Le 911 et le Système

120911 12 min
Le 11 septembre 2001, j'ai vu tout un monde s'écrouler comme un château de cartes, étages par étages.
Toutes les personnes que je connaissais se retournèrent, parfois violemment contre moi. C'est là que je suis sorti pour la dernière fois de ma "chambre" où mon bureau faisait face à une tapisserie de New-York, avec le WTC sous mon nez.
Mon plus proche ami né un 11 septembre était mort, et j'allais me faire mettre à la rue par des policiers armés. J'ai été aidé, ça c'est sûr, en tant qu'être humain, pas en tant qu'ami. Quand je me suis retrouvé devant une entrée de métro qui se fermait pour la nuit, à demander une cigarette à deux clochards, avec ce qui reste de ma vie dans un sac de 25 Kg (et un appareil photo en bandoulière pour passer inaperçu), j'avais déjà une clefs dans ma poche et un endroit où aller, grâce à l'imprévue providence.

L'effondrement des deux tours auquel j'avais assisté en direct, qui m'avait profondément heurté, s'est dissipé en un mois pour finir dans les brumes d'un passé englouti, où j'avais fait des débuts joyeux, noué de nombreux contacts (je pouvais entrer dans n'importe quelle salle de concert) entamé une activité sportive professionnelle, tout ça s'est dissipé. Et les gens, ils ne te connaissent plus quand tu es à la rue.

J'ai réalisé que je n'ai jamais parlé du 911 avec quelqu'un, et de toutes façons je n'avais rien à en dire, nous étions tous dans le flou à propos de cet événement. Certaines choses concernent une longueur d'onde telle qu'il faut des décennies avant d'en faire le tour.
Ce à quoi on s'accroche en s'intéressant au 911, c'est à l'échelle historique. On devient conscients de l'Histoire qui se joue sous nos yeux. Et en même temps, on n'en connaîtra le fin mot qu'avec le recul de plusieurs cycles de cette onde ; En attendant, on est dans le quantique ; Des explications contradictoires peuvent se soutenir mutuellement.

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Sur France 4 ils ont diffusé un documentaire nommé "102 minutes pour changer le monde", et c'était un vrai plaisir, un bonheur rare, une occasion impossible à rater de passer 102 minutes sans entendre le moindre commentaire de commentateur commettant des approximations grossières dans le but de se défausser par avance de la moindre critique de la part de ceux qui peuvent le critiquer. Ils vivent dans la peur ces gens-là.
C'est là qu'on se rend compte que les commentaires ont pour effet habituellement d'empêcher qu'on ne sombre dans la dimension affective. La télé c'est comme une fanfare, il faut être de bonne humeur pour la regarder.
C'étaient vraiment des images terribles, au présent, pas des choses du passé, c'est au présent qu'on le ressent.

Un regardeur de télé professionnel, comme le site Acrimed par exemple, exprime son expertise dans le fait de savoir ne pas se croire acteur de ce qui est diffusé, envoyé aux cerveaux via les canaux de communication du Système. C'est ce qui lui permet de prétendre à la posture de "critique", même si celle-ci se limite à ce qui est diffusé, quand même, pas à ce qui n'est pas diffusé.
La présence du commentateur ne s'exprimait qu'au moyen du sound-design, au début je croyais que le sifflement sourd en fond d'ambiance dramatique, pouvait me donner accès à quelque chose de plus profond spirituellement.

On a pu voir des dizaines de prises de vues qui ont été compilées. A l'époque on n'avait pas encore des foules entièrement équipée de caméras, et même le réflex de filmer n'était pas très répandu, mais en tous cas il y avait finalement bien plus que deux ou trois vidéos qui ont été tournées à ce moment-là, contrairement à ce qu'on s'était laissé dire les 5 premières années.

La façon de regarder ces images tient évidemment à ce qu'on a en tête pour pouvoir le soutenir, c'est à dire au niveau technique, la paradigme qui sert de référence sans laquelle les coordonnées mnémiques ne sont plus aussi fiables. L'esprit (qui existe) a besoin de positionner ses souvenir par rapport à un système de coordonnées, sinon ils se perdent.
Dès lors, peu importe à la limite que le paradigme soit faux, des croyances ou de la superstition culturelle, pourvu qu'elles servent à transporter ces souvenir jusqu'à une époque où on aura obtenu un référentiel plus solide et plus générique.

Je connais les théories en entier, j'ai vu comment, quand par hasard quelqu'un met le doigt où ça fait mal, deux cent autres infos du même genre apparaissent immédiatement afin de noyer le poisson, et de répondre quand on affirme "Israël est derrière ça", "oui mais des théories comme celles-là il en existe des centaines".
J'ai surtout pris note des bugs temporels qui ont lieu, pas seulement le fait que Bush temporise sa réaction en n'ayant "l'air de rien" (ce qui est quand même pas mal hein ?) mais aussi du fait que l'attentat avait été annoncé par erreur une heure avant qu'il n'ait eu lieu. Ces informations sont importantes à conserver dans un coin de la mémoire.
Tout ça donne un cadre pour regarder.

Le spectateur lui, s'il a suivit l'histoire, dont il se sent partie intégrante et non pas critique (bref il regarde la télé), observait des barres en acier mal ignifugées chauffer à blanc avant passer subitement à l'état liquide.
Comme si l'énergie calorifique (je n'ai pas fait le calcul mais je dis ça à vue de nez) était suffisante pour faire fondre les 4 poutres sur 400 mètres.
Et sans s'étonner que le bâtiment ne chavire pas sur un des côtés lorsqu'il s'effondre. Moi mon idée c'est qu'elles ont été atomisées, puisque l'ensemble des étages se sont subitement retrouvés plus portés par rien.

J'ai noté comme un indice de magie vaudou le fait que la tour 1 soit percutée la première, et que ça ait été la tour 2 qui s'est effondrée la première.

Dans la rue une idée se répandait comme un traînée de poudre.
Il y avait cette image de l'homme qui courait poursuivit par un monstrueux, tentaculaire, sombre et menaçant nuage de cendres qui se déplaçait à une vitesse légèrement supérieure à celle d'un homme qui détale à toutes jambes. La scène allait devoir se continuer hors du champ de vision de la caméra, comme par une sorte de pudeur devant l'horreur absolue.
Mais la traînée de poudre dont je parle était l'idée de la guerre.

AMERICA UNDER ATTACK.
Paix à tous ceux qui sont morts ici.

L'idée faisait son chemin, c'est la guerre ! Ceux qui ont fait ça doivent payer ! On devrait riposter immédiatement. C'est un attentat terroriste.
Ainsi fut forgé le vocabulaire, de la nouvelle ère Orwellienne qui venait de commencer, où tout serait désormais inversé.

Le centre mondial du Commerce,
Le peuple humain a bâti une civilisation faramineuse, bien qu'irrégulière et faite de fric et de brocs, nous avons vécu l'accroissement, l'agrandissement, la superlativisation de toutes choses, l'extension, défriché des terrains intellectuels après avoir défriché les pays encore vierges, et soudain, la tendance allait s'inverser, le flux du temps subitement s'inverser, le paradigme qui nous sert de référentiel allait, en échange d'être plus solide, inverser la plupart des valeurs morales et le sens des mots.
Soudain le monde allait en régressant.
C'était la fin d'une époque de croissance, et le début d'une nouvelle croissance, une nouvelle chose à faire grandir, en partant de zéro, le zéro le plus absolu possible.

On peut dire que dans la catégorie où s'exerçait l'histoire humaine avant l'an 2001, tout ce qui a pu être fait aura été fait. Il était donc temps de commencer une nouvelle page de l'histoire de la civilisation.

*

Alors oui, c'était facile d'accuser les arabes d'être la cause de tous nos maux. A la fois ils volent le pain et à la fois ils battent leur femme dans leur pays (il peut pas être partout). Cet exercice accusatoire permet d'imposer le cadre dans lequel les crimes commis par celui qui les dénonce, n'en sont pas (c'est de la psychologie élémentaire). Un truc explose, et Bam c'est la faute aux arabes. C'est le premier réflex. "Bam", ça veut dire dix ans sous les bombes et un nombre de cadavres équivalent à celui de la deuxième guerre mondiale, non pas entassés dans des fosses communes, mais couverts par les mensonges des médias, la voix du système, témoin de l'histoire en marche, incapable de pouvoir prétendre au moindre recul sur les événements.

Mais bon ça c'est la politique, quoi qu'il arrive, même le pire, c'est toujours "une chance", une "opportunité" (le mot le plus moche du monde) pour pouvoir lancer des business et profiter de la situation.
C'est parce qu'on sait qu'ils pensent comme ça qu'on suppose qu'ils s'autorisent tous les crimes qu'ils veulent.
Or dans la vraie vie les effets sont les buts, et si faire péter New-York peut s'avérer un bon investissement pour le pays entier, c'est ça le business.

Dans le documentaire on entend la radio annoncer : "Nous faisons tout ce qui est nécessaire pour protéger le peuple américain".

Allons bons.
Ils ne disent pas par exemple : "Nous allons tout faire pour nous protéger", c'est pas "nous", le eux qui parle, c'est "eux", et pour eux, le peuple américain c'est comme un petit gars à protéger.
Et ils ne disent pas "nous allons tout faire" mais "nous faisons tout", c'est à dire, en fin de compte, si celui qui parle (le Système) est aussi celui qui a fait ça (le Système, mais j'y reviendrai) alors il ne ment pas, il ne fait que dire la stricte vérité. Comme d'habitude. Il est très strict avec ces choses-là. Il a un peu le syndrome du génie de la lampe, qui interprète mal tout ce qu'on lui demande.
Il aurait tout aussi bien pu dire "Les affaires en cours se sont soldées de cette manière, mais bon c'est la vie les gars".

C'était bien pratique de trouver des coupables, mais premièrement, on a vu qu'il y a bien un gars qui a appuyé sur le bouton "destroy avec les gens qui sont dedans", que ce gars est quelque part, et qu'on ne le connaît pas, et deuxièmement, même si ce gars n'existe pas, on s'en moque finalement, car lui ou un autre, nous ne sommes plus à l'époque où les gens étaient responsables individuellement, de nos jours, ils le sont collectivement.

On n'assiste plus à des "dictatures" avec des dictateurs dictateurants, mais on observe pourtant les effets de plus en plus présents d'une dictature qui ne dit pas son nom (et dénonce les autres), d'un esclavage qui prétend travailler à la libération des peuples (de la dette qu'ils ont contracté auprès des mafias), et de même, ce ne sont pas des "attentats" qui peuvent changer le monde, ce sont des actions concertées et collectives.

De ce point de vue il n'est pas non plus déraisonnable (à condition de ne pas en profiter pour blanchir les crimes individuels) d'étendre un peu la vision des choses, en parlant de cet hypothétique gars qui a appuyé sur le bouton "destroy", qui ça se trouve n'est qu'un ouvrier qualifié quelconque, quoi que secret. Et bien payé.

Atour de lui, on ne trouve pas seulement une organisation criminelle à laquelle il s'est trouvé associé volontairement ou involontairement, on trouve également un Système, auquel il appartient entièrement.

Il s'agit d'un monde où le plus fort gagne, et ce n'est pas pour faire rigolo que cette expression existe. Il s'agit d'une dénonciation de notre condition, qui ouvre un accès fulgurant à sa sous-jacence, qui est ce à quoi nous aspirons. Là où ceci n'est pas.

Ce n'est pas "ça" que nous voulons, ce monde où on fait sauter des buildings avec des gens dedans. Ce monde est inacceptable, il n'est pas possible de vivre dans la peur constante (comme les journalistes), rien, aucun monde ne naîtra de la peur.

Quand les tours ont pété, les vieux se sont dits "Et dire que j'ai vécu toute une vie pour finir par voir ça", et les jeunes se sont dits "Alors voilà à quoi ressemble ce monde".
Ainsi il n'est pas exagéré de dire que ce crime a heurté au moins deux générations entières.

Et quand un crime est commis, au moins dans son exemple le plus cinglant, le plus énorme de tous, il est temps de mettre en œuvre la réparation par la justice la plus précise, minutieuse, intelligente possible. Le justice la plus Juste possible, la plus digne devant l'Histoire, et la plus noble aussi.
On peut le réclamer pour des cas individuels mais souvent ça n'est pas écouté car ça implique trop de travail, mais là au moins, on est face à une circonstance qui est unique, il serait donc approprié de faire preuve d'une intelligence unique, le summum de ce que peut faire de beau l'humanité, pour obtenir réparation : faire en sorte qu'un tel crime ne puisse plus être commis.

Oui j'admets, la meilleure posture face à cet événement restera encore longtemps une indifférence qui appartient à l'ordre de la protection mentale, vu comme la cruauté pardonne si peu de s'être trompé (au point que les gens ont perdu l'habitude de l'admettre), c'est parce que le 911 appartient à une échelle de temps bien trop vaste, mais elle n'est pas invincible. C'est comme ce gros nuage qui semblait poursuivre un gars, on ne fait rien d'autre que de se dire "Tu peux t'en sortir !" "il ne va pas si vite finalement !".

Et c'est là que nos regards doivent se tourner, non pas vers de stupides coupables, mais vers le Système.
C'est là qu'on est dans le devoir de faire qu'un rêve devienne réalité, qu'on ne puisse plus dire "la loi du plus fort" mais "la main de la Justice".
Et dès lors, le monde dans lequel un tel crime ne peut plus avoir lieu (n'est pas celui où on a muselé tout le monde devant sa télé, non non !) est un monde dans lequel faire justice, se montrer Bon, humaniste, généreux, magnanime, intelligent, créatif, où toutes les plus belles vertus de l'homme, celles-là même que d'autres ont voulu vaporiser par l'onde de choc de la stupeur de l'effroi, seraient érigées en socle d'une nouvelle humanité, vantées, stimulées, récompensées, et même disons-le carrément, but premier et final de toute l'activité humaine.
Et peut-être qu'un jour alors, aura lieu un autre éclat, un autre summum, un autre record du monde, symbole de l'humanité à l'œuvre, le jour où l'humanité aura brisé les chaînes d'un Système sur lequel il n'avait aucune emprise.