23/02/2007 8 min #7049

Les dessous de la doctrine libérale

::export from newsnet in Analyses by newsnet date: 23/02/07

(2) : la régulation sociale par le marché, le mondialisme

Le mot " libéralisme " revient souvent au cours de cette campagne, même de manière négative (" la gauche anti-libérale "). Je me propose de présenter et de décrypter d’une manière critique les éléments essentiels de cette doctrine, en une série d’articles intitulés " Les dessous de la doctrine libérale ". En voici le deuxième volet.

Le marché

Selon l’idéologie libérale, l’économie, activité essentielle de l’homme parce qu’elle lui permet de vaincre la rareté de la nature, doit donc être le plus efficace et le plus rationnelle possible. Si en cela, le marxisme lui ressemble, la pensée libérale préconise, en revanche, un mode d’organisation bien particulier pour parvenir à ce but : le marché.

Ce dernier repose sur trois fondements essentiels.

La propriété individuelle. Partant du principe que l’on ne s’occupe correctement que de ce dont on est propriétaire, les moyens de production, les entreprises, le capital, doivent appartenir à des individus. Ceux-ci seront responsables sur leurs biens personnels de l’échec ou de la réussite de leurs affaires. Si elles prospèrent, ils doivent devenir riches, dans le cas contraire ils en paieront les conséquences par la ruine et la faillite. Principe que le capitalisme a contourné très tôt par l’établissement de la "responsabilité limitée" des sociétés commerciales, mais la pratique libérale n’est pas à une contradiction près...
La coïncidence de l’intérêt individuel et de l’intérêt collectif. C’est le très célèbre principe de la "main invisible" d’Adam Smith, économiste libéral du XIXe siècle dont le portrait illustre ces articles. Il explique que si chacun travaille à son enrichissement personnel, sans le savoir, et comme " guidé par une main invisible ", il concourt au bonheur collectif. Les produits seront abondants, bon marché, tout le monde aura du travail, et des revenus. Ce point est essentiel dans la doctrine libérale, car lui seul peut justifier que la poursuite des intérêts individuels ne soit pas contradictoire avec la survie de l’espèce humaine.
La concurrence. Elle est la condition nécessaire du marché idéal.
Mais il faut souligner qu’il s’agit bien plus que d’un simple outil visant à garantir l’efficacité productive, c’est un moyen de pacifier et de réguler la société.

Dans les groupes animaux, la hiérarchie entre les individus résulte de critères objectifs suffisamment stables pour ne pas être en permanence remis en question. Le mâle dominant est le plus fort, le plus puissant, à lui la meilleure part de nourriture et les femelles, et son statut ne sera remis en question que par le vieillissement. Dans les sociétés humaines, il en va tout autrement. Le développement de l’intelligence appliquée à l’énergie conduit de ce point de vue à une très grande incertitude : n’importe quel gringalet peut profiter d’un moment d’inattention du chef pour lui fracasser le crâne avec une arme ou un outil, et s’emparer ainsi de ses privilèges. Pour éviter que les groupes humains ne s’autodétruisent par des meurtres incessants, il était nécessaire de détourner cette violence, en lui assignant un but plus inoffensif, et plus utile. La conquête des biens, puis de la monnaie, base de l’aventure économique de l’homme, permet ainsi de sublimer, de canaliser la pulsion agressive.

C’est l’idéologie bourgeoise du XIXe siècle qui a définitivement installé ce processus, en faisant entrer la satisfaction des ambitions personnelles, le règlement des conflits dans le cadre d’une institution, le marché, régulé par la procédure contractuelle, les lois, les tribunaux. La concurrence a pour ambition de devenir la version " civilisée ", ou "soft" de la guerre ; en ce sens on peut considérer qu’elle a constitué un incontestable progrès de la civilisation occidentale par rapport à la période précédente, bâtie sur des valeurs guerrières.

Ces trois piliers essentiels de régulation de la société par le marché constituent une doctrine, c’est-à-dire un modèle normatif qui peut s’exprimer ainsi :

il faut laisser s’exprimer l’ambition individuelle de gagner de l’argent. Pas de contraintes, de règlements ineptes, de carcans juridiques, de prélèvements obligatoires qui découragent.
C’est le marché de libre-concurrence qui sanctionne les bons et les mauvais, qui choisit avec certitude ce qui est utile et inutile, et qui détermine la meilleure allocation possible des ressources. Le marché est un vote permanent des consommateurs, et il est à l’économie ce que le suffrage universel est à la démocratie. Donc, pas d’intervention qui viendrait à en fausser le fonctionnement, celle des syndicats, de l’Etat ou de monopoles de toutes sortes.
La propriété privée est infiniment plus efficace que la propriété publique ou collective. Cette dernière, n’étant pas soumise à la loi du marché, n’est que gabegie, gaspillage et bureaucratie.
Conclusion : si l’on est en crise, c’est que l’on a oublié ces préceptes fondamentaux. Il faut donc les retrouver par une batterie de mesures visant à favoriser " l’offre ". Elle est bien terminée l’époque où il ne fallait "pas désespérer Billancourt ". C’est le patron, l’entrepreneur qui est l’idole devant laquelle on s’incline, que l’on flatte, que l’on aide, que l’on porte aux nues, que l’on supplie.

Des bibliothèques entières ne suffiraient pas à contenir les objections à cette construction. Rappelons-les brièvement.

Le marché est aveugle, c’est-à-dire qu’il ne voit que le court terme ; il est incapable de susciter la production de biens dits "collectifs " comme un éclairage public ; il ignore ce que les économistes appellent " les effets externes " tels que les pollutions ou le bruit ; il ne prend pas en compte les biens naturels ; si la concurrence a d’incontestables vertus, elle a un coût exorbitant, aussi n’est-elle pas nécessairement et systématiquement la solution la plus économique pour la collectivité ; et plus fondamentalement, le valorimètre monétaire des activités humaines, loin d’être une simplification commode et efficace, est en réalité une escroquerie intellectuelle, historique, scientifique et morale. (A combien doit-on estimer le travail de Sœur Thérésa ? Au montant du prix Nobel qu’elle a reçu ? A combien " l’utilité marginale " de la femme que l’on aime ? Au prix de la prestation d’une prostituée ? Quelle est la valeur de la forêt de Fontainebleau ? Nulle, parce que le terrain est inconstructible ?)

Le mondialisme

La pensée libérale est mondialiste. Cela ne veut pas dire qu’elle s’intéresse à la diversité des populations de la planète. Non, cela signifie que son marché national est devenu trop étroit ou trop déprimé par la potion libérale qui lui a été administrée. Aussi le Chinois l’intéresse-t-il au plus haut point. Non pour sa culture millénaire, mais pour sa pauvreté. Parce qu’il coûte comme travailleur vingt à trente fois moins cher que son homologue européen, et qu’il représente le marché du XXIe siècle, celui qui excite sa convoitise.

Le mondialisme a un objectif caché : de la même manière que le capitalisme naissant avait balayé les particularismes locaux au sein des Etats-nations, leurs frontières intérieures, leurs règlements particuliers, la " globalisation " a pour but de soumettre toute forme de décision aux impératifs du marché mondial, aux " lois économiques ", devant lesquelles la seule forme de volonté qui était capable de leur résister, le pouvoir politique des Etats-nations, devra plier : impossible de maintenir des protections sociales face à des pays qui n’en ont pas, impossible d’imposer des normes de qualité ou de sécurité. Impossible, tout sera impossible : baisser les taux d’intérêt comme pratiquer une politique de relance dans un seul pays.

Exemple ? La règle de base de L’Acte unique européen : si un produit est accepté à la vente dans l’un des pays de l’Union européenne, il doit l’être dans tous les autres. Grâce à quoi on trouve dans les supermarchés français des " jus d’orange " britanniques qui ne contiennent quasiment pas une goutte du fruit, et au lieu de s’aligner sur les normes des Italiens, très exigeants sur la qualité de leurs pâtes alimentaires, on adopte celles des pays les plus laxistes en la matière.

Le mondialisme s’irrite des protections douanières, des contrôles des changes, des particularismes locaux. Son rêve est celui d’une monnaie unique, d’une langue unique, d’un vêtement unique, d’un cinéma unique, d’une nourriture unique, d’un consommateur unique. Il nous conduit à une sorte de mort thermique, une eau tiède incapable de fournir la moindre énergie.

L’Europe était une belle idée, la pensée libérale l’a dévoyée, avilie. D’un projet humaniste et fraternel elle a fait un hochet aux mains des multinationales.

Léon (Montpellier)
Enseignant en sciences économiques, à le retraite depuis peu, j’ai été également musicien, compositeur et arrangeur durant une dizaine d’années. Je me suis intéressé à l’économie des biens immatériels, et à cette discipline que l’on appelle la bio-économie, ou l’économie thermodynamique, dont les représentants en France sont des gens comme René Passet, Serge Latouche, et quelques autres.

agoravox.fr

 commentaire