlent les contempteurs du ciel bifide des simianthropes de leur temps, si ces visionnaires mettent toujours le fardeau de leur génie sur les épaules d'une divinité auto-glorifiée et s'ils ont besoin de la poutre de soutènement d'un Titan dédoublé afin de se rendre crédibles à leurs congénères, alors Muhammad nous entraîne dans une dialectique dont le fil d'Ariane s'appelle la logique socratique; et c'est l'échelle de Jacob du grand Athénien, celui d'une dialectique accoucheuse qui assure l'envol de l'abeille maïeuticienne dont le miel nourrit la pensée occidentale depuis vingt-cinq siècles. Quelle boîte de Pandore que la mort du "Dieu" des singes schizoïdes si le couvercle s'est refermé sur un prisonnier incapturable - l'abeille de la pensée!

4 - Les apports de l'islam pensant à l'Occident

En vérité, dit l'essaim à la ruche, trois directions fondamentales feront débarquer la pensée musulmane dans le monde des abeilles socratiques. Le premier sera la réfutation du mythe chrétien de l'incarnation du divin. La croyance que certains hommes seraient des Jupiter de chair et de sang est commune à tous les peuples demeurés dans l'enfance. Elle s'enracine dans le polythéisme, qui dotait les dieux d'un corps plus massif et plus vigoureux que celui de leurs adorateurs. Cette mythologie s'est ensuite transportée dans l'armée: la république romaine avait tenté de l'éradiquer, mais les légions de Scipion l'Africain demeuraient convaincues que leur général devait ses victoires à son statut divin. Selon Tite-Live, le vainqueur d'Hannibal n'opposait que de molles dénégations aux insinuations flatteuses de l'armée. Alexandre avait donné l'exemple des avantages stratégiques de se faire élever au rang d'une divinité. Ayant reçu une flèche dans la cuisse, l'ennemi, épouvanté d'avoir blessé un Céleste, s'était rendu à merci.

Quant aux philosophes athéniens présents dans l'armée du grand Macédonien, ils avaient seulement fait valoir qu'un privilège aussi exorbitant devait demeurer réservé aux morts dont le destin méritait qu'on leur rendît un honneur aussi sage qu'insurpassable. On sait que les empereurs romains d'un grand renom, à commencer par Jules César, étaient solennellement divinisés par le Sénat après leur trépas, mais sans qu'on sût distinguer clairement les fruits de la gratitude politique de ceux du patriotisme théologisé. Suétone rapporte des propos impies de Jules César et il s'en étouffe d'indignation. Rares sont les esprits de l'antiquité qui ont osé se moquer des dieux de l'Etat à la manière d'Aristophane dans Les Oiseaux, qui avait affamé les ripailleurs du ciel par une grève des bouchers et des charcutiers qui alimentaient en chair fraîche leurs autels jour et nuit. Le plus souvent les Célestes se vengeaient sans tarder de leurs profanateurs. Flaminius ayant négligé leur avertissement, ils l'avaient fait tomber de cheval et fait courir tout droit au désastre du lac Trasimène.

5 - Les embarras d'un Dieu incarné

Naturellement, le célèbre Nazaréen que les chrétiens ont chargé d'humaniser Jahvé - lequel a bien vite cloué sa viande sur la potence que vous savez - a toujours refusé une mythologie aussi ridicule - mais il était inévitable, compte tenu des mentalités de l'époque, que le fils charnel de Marie bénéficierait d'une promotion posthume digne des miracles physiques qu'on lui a attribués. Néanmoins sa légende n'a définitivement pris corps et ne l'a fait bénéficier d'un statut officiel d'une divinité en chair et en os qu'au concile de Nicée en 325, puis de Chalcédoine en 450. Aujourd'hui le catéchisme officiel de l'Eglise catholique prend encore grand soin de préciser que Jésus est une divinité au sens anatomique du terme. Par conséquent, sa rate, son foie et ses viscères sont aussi physiquement divins que l'étaient ceux de Zeus, de Poséidon ou d'Hercule. C'est dire que seul l'islam sera en mesure de donner au christianisme de demain l'impulsion spirituelle et intellectuelle décisive de rejeter un dogme dont le physicisme horrifiait Socrate, comme il est rappelé plus haut.

Mais, d'ores et déjà, la spectrographie anthropologique des décisions conciliaires illustre les embarras dans lesquels la raison simiohumaine se trouve empêtrée et les apories dont témoigne la longue histoire de l'encéphale de cet animal. Alors que les hérétiques qui, au concile de Nicée en 325, mettaient en doute l'unité psychophysiologique du Dieu incarné, avaient payé leur hérésie de leur vie, notamment leur chef, Nestorius, le concile de Chalcédoine de 450 a précisé que Jésus n'est Dieu qu'occasionnellement et plus précisément, quand il se trouve occupé à faire des miracles. Le Dieu marche sur la mer, ressuscite Lazare, multiplie les pains ou guérit une hémorroïdesse, mais redevient un homme quand il tombe de fatigue ou se met en colère. Naturellement les théologiens chrétiens ne vous expliquent pas comment un Grand prophète passe sans relâche d'un statut à l'autre et selon les exigences du moment. Et si un Dieu ne renverse pas les tables des changeurs dans les temples, pourquoi l'avoir rabaissé au rang d'un Karl Marx de l'antiquité?

6 - L'islam, la science et le ciel des poètes

Le second apport décisif de l'islam pensant de demain à un Occident décérébré sera la fécondation de l'intuition scientifique de Muhammad, également évoquée plus haut, selon laquelle le vrai "Allah" ne saurait se trouver "présent" dans le monde tridimensionnel de la physique et de la géométrie traditionnelles et que le verbe "exister" - pris dans son sens religieux - ne saurait se conjuguer à l'échelle du temporel, ce qui permettra à l'Occident de retrouver le plus "musulman" des mystiques chrétiens, le poète Jean de la Croix, cet explorateur méthodique de la "nuit des sens" et de la "nuit de l'entendement", dont la rigueur logique a transporté l'esprit cartésien au cœur la pensée mystique de l'époque.

La troisième fécondation de l'Occident par l'islam à venir portera sur les relations que le génie religieux entretient avec celui d'Orphée. Comment se fait-il qu'Homère, Pindare, Ovide, Isaïe, Ezéchiel, Muhammad étaient des poètes visionnaires? Au cœur du christianisme espagnol, le souverain de la "théologie négative" évoqué ci-dessus a été proclamé le "prince des poètes" nationaux. Mais aux yeux des Grecs, le génie poétique se partageait déjà entre Apollon et Orphée, le visiteur de la mort et le "résurrecteur" (Victor Hugo) d'Eurydice.

7 - Quand l'Islam s'éveillera...

Quand l'islam s'éveillera, ses philosophes éclaireront d'une vive lumière les failles, les lacunes et les contresens dont l'héritage anthropologique de la Grèce et de Rome se trouve la victime depuis un demi-millénaire sous la plume des humanistes occidentaux. C'est que le sceptre d'un homme-dieu mettait un bandeau sur les yeux des interprètes même devenus semi rationalistes. Je n'en prendrai que deux exemples, Tite-Live et Quinte-Curce.

Le premier est riche de réflexions pré-anthropologiques sur les relations que la géographie entretient avec la mentalité des peuples et des nations, mais ses analyses n'ont été reprises que partiellement - et dix-huit siècles plus tard - par le Montesquieu de L'Esprit des lois. Le génie prospectif du baron de la Brède a été méconnu au point que sa mort, en 1755, n'a trouvé que peu d'écho chez les encyclopédistes. Seul le baron de Grimm, un Allemand francisé et bon latiniste, connu pour ses lettres sur la vie parisienne à Frédéric II en dix-huit volumes, a magnifiquement salué la grandeur de Montesquieu et en a compris la postérité, parce que le siècle de Voltaire lui-même n'était pas mûr pour s'engager dans la voie ouverte par l'islam, qui souligne dans le Coran que ce sont les parents qui enseignent à leurs enfants la doctrine et les dogmes du dieu de l'endroit, même si la croyance en l'existence d'un dieu unique répond à un sentiment universel. Naturellement, qu'un sentiment unanimement partagé servait de preuve de l'existence d'une divinité n'était pas encore une proposition réfutable au VIIe siècle.

Quant à Quinte-Curce, ses analyses de l'auto-divinisation d'Alexandre auraient dû donner à la Réforme une immense avance intellectuelle sur tout l'humanisme d'esprit catholique et romain du XVIe siècle. Au début, le luthéranisme, le calvinisme et même l'église presbytérienne ne s'y étaient pas trompés : toutes les éditions du grand historien romain depuis 1470 (vér) jusqu'au XVIIIe siècle ont répondu à l'esprit protestant, parce que Quinte-Curce portait en germe un arianisme beaucoup plus profond que le précédent et articulé aussi bien avec la politique qu'avec l'art de la guerre. Mais bientôt, le danger politique d'aborder un sujet aussi sacrilège dans une civilisation encore tout entière placée sous le sceptre d'une Eglise puissamment hiérarchisée et sous l'autorité religieuse d'un prophète physiquement divinisé a mis un terme non seulement à l'élan intellectuel de la Réforme, comme le constatera Voltaire, mais à l'audace d'un décryptage des arcanes du genre simiohumain.

8 - Brève spectrographie anthropologique de deux théologies

Le protestantisme se veut à la fois proche du judaïsme par sa conception patriarcale et sacramentalisée de l'autorité du père de famille et par une théologie hautement sélective de la "grâce": le juif et le protestant se sentent des élus du ciel, donc des privilégiés d'une révélation absolue. Mais, dans le même temps, la Réforme est virtuellement "islamiste" par l'ouverture de la foi et de la doctrine à la miséricorde et à la charité. En principe, ces dispositions du cœur ne devraient pas mettre de "lourds fardeaux sur les épaules d'autrui". De plus, l'évangélisme luthérien et calviniste se réclame, comme le Coran, du rejet pur et simple d'un clergé pléthorique, ploutocrate, ritualiste, impérieux et armé d'une orthodoxie policière.

C'est pourquoi la rencontre encore potentielle, mais féconde entre l'islam civilisateur d'un côté et les retrouvailles de l'Occident avec un humanisme interrogateur de l'autre, exigera la construction d'un pont entre le protestantisme d'esprit pastoral et le rejet résolu de la substantification stupéfactoire d'une "vie spirituelle" livrée aux magiciens d'un culte seulement plus habilement barbouillé de sang que le précédent. Mais la théologie protestante n'est plus qu'un désert aride, faute qu'elle ait approfondi avec vaillance la question cruciale du statut anthropologique du meurtre sacré des chrétiens et de son alliance avec le sacrifice d'Iphigénie.

Les encyclopédistes se montrent pleins d'admiration pour les horreurs religieuses dont la tragédie grecque est remplie. Les humanistes de l'affaire Calas n'ont pas un mot de réflexion sur les attaches du sacrifice de la croix avec celui des païens. Aussi Luther et Calvin ne savent-ils sur quel pied danser, tellement l'omniprésence du mythe de la naissance virginale d'une divinité vouée à l'immolation sacrificielle de la brebis des juifs étouffe dans leur esprit toute tentative d'approfondissement du tragique grand ouvert au cœur de l'humanisme occidental. Certes, le dogme païen de la matérialité physique d'une divinité avide d'appâts ne se laissera pas éradiquer de sitôt de l'esprit gréco-latin, qui demeure fondé sur le paiement d'un tribut sanglant aux dieux dont l'Egypte n'avait pas réussi à le guérir. Mais comment légitimer, même dans les pays nordiques, une Eglise dont le prophète ne se laisserait ni transporter en chair et en os dans un ciel des corps ressuscités, ni clouer au sol, alors que l'islam populaire lui-même est aussitôt retombé dans une mythologie du paiement d'une dette à un négociateur divin?

9 - L'écartèlement d'une civilisation

Et pourtant le désert anthropologique qu'occupe la théologie protestante de la transcendance et de la "vie spirituelle" demeure riche des promesses endormies de la raison musulmane. Certes, celle-ci a été étouffée dans la double fatigue du ritualisme de masse et du formalisme; mais l'aile translittéraliste des deux religions bénéficiera des enseignements anthropologiques à tirer de l'évolution mondiale de l'art depuis la fin du XIXe siècle.

Qu'est-ce à dire? L'Occident avait trouvé dans la médiation de la peinture et de la sculpture renacentistes - et notamment dans le culte païen de la nudité des corps - un moyen "réaliste" de fonder le sacré sur le mythe de l'incarnation du divin, alors que depuis le trépas du polythéisme, le surnaturel refuse de se loger dans les musculatures les mieux venues. Aussi l'art occidental est-il un écartelé de la plastique. Il a beau tirer l'image en tous sens, dans l'espoir que la fidélité de la copie veuille bien déborder de son tracé et communiquer avec un absolu délocalisé; mais ni l'exubérance d'un Rubens, ni l'ascèse d'un Greco, ni la piété d'un Fra Angelico ne portent le mythe de l'incarnation de Zeus au "spirituel".

Comment une copie du monde, même crucifiée, comment une reproduction exacte, même idéalisée de l'univers des apparences, comment l'imitation même parfaitement réussie des anatomies masculine et féminine feraient-elles débarquer Aphrodite Callipyge - aux belles fesses - dans une transcendance de la beauté censée à la fois authentique et palpable ? Alors l'Occident et l'Islam ont tous deux imaginé que l'épure géométrique se déciderait à véhiculer le sacré, que l'abstrait porterait le rationnel à la transcendance, que la raison euclidienne charrierait une mystique - espérance aussi vaine, naturellement, que le regard réaliste retrouvé par le subterfuge de la "mise en perspective " de la nature.

Depuis la mort d'Erasme en 1536, c'est seulement sur la pointe des pieds que les théologiens protestants se sont risqués à désubstantifier le divin païen et catholique confondus. Il a fallu attendre le Zarathoustra de Nietzsche, un fils de pasteur, pour que - mais dans une méconnaissance universelle de la nature poétique et métaphysique confondues de l'entreprise du philosophe - une généalogie psychique non matérialisable et non chosifiable des étapes du "divin" et de l'esprit prophétique vît le jour. Seul Gustav Jung, fils de pasteur, lui aussi, tentera de préciser la logique interne du devenir psychique de ce "dieu".

10 - Demain l'islam et la civilisation du tragique

Si nous nous demandons maintenant quelles caractéristiques doctrinales une religion doit nécessairement présenter au tribunal de l'intelligence pour accompagner et même pour inspirer la lente et difficile conquête d'une méthode historique ambitieuse de porter un regard du dehors sur l'humanité, seul l'islam remplit les conditions formelles, mais indispensables au pilotage de la raison mondiale dans cette direction; car il faut à la fois que le songe sacré plonge la divinité dans un mystère abyssal et à jamais inaccessible et que, d'autre part, la cosmologie mythique ne mette aucune entrave aux victoires imprévisibles et angoissantes de la science.

D'un côté, une pensée scientifique délivrée de la crainte que lui inspirait un maître redoutable du cosmos ne fera que reculer à l'infini et rendre à jamais infranchissables les limites de la connaissance des idoles en tant que telles, de l'autre, l'épaississement inexorable du mystère d'un monde sans écho et sans voix maintiendra allumée la quête tragique du sens à laquelle le grossissement constant de notre pauvre boîte osseuse ne cesse de nous condamner. Nous demeurons une excroissance mystérieuse du chimpanzé évolutif, mais nous pouvons du moins cesser de trembler de tous nos membres. C'est à ce titre que l'islam virtuel annonce l'avenir d'une planète en voie de cérébralisation, parce qu'il sera bien impossible que le "sens" rompe un jour les digues de l'humain et débarque dans l'univers de la matière.

J'exposerai un jour comment l'islam a rendez-vous avec l'interprétation anthropologique du génie grec que l'Occident a manquée, alors même que deux poètes, professeurs de grec l'un et l'autre, Nietzsche et Unamuno ont mis en évidence le "sentiment tragique de la vie" au plus profond d'une civilisation qui disait: "Les dieux font mourir jeunes ceux qu'ils aiment". Quand la civilisation islamique sortira de son long sommeil, elle donnera naissance à un type d'intellectuels plus éloignés du formalisme religieux et de la lecture littérale du Coran qu'Erasme de la scolastique du Moyen Age.

Messieurs les caricaturistes de Muhammad, dites-moi où se cache votre poussière, Messieurs les limiers des prophètes, dites-moi quels ossements vous vous donnez à croquer, Messieurs les fossoyeurs, porteriez-vous votre propre cadavre en terre? Dans ce cas, sachez que les prophètes ne sont pas livrés aux vers, sachez que les prophètes n'ont pas de cadavre.

Le 20 octobre 2012
aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr