L'Iran et la nouvelle pesée de l'humain

27 min aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr

Manuel de Diéguez

Il est difficile de rendre la géopolitique intelligible sans descendre de plusieurs marches au-dessous du rez-de-chaussée ; mais comme la visite des caves prend beaucoup de temps et allonge le récit, j'ai imaginé de faciliter le voyage aux lecteurs pressés. J'ai donc indiqué par des écriteaux les séjours dans les souterrains et les lieux de promenade au grand jour.

1 - Le débarquement de la cyberguerre
2 - Pourquoi, pourquoi, pourquoi...
3 - La politique onirique de l'humanité
4 - Comment gérer la crédulité des peuples démocratiques?
5 - L'anthropologie comparée
6 - A cheval entre le réel et le songe
7 - Comment catéchiser la civilisation de la Liberté?
8 - Les truquages de la mort héroïque de l'humanité
9 - Une apocalypse polythéiste
10 - Les jeux de la peur avec la mort

1 - Le débarquement de la cyberguerre

Au grand jour de l'histoire

Sans nous en douter le moins du monde, peut-être assistons-nous à la révolution la plus décisive et la mieux cachée que la méthode historique aura connue depuis les origines de la science du passé ; car les vraies guerres entre les nations sont devenues industrielles et commerciales, mais elles se doublent d'ores et déjà d'une cyberguerre aussi secrète que féroce. Cinq des huit Etats détenteurs d'une apocalypse imaginaire affrontent un seul pays, l'Iran, désireux d'acquérir à son tour la maîtrise d'un songe militaro-biblique.

Passage par les souterrains

"En automne 2011, les Iraniens avaient trouvé dans leurs réseaux informatiques un virus espion, baptisé "Duqu", conçu pour voler des informations précieuses. Ces agressions n'étaient jamais revendiquées, mais, selon les experts, seul un Etat disposait des ressources humaines et des armes financières indispensables pour conduire à bien des programmes aussi innovateurs et aussi affinés. Les soupçons s'étaient portés sur les Etats-Unis et sur Israël."

Très vite on découvre qu'il s'agit d'un monstre de l'informatique: "Le décryptage de son logiciel" vous conduit "de surprise en surprise". Dans sa version définitive, "le code de Flame pèse vingt mégaoctets - vingt fois plus que Stuxnet. Il s'agit d'un mode d'espionnage qui oeuvre en secret, donc sans perturber le fonctionnement des 'ordinateurs qu'il espionne." Les chercheurs le comparent à une grosse "boîte à outils", pleine de "logiciels hautement spécialisés". Flame est capable d'identifier et de copier n'importe quel type de fichier, de mémoriser chaque frappe sur le clavier, de procéder à des captures d'écran ou encore de réveiller le micro de l'ordinateur afin de lui faire enregistrer les bruits et les conversations dans son environnement. Il est même capable de "déclencher l'émetteur-récepteur sans fil Bluetooth et d'entrer en communication avec des ordinateurs miniaturisés ou avec des smartphones placés autour de lui."

De plus, Flame est doté "d'une fonction "suicide": quand il a achevé sa mission, il s'autodétruit. Sans doute dispose-t-il de fonctions encore à démasquer - l'analyse de ses capacités ne fait que commencer. Les chercheurs estiment qu'il a fonctionné pendant au moins deux ans avant de se trouver repéré. " Mais il n'est pas question de découvrir les concepteurs et les commanditaires d'un "virus d'Etat": "En théorie, ces enquêtes relèvent des tribunaux des pays concernés, mais la justice se heurte à des empêchements techniques, juridiques et diplomatiques insurmontables." Et puis, le Président des Etats-Unis est devenu un tueur armé des foudres du Zeus de la démocratie mondiale: il extermine du haut de l'Olympe de la Liberté tout ennemi d'une Justice triomphante sur toute la terre; et les drones qui arment son royaume sont d'une précision insurpassable.

Au grand jour de l'histoire 

Cette situation ne semble pas entièrement nouvelle: à l'origine, la légitimité politique d'une massue était fonction de la musculature du justicier et il s'en servait sans crier gare, ce que nous avons appris tout enfants à la lecture de La guerre du feu de Rosny aîné. Mais la bombe d'Hiroshima a mis fin au règne du principe stratégique selon lequel les outils des guerres heureuses nous seraient fournis dans l'arène des lois universelles qui régissent les conflits entre les Etats. Comment validerait-on une discipline bien connue, mais subitement devenue étrangère aux règles en usage depuis des millénaires ? Tout savoir n'est capturable que dans sa propre enceinte. Celles de l'herboristerie ou de l'héraldique sont tellement immuables qu'elles transportent leurs méthodes dans un sac à dos inusable. Mais, depuis Hiroshima, nous avons commencé de déserter le cirque des méthodes éprouvées des ancêtres ; et nous tentons d'observer de l'extérieur et dès le plus jeune âge les combats inattendus de la logique guerrière. Du coup, nous circonscrivons un échiquier changeant. C'était rien de moins, pensons-nous, que son véritable champ d'exercice qui manquait aux stratèges d'autrefois. Maintenant, il s'agit de porter le regard d'Alexandre, d'Hannibal, du prince de Condé sur la fausse science qui commandait la guerre classique, maintenant, c'est cela qu'il faut enseigner aux grands galonnés du passé.

2 - Pourquoi, pourquoi, pourquoi...

Passage par les souterrains

Exemple: si vous observez à la jumelle la navigation tranquille de cinq mastodontes d'acier dont l'armada mondiale s'élève à huit unités et si vous constatez qu'ils tentent de mettre tout le poids de leurs cuirasses dans la balance d'une apocalypse de type onirique, vous découvrez que leur ambition se réduit à empêcher un tiers d'entrer en possession légale d'une arme mythique par nature, mais dont les agresseurs sont fiers de disposer tout seuls. Du coup, vous vous trouverez contraints non seulement de modifier toute la plateforme de validation de la force des glaives sur la planète des armes et des anges, mais de métamorphoser la méthodologie et la foudre séraphiques de l'humanité, tellement la problématique angélique qui régissait la connaissance rationnelle des ongles et des griffes des Etats d'aujourd'hui ne vous fournira plus les instruments d'optique adéquats à un examen réel ni de leur denture ni de leur théologie.

Au grand jour de l'histoire

Pourquoi serait-il interdit aux moralistes et aux savants de la Perse de demander à ses interlocuteurs fulminants de faire valoir à haute et intelligible voix et face au genre humain tout entier, leur titres à faire crisser les mâchoires de leur éthique? Quels sont les syllogismes irréfutables et assurément titanesques sur lesquels se fonde la prétention de leur civilisation du droit et de la justice de régner seuls sur tout le globe terrestre? Pourquoi la Chine et la Russie feignent-elles à leur tour de légitimer, mais seulement du bout des lèvres, le refus pur et simple des cinq molosses de l'excommunication majeure des modernes de partager avec l'Iran leur pouvoir hallucinogène - mais censé réel - d'exterminer le genre simiohumain le plus saintement du monde? Pourquoi cette autorisation doctrinale se trouve-t-elle assortie de la restriction catéchétique imposée aux assaillants selon laquelle tout recours à la guerre contre le récalcitrant serait discourtois? Pourquoi l'Iran et les huit Atlas du néant se gardent-ils d'exposer clairement et coram populo, l'évidente impossibilité cosmologique de jamais se servir d'un explosif dont la puissance trans-stratégique par définition se révèle totalement disproportionnée aux mensurations du globe terrestre? Pourquoi un seul Etat, le plus microscopique de tous, Israël, exerce-t-il l'autorité suprême de mettre en scène une mascarade ridicule, alors qu'un simulacre théologal de cette taille ne trompe que des aveugles volontaires? Pourquoi, sur les cinq continents, personne ne se livre-t-il à une réflexion sereine sur un escamotage-géant dont le trompe-l'oeil devrait faire écarquiller les yeux de tous les politologues de sens rassis?

3 - La politique onirique de l'humanité

Passage par les souterrains

En 2001 je soutenais déjà sur ce site que le cours naturel des évènements placerait immanquablement le cerveau schizoïde de l'humanité au coeur de l'histoire et de la politique des démocraties messianisées à l'école de leurs propres Ecritures. Aujourd'hui, qui ne voit qu'on ne saurait tenter de comprendre les coordonnées d'une réflexion anthropologique d'avant-garde sur notre dichotomie cérébrale sans observer en tout premier lieu les fondements para-bibliques de la politique de domestication de l'Iran. Pourquoi les Etats-Unis, l'Europe et Israël s'y acharnent-ils d'un commun accord?

Pour tenter de comprendre la psychobiologie qui les commande, il faut recourir, une fois de plus, à l'examen et à la pesée des rouages théo-génétiques qui commandaient l'excommunication majeure du Moyen Age; car les ressorts doctrinaux qui pilotent maintenant les tentatives d'excommunication nucléaire de la Perse sont construites sur le modèle des châtiments de la Genèse.

Au grand jour de l'histoire

Demandons-nous, un millénaire après l'échec d'une stratégie de l'épouvante religieuse que Grégoire VII (1020-1085) avait mise au banc d'essai de l'histoire de son temps, demandons-nous, dis-je, quelle serait aujourd'hui une politique universelle de la torture mise en oeuvre par un pape qui saurait aussi bien que son génial prédécesseur du XIe siècle qu'une apocalypse des châtiments éternels n'a jamais existé ailleurs que dans l'imagination barbare de ses congénères terrorisés, mais qui saurait également que les fulminations sauvages du Saint Siège d'autrefois ont perdu, dans l'esprit de tout le monde, le pouvoir de précipiter aux enfers la moitié crétinisée du genre humain. Mais si l'on a cessé de trembler ou de se réjouir dans une immortalité posthume, qu'en est-il maintenant de la géopolitique de l'effroi?

Assurément, un souverain pontife construit sur le modèle contemporain se dirait qu'après tout, la croyance en une mythologie de la dissuasion théologique fondée sur les feux et sur les rôtissoires d'un gigantesque camp de concentration souterrain demeure partagée par des centaines de millions de rescapés du règne animal. En Afrique, en Amérique du Sud et même au Portugal, en Espagne et en Italie, il serait bien sot de sacrifier tout soudainement un atout politique aussi précieux et de sa belle taille sur l'autel d'un progrès cérébral du genre simiohumain prétendument devenu irrépressible. De même, à la suite de l'hérésie d'un bon protestant, M. Michel Rocard, qui a demandé publiquement que la France renonçât d'un coeur léger à brandir une défense nucléaire purement et simplement devenue plus inutilisable encore que coûteuse, la République a proclamé à cor et à cri et par la voix de tous les partis subitement rassemblés que l'arme de la sottise thermonucléaire garantit un retard cérébral patriotique qui seul permet au pays de Descartes de siéger au Conseil de Sécurité, ce qui lui assure un poids décisif en Europe; et il a été redit haut et fort que la croyance nécessaire en une apocalypse stupidifiante serait demeurée rien de moins que l'assurance-vie des Gaulois.

4 - Comment gérer la crédulité des peuples démocratiques?

Passage par les souterrains

Mais les chefs d'Etat du monde entier se trouvent dans la situation embarrassante d'un pape dûment informé du statut fantasmagorique qui caractérise l'encéphale simiohumain depuis l'escapade partielle de cet organe hors du règne animal: et jamais aucune époque n'avait eu à résoudre un problème politique aussi vital que celui de la réfutation des formes nouvelles des frayeurs sacrées. On sait que notre espèce a quasiment cessé de se faire peur à l'écoute de ses idoles et qu'il n'était pas de levier plus puissant d'une obéissance sacrale des sociétés à leurs chefs divinisés que d'armer ces derniers des foudres exterminatrices du ciel de l'endroit, tellement toute autorité terrestre prenait appui sur des rois du cosmos aussi terrifiants que possible. Mais, encore une fois, comment un pape initié aux secrets anthropologiques de l'imagination religieuse déciderait-il heure par heure et au gré des circonstances de l'usage judicieux ou contestable qu'il ferait de la crédulité native de la créature? Aussi les chefs d'Etat de l'âge nucléaire se trouvent-ils en perdition - les voici livrés pieds et poings liés à une dramaturgie politique plus aporétique encore que celle d'un pape du XXIe siècle qui aurait lu Darwin et Freud en cachette et qui aurait appris au sortir du séminaire que l'histoire biblique de l'espace et du temps à trois dimensions a fait naufrage en 1905.

Au grand jour de l'histoire

Résumons: impossible de saluer bien bas les verdicts irréfléchis du suffrage universel, impossible de sa prosterner devant l'infaillibilité que s'attribuent désormais les majorités populaires, impossible de s'agenouiller devant la souveraineté changeante des nations, impossible d'entrer en prières devant l'autorité doctrinale des masses éclairées par la religion de la Liberté si, dans le même temps, il vous faudra cacher aux dévots d'une République du sens commun que la bombe nucléaire est inutilisable par nature et par définition et qu'une mythologie de l'apocalypse est cependant devenue aussi utile à la bonne gestion de l'abêtissement des encéphales que la théologie créationniste d'autrefois. Comment sauvegarder le prestige et le rang de la boîte osseuse de la France du sens commun cartésien sur la scène internationale?

5 - L'anthropologie comparée

Passage par les souterrains

Une anthropologie fondée sur un regard de l'extérieur sur une espèce livrée de naissance aux simagrées de ses magiciens et de ses sorciers de l'atome a pourtant apporté une réponse appropriée à une énigme politique tout ensemble mystérieuse et cousue de fil blanc. Assurément, une discipline de ce genre demeurera sacrilège, parce que, depuis la parution de l'Evolution des espèces de Darwin en 1859, toutes les sciences spécialisées dans la pesée en laboratoire de la boîte osseuse des expulsés bancals du règne animal demeurent fondées sur des méthodes d'observation et d'interprétation de l'évolution de notre encéphale dont l'inversion ferait l'effet d'un coup de tonnerre méthodologique : depuis cent trente trois ans, toute l'attention des observateurs des métamorphoses de notre squelette et du cubage en expansion de notre boîte osseuse n'a cessé de se focaliser sur les traits qui ont progressivement séparé à notre seul et exclusif avantage les caractéristiques de notre cervelle de celles du singe toisonné et quadrumane dont nous sommes malheureusement issus. Que se passerait-il si un examen,certes profanateur, mais fécond, nous autorisait à nous demander si le capital psychogénétique commun aux deux espèces serait demeuré vivant dans les souterrains de notre conscience politique et si cette propriété en indivision règnerait encore de nos jours entre le chimpanzé et ses descendants; car ceux-ci se montrent de plus en plus désemparés par le spectacle de ce qui arrive à leur os frontal.

Certes, depuis plus de deux millénaires, les écrivains visionnaires et les pauvres philosophes en apprentissage du génie de leur plume se sont exercés à conquérir une distanciation de plus en plus suréminente à l'égard de l'encéphale du chimpanzé - mais d'Homère à Sophocle, de Cervantès à Kafka, de Dante à Voltaire, de Platon à Freud, aucun champion de nos reculs cérébraux successifs n'est parvenu à protéger du regard d'un observatoire ultérieur sa distanciation momentanément triomphale à l'égard de notre boîte osseuse tombée en panne à Lilliput.

Quoi de plus traumatisant, n'est-il pas vrai, qu'une science historique devenue inconsolable, parce que fondée sur une pesée fiable de l'encéphale d'un animal dont nous serions demeurés tributaires, quoi de plus effrayant qu'une espèce capable d'ouvrir à une Clio prospective un champ de défrichage et de décryptage au détriment de nos neurones actuels, quoi de plus blessant que de conquérir un regard de l'extérieur sur la bestialité spécifique de notre politique!

Il y faudra une plateforme d'observation capable de filmer les exercices auxquels la pensée rationnelle encore titubante de nos ancêtres se livrait et qui leur permettait de franchir quelques pas insultants en direction d'une connaissance moins animale de leur propre animalité. Mais cédons avec courage à la tentation mortelle d'opposer des coordonnées simianthropologiques dangereuses à celles d'une scientificité du récit historique précautionneusement construite intra muros depuis Thucydide. Toute anthropologie comparée de notre cervelle et de celle du chimpanzé exigera une méthode d'analyse et de clouage au pilori de nos neurones d'autrefois qui rejettera la psychobiologie construite sur la demi- distanciation scientifique propre à l'Occident copernicien et galiléen. Mais afin d'éviter de produire seulement un document anthropologique aussi infirme que les précédents, commençons par disqualifier à son tour une lecture seulement inversée de l'évolutionnisme naïvement "ascensionnel".

6 - A cheval entre le réel et le songe

Au grand jour de l'histoire

J'en prendrai un premier exemple. Si vous situez platement dans la postérité anthropologique traditionnelle de Darwin une histoire psycho-cérébrale des rencontres entre l'Iran et le quintette des cinq Goliath susdits - les Etats-Unis, l'Angleterre, la France, la Russie, la Chine - si vous vous contentez, dis-je, d'observer les non-dits, les dérobades, les silences embarrassés, les déclarations masquées ou tonitruantes et les criailleries des participants détoisonnés, vous vous apercevrez qu'il ne serait pas pertinent de projeter systématiquement sur des chamailleries gesticulantes de ce genre une évidence diplomatique bien connue et banale à souhait - à savoir que les négociateurs massifs et muets sont bien décidés à imposer leur carrure à un plus petit qu'eux-mêmes. Mais s'ils ne présentent aucun raisonnement à l'appui de la crue volonté de régner qu'affichent leur ossature et leur musculature, il conviendra de ne pas vous laisser égarer par une psychanalyse superficielle des stratégies semi-animales.

Observez plutôt - mais avec la plus grande attention - comment le simiohumain surajoute subrepticement sa tiare à l'animal laissé à sa nudité afin de manifester en douce et honteusement la puissance spécifique de la bête devenue imperceptiblement raisonneuse et vocalisée. Que signifie la timidité cachée de l'affichage de la force des démocraties, que signifient les dérobades feutrées ou tapageusement surarmées de la religion de la Liberté? Le masque simiohumain tente d'escamoter à la fois sa spécificité animale et l'impossibilité psychogénétique dont il souffre de faire disparaître entièrement le spectacle taraudant d'une dimension transanimale encore en herbe et demeurée tâtonnante.

Passage par les souterrains

Remarquez ensuite, avec M. de la Palice, l'évidence que le simiohumain n'est ni simien, ni humain. La connivence à décrypter entre les deux espèces, l'une achevée dans son ordre, l'autre inachevable par nature, les fait jouer à cache-cache entre l'homme virtuel et la bête; et ce jeu-là se place crûment au fondement même d'une simianthropologie potentiellement ambitieuse d'observer comment l'animal demeuré un animal et ses successeurs relativement dégrossis négocient en sous-main les atouts matamoresques dont ils se targuent les uns et les autres. Car les détenteurs de la foudre de Zeus se trouvent empêchés de présenter leur autorité guerrière à visage découvert. L'éthique embryonnaire de leur Olympe intérieur les tourmente au point de leur interdire la pleine et libre expression de leurs exigences seulement musculaires face à la montagne magique de l'humain qui commence de les habiter quelque peu. Qu'est-ce qui les tient par la bride face à une victime sans défense, alors qu'un claquement des doigts suffirait à mettre fin à la représentation?

Au grand jour de l'histoire

Deux faux-semblants de la civilisation spécialisée dans la mise en scène de son angélisme politique voudraient se soustraire au regard semi éthique et semi animal sur le monde qui les dichotomise de conserve: d'un côté, l'Occident théâtralisé par son mythe de la Liberté tente ouvertement d'asphyxier physiquement la Perse. Pour cela, il décide de frapper de plein fouet les exportations de pétrole de ce pays, puis de geler vertueusement ses avoirs en banque, puis d'exercer de saintes mesures de rétorsion à l'encontre des Etats demeurés indociles à collaborer avec la volonté des cinq Jupiter de la démocratie d'étrangler leur proie en silence.

Passage par les souterrains

On voit l'embarras théologique dont souffrent des justiciers de type simiohumain : une partie de la planète de l'orthodoxie refuse tout net de placer l'Iran sous le joug de la force, même masquée en séraphins de la liberté démocratique. De plus, la menace américaine de passer sans crier gare de la négociation apparente à la guerre déclarée se heurte à l'opposition doctrinale de la Russie et de la Chine. Mais l'autre faux-semblant confessionnel commence de dresser l'oreille: que se passerait-il si l'arme atomique se révélait décidément plus imaginaire encore que celle de l'excommunication majeure de Grégoire VII contre Henri IV d'Allemagne en 1077?

7 - Comment catéchiser la civilisation de la Liberté?

Au grand jour de l'histoire

Les "conflits de devoirs" au sein des relations difficiles que le sacré entretient avec la science médicale et la politique avec la raison - les théologiens romains se demandent, aujourd'hui encore, s'il est plus pieux de tuer la mère ou l'embryon dans les accouchements où le bistouri du chirurgien est condamné à choisir froidement sa victime - ce type de conflits entre deux assassinats, dis-je, engendre désormais une classe dirigeante de thérapeutes paniqués par le suicide imaginaire des nations. Quel est le degré de folie de l'humanité s'il est démontré qu'un Dachau souterrain est rien de moins que la pièce maîtresse de la théologie commune aux trois monothéismes? Mais, dans le même temps, l'heure a sonné de l'impossibilité, pour le genre simiohumain, de peser sérieusement son âme et sa cervelle sans en appeler à une connaissance anthropologique des antécédents religieux et guerriers confondus de tous les évadés de la zoologie.

D'un côté, la sainteté, la charité et la perfection chirurgicales supposées du créateur des vermisseaux du cosmos que nous sommes demeurés font encore bon ménage dans toutes les têtes pécheresses avec l'exterminateur vertueux de ses créatures. Or, ce modèle de chef et de sceptre trouve sa réplique la plus fidèle dans le culte que les peuples démocratiques rendent aux hommes d'Etat bien décidés, disent-ils, à rayer au besoin leur pays de la carte et dont la carrure imposante exige qu'ils adoptent en public une gestuelle copiée sur celle du bloc opératoire où le génocidaire du Déluge planifiait une apocalypse pluvieuse. On en voulait à M. Giscard d'Estaing de paraître dubitatif au chapitre d'une immolation collective de ce calibre, on admirait le Général de Gaulle pour sa virilité sacrificielle, on saluait en Fidel Castro un théologien de son île héroïquement vaporisée dans les plus hautes régions de l'atmosphère. Aussi seul le sang-froid des réalistes de la politique exterminatrice des modernes permet-il de situer la question sur son terrain véritable, celui de la double absurdité de retirer son honorabilité militaire à la folie atomique et de s'imaginer que la crédibilité d'une apocalypse vantarde sera durable au sein d'un polythéisme nucléaire.

8 - Les truquages de la mort

Passage par les souterrains

Analysons l'épouvante feinte du genre simiohumain et ses exorcismes fictifs de magiciens de la mort - et pour cela, appelons-en à une connaissance rationnelle des ensorcellements religieux des évadés de la zoologie. Car le double jeu d'une lucidité savamment truquée n'est pas un inconnu de l'atelier des contrefaçons auxquelles nos sciences humaines s'exercent dans nos écoles publiques. Tous les éducateurs ès simulacres savent que les pédagogies patriotiques jugées utiles ou nécessaires à la survie d'une espèce tombée en panne de son évolution sont demeurées empreintes de gravité et de toutes les apparences de la sagesse. L'instruction laïque fait encore un aussi large usage des défaussements religieux que la croyance.

Quand, en 2006, Benoit XVI prêche à la Sixtine, primo, que Jésus-Christ se serait rendu en majesté à la rencontre de la charpente impérissable de Jean Paul II, secundo, que le fils de Dieu aurait tenu à saluer solennellement l' arrivée de l'ossature d'un si grand pape au royaume de l'immortalité de ses organes, tertio, que sa sainte mère, elle aussi, aurait décidé d'accompagner en personne sa progéniture jusqu'au seuil du ciel des foies et des estomacs, on découvre que le haut clergé catholique a su rôder des siècles durant un langage ajusté au cerveau, aux poumons et aux entrailles des petits enfants. Mais si les chefs d'Etats des démocraties infantilisées sur le modèle de la terreur nucléaire se trouvaient contraints de faire à leur tour l'apprentissage catéchétique d'une piété aussi puérile que celle de l'Eglise catholique des origines à nos jours, les embûches que rencontrera une initiation si tardive aux piétés vocales proclamées en 1789, une telle initiation, dis-je, à la théologie des idéalités républicaines se changera rapidement en un casse-tête d'une toute autre construction que celle des évangélisateurs cautionnés par une divinité. Outre les tourments dont la "conscience démocratique" évoquée ci-dessus se trouvera accablée, jamais l'éthique frétillante de la Liberté ne se rendra aussi élastique que les casuistiques moelleuses de la piété.

Au grand jour de l'histoire

Imaginons un instant les souffrances de la raison défaussée des prêtres de la démocratie idéalisée. Les peuples ont bel et bien été messianisés à l'école du salut républicain. A ce titre, ils se voient livrés à leur tour à un "Dieu de justice" censé s'accommoder de leur liberté. Mais le coût exorbitant d'une excommunication atomique dûment copiée sur les devoirs sotériologiques du peuple souverain ne demeurera pas impunément et aussi longtemps phonétisé que la théologie de Grégoire VII, parce que personne n'est allé constater que les damnés de l'époque étaient arrivés en masse sous la terre, alors que l'auto-foudroiement atomique plongera les accoucheurs des âmes et des méninges des démocraties eschatologisées par le mythe de la Liberté dans un chaos cérébral sans remède. Du recours précipité à un vocabulaire du salut de type nucléaire, il résulterait que la conscience politique pointilleuse des chefs d'Etat rédempteurs de notre temps souffrirait des remords sans rémission de la démocratie outragée. Comment se confondre en dévotions dans le temple d'une civilisation vertueusement placée sous le sceptre du suffrage universel si les organisateurs de l'infaillibilité des verdicts des peuples souverains se voient précipités à leur tour dans la géhenne de se contredire au chapitre de l'auto-pulvérisation héroïque de l'humanité?

9 - Une apocalypse polythéiste

Passage par les souterrains

Souvenez-vous des atouts de la foudre divine du XIe siècle: elle a bel et bien conduit à Canossa l'empereur des Germains, et ce malheureux s'est vu réduit à faire pendouiller au bout d'une corde non seulement un grand nombre de capitaines terrorisés de se trouver précipités dans les ténèbres éternelles d'un simple trait de plume du Saint Père, mais à y ajouter un quarteron d'officiers supérieurs décidément trop stupides pour ne pas tomber dans le piège. Les gibets de la sottise terrestre rivalisent en efficacité avec la simplesse des cuissons infernales.

Un millénaire plus tard, la crédibilité de la potence nucléaire soulève la question, anthropologique à souhait, de savoir si, de notre temps encore, une arme aussi magique que celle du Moyen Age, mais plus matamoresque que la précédente, va se rendre héroïquement crédible, donc durablement efficace ou si une révolution philosophique à l'échelle mondiale en résultera, ce qui entraînera un bouleversement de la problématique et de la méthodologie des sciences humaines.

Car, depuis la plus haute antiquité, trois psychophysiologies bien distinctes commandent le vaste territoire de la philosophie simiohumaine. La première ordonne à cette discipline de demeurer entièrement couchée devant un souverain tellement puissant et dont l'omnipotence se voulait à ce point solitaire qu'il n'existait pas encore de sceptre de la pensée rationnelle. Une seule tiare chapeautait le cosmos, une seule voix s'élevait dans le silence de l'immensité, un seul penseur enseignait sa foudre et son omniscience à la masse tremblante de ses créatures. On n'apprenait qu'à réciter, on n'écrivait que sous la dictée, nul ne songeait à cogiter motu proprio.

La seconde complexion des candidats à l'autonomie de leur réflexion installait les néophytes dans un fauteuil suspendu entre le ciel et la terre et leur accordait le rang de négociateurs et de médiateurs entre le joug du potentat suprême et la houe de la créature. Mais bientôt les diplomates du ciel et de la glèbe se sont changés les uns en fideicommis des nues, les autres en plénipotentiaires de leur poussière et de leurs terroirs, et toute la construction cérébrale déhanchée de la sorte courait à la ruine, parce que ni les pouvoirs d'une divinité resplendissante de tous ses feux, ni la pompe, les ors et les lumières des cours royales ne parvenaient à signer un accord satisfaisant entre deux monarchies rivales l'une de l'autre.

Le troisième type de mise à l'essai des relations de l'encéphale de l'humanité avec ses interlocuteurs et ses contractants accouchait de fantassins fiers de se tenir debout, mais raidis dans leurs uniformes et fort embarrassés par la brièveté de leur taille. Aussi ces soldats détachés en avant-garde et privés de capitaines se promenaient-ils seulement en long et en large dans leurs campements de fortune, ne sachant ni vers quel horizon, ni à quelle hauteur il leur était demandé de porter leurs regards.

Enfin la bombe enfanta une quatrième couvée de philosophes, la prométhéenne, qui apprirent à inspecter tantôt les ateliers des dieux, tantôt les outils des insectes grouillants sur la terre. Livrés au double péril de se brûler au feu d'en-haut et de se faire dévorer le foie par les vautours d'en-bas, ces héros furent les premiers buveurs d'un nectar qu'ils baptisèrent le pharmacon, d'un mot grec qui signifie à la fois le poison et le remède; et depuis lors on appelle philosophes les aventuriers de la raison empoisonnée et qui boivent cette ciguë guérisseuse et cette ambroisie dans une culasse bourrée d'explosifs.

Aux dernières nouvelles, Prométhée a découvert que les dieux ne sont jamais que des hommes un peu plus blasonnés et que, pour apprendre à se connaître soi-même, il faut autopsier le petit pois qui sert de cervelle aux écusionnés du ciel. Puis les voleurs du feu de Zeus apprirent à inspecter la carcasse des géants d'acier sur lesquels le feu du ciel s'est allumé, et ils ont mis au jour le cadavre d'un tueur suprême, que Pascal appelait le "boucher obscur" et nous, sa majesté l'atome.

10 - Les jeux de la peur avec la mort

Au grand jour de l'histoire

Au premier abord, la crédibilité politique d'un mythe religieux semble supérieure à celle de la bombe thermonucléaire, parce que l'imagination collective qu'alimentent l'épouvante sacrée d'un côté et, de l'autre, la vénération pour un bourreau mythique, ne s'usent que sous la meule patiente des siècles. De plus, les rares progrès cérébraux de l'humanité demeurent limités et toujours locaux en raison même de leur nature, qui les condamne de génération en génération à combattre non pas tellement les droits de la raison, mais ceux de la peur - et cet ennemi se révèle bien plus invincible que la sottise: "Nous ne sommes pas là par hasard", me disait un médecin pris de panique. Mais si, dans les religions, l'effroi triomphe de tous les raisonnements, il est beaucoup plus difficile en revanche, de perpétuer sottement sur la terre la fiabilité d'une apocalypse toute mécanique, parce qu'il s'agit d'une démence tangible, si je puis dire, donc réfutable à l'écoute des arguments du plus simple bon sens - un délire qui a perdu le soutien du fantastique et du sacré confondus ne résiste pas longtemps à la démonstration de son absurdité intrinsèque.

Certes, si un Etat moderne disposait du monopole de la guillotine atomique il s'amuserait un instant à jouer au bourreau de l'univers et à faire trembler les troupeaux de ses brebis. Un génocidaire isolé et qui s'auto-légitimerait à l'écoute de la sainteté de la démocratie mondiale mimerait sans doute l'exploit d'un Créateur pris d'une rage météorologique dans le silence de l'immensité. Mais quand huit décapiteurs furieux se disputent l'étoffe d'une éternité déjà rapiécée et déchirée en huit lambeaux et si le sang des pécheurs ne fait plus un seul torrent, dormez sur les deux oreilles, mes chers frères, parce qu'une apocalypse de type polythéiste ne sera jamais qu'un hochet politique.

Le 21 juillet vous observerez le jeu ridicule des fossoyeurs de leur propre sépulcre. Ces ouailles de Lucifer se verront réduites à brandir leur forfanterie; et nous verrons des bribes de l'encéphale des toisonnés d'hier et des détoisonnés d'aujourd'hui se mélanger, se superposer, s'embarrasser réciproquement et tenter de se sauver la face les uns aux autres, tellement la légitimation de la force réduite à elle-même embarrassait déjà les neurones de certains quadrupèdes, tel le loup, qui accorde la vie au vaincu qui lui tend sa gorge.

Le 14 juillet 2012

aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr