01/03/2007 14 min #7178

Les dessous de la doctrine libérale

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(4) : Les trois versions du libéralisme

Le mot " libéralisme " revient souvent au cours de cette campagne, même de manière négative (" la gauche anti-libérale "). Je me propose de présenter et de décrypter d’une manière critique les éléments essentiels de cette doctrine. En voici le quatrième et avant-dernier volet.

La Pensée Unique : version hystérique, version modérée, version honteuse.

La doctrine libérale, pilier de la Pensée Unique, se présente d’abord sous la forme de l’ultra-libéralisme à la Margaret Thatcher, ou Alain Madelin.

Ces libéraux extrémistes et un tantinet hystériques, obsédés par la réussite et l’ambition, sont adeptes du darwinisme social. Ils ont pour fantasme de détruire tout ce qui protège, sécurise, égalise : les allocations de chômage, le R.M.I., la Sécurité sociale, le secteur public, les garanties statutaires, le Droit du travail, les barrières douanières, les prélèvements obligatoires.

Incapables de faire la différence entre travail marchand, et travail utile, ils vouent une véritable haine au fonctionnaire, symbole à leurs yeux, du mal absolu : payé grâce à des prélèvements obligatoires, il est nécessairement paresseux et inefficace, car il échappe aux lois du marché supposées sanctionner ce type de comportements. Par dessus tout, c’est un " planqué " pour lequel ces libéraux ont le plus profond mépris, car il a choisi la protection au détriment de l’ambition, c’est à dire qu’il a opté à leurs yeux pour la médiocrité.

La version " modérée " et parfois " cynique " du libéralisme reprend sur le fond les éléments principaux de la doctrine, mais avec quelques nuances importantes.

Sur le plan théorique, ces libéraux " soft " admettent du bout des lèvres la nécessité d’une intervention de l’État dans un certain nombre de cas : pour des activités particulièrement dangereuses, comme par exemple l’énergie atomique, pour les biens dits " collectifs ", où l’initiative individuelle est moins efficace ou plus coûteuse que le financement par la collectivité (les barrages hydrauliques, les infrastructures routières, ferroviaires, portuaires, etc.....), et d’une manière générale, l’État doit non seulement faire respecter les " règles du jeu ", le cadre légal du marché, mais également suppléer le marché lorsque celui-ci présente quelque défaillance, laquelle est nécessairement peu fréquente. La règle c’est le marché, l’État, l’exception.

Ces libéraux-là sont infiniment plus intelligents mais aussi plus malins que les précédents. Au lieu de combattre l’État par principe, ils s’en accommodent très bien, et savent l’utiliser à bon escient. La contradiction ne les gêne nullement : les libéraux purs et durs sont, par exemple, hostiles aux monopoles, aux ententes et cartels, et favorables à une législation antitrust comme aux États Unis. Le libéral " cynique " passe son temps à contourner ce type de réglementation.

Ce libéral " soft " n’est pas opposé à un minimum d’aides publiques, elles permettent de calmer la population la plus déshéritée, d’éviter qu’elle ne soit acculée au désespoir et à la révolte. Plutôt que de voir le système remis en cause de fond en comble, il préfère l’assistanat et les protections sociales à deux vitesses. Mais attention, ce sont les classes moyennes qui devront soutenir les plus pauvres ! Les riches doivent consacrer leur argent à un usage beaucoup plus important : faire des affaires. Le libéral " cynique " n’est pas vraiment un idéologue, il s’en moque. S’il applaudit des deux mains ses gourous comme Alain Minc ou Guy Sorman, et s’il contemple avec une sympathie amusée l’agitation des jeunes du parti " Alternative libérale ", cela ne le gênera en aucune manière de financer hier le PS, avant-hier le PCF, et demain le Front National si celui-ci acquiert quelque pouvoir. Il y a une cohérence à cela : l’argent, le pouvoir, encore et toujours l’argent.

Il y a enfin le libéralisme " honteux ", celui des " révisions déchirantes " de la gauche française à partir de 1982. Celle-ci a beaucoup fait pour la Pensée Unique, puisque c’est son virage à 180° qui a accrédité l’idée qu’il n’y avait " pas d’autre politique possible " que celle préconisée par les libéraux : monétarisme, déréglementations, et austérité. Mais la " gauche caviar " s’est finalement fort bien accommodée de ce libéralisme contraint et forcé, qui a été pour certains de ses militants une opportunité inespérée de se plonger dans les délices sulfureux de la vie bourgeoise. (Ah, les annonces pour les " châteaux et propriétés " du Nouvel Observateur !)

Ce libéralisme-là ne se revendique pas vraiment, n’ose même pas s’afficher en tant que tel, se dissimule bien souvent sous les jupes de la social-démocratie et ne peut se positionner que sur des détails pour essayer vainement de faire apparaître une " différence " qu’il faut chercher parfois à la loupe.

Le programme économique de la Pensée Libérale.

La pensée libérale comporte donc des versions différentes. Elle constitue, en réalité, un ensemble vaste et cohérent : philosophie, idéologie politique et doctrine économique. Mais si l’on s’en tient à la praxis, elle est au bout du compte assez simple et se présente, techniquement parlant, sous la forme d’un programme économique en cinq points principaux.

1° Restaurer la compétitivité des entreprises.

Traduisez : permettre aux entreprises de faire plus de profits.

Les moyens ? Là, l’imagination déborde : baisses d’impôts et/ou des charges sur les entreprises, contrats de travail atypiques, prêts bonifiés, privatisations d’entreprises au préalable subventionnées pour en apurer les comptes, aides aux exportations, diminution des aides aux chômeurs pour qu’ils soient obligés d’accepter n’importe quel salaire etc. A quoi va servir l’argent ainsi gagné ? A deux usages : investir pour moderniser (comprenez généralement : licencier du personnel), et à verser des rémunérations avec une priorité aux actionnaires, aux patrons et à quelques dirigeants. En effet, juridiquement parlant, en système capitaliste, c’est d’eux que dépend le fait d’entreprendre, d’embaucher. Il faut pour cela qu’ils aient " le moral ", et ce dernier se mesure très exactement aux sommes qu’ils gagnent, ou espèrent gagner. D’où le tapis rouge qu’on leur déroule en permanence, les cadeaux, les défiscalisations, les diminutions sur les tranches supérieures de l’impôt sur le revenu, les boucliers fiscaux etc ...

2° La politique d’ " austérité "." Austérité ", " rigueur ", " orthodoxie ", sont autant de petits mots doux qui font partie de la phraséologie libérale, et qui signifient en clair que l’on va demander à la population :

- de travailler davantage et de gagner le moins possible (pour restaurer la fameuse " compétitivité ", les salaires représentant en général le poste principal des coûts de production, jusqu’à 80% et plus, dans certaines entreprises de services). En cela le " travailler plus pour gagner plus " est une sorte d’ovni strictement soumis au bon vouloir de l’entreprise et à ce qu’elle peut y gagner...
- de mettre la main à la poche sous forme d’impôts et de cotisations supplémentaires, pour combler les divers " trous " (du Budget, de la Sécurité sociale, du Crédit Lyonnais...). Il faut bien compenser la baisse des prélèvements sur les entreprises...
- de consommer moins et d’épargner plus, par crainte de la reprise de l’inflation et pour soulager les tensions sur les taux d’intérêt.(Voir plus loin " le monétarisme ")

Ce dernier point semble en contradiction avec le reste du programme : les entreprises ne peuvent faire de profits si personne n’achète. Mais c’est un point important de la doctrine libérale : contrairement à l’analyse keynésienne, chez les libéraux la consommation est une conséquence de la production, pas son moteur.

3°) Le monétarisme

Ce terme désigne une doctrine qui attribue à l’émission excessive de monnaie (la fameuse " planche à billets ", improprement nommée d’ailleurs, puisque l’essentiel de la masse monétaire est constituée de monnaie scripturale) la responsabilité d’une inflation que l’on redoute comme la peste.

Trois observations à ce propos :

Le rapport entre émission de monnaie et inflation est controversé. Selon les keynésiens, par exemple, tout dépend de la situation de l’économie dans laquelle on injecte cette quantité de monnaie supplémentaire. En sous-emploi, elle stimulerait la consommation et la croissance, mais l’inflation serait faible. Sans prendre position sur le fond de la querelle, il faut juste signaler que le monétarisme ne prend pas appui sur des " lois économiques " rigoureusement établies et incontestables. (Et d’ailleurs on chercherait vainement de telles lois en économie...)
La deuxième observation est que l’inflation, on l’aimait bien dans le passé... Elle a permis aux ménages de s’équiper et d’acheter des logements, et aux entreprises de moderniser leurs équipements à très peu de frais, grâce à des taux d’intérêt réels nuls ou négatifs. Globalement les Trente Glorieuses s’en sont fort bien accommodées. Alors pourquoi cette paranoïa nouvelle ? D’abord parce que depuis les années 70, une part croissante de la production est destinée au marché extérieur. Or l’inflation gonfle automatiquement les prix à l’exportation, ce qui oblige à des manipulations de taux de change pour en atténuer les effets. Mais pour divers motifs, la dévaluation n’a plus la faveur des décideurs économiques. Certaines de ces raisons sont logiques, mais d’autres totalement irrationnelles, et ne peuvent se comprendre que par la symbolique de ce que représente l’argent dans la pensée libérale, c’est à dire, la valeur suprême.(La monnaie " forte ").
Mais surtout, en période d’inflation, les salariés revendiquent en permanence pour le maintien de leur pouvoir d’achat. Or nul ne sait jusqu’où peut aller l’agitation sociale. Aussi, prend-on des précautions. En créant une monnaie unique européenne, dont la gestion à été confiée à une banque supranationale indépendante, les membres de la zone euro diminuent le risque qu’un gouvernement, pour des raisons politiques ou sociales, s’amuse à des manipulations monétaires susceptibles de faire redémarrer un processus de ce genre.

Il est important de souligner, au passage, qu’avec l’Euro tel qu’il a été mis en place, on s’interdit volontairement un moyen d’action possible, un instrument de politique économique. Les libéraux ont donc, de ce point de vue, exactement l’attitude qui consisterait à décider qu’il faut dorénavant sauter sans parachute pour laisser agir les lois de la gravitation universelle, au prétexte que ces dernières constituent la " réalité " de la chute d’un corps...

4°) Déréglementations et privatisations.

Elles sont logiques, compte tenu de ce qui a été développé sur le rôle du marché et les vertus de la propriété privée.

Indiquons toutefois que les privatisations donnent parfois des résultats étranges, à faire se dresser les cheveux sur la tête, même des idéologues libéraux les plus modérés. Les privatisations menées par la droite à partir de 1986 puis 1993, par exemple, ont eu pour premier effet de mettre à la tête de ces entreprises, non pas des entrepreneurs, mais des fonctionnaires de droite proches du RPR de l’époque, en remplacement des anciens fonctionnaires de gauche. Le deuxième effet a été de léguer à la France ce fameux système des " noyaux durs " qui, comme l’a expliqué François Morin, le fondateur du LEREP à l’Université de Toulouse, a " ossifié " par des prises de participation réciproques et des actionnariats bouclés sur eux-mêmes, la structure du grand capitalisme français à son sommet, autour de quelques banques. Ce système a aussi créé cette caste très particulière de " grands patrons " qui n’obéit en aucune manière aux critères de recrutement normaux du capitalisme. Ainsi, au nom du libéralisme économique, on a créé une sorte de capitalisme tribal, totalement irresponsable dans les faits, en contradiction complète avec ses principes les plus élémentaires. Et vous avez dit " panne de l’ascenseur social " ?

Une deuxième remarque, en passant, à propos des privatisations. N’en déplaise aux gourous du libéralisme, on n’a jamais vraiment fait la preuve qu’une entreprise privée soit nécessairement mieux gérée qu’une entreprise publique sous réserve que cette dernière soit soumise à une concurrence, (d’où qu’elle vienne : d’autres entreprises de même secteur, de produits substituables, nationaux ou étrangers). Ce n’est pas la propriété du capital qui compte !

C’est vrai d’abord pour celles qui ont des obligations de service public, comme par exemple fournir l’électricité au même tarif du Kw/heure dans une grande ville ou à un petit village de montagne. La comparaison avec une entreprise privée ordinaire, non soumise à de telles obligations n’est pas directement possible, et d’ailleurs, on se garde bien de la faire.

Notons également qu’aucun acheteur privé ne voudrait d’une entreprise publique privatisée dont les finances n’auraient été préalablement apurées si besoin était. Le management privé ne peut donc apporter la preuve " qu’il aurait fait mieux ". Mais les libéraux peuvent toujours le prétendre.

Les consommateurs, eux, se pencheront par exemple sur le bilan pour le moins " contrasté " de la privatisation et de l’ouverture à la concurrence des télécommunications. S’il sont, en outre, actionnaires d’Eurotunnel, on aura sans doute bien du mal désormais à les convaincre des vertus de l’initiative privée dans le domaine des équipements collectifs.

5°) La réduction des déficits.

Il s’agit de deux déficits principaux, celui des budgets sociaux et du budget de l’État, ce dernier récupérant plus ou moins les déficits des autres entités publiques et parapubliques.

Comme, en vertu du dogme monétariste, on s’interdit de les combler par création monétaire, (ces anciennes " avances " non remboursables de la Banque de France) , il ne reste plus qu’une seule solution, l’emprunt.

L’État et les collectivités publiques sont ainsi devenus les principaux emprunteurs d’argent à court terme. Avec une curiosité : en principe, cette explosion de la dette devrait se traduire par l’augmentation des taux d’intérêt réels ce qui, selon la doctrine libérale, découragerait investissement et consommation. Or les taux d’intérêt restent très bas en raison de l’abondance, dans le monde, des capitaux qui cherchent à se placer. De ce fait, l’emprunt ne reçoit quasiment pas de sanction.

Malgré tout, on continue de nous seriner qu’il faudrait diminuer ces déficits, soi-disant catastrophiques, mais comment ? Si l’on augmente les prélèvements obligatoires, même avec pour objectif futur de les réduire une fois les finances " assainies ", on risque de continuer à déprimer l’activité économique, avec à nouveau une baisse de recettes, l’obligation de recommencer et d’aggraver la charge de la dette publique. Restent les diminutions de dépenses. Au choix : la réduction du nombre de fonctionnaires dans la police, l’éducation , le personnel hospitalier, la réduction des programmes d’équipements militaires, la disparition des régimes spéciaux de retraite. Mais aussi les déremboursements par la sécurité sociale, les radiations de chômeurs... La liste des possibilités est interminable.

Quant à faire des taux d’intérêt l’élément déterminant de l’investissement et de la consommation à crédit ou pas, c’est une fois de plus l’une de ces simplifications abusives propres à la pensée libérale. Le taux d’intérêt n’est qu’un élément secondaire dans ce genre de décision. L’important est la confiance, la foi en l’avenir, l’anticipation favorable.

Mais qu’est-ce que la " confiance " ?

La " confiance ", c’est un minimum de sécurité. Celle précisément que les libéraux s’emploient de toutes leurs forces à détruire.

La " confiance " c’est aussi, et surtout, un projet, des valeurs, un but social pour toute une communauté, une manière de réguler sa cohésion qui repose nécessairement sur une éthique forte, claire et partagée par tous ; toutes choses que leur médiocre modèle d’homo computans est bien incapable de générer.

Pire même, la pratique libérale effective menace, par son fonctionnement, les principes mêmes sur lesquels s’est fondée cette société démocratique et libérale, si séduisante par son apparente cohérence, par la confiance qu’elle accorde à l’individu, à sa liberté, à son initiative créatrice.

Aussi le salut ne pourra pas venir du système, mais de la pression que nous serons capables d’exercer sur lui.

agoravox.fr

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