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la guerre des idées

Les deux trois derniers articles que j'ai écris étaient assez moyens.
Non pas mauvais, il y avait de nouveaux pas franchis dans la synthétisation du Système, mais d'autres morceaux sentent la fatigue.
C'est toujours pareil, au bout d'un moment ça s'estompe, c'est l'inertie paradigmatique dont je parlais, comme quand on croit que la voiture est toujours neuve. Il faut qu'il y ait de la rage, un cri du coeur, une pensée comprimée en expansion, une libération d'énergie. Certaines fois on le sent de façon palpable dans le corps juste après la mise à disposition du public, dans les minutes qui suivent l'instant où ça a sonné juste.
Le spectateur est au courant en live.
C'est comme si j'entendais les gens lire, les trucs se répètent avec toute une floraison de significations. La valeur se révèle. C'est quand l'article est publié qu'on en prend totalement connaissance, mais alors, il est trop tard pour le modifier. Après c'est une question de discipline et d'effort sur soi qui détermine la valeur du prochain article. Les choses qui se révèlent sont une émergence, on a très peu de contrôle là-dessus, c'est en ça qu'il y a du fond, de la substance, de l'amplitude, de la place pour recevoir et accueillir ceux qui viendront se joindre à cette voix. On leur en aura donné la liberté. On leur aura fait une promesse.

Il a fallu aller le chercher dans la masse imaginaire qui existe, en modeler l'expression, constater presque par surprise la tonalité, reprendre son souffle plusieurs fois, ordonner séquentiellement des idées pourtant imbriquées, surfer sur l'équidistance des sens (c'est comme ça que s'opère la mise en rapport, le ratio), dessiner des patterns, des figures de style si l'humeur y est, parfois retomber logiquement sans faire exprès sur l'idée suivante qui avait germé, qu'on avait soigneusement stockée à cet endroit pour ne pas l'oublier, parce que au final doit tout être dit, le sac doit être vidé, c'est au présent que ça se joue et il n'est pas question d'y revenir après, c'est comme dans l'instant même si ensuite c'est gravé, car ensuite c'est gravé.
Et on n'y reviendra pas, les pas sont tracés.

Quand ça s'use après ça commence à buguer, on trouve des trucs qui ont sauté, d'autres qui ont débordé, et il faut aller chercher dans la raison la discipline qui nous pousse à publier en faisant abstraction des mollitudes.
A partir de ce moment il faut s'arrêter, faire autre chose, laisser cette terre en friche se régénérer. C'est ça l'avantage d'agir librement, contrairement à ceux qui sont obligés, dans le monde normal du travail normal où c'est normal de faire comme tout le monde même si tout le monde souffre car c'est normal de souffrir.

*

Je crois qu'il y a des gens qui sont fatigués.
Je verbalise mes manquements et mes erreurs et me les reproche assez pour me motiver à aller faire autre chose pendant quelques temps, donc pendant quelques temps je disparais.
Mais par contre là c'est à peine la rentrée d'après les vacances normales que déjà on retrouve le discussions de gens fatigués, épuisés, dépressifs, en train de lutter contre une aliénation qui doit être niée même sans savoir pourquoi, en s'accrochant à cette psychotechnique transpirante qui elle au moins procède du paléoencéphale et donc ne demande pas beaucoup d'énergie et marche tout le temps.
C'est le déni inconnu.
C'est lui qui s'exprime avec force, qui irrite, pompe l'air, le contraire de donner de l'inspiration, le gars il s'en fout, il fait expirer.
Je suis sûr que deux batteurs qui battent en rythme, l'un aliéné, l'autre enjoué, les deux sons sont différents, la différence est palpable, immédiatement, intuitivement, alors que l'ordinateur lui il n'en voit aucune.

*

Après un bel été, rendu beau par le silence des médias en vacances, le moment où ceux qui ont vraiment envie de dire des choses au monde en profitent pour être entendus, les affaires reprennent.
C'est cool après des années à avoir l'impression de battre de l'air les sites d'info alternative ont obtenu une grande renommée. Les gens payés pour s'aliéner les prennent tous pour cible. Ils s'attaquent aux non professionnels, ces marginaux auxquels aucun grand patron n'a fait confiance, et malgré de ne pas avoir reçu cet aval moral et éthique par rapport au système normal dont ils profitent, ces alternatifs-là viennent se hisser à leur niveau, leurs têtes apparaissent à la fenêtre.

Alors évidemment ils n'en disent que du mal, ils tapent tous les sites que je scrute chaque jour depuis six ans, depuis que le Hamas a repris Gaza par la voix démocratique, c'était un grand moment, même si après ils l'ont payé, et que je me suis aperçu de la franche mauvaise foi occidentale, qui a tout de conspirationniste, perfide, vicieuse, hypocrite, faible, basse, pleutre, de mauvaise foi, en plein déni, complètement aliénés, incapables de percevoir la logique, de sous-peser correctement des choses trop distantes, et aimantés de façon mécanique vers le centre énergétique qui leur sert de point de référence et sans lequel ils seraient perdus, battus, désarmés, foutus, en danger, tel un bourge dans le Brooks.

Cette énergie est celle du pouvoir, le pouvoir a besoin du non-pouvoir de ses serviteurs, ils donnent leur vie, leur âme, leur liberté pour une cause qui leur est présentée comme plus grande, plus noble, plus héroïque, mais ils se font avoir, ils perdent tout, leur dignité, leur honneur, et les raisons s'estompent, et sont constamment approvisionnée par le Power qui leur fournit les cannes, les béquilles, les idées, les formules, la liste des méthodes psychotechniques à activer, et le tout est testé, interrogé lors d'un "contrôle", "une rédaction", dans laquelle ils doivent prouver au système que leur salaire est mérité, et que leur vie est justifiée.

Et pour ce faire, ils doivent attaquer ceux qui refusent de s'intégrer au Système, taper là où ça fait mal, les opposer aux stars qui elles ne voient que le beau du monde. Ils en font les antistars, leur nouvelle obsession, le méchant loup qui hurle dans la nuit et glace le sang, le pirate qui a déserté sa patrie et qui rôdent autour des Caraïbes pour dérober les gentils ramasseurs d'or.
Ils doivent être la voix du système, le système doit s'entendre lui-même, car il est tellement bête et peu évolué, d'un si faible niveau de complexité, que pour lui la seule solution pour bien marcher c'est que tout le monde soient des robots.
Lui le système il s'en fout des pauvres et des affamés, pour lui c'est comme les fruits du bas du tas.
Et les mecs ils entrent en résonance avec ça.
Et donc ainsi, cette année, ils critiquent les médias libres, aérés, conscients, motivés, solennels, qui, le système l'a compris, sont au premier rang de la guerre de l'information, et il a bien assimilé aussi que cette guerre est celle qui donne la victoire. L'auteur de "L'art de la Guerre" a dit "la bataille principale donne l'avantage, mais la bataille latérale donne la victoire".
Et c'est de celle-là dont il s'agit. Soudain, des gens essaient de faire en sorte que tous les crimes commis n'aient pas servis à rien. Pendant un instant, les deux fronts sont sur la même longueur d'onde, et le premier à tirer s'approprie la dimension symbolique, l'appartenance qui se rattache à un constat, vrai par nature, et consolidant le premier des camps à l'avoir attrapé.

C'est pour ça qu'ils s'en prennent à dire, observant qu'à cause des médias libres le Power aura commis tous ces crimes pour rien : "Ce sont eux les méchants, tous ces crimes n'auraient-ils servi à rien ?".
Et les gars ils posent la question franchement, sans hésitation, sans vergogne, haut et fort. Toute la substance réside dans le ton de la voix, l'assurance, la posture, la Comedia Del Arte.
Ils en ont bien souffert de celle-là mais ils en ont appris les astuces, les rudiments, les méthodes. Et elles marchent, elles sont puissantes.
Il suffit de prendre un souffre-douleur dans la salle et de se placer aux côtés du public. Personne de malhonnête n'oserait faire ça !
Et il demande ingénument au souffre-douleur qui n'a pas de micro, à qui on fait dire ce qu'on veut : "Moi sans les crimes je ne serais rien".

Et là évidemment il faut aller chercher la crème de la crème pour en trouver un parmi ceux qui sont au front du camp du peuple de la liberté, qui soit capable de dire "hé mais il me l'a ôté de la bouche, c'est lui qui mène l'attaque latérale après la frontale, il a détourné de son sens et de sa substance, de sorte que ne puisse plus les utiliser sans passer pour être de mauvaise foi, détournant ainsi la conversation de ce qui est vraiment important !".
"Mais trop tard, tu n'avais droit qu'à une réponse pas plusieurs !".
Et la foule rie, ahaha, comme des connards.

En fait les attaques sont souvent des pièges qui placent la question à un stade ultérieur à celui du questionnement légitime, qui lui aura été piétiné, avec l'appui des gens qui disent "ahaha".

Et là le juste constatera comment les cerveaux ont été programmés sous ses yeux, il tâtera de la puissance du Power, capable de modeler la réalité elle-même sous ses yeux, créant une circonstance où les gens sont comme hypnotisés, emplis de blocages programmés, armés de défenses à l'endroit où on aurait pu leur faire entendre raison, et constatant dans cet échec la réalité de l'ignominie précédemment proclamée à tort, ainsi rendue vraie par le simple fait de la pratiquer.

Le juste pensait : "Mais ce n'est pas possible, personne ne va gober ça !", et sitôt dépossédé de l'ancrage psychologique qui aurait été le plus approprié à sa cause, à la cause des gens à qui on vole leur liberté, sitôt prit pour un fou qu'il ne faut pas écouter, soudain tout l'absurde sur lequel se fondait le discours du permuté (qui croise les branchements comme ça l'arrange sans se soucier de rien, et après il faut des années pour tout remettre en place), devient réel.
Il part du principe de ce qu'est la normalité, la lourdeur, l'insolence du monde, le fait qu'il soit incompréhensible, et que face à cela l'humain doive se doter de principes, de non-raisons, de coutumes qui viennent d'on ne sait où, il fonde son discours sur ça, ça ne tient pas debout, mais comme il s'approprie le sens des mots, quoi qu'on dise après cela ne produit aucun autre effet que de rendre possible à constater le fondement de son discours, l'idée d'un monde brutal et aveugle.
Il rend vraie sa connerie.
Il gagne la bataille.

*

Ils ne volent pas que les mots, ils volent l'occasion de dire la vérité, ils volent les justifications de la vérité, les points d'entrées de la vérité, et la crédibilité de la vérité.

C'est facile à reconnaître pourtant,
l'aliéné fait "bam bam bam" et ça finit par énerver,
tandis que l'élancé fait "bam bam bam bam", mais plus ça va, plus ça sonne juste.