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Décodage anthropologique en direct de l'histoire contemporaine

Manuel de Diéguez

Introduction

La semaine dernière j'ai saisi l'occasion d'un tragique fait divers en Norvège pour préciser davantage quelques aspects essentiels d'une anthropologie critique dont l'échiquier, la problématique et la méthode prendraient acte de la mutation du recul intellectuel de l'historien qu'appelle le troisième millénaire.

Depuis sa naissance en Grèce, la raison est distanciatrice. Sa vocation naturelle l'appelle à placer la connaissance dite "objective" à quelques pas de son objet. Le langage suffit à y pourvoir, et cela du seul fait que les mots se présentent séparés de ce qu'ils nomment et désignent. Mais cet éloignement répond à divers types de discours. La tragédie met en scène une coupure distincte entre le récit et l'évènement de celle de la comédie, qui demande au rire et à l'ironie de courir au secours de l'intelligence, l'épopée orchestre un exil et une rencontre entre le lecteur et le spectacle auquel il est convié à assister différent de la connivence et du détachement qui caractérisent le récit historique.

Avec L'Eloge de la folie d'Erasme ou L'île d'utopie de Thomas More une étape nouvelle a été franchie sur le chemin qui conduit de Pétrone ou de Martial au Swift des Voyages de Gulliver; car le grand Irlandais a inauguré le premier regard de l'extérieur sur une espèce semi-animale. Alors que le Voltaire de Micromegas conquiert à peu de frais une distanciation abstraite et artificielle de la pensée, les aventures d'un spécimen largement étranger au genre humain ont conduit pour la première fois la planète des intelligences à la conquête d'un nouveau télescope, celui d'une généalogie des univers cérébraux que sécrètent les évadés partiels de la zoologie.

L'anthropologie critique se situe dans la postérité qui attend Darwin et Freud. Elle tente de préciser les traits d'un animal masqué par ses voix. Cette discipline tente également d'observer la bête adoratrice des idoles cérébralisées qu'elle se construit et qui se scindent toutes entre les récompenses qu'elles accordent et les châtiments qu'elles infligent.
Mon approche anthropologique du cas de M. Andres Behring Breivik débouche maintenant sur une interprétation conjointe de l'évolutionnisme et de la psychanalyse du sacré. Je rappelle que Freud fut le premier décrypteur de la postérité qui attend Darwin, celle d'une lecture nouvelle de l'histoire et de la politique.

1 - Le simianthrope
2 - Le coût des dieux
3 - Le passé anthropologique des dieux auto-proclamés uniques
4 - L'animal livré au fabuleux
5 - Darwin et Socrate
6 - Comment hiérarchiser les cerveaux
7 - Les boîtes osseuses sommitales
8 - Qui êtes-vous, M. Andres Behring Breivik ?
9 - Le Dieu né de la mort

1 - Le simianthrope

Quelle fut, la semaine dernière, la découverte la plus dérangeante, donc la plus féconde à laquelle mon modèle de tueur nous a conduits ? Nous ne savions pas que notre espèce cherche en vain les paramètres d'une science qui la conduirait tout droit au décodage des neurones du spécimen capturé à Oslo. Et pourquoi la simianthropologie expérimentale piétine-t-elle? Parce qu'il s'agit de rien moins que de savoir à quel instant précis de notre évolution notre logique nous permettra de soutenir qu'un homme véritable serait apparu sur la terre, ce qui seul nous donnerait enfin l'autorité nécessaire pour tracer une vraie frontière entre notre espèce et l'animal. Mais si nous nous trouvons encore en deça de cette ligne de démarcation, nous supputerons qu'elle ne nous apparaîtra que le jour où nous aurons du moins appris qu'aucun interlocuteur de notre esprit dans le cosmos n'a jamais adressé la parole au meurtrier solitaire que nous sommes demeurés. Mais alors, nous sommes des tueurs auto-sanctifiés par la démocratie des droits de l'homme et du citoyen comme nous l'étions hier par nos autels.

A quelle heure avons-nous chu dans la trappe d'une animalité de type angélique, donc propre à l'espèce de séraphins à laquelle nous appartenons? Si j'ai bonne mémoire, ce fut au paléolithique supérieur: c'est alors que nous avons commencé d'exorciser la déréliction cérébrale dans laquelle notre psychisme s'enracinait. Et comme notre pauvre encéphale ne se trouvait pas encore de taille à regarder en face la solitude des tueurs-nés, nous avons inventé notre première gestuelle sacramentelle; et nous avons appris à exorciser nos meurtres à l'école des liturgies qui nous branchaient sur le surnaturel Notre terreur était encore grande de nous plonger dans la nuit et la mort. Et maintenant, l'arôme du tueur divin dont nous avons accouché commence de chatouiller nos narines; et maintenant, c'est le fumet du fauve du ciel qui nous renvoie l'image du carnassier que nous sommes demeurés; et maintenant notre immersion dans nos cosmologies meurtrières nous fait signe.

Qu'en est-il de la bestialité biblique qui nous précipite à genoux devant la sainteté de nos carnages sur la terre et au ciel ? Décidément, il nous faudra réinterpréter entièrement l'histoire de notre sortie manquée de la zoologie. Observons donc en tant que signes et emblèmes d'un assassin divin les cultes sanglants que pratique la bestiole prosternée que nous sommes devenus, vissons-nous à l'œil le verre grossissant de nos sacrilèges transcendantaux. Peut-être, à profaner les rêves d'immortalité d'un insecte verrons-nous Dieu en insecte tueur à notre image et ressemblance. Apprenons à regarder Caïn droit dans les yeux.

2 - Le coût des dieux

Ce sera précisément le signal de notre retour au culte des animaux que nous divinisons et que nous idolâtrons dans le ciel de leur éternité que nous enregistrerons à Oslo. Car jamais notre connaturalité native avec la zoologie se s'est manifestée avec davantage d'éclat qu'à l'heure où Dieu s'est révélé un tueur auprès duquel notre Norvégien n'est qu'un microbe de génocidaire. Il est donc clair que cet animal sécrète viscéralement des sacrifices payants et qu'il les juge pieux à ce titre. De plus, s'il a toute sa tête, ce sera à un autre animalcule, son semblable et son frère, qu'il offrira d'un cœur ardent des victimes pantelantes; et il demandera nécessairement à une bête hissée dans le ciel de le récompenser grassement. Les cadeaux les plus précieux et les plus abondants qu'il lui fera livrer par l'intermédiaire de ses assesseurs assermentés ne seront autres que les fruits de ses propres entrailles. Du coup, la bête dévote se livrera à un négoce cultuel avec ses surplombs mythiques; et elle ne se lassera plus de marchander son doit et son avoir avec son caissier et son pourvoyeur de grâces et de châtiments.

Prenez les dévotions si exactement calculées dont les Romains nous ont fourni des siècles durant le spectacle roboratif. On sait qu'ils offraient jour et nuit deux types de bêtes à leurs Célestes pingres ou généreux et que ce trafic salarié reposait sur l'inégalité de poids des bêtes que leur avarice ou leur générosité sacrifiaient sur leurs saints offertoires. Comment vérifiaient-ils sans relâche la valeur religieuse de la viande de leurs animaux domestiques? Par la pesée des quadrupèdes lourds, des victimae et des plus légers, mammifères ou ovipares, les hostiae. Mais les plateaux de leur balance à quantifier leurs sacrifices et à en mesurer le prix ne suffisaient pas à la juste estimation de la valeur de la marchandise.

Quand leurs poulets sortaient de leur cage en traînant la patte ou manquaient d'appétit, ils y voyaient un signe irréfutable de ce que la colère de leur Olympe ne se trouvait pas apaisée à son juste coût et qu'il convenait d'y remédier en toute hâte par la présentation à la table des dieux d'une masse de chair et de sang plus considérable et mieux cuisinée qu'à l'accoutumée. En cas de nécessité, on égorgeait des congénères dont les muscles et l'ossature se révélaient plus rentables - c'est-à-dire mieux rémunérés sur le marché des carnages cuits à point qu'on appelle l'histoire.

3 - Le passé anthropologique des dieux auto-proclamés uniques

On dira que les trois dieux qui ont succédé à ceux des Anciens sont devenus plus compatissants et moins véreux que les gastronomes célestes des Grecs et des Romains. Mais, premièrement, les idoles corruptibles d'autrefois n'allaient pas jusqu'à torturer leurs morts et à les rendre immangeables dans leurs empires infernaux, secondement, depuis deux mille ans, le Dieu-homme des chrétiens est une victime de meilleure qualité que toutes les précédentes aux yeux de ses consommateurs - et l'Eglise la porte aussi saignante et pantelante au Créateur que les bêtes immolées d'autrefois, ce que les paroles de la messe soulignent en toutes lettres. Si le fils de Marie s'est substitué au gros et au petit bétail des maîtres queux des ancêtres, qu'y a-t-il de changé dans l'ordre des immolations de luxe, sinon que le meurtre de l'autel est seulement devenu plus valorisant, tant pour l'offrant que pour l'idole, du fait que sa valeur d'échange se veut désormais immense : le crucifié est censé effacer à lui seul et une fois pour toutes la dette fabuleuse contractée par l'Adam originel dans le palace du cosmos qu'on appelait l'Eden.

De plus, le créancier du salut se garde bien de tenir ses promesses rédemptrices. Il les juge, en catimini, pour non moins inconsidérées que contraires aux lois du marché du ciel. Aussi feint-il, depuis deux millénaires, d'avoir épongé la dette d'un cœur généreux, sans rechigner et d'un seul coup. Mais, dans le même temps, sa miséricorde apprêtée la déclare d'un montant tellement incalculable que jamais le débiteur ne parviendra à la rembourser sur sa propre cassette. Le nouveau Jupiter est un usurier tartuffique et un banquier insatiable : il entend distiller au compte-goutte les bénéfices de la bourse suintante d'un salut hors de portée. Longtemps il a nourri son clergé des prébendes qu'il tirait d'un sacrifice intarissable, longtemps il a rempli l'escarcelle sans fond de ses servants gros et gras. Ecoutons Bossuet: "A la justice rigoureuse qui tonne, qui fulmine, qui rompt et qui brise, qui renverse les montagnes et arrache les cèdres du Liban, c'est-à-dire qui extermine les pécheurs superbes, il faut des sacrifices sanglants et des victimes égorgées pour marquer la peine qui est due au crime." (Bossuet, Panégyrique de saint Pierre Nolasque, La Pléiade, p. 590)

4 - L'animal livré au fabuleux

On voit que l'interprétation officialisée des signes de l'évolution intellectuelle et morale du genre simiohumain se fonde sur une méconnaissance radicale de la signification anthropologique de la tradition ecclésiale des sacrifices, ce qui signifie que seule une laïcité devenue pensante donnerait toute sa portée à la notion devenue inerte, d'identité immolatrice. Pourquoi la connaissance du caractère cultuel du social est-elle demeurée superficielle, sinon parce que Darwin et ses successeurs ont considéré que l'ossature d'Adam répondait au modèle définitif d'une espèce encalminée et que le parfait achèvement anatomique de ce bimane apaisé démontrait, de surcroît, l'autarcie de ses capacités cérébrales et la légitimité de leur mouillage dans la rade du temporel.

Mais l'observation de l'encéphale religieux de M. Andres Behring Breivik nous conduit à l'examen des neurones intellectifs d'un anthropos erectus erectus explosif. Car un animal devenu cultuel à titre psychogénétique se révèle désireux de valoriser ses performances pieusement meurtrières, et il s'y efforce à l'école et à l'écoute des signes et des symboles de son identité collective. Depuis quand ? Depuis l'âge de pierre, que d'efforts pour se rendre transzoologique sur les propitiatoires? Du coup, il devient impossible de peser la spécificité de la masse grise de l'animal auto-sacralisé sans avoir appris à hiérarchiser les emblèmes, supposés glorieux, de la psychobiologie sacrificielle qui l'élève au célestiforme et dont il se pare tantôt dans des mondes invisibles, tantôt sur la terre.

C'est dire que la question de la qualité des cerveaux se place enfin au premier rang des préoccupations méthodologiques des sciences humaines de notre temps, parce qu'il s'agit de savoir si un bimane pieux et qui aura chu tête baissée dans des mondes meurtriers sur la terre et au ciel - et qui aura changé son ciel même en gousset - sera déclaré achevé, ou bien si l'anthropologie critique périra pour avoir trop précipitamment tenté de conquérir des instruments d'identification définitifs des traits fantasmagoriques que présente une espèce accouchée avant terme. Pour cela, il faudra nous initier à peser les démences disruptives d'un animal prématuré. Pourquoi s'attache-t-il au fabuleux et au démentiel religieux, mais également aux délires idéologiques que des concepts universels nourrissent des sèves de l'abstrait?

5 - Darwin et Socrate

Comment un animal privé de supérieurs hiérarchiques connaissables en tant que tels et qu'il installera d'autorité dans le néant ne se mettrait-il pas à l'écoute des acteurs agissants dont il peuplera le cosmos ? Nos paléontologues n'ont pas encore découvert comment cette bête a subitement appris à consulter les entrailles des poulets, des brebis ou des bœufs et à s'enquérir par ces moyens des dispositions de ses propriétaires à son égard. Mais si de tels comportements cultuels ont pu s'étendre sur des siècles, doivent-ils être tenus pour propres à l'homme ou seulement à un animal sui generis? Il faut nous résigner à reconnaître qu'il n'appartient qu'à nous de conquérir la capacité de juger les géants dont nous peuplons l'immensité, il faut nous avouer que la frontière dont notre tête solitaire nous dictera le tracé entre Abel et le chimpanzé sera un signe et un emblème de la place que nous occupons sur l'échelle des mammifères cérébralisés par leurs crimes sacrés.

La singularité des barreaux de l'échelle de notre évolution sur lesquels nous poserons un pied d'abord hésitant sera précisément celle de nous faire bénéficier d'un premier regard sur les encéphales que nous avons mis hors service depuis belle lurette. Pourquoi cet organe gravait-il ses œuvres complètes sur la rétine des tueurs délirants du cosmos qu'il avait imaginés et qu'il avait pilotés au profit de ses entrailles? Le cérébralisé encore à naître sera un bipède dont la connaissance de son identité meurtrière en appellera nécessairement au diagnostic d'un accoucheur transcendantal de son encéphale; et ce médecin-là portera le regard d'une philosophie de l'intelligence sur les machines à penser devenues anachroniques. C'est pourquoi la philosophie est née d'un maïeuticien qui ne cessait de comparer son herméneutique à une sage-femme qui mettrait de vrais cerveaux au monde.

6 - Comment hiérarchiser les cerveaux

C'est dire que seule une science de l'inégalité cérébrale des divers spécimens d'une espèce née sacrificielle et ficelée à ses totems conduira l'anthropologie socratique à des spectrographies ouvertes sur une science historique devenue ambitieuse, elle aussi, de peser les signes cultuels de l'humanité tant profane que religieuse et de hiérarchiser l'évolution des signifiants dont se nourrit une espèce ambitieuse de se rendre relativement transzoologique, ce qui donnera tout son sens à l'anatomisme de Darwin; car dès lors que l'anthropologie traditionnelle plaçait sur le même rayon la boîte osseuse d'un Grec du temps d'Homère et la calotte crânienne d'un certain Platon, l'interprétation du devenir cérébral simiohumain se trouvait grossièrement enfermée d'avance dans une critériologie nécessairement inexperte et inapte à la pesée des cerveaux à différencier.

Aussi la pesée de l'identité viscérale du spécimen norvégien décrit ci-dessus nous conduira-t-elle à une révolution de la connaissance expérimentale du "Connais-toi" de la simiohumanité actuelle et de ses totems semi-zoologiques. Mais quels sont l'échiquier et la méthode d'une science qui ne se contenterait pas de valider le vérifiable en tant que tel, mais qui le rendrait "parlant" en soi? Pour cela, il faut disposer d'avance d'une vision de l'animalité proprement humaine, donc d'un regard pré-informé sur le transhumain pour élaborer une herméneutique de la métazoologie - donc une science du qualitatif. On sait, depuis Claude Bernard, que l'hypothèse créatrice précède l'expérimentation confirmative et que, sans une piste fournie au préalable par l'intuition heuristique, la "recherche scientifique" ne sait ni quels constats elle doit rassembler, ni quelle grille de lecture leur servira de clé.

7 - Les boîtes osseuses sommitales

La notion de "savoir rationnel" est donc tributaire de la philosophie de la raison qui la précède et la commande. La théologie, l'alchimie, la chiromancie, l'astrologie se disent rationnelles au vu de la cohérence de leurs présupposés, donc de leur logique interne. S'il existait des dieux, il serait rationnel de traiter avec eux et de négocier au mieux des avantages que nous tirerions de nos tractations avec leurs comptoirs. Le singe parlant ne devient donc pensant qu'à l'heure où il parvient à peser des échiquiers et des problématiques sur la balance d'une anthropologie critique.

Or l'encéphale moyen de notre espèce ne progresse qu'imperceptiblement d'un millénaire à l'autre dans la connaissance des plateformes cérébrales qui pilotent les intelligences. De plus, notre boîte osseuse peut subir des régressions durables dans la conjugaison du verbe comprendre. L'évolution réelle des cerveaux sera donc celle qui conduira des neurones d'exception à une spécialisation extrême et tardive dans la radiographie anthropologique du verbe expliquer. On observe un resserrement du champ d'investigation des boîtes osseuses distanciées et sommitales. Leur tropisme prospectif leur donne un recul dont l'humanité entière va s'approprier les percées. Mais le génie entraîne également des infirmités attachées à la supériorité même qui le rend prospectif.

Newton avait percé deux trous dans sa porte, un grand pour son chien et un petit pour son chat, Einstein croyait réfuter la physique des relations d'incertitude de Heisenberg à soutenir que Dieu "ne jouait pas aux dés", Leibniz a inventé le calcul infinitésimal, mais Voltaire a pu le décrire sous les traits du Dr Pangloss dans Candide, Erasme expliquait les fautes de syntaxe et d'orthographe de Dieu dans ses Evangiles par son souci de souligner l'infirmité de sa créature, Bergson n'avait pas entendu parler de l'espace-temps, le siècle de saint Augustin avait perdu la mémoire du principe d'Archimède et la piété attribuait à la volonté du Créateur qu'un vase de plomb pût flotter ou que le bois pourri coulât, Kant prouvait l'existence de Dieu par la nécessité absolu de le faire exister, Descartes et Pascal croyaient que le sens commun, le sentiment d'évidence et les "lumières naturelles" étaient les oracles irréfutables du cosmos, Montaigne pensait guérir de la gravelle à la faveur d'un pèlerinage dévot, Hegel disait avoir vu passer l' "esprit du monde" au spectacle de Napoléon assis sur son cheval, saint Thomas d'Aquin, devenu le "docteur angélique" de l'Eglise universelle ayant fait débarquer la physique d'Aristote dans sa théologie de la vie éternelle en concluait que les ressuscités jeûnaient au paradis, sinon ils engraisseraient sans fin - mais Jésus se faisait cuisiner de petits plats afin de démontrer sans relâche sa résurrection aux autres immortels, Platon croyait en l'existence de Zeus, mais niait qu'il eût été pris d'un désir si violent pour Hera son épouse et qu'il l'avait plaquée au sol.

Mais le génie renverse la table de jeu: Einstein découvre les entrecroisements et les échanges entre le temps et la matière. Freud découvre que le simianthrope ment de bonne foi, Pascal découvre que la pompe dite aspirante n'aspire jamais rien, mais subit la poussée du poids de la masse atmosphérique, Darwin découvre l'évolution, mais la croit terminée, Saint Ambroise se moque des oies du Capitole, mais se vante d'avoir découvert le vrai maître du cosmos, Andres Behring Breivik découvre une divinité nouvelle, l'identité de la Norvège, ce qui conduira les sciences humaines à observer Dieu et Caïn dans un seul et même miroir.

8 - Qui êtes-vous, M. Andres Behring Breivik ?

M. Andres Behring Breivik, êtes-vous l'offrande de chair et de sang d'un tueur à un autre ? Vous égorgerons-nous sur l'autel de nos sciences humaines ou sur celui de notre culte? Les augures de la simianthropologie de demain vous immoleront-ils au bistouri ou à la hache sur les offertoires où fument nos sacrifices? Je constate que la pesée de vos entrailles conduirait les haruspices de notre temps à soulever une question au couteau entre les dents, celle de savoir si, le temps d'un clignement de paupières et il y a fort longtemps, un homme serait né de la sainteté de ses sacrilèges et aurait demandé à ses congénères: "Pourquoi me tuez-vous?" (Pascal).

Quelle question à renverser nos propitiatoires! Savez-vous que Pascal évoquait la "misère de l'homme sans Dieu", mais que, dans le même temps, il avait pris le saint massacreur que vous savez dans son champ de vision et qu'il voyait notre espèce reléguée tout entière sur une île déserte où un sacrificateur géant, qu'il appelait un "boucher obscur", assassinait saintement ses hosties l'une après l'autre? Savez-vous qu'à ce tueur cosmique, l'homme des Provinciales avait mis le couteau de la mort entre les mains?

Mais vous, M. Andres Behring Breivik, immolateur affolé et tueur frustré de l'usage des fétiches et des colifichets que brandit votre patrie, comment ne conduiriez-vous pas vos gentils éducateurs à se dire que la solitude de leur créateur lové dans le cosmos n'est autre que la leur? Seraient-ils tellement épouvantés de se découvrir sans vis-à-vis dans le néant qu'ils se précipiteraient la tête la première dans le gigantesque exorcisme de leurs sacrifices? Regardez donc la bête qui s'achète et se vend sur son marché de la mort. Peut-être le Dieu "réel" est-il à décrypter à l'école du vide, peut-être ce dieu-là se dirait-il, avec toute la mystique de l'Orient: "Je me ferai homme afin que ma créature déserte la bête dont elle demeure habitée". Et la bête demanda: "Pourquoi me tuez-vous ? "

9 - Le Dieu né de la mort

Mais il y a plus: si la psychanalyse du Dieu de la Norvège nous révèle que toute idole se nourrit du sang de la politique et que la politique porte le rameau d'olivier dans une main et le glaive vengeur de la justice de Caïn dans l'autre, deviendrez-vous à vous-même un Dieu de justice? Vous demanderez-vous pourquoi nous tuons un Dieu né de la mort? "Il prit le sang des veaux et des boucs avec de l'eau, de la laine écarlate et de l'Hysope. Puis il aspergea le livre lui-même et tout le peuple en disant: Ceci est le sang de l'alliance que Dieu a prescrite pour vous. Puis, de la même manière, il aspergea de sang la tente et tous les objets du culte. Et, selon la loi, presque tout est purifié par le sang et sans effusion de sang, il n'y a pas de rémission. " Lettre aux Hébreux, 9,13

Décidément les chemins des insectes du ciel ne sont pas aussi impénétrables qu'on le dit. Non, M. Andres Behring Breivik, nous ne vous occirons pas tout saignant sur les autels de nos augures, nous ferons de vous la bête qui déposera les entrailles de Caïn et du Dieu de Caïn sur les plateaux de la balance de la raison de demain, nous ferons de vous la bête qui apprendra aux sciences humaines les immolations et les dégustations respectives de Dieu et de son double, un certain Caïn. Apprenez que le ciel de l'Europe de la pensée et de ses sacrilèges a perdu sa viande, apprenez que "Dieu" erre dans le vide d'un cosmos privé de vos sacrifices, apprenez que nos capteurs de sons les plus performants ont cru recevoir un message transgalactique: "Tu ne tueras pas". Le Dieu nouveau de la Norvège s'adressera-t-il en ces termes au tueur de l'île d'Utoya? "Je ferai de toi l'instrument du "Connais-toi" à venir"? On prétend que le Dieu des solitudes "mit un signe sur Caïn", le meurtrier de son frère. (Gn 4,15)

Le 7 octobre 2012
aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr