Quand l'islam s'éveillera, quand l'islam s'enfantera... (1)

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Manuel de Diéguez

Deux thèmes essentiels vont progressivement s'imposer au décryptage anthropologique de l'histoire politique de la planète et ce déchiffrage unifiera les paramètres de cette double réflexion : d'un côté, il s'agira d'esquisser l'avenir cérébral de la civilisation musulmane, de l'autre, de prévoir une mutation des coordonnées qui président à la vassalisation continue de l'Europe depuis 1945.

Je consacrerai les 13 et 20 octobre à traiter de l'islam vivant et pensant de demain, puis les 27 octobre et 3 novembre, je publierai deux lettres ouvertes au Président de la République.

Pour la première fois depuis les XVe et XVIe siècle, l'histoire de la raison du monde se verra contrainte de donner son sens à la rencontre féconde ou manquée de deux civilisations sommitales, ce qui exigera un examen des causes de l'échec des retrouvailles de la planète de Gutenberg avec les sciences, la pensée et les arts. Car d'un côté, le christianisme n'a nullement saisi l'occasion de la résurrection inespérée de la littérature et de la philosophie du monde antique qu'il avait engloutis pour reprendre le combat de la connaissance rationnelle du genre humain, tandis que, de leur côté, les humanistes- philologues se sont divisés entre le conservatisme aveugle de l'orthodoxie régnante et un culte superficiel pour la pensée grecque, qu'on mettait timidement en parallèle avec le naufrage de notre astéroïde dans l'adoration éperdue d'un homme censé être descendu du ciel et y être retourné.

Ce double naufrage des intelligences dans une magie réputée délivrante et dans une autosatisfaction pseudo rationaliste et pseudo scientifique nous guidera dans l'interprétation anthropologique de la résurrection prochaine de l'islam de la pensée critique. L'interruption de l'évolution cérébrale de notre espèce dont le christianisme porte la responsabilité, aura duré quinze siècles, l'endormissement musulman beaucoup moins. Pour comprendre cette paralysie intellectuelle dans les deux camps, il faut apprendre à diagnostiquer la finitude de notre espèce à l'école d'un regard de l'extérieur sur les évadés de la zoologie. C'est dire que la postérité de Darwin et de Freud demeure à défricher.

1 - Le siècle de Charlie Hebdo
2 - Les retards de la raison religieuse
3 - Le combat de l'héliocentrisme
4 - Les malheurs du verbe exister
5 - Les désarrois de la raison
6 - Les tribulations de l'univers tridimensionnel
7 - De la solitude de " Dieu "
8 - La mort des peseurs
9 - Comment mériter son assassinat ?
10 - Les yeux d'Isaïe
11 - Un humanisme des trous noirs

1 - Le siècle de Charlie Hebdo

Voltaire et Diderot incarnaient l'avant-garde de la raison et de l'intelligence de la France, donc de la planète pensante de leur temps. Que diraient-ils, s'ils revenaient se promener parmi nous, d'une régression de la pensée européenne et d'une paralysie de la philosophie mondiale qui ramènent les armes du siècle des Lumières à la sottise de quelques caricaturistes ignorants et grossiers? Comment se fait-il que l'esprit critique qui inspirait la civilisation de la science et qui aiguisait l'esprit d'une élite de l'intelligence ait dégénéré au point qu'il ne reste du génie, de l'audace et du souffle des encyclopédistes que quelques dessinateurs de caniveau, comment se fait-il que le culte de la "liberté d'expression" tourne au ridicule de payer à la vulgarité un tribut plus lourd qu'autrefois à la scolastique de Sorbonne? Une civilisation ne saurait s'interdire la guerre à l'inculture et à la bêtise. Comment se fait-il que le culte de la tolérance mette désormais sa majesté, la faiblesse des cervelles, à l'abri des offenses saines et franches que réclame la raison? Si l'auteur du Dictionnaire philosophique avait combattu la chute du christianisme dans la superstition avec les armes de l'imbécillité, non seulement la censure ecclésiastique, mais les tribunaux de la très Sainte Inquisition auraient encore de beaux jours devant eux.

2 - Les retards de la raison religieuse

Et pourtant, le siècle des triomphes de la logique ne se trouvait pas encore en mesure de conduire la réflexion sur les dérangements mentaux dont souffre le genre humain jusqu'à dénuder les racines semi zoologiques du sacré. Deux siècles seulement après la Renaissance, il fallait encore se contenter de combattre la dogmatique sacerdotale sur deux fronts demeurés décisifs dans l'esprit de tous les peuples et de tous les Etats. Le premier champ de bataille était celui du statut théologique de la médecine et de la santé publique. On se souvient de la guerre de l'Eglise de l'époque contre les Hippocrate et les Gallien dont la prétention inouïe allait maintenant jusqu'à terrasser les maladies contagieuses avec les armes de l'impiété la plus manifeste, dont la plus redoutable était le recours satanique à la vaccination, dont la thérapeutique remontait à Mithridate.

On se souvient également de ce que cette médication rusée causait les plus grands dommages à l'omnipotence du Créateur du cosmos. Quelle hérésie d'imposer des limites humaines à l'excellence des châtiments qu'infligeait le clinicien du ciel, quel sacrilège digne du bûcher de lui retirer la gestion religieuse des fléaux les plus terrifiants! Si les catastrophes épidémiologiques exemplairement ravageuses se trouvaient soustraites sur cette terre aux récompenses des corps après la mort, qu'adviendrait-il de la justice du roi des funérailles? N'allait-on pas suspecter le sceptre de l'éternité de tomber en quenouille? En ces temps reculés, il fallait rien moins que les mécréants anglais, donc les suppôts du protestantisme le plus luciférien, pour interjeter appel contre les verdicts du satrape de l'immortalité. Le droit de tuer ou de laisser vivre dont jouissait le César de la Genèse, son jus vitae et necis, remontait aux apanages du père de famille de l'antiquité, qui disposait du droit d'égorger ses enfants pour offense à son infaillibilité. Et voici que le Dieu souverain entrait en rivalité avec Esculape et rendait les armes face aux injonctions d'un Céleste grec!

3 - Le combat de l'héliocentrisme

Quant au second front de la guerre des sirops de l'immortalité, la raison civilisatrice montait à l'assaut des liqueurs d'un Jupiter de la Voie Lactée. Au XVIIe siècle encore, Descartes avait prudemment décidé de renoncer à publier son Système du monde, parce qu'il craignait les foudres d'une Eglise campée droit dans les bottes de la cosmologie de Ptolémée. On se souvient que Copernic et Galilée s'entêtaient à déplacer le centre de gravité du système solaire et à réhabiliter l'irréligion d'un païen, un certain Démocrite et reprise à leur compte par des Universités musulmanes fondées plusieurs siècles avant celles de l'Europe. Mais, dès la seconde moitié du XVIIe siècle, l'auto-censure de l'auteur du Discours de la méthode était devenue trop craintive, puisque La Fontaine osera publier une fable sur les nouveaux astronomes du soleil:

J'aperçois le Soleil; quelle en est la figure?
Ici-bas ce grand corps n'a que trois pieds de tour:
Mais si je le voyais là-haut dans son séjour,
Que serait-ce à mes yeux que l'oeil de la nature?
(Un animal dans la lune, Livre VII)

4 - Les mésaventures du verbe exister

Mais quelques décennies plus tard, les encyclopédistes convertis au sacrilège héliocentriste par l'entêtement des télescopes rejetaient encore par un vote unanime toute mise en doute du contenu d'un verbe aux apanages bien établis et répandus en tous lieux, donc appliqués indifféremment aux mathématiques, à la musique, à la philosophie ou à Dieu. On aura reconnu le verbe exister. Aussi un Créateur réputé juste et bon devait-il sécréter une théologie digne de l'existence de sa justice et de sa bonté dans la stratosphère, donc calquée sur les neurones attachés à ces autorités langagières - et notamment à la faculté de transporter la foi dans l'astronomie. Et pourtant, dans le cas où une divinité astrale souffrirait de la même incohérence grammaticale que ses adorateurs, on ne pourrait, selon Voltaire, lui attribuer une maladie mentale de ce calibre. Ergo, le chaos cérébral dont souffrirait une idole en guerre avec les sciences de la nature lui retirerait le privilège d'exister tant dans l'encéphale de ses fidèles que dans l'immensité. Mais dans les dictionnaires? Quelle est l'existence propre au vocabulaire ? Peut-être les mots sont-ils aussi obstinés que les pierres.

Aussi l'audace de l'auteur de Candide et de Diderot demeurait-elle bien en deça de celle du XIXe siècle, qui a commencé de s'apercevoir que le genre simiohumain appartient à une espèce que son évasion locale, partielle et inégale de la zoologie a rendue si universellement craintive qu'elle se cherche de siècle en siècle et dans la panique de ses entrailles un protecteur que la sûreté de sa jurisprudence ferait exister dans l'étendue. Comment une divinité se montrerait-elle encore hypertutélaire si l'on pouvait remédier impunément à ses vengeances médicales les plus atroces - et même se pourvoir en cassation contre ses arrêts de mort?

En ce temps-là, l'Europe chrétienne avait mille ans de retard sur le Coran, qui avait largement retiré des mains des théologiens l'existence et les prérogatives propres aux sciences. Quant aux subterfuges de la stylistique et à la magie des vocables, le XVIIIe siècle n'était pas encore initié aux premiers pas de l'anthropologie critique.

5 - Les désarrois de la raison

Mais, depuis le XIXe siècle, l'Occident a repris l'avantage. Du verbe exister, la raison a tiré le substantif existentialisme. Nous savons maintenant pourquoi les religions, à l'exception de l'islam, se montrent existentiellement et nécessairement des ennemies implacables des victoires de la raison humaine. C'est que le savoir scientifique, et notamment l'astronomie, se révèle traumatisant par nature et par définition à l'égard des cosmologies épouvantées qui servaient d'armures mentales au polythéisme et qui se sont perpétuées au sein d'un judaïsme et d'un christianisme aussi terrorisés par la foudre du ciel que les Grecs sous Périclès.

Puis le XXe siècle a tout subitement anéanti l'existence cérébrale dont se réclamait le vieil univers des dimensions simiohumaines de la matière. Naturellement un scandale post galiléen de ce calibre a précipité l'Eglise officielle dans un embarras existentiel non moins insoluble que le précédent; car, depuis les origines, les théologies juive et chrétienne reposent de la tête aux pieds sur la logique d'Aristote, la géométrie d'Euclide et la physique d'Archimède, tandis que, de leur côté les mystiques des trois monothéismes se réjouissent de l'effondrement des conquêtes de la raison profane, qui se trouve réduite à fourbir les armes du "sens commun", à perpétuer les exigences du "sentiment d'évidence" et à diviniser les prérogatives des "lumières naturelles".

Que va-t-il advenir des relations si illusoirement confiantes qu'une raison chue dans le temporel entretenait avec nos cinq sens ? Que faire du soleil de Ptolémée si notre intelligence n'est plus la révélatrice infaillible du "vrai caché sous l'apparence"? (La Fontaine, Ibid.). Voici Hélios en perdition dans feu la géométrie d'Euclide:

L'ignorant le croit plat, j'épaissis sa rondeur;
Je le rends immobile, et la terre chemine.
Bref je démens mes yeux en toute sa machine.

(La Fontaine, Ibid.)

Mais si l'on ne bascule plus de l'apparence trompeuse du géocentrisme dans l'irréfutable cheminement copernicien de notre astéroïde, mais seulement dans l'illusion nouvelle d'un "soleil immobile", que va-t-il advenir de la cuirasse des monothéismes chrétien, juif et protestant égarée dans l'astronomie? Depuis Einstein, une ribambelle de dimensions, toutes plus incompréhensibles les unes que les autres, donc rebelles au cadrage ancien du verbe exister, sont venues bousculer le jeu des trois premières sur l'échiquier des apparences. Décidément, il va falloir substituer une généalogie de l'existence propre à l'univers semi animal d'Euclide au mythe de la création. Nos neurones ont été rendus soupçonneux en diable. Qu'en est-il d'un animal trop longtemps béatifié par une nature exagérément complaisante à son égard et fort ahuri de se trouver subitement privé du témoignage de ses yeux et de ses oreilles? Comment une équation aussi mystérieuse dans sa formulation que l'énigme dont elle est censée faire entendre la voix va-t-elle débarquer dans notre existence et en bouleverses les coordonnées?

6 - Les tribulations de l'univers tridimensionnel

Observons la bête qu'un caprice bienveillant ou cruel de la "nature naturante" n'a arrachée aux ténèbres que pour la faire tomber d'un monde des apparences au suivant. Sitôt livrés au leurre de la lumière du jour, ces animaux se sont effarés de ne se trouver d'autres interlocuteurs sous le soleil que des semblables aussi éphémères et titubants qu'eux-mêmes. Aussi ces rescapés du néant se sont-ils cherché des vis-à-vis attentionnés. Mais comment les mettre à l'échelle de leur effroi et de leur solitude? Les ahuris du silence et du vide n'ont eu de cesse qu'ils n'aient trouvé à qui parler de leur désarroi, de leur stupéfaction et de leurs espoirs dans une immensité au silence terrible. Naturellement, ces interloqués suspendus entre le ciel et la terre n'ont pas tardé à se trouver une foule de dialoguistes conviviaux à souhait. Trois millénaires durant, c'est non moins nécessairement qu'ils ont entretenu des relations à la fois craintives, sages et bien rémunérées avec eux; et ils les ont gentiment logés tantôt sur les pentes du mont Hymette, tantôt au sommet d'une montagne imposante, qu'ils ont appelée l'Olympe. Tout serait demeuré pour le mieux dans "le meilleur des mondes possible", comme dira Leibniz, alias le Docteur Pangloss dans le Candide de Voltaire, si les Immortels ne fatiguaient bientôt leur machinerie.

Alors nos ancêtres ont commencé d'observer leurs protecteurs du coin de l'œil, de se montrer méfiants à l'égard de leurs performances physiques et de leur chercher noise. Quand Charron s'est plaint à Hermès de ce que les voiles de sa barque tombaient en lambeaux et qu'elles étaient cent fois rapiécées, quand il a demandé au dieu du fil et des aiguilles afin de les recoudre encore et encore, quand il est allé jusqu'à demander des écrous tout neufs au ciel du commerce, de l'industrie et des voleurs de l'époque, comment censurer le Voltaire de l'Antiquité, un certain Lucien de Samosate, qui a raconté tout cela dans ses Histoires véritables? Mais si vous jetez Mars et Poséidon, Apollon et Mercure, Aphrodite et Héra à la casse et si vous les remplacez au pied levé par un Zeus solitaire, omnipotent et omniscient, gaffez-vous, les enfants, un jour ou l'autre, ce Dieu-là tombera sur vous à bras raccourcis; et quand il se sera appesanti sur vos épaules, vous retrouverez la même panique d'entrailles que vos ancêtres, ces malheureux fuyards de la nuit animale, qui demandaient seulement qu'on cessât de les suspendre entre le ciel et la terre.

7 - De la solitude de Dieu

Décidément, les voies d'un Zeus proclamé incontrôlable sont retorses : vous aurez beau le casquer de pouvoirs politiques, juridiques et moraux illimités, vous aurez beau vous défausser de votre faiblesse et de votre ignorance sur la titanesque carrure d'un Titan épistémologique de l'univers, vous aurez beau mettre votre solitude sur le dos d'un colosse du néant, serez-vous pour autant condamnés au pire sous le soleil et votre avenir sera-t-il fatalement cruel, aveugle et sourd sous le sceptre d'un redoutable souverain? Peut-être votre potentat de l'absolu vous réserve-t-il une heureuse surprise et, plus précisément, celle de vous donner un cœur et une tête enfin dignes de votre abandon dans l'immensité. Ne dit-on pas que les chemins de l'esprit de miséricorde sont impénétrables? Peut-être votre Hercule d'une immensité muette ne s'affuble-t-il d'une casaque et d'une tiare impériales que pour vous préparer à prendre sur vos échines un "Allah" condamné à se donner, lui aussi, sa déréliction sans remède pour interlocuteur?

8 - La mort des peseurs

Mais le genre simiohumain prend ses jambes à son cou au seul rappel de l'érémitisme qu'il partage pourtant avec ses dieux. Nous pouvons vérifier ce phénomène au spectacle de la fureur et de l'épouvante qui se sont emparés des trois monothéismes à la seule évocation des Versets sataniques de Salman Rushdie, qui semble pourtant n'avoir pas compris goutte, lui non plus, aux enjeux politiques vitaux qui donnent leur sens au feu et au soleil des mythes sacrés. Trente ans après la parution des Versets sataniques, l'auteur vous raconte seulement dans ses mémoires (Joseph Anton, Plon 2012) la longue traque dont il fut et dont il demeure la victime dans l'arène des humains écrasés par l'arbitraire de Zeus.

Quel malheur que nos grands écrivains ne soient plus des peseurs de la condition humaine ! Quel peseur que le Sophocle d'Antigone et d'Oedipe-Roi, quel peseur que le Dostoïevski de Crime et Châtiment, quel peseur que le Tolstoï de La Guerre et la paix, quel peseur que le Kafka de La Colonie pénitentiaire, quel peseur que le Céline du Voyage au bout de la nuit, quels peseurs que Shakespeare, Cervantès ou Jonathan Swift - et Salman Rushdie, lui, se frotte seulement les yeux et n'en revient pas de ce qui lui arrive. Mais la pensée mondiale d'aujourd'hui le comprend-elle mieux que lui?

On cherche les Argonautes de la raison contemporaine dont la voix haute et forte ferait souffler dans les voiles de l'humanisme invertébré de notre temps l'haleine du dieu solitaire dont Muhammad a osé remplir la mission. Guidé par la logique du discours, un scribe imprudent a terminé de sa propre autorité une phrase censée avoir fait ses premiers pas dans le ciel et laissée en suspens par un prophète hésitant ou distrait. Voyant son propre énoncé aussitôt cautionné par l'approbation d'Allah, notre malheureux croyant prend ses jambes à son cou.

Un incident de cette portée aurait dû alerter une vocation de peseur du ciel et de la terre chez un Salman Rushdie rendu socratique jusqu'à l'effarement. Mais nos romanciers ne sont plus des oreilles et des voix aussi impavides que Goethe et Schiller, qui lisaient avec passion La Critique de la raison pure de Kant, où l'existence du Dieu des chrétiens était réputée se trouver dûment démontrée par la seule contrainte morale et politique d'installer ce personnage dans le cosmos et de nous placer docilement sous son joug.

9 - Comment mériter son assassinat?

Mais, dira-t-on, la France est logicienne. A ce titre, elle enseigne dès les bancs de l'école et de génération en génération les fondements de la philosophie, donc les rudiments de la pensée rationnelle à tous ses marmots, la France se distingue de toutes les nations civilisées de la terre en ce qu'elle seule produit des armées de bacheliers du syllogisme, donc de citoyens dignes d'apprendre à penser avec fermeté et droiture. Pourquoi aucun géant de la santé intellectuelle de l'humanité n'est-il né de la postérité de Voltaire le moqueur? Alors qu'un empereur des stratèges a rappelé à nos compatriotes que le génie n'est jamais qu'un "formidable bon sens", quel titanesque bon sens que d'observer la nature avant d'en discourir savamment, quel vertigineux bon sens que de colloquer le soleil au cœur de la ronde de ses satellites, quel effrayant bon sens que de constater l'indifférence de la rotation de la lune à la course de la terre dans l'étendue, quel terrifiant bon sens que de courir de Paris à Marseille comme si notre astéroïde ne pivotait pas sur son axe!

Mais voici que le bon sens a des sueurs froides, parce que la pesée des enjeux politiques, juridiques, moraux et scientifique du sacré exigerait une conversion radicale de la pensée philosophique mondiale à un existentialisme du tragique, de la déréliction et de l'effroi. Vous ne radiographierez pas sans frémir une espèce terrorisée par l'encéphale grossissant dont la nature l'a dotée, vous ne radiographierez pas sans trembler les arcanes de l'animalité du Dieu qu'elle a sécrété et dont elle projette les crocs, les griffes et les bénédictions dans le vide de l'immensité. Voir:

- Andres Behring Breivik et l'anthropologie critique(2), 7 octobre 2012
- Andres Behring Breivik et l'anthropologie critique, 30 septembre 2012

Mais si ce Dieu-là du "bon sens" n'a pas froid aux yeux et s'il vous donne sa propre bestialité cérébrale et la vôtre à connaître, si ce Dieu-là vous dit "tel homme, tel Dieu" et s'il fait monter, à vos narines l'odeur du carnassier céleste que vous êtes demeurés, si ce Dieu-là vous contraint à traquer le Caïn qui vous habite dans votre trou, tirera-t-il décidément une idée bienveillante de sa besace? Et si ses voies sont impénétrables, comme beaucoup le prétendent, feront-elles dire à Salman Rushdie: "Je veux me montrer digne de mon assassinat, je veux mériter le courage de penser, je veux courir le danger d'ouvrir les yeux sur Allah."

10 - Les yeux d'Isaïe

En vérité, il y a longtemps que l'écrivain se dédouble en toute sincérité entre sa propre voix et celle de sa plume. Les Anciens étaient convaincus que leurs dieux venaient habiter leurs calames et leur dictaient leurs élévations au génie de l'écriture. Quelle était leur théologie de la création littéraire? En vérité, ils ne se posaient pas sérieusement la question du dédoublement psychique dont ils bénéficiaient et qui les martyrisait. Mais il n'est pas de galérien du stylo qui ne sache combien cet outil veut parler tout seul. "Je ne vaux rien que la plume à la main", disait Madame du Deffand. Les voix inspirées seraient-elles celles qui faisaient dire à Bossuet que l'auditoire fait l'orateur?

Comment Muhammad le solitaire écoute-t-il la voix du grand solitaire qui l'habite et qui s'obstine à prendre la parole au plus profond de son être? Qu'en est-il du dédoublement psychique qui scinde les prophètes entre leur propre organe vocal et celui de leur Olympe? S'agirait-il de la scission intérieure que nous pouvons observer chez Isaïe, par exemple, qui ordonnait à un Jahvé inconnu et plus sommital que le tueur du Déluge de vomir les assassins de l'autel? Qu'en est-il du dédoublement cérébral du prophète Muhammad, qui lui faisait écrire que les prophètes ne sont pas la chair, le sang et les viscères d'Allah, mais son âme, son cœur et sa voix? N'avait-il pas en horreur, lui aussi, les sacrifices que ses fidèles lui offraient bien saignants sur leurs offertoires?

Descartes avait fini par renvoyer à ses fourneaux cette Maritorne de princesse Elisabeth, qui voyait en l'homme le "mélange de chair et d'esprit" que l'Eglise lui avait enseigné et Socrate se moquait de Criton, lequel s'imaginait, le pauvre homme, qu'il allait porter "le vrai Socrate en terre". Mais le vrai Salman Rushdie, celui qui habite sa plume, n'a pas entendu la voix de la plus haute littérature, le vrai Salman Rushdie a refusé la solitude du grand écrivain, la carcasse du vrai Salman Rushdie s'est révélée trop fragile pour supporter la charge des galériens de l'écriture. La voix qui l'apostrophait était celle qui lui disait à l'oreille : "Apprends à regarder les dieux et toi-même avec les yeux d'Isaïe."

11 - Un humanisme des trous noirs

Aujourd'hui, la vraie question est redevenue plus existentielle que jamais: il s'agit de savoir si la psychobiologie de nos plus récents évadés de la zoologie donne d'ores et déjà à leurs entrailles apeurées et à leur tête en déroute les moyens d'élever leur cervelle à la solitude angoissée des prophètes. Mais, dira-t-on, si Muhammad avait fondé la légitimité de son écoute sur sa propre autorité théologique, n'aurait-il pas été froidement assassiné, comme ces malheureux prophètes juifs, qu'on a tous accusés de ne parler qu'en leur propre nom?

C'est dire que le XXIe siècle sera "spirituel", comme disait Malraux, en ce qu'il fera débarquer le tragique de l'histoire du sang et de la mort dans les sciences humaines du simianthrope. Mais alors, les visionnaires qui nous feront observer les origines animales de nos trois "dieux" uniques et leur persévérance à nous montrer leurs crocs sous la terre et leurs ailes là-haut, nous les appellerons des prophètes. Car, dit la langue grecque, ceux-là parlent devant, ceux-là s'avancent vers le solitaire qui les habite, ceux-là regardent le Dieu droit dans les yeux, ceux-là répondent: "Me voilà " à la voix qui sonne à leurs oreilles, ceux-là disent à l'idole: "Qui es-tu? J'entends la bête gronder dans ta gueule, j'entends le fauve qui rugit dans ta gorge, j'écoute le prophète dont la plume et la voix accouchent du dieu qui t'attend."

Que dit encore le prophète dont le regard observe les entrailles des idoles? Que tout pouvoir politique se fonde sur les deux leviers du temporel, celui des récompenses que l'Etat accorde à ses servants et celui des châtiments qu'il leur inflige. A leur exemple, les idoles sont des machines construites sur le double rouage qui les met en mouvement. En connaissez-vous une seule qui échapperait à ce modèle? Mais les récompenses des idoles sont hypertrophiées dans leur ciel et leurs châtiments sous la terre. Observez leurs ailes de séraphins, écoutez les cris des malheureux qu'elles torturent. M. Salman Rushdie, prendrez-vous la mer, affronterez-vous la tempête qui engloutit les prophètes? Alors, tournez le dos aux sacrifices de sang et enseignez à votre plume à désensauvager le Dieu de la Genèse? Voir:

- Andres Behring Breivik et l'anthropologie critique(2), 7 octobre 2012
- Andres Behring Breivik et l'anthropologie critique, 30 septembre 2012

C'est à cette question que nous allons nous brûler la semaine prochaine.

Le 14 octobre 2012
aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr


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7 - Quand l'Islam s'éveillera...
8 - Brève spectrographie anthropologique de deux théologies
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