L'anthropologie de la folie et la science politique

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Manuel de Diéguez

1 - La folie à visage humain
2 - Les malheurs de la raison
3 - De l'entêtement de Dieu
4 - Les nouveaux hérétiques
5 - Comment distinguer les dieux qui n'existent pas de ceux censés exister ?
6 - La modernité des dieux d'hier
7 - De qui les dieux sont-ils les témoins ?
8 - Nos mannequins d'osier
9 - La griffe de la folie

1 - La folie à visage humain

Si, aux yeux de la science médicale, la folie se définit comme une pathologie dont les symptomes transportent le malade dans des mondes idylliques ou terrifiants, on voit tout de suite combien l'étrangeté d'une démence oscillante entre l'euphorie et l'épouvante soulève de difficultés aux yeux de la thérapeutique de l'encéphale humain qu'on appelle la philosophie. Car, depuis le Ve siècle avant notre ère, les Esculape de l'entendement tentent de ranger, d'un côté de l'histoire du monde, les rebouteux de l'opinion publique, dont la parole ne renvoie à aucune réflexion sur la santé des cervelles et, de l'autre, les savoirs véritables, qui refusent de se servir de la balance des seuls sentiments pour construire à l'écart de la foule un instrument de la pesée du vrai et du faux d'un usage difficile, mais fiable. Mais Platon observe que les opinions irraisonnées de l'ignorance et les jugements de la connaissance démontrée enfantent des convictions aussi inébranlables dans le camp immense et fabuleux des croyances que dans celui des savoirs dignes de ce nom. D'où la nécessité de s'interroger sur la validité des moyens de convaincre dont disposent respectivement une raison rare et peu fréquentée et des rêveries vagabondes ou dévergondées, ce qui conduit non seulement à l'examen au microscope de l'aiguille et du cadran de la persuasion en général, mais de la boîte osseuse tout entière des fabricants de preuves, d'arguments et de convictions si inégalement démontrés.

Tout deviendrait donc simple comme bonjour si le dément usait des mêmes poids et mesures de la persuasion que le radiographe des convictions et des preuves qu'on appelle le philosophe. Mais les mondes fabuleux dans lesquels l'encéphale malade transporte la multitude de leurs propriétaires font appel à des balances instables: le matin, les fous font confiance au témoignage de leurs sens, l'après-midi et le soir, ils s'en remettent aux verdicts déréglés que leur dicte leur délire. Rien de plus ardemment argumenté et de plus rigoureusement raisonné, mais de travers, qu'une théologie bouillonnante, rien de construit avec davantage de ferveur que les édifices bâtis sur des présupposés préalablement soustraits à tout examen - mais l'inconscient mental qui pilote les jugements enflammés du dimanche ne sont pas ceux que la semaine aura refroidis.

Les deux principaux navires de guerre ou de commerce de la parole tour à tour incandescente ou gelée des humains s'appellent expliquer et comprendre. Quand l'encéphale malade et les boîtes osseuses en bonne santé lancent des vaisseaux aux gréements et aux voilures différemment adaptés au vent du grand large, on voit les croyances défier du haut des airs les modestes embarcations de la logique terrestre et affronter les bretteurs du sens commun jusque dans leurs jardinets. De plus, les "doctrines révélées" se vantent du regard perçant, altier et sûr de lui qu'elles portent sur les mondes surnaturels avec lesquels elles se collètent, s'acoquinent ou vivent en bon voisinage. Ces lynx ont si peu froid aux yeux et se pavanent si bien qu'ils se font, de l'inaccessibilité même du fantastique dont elles se veulent les porte-parole, l'argument le plus glorieux à l'appui de la véracité et de la sainteté de leurs dires.

2 - Les malheurs de la raison

Mais les embarras que rencontre l'anthropologue du fabuleux et du sens rassis confondus s'aggrave encore à la suite d'une découverte atterrante des apprentis de nos tempêtes et de nos lanternes : en tous lieux et de siècle en siècle, l'humanité appartient à une espèce livrée à des ébahissements tempétueux. Cet animal a toujours vécu dans des univers miraculés par ses délires vaporeux ou ventrus. Il en résulte que la sécrétion des dieux dans les encéphales laisse Socrate sur le carreau. S'il arrive quelquefois que l'ahurissement béatifique dans lequel vivent les croyants se trouve provisoirement mis hors de combat au sein d'une civilisation un instant victorieuse de ses enchantements sacrés, le délire momentanément gélifié renaît bien vite de ses cendres et ses flammes se propagent à plus vive allure que jamais. La progression des feux est si rapide que le territoire brièvement protégé des incendies se trouve bientôt frappé par la foudre d'une nouvelle divinité.

Quand la folie d'une foi revigorée se donne l'ossature et la musculature d'une dialectique et d'une logique dont la pugnacité paraîtra invincible, quand un mythe chauffé à blanc est parvenu à transmettre à la génération suivante et à nouveaux frais sa coulée de lave en fusion, quand le navire des cosmologies fabuleuses court toutes voiles dehors et d'un siècle à l'autre, tout se passe comme si le trépas des dieux en acier trempé d'autrefois renforçait la démonstration de l'existence réelle de leurs successeurs régénérés par les funérailles de leurs compagnons; et personne ne se montre quelque peu surpris ni de ce que le monde entier se soit trompé si longtemps de complicité avec leurs prédécesseurs décédés, ni de ce que les vraies divinités soient enfin sorties à grand fracas de la cachette où elles attendaient leur tour avec impatience.

3 - De l'entêtement de Dieu

C'est ainsi que, d'Homère à Constantin, des centaines de millions de spécimens de notre espèce ont cru en l'existence corporelle, politique, guerrière et psychocérébrale de gigantesques quémandeurs aux aguets de nos prières dans le cosmos - puis ces masses immenses de dévots piétinants se sont tout subitement précipités à la rencontre de trois dieux subitement sortis de l'ombre et plus décorporés que les précédents, mais dont les apanages et la complexion demeuraient aussi fabuleux que ceux de Zeus, de Mercure, de Wotan ou d'Osiris.

Un phénomène aussi stupéfiant ridiculise une science historique hallucinée et qui vous raconte sans étonnement une succession d'évènements fantastiques. Pourquoi Clio ne lève-t-elle jamais les yeux sur un spectacle aussi titanesque ? Mais si la pièce que se joue une espèce dont toute la singularité réside précisément dans la nature inexplicable de sa folie, su cette pièce, dis-je, ne suscite aucune interrogation du parterre des sciences humaines, ce sera dans la théatralité de ce mutisme qu'il faudra lancer le harpon de la pensée.

Le décrypteur inflexible d'une démence confondue à un éther dans le vide et le silence de l'immensité ne s'en trouvera pas moins mis à la torture: s'il demeure impavide et s'il persévère sans sourciller, mais au péril de sa vie, à nier l'existence des idoles d'hier, d'aujourd'hui et de demain et s'il s'étonne de ce que ses congénères s'agenouillent devant elles, sa carcasse paraîtra en proie à une forme inversée de la démence qui a frappé ses semblables; et ce guerrier du mutisme de l'éternité se trouvera en grand danger de périr au milieu d'une armée d'entêtés qui lui démontreront avec un surcroît d'ardeur l'existence des monstres griffus ou des protecteurs patelins dont ils ont peuplé leur cosmos en folie; et s'il renonce à réfuter le diagnostic complaisant du corps médical de son temps, qui s'est toujours montré bienveillant à l'égard des dieux de ses malades, il se trouvera réduit, metu mortis, c'est-à-dire pour cause de poltronnerie, à ne prendre un risque aussi mortel que dans les rares époques d'affaiblissement extrême et quelquefois d'oubli pur et simple des crocs et des mâchoires du ciel. Car partout où les dieux ne se seront pas fatigués de tuer leurs contradicteurs, notre philosophe périra par le fer et le feu, tellement les dieux exténués peuvent bien paraître changer de nom et de dégaine, ne vous y laissez pas prendre - ils renaîtront parés de vêtements plus flamboyants qu'auparavant. Jamais on ne les fera renoncer à leur nature et aux fonctions éminentes qu'ils remplissent depuis des millénaires dans le labyrinthe de l'encéphale du genre simiohumain de tous les temps et en touts lieux.

4 - Les nouveaux hérétiques

Le simianthropologue de sang-froid évitera-t-il de tomber dans le double piège que lui tendent les fous qui l'encerclent, tentera-t-il de sauver sa peau au prix d'une capitulation honteuse de sa cervelle, achètera-t-il la tranquillité au prix de sa lâcheté et sous une pluie de flèches? Mais comment en serait-il quitte pour la peur si le cosmos en miniature qu'on appelle l'humanité pensante verra paraître en tous lieux des Galilée de plus haute stature que la sienne? Les courages nouveaux qui prendront la relève du pivotement de notre astéroïde sur son axe lui feront jeter un regard de mépris sur la déchetterie des philosophes qui auront refusé de boire leur ciguë pour se réfugier en foule à Mégare.

Bientôt, ils se multiplieront, les fuyards d'une démence inscrite depuis des millénaires dans les gènes de leurs congénères; et ils grésilleront d'un cœur léger sur le grill de la pleutrerie du reste de l'humanité. Plus on les persécutera, plus ils rougiraient de se ranger du côté de la folie du monde, et plus ils persévèreront dans leur refus de prendre le parti de la démence. Mais les fous les environneront de toutes parts; et ils tenteront de les réduire au rang des malades auxquels ils entendaient inoculer le virus d'une vaillance guérisseuse. S'ils s'obstinent à défier de leurs mains nues les furieux qui les prendront à la gorge et s'ils crient aux enragés que la raison des philosophes jouit d'une santé rédemptrice encore faudra-t-il qu'ils apportent à des sorciers la preuve irréfutable de ce que leurs totems les ont ensorcelés.

Encore une fois, oui ou non ce damné de Galilée méritait-il les rôtissoires infernales ou les louanges d'une postérité reconnaissante, lui dont l'hérésie salvifique défiait le jugement du genre humain tout entier de son temps? Si vous ne répondez pas à cette question, comment convaincrez-vous jamais les multitudes de l'ignorance et de la peur qu'elles sont dans leur tort, alors que la civilisation démocratique tout entière défend l'orthodoxie du principe tout opposé à celui des sciences, qui prétendent, elles, la tête sur le billot, que le vrai et le faux ne se départagent pas à la majorité des suffrages? Il est donc sacrilège par définition de délégitimer l'autorité dont les saintes majorités se trouvent investies par la loi. Comment une folie institutionnalisée ne pèserait-elle pas plus lourd que la vérité de quelques-uns si le droit cède à la force et si la force se trouve nécessairement du côté du plus grand nombre?

Il faut donc que la solitude de la pensée se révèle plus puissante à elle seule que des régiments d'erreurs coalisées, il faut donc que l'érémitisme de la raison en impose à l'unanimité de l'ignorance en alerte et toujours sous les armes.

5 - Comment distinguer les dieux qui n'existent pas de ceux censés exister?

Et pourtant, disent les nouveaux anachorètes, il n'est ni logique, ni pieux que la réfutation définitive des dieux adorés dans le passé n'ait pas convaincu leurs fidèles enfin détrompés de leur accorder du moins les plus glorieuses funérailles. Ne méritaient-ils pas l'hommage des solennités posthumes de leurs dévots, ou bien fallait-il oublier sur l'heure les services mémorables qu'ils avaient rendus à tout le monde et pendant tant de siècles? Une aussi noire ingratitude est suspecte d'une déloyauté dont les causes doivent être recherchées. Les convertis du ciel nouveau auraient-ils honte de prouver leur reconnaissance à leurs anciens bienfaiteurs?

Mais pourquoi les découvreurs des vrais dieux hésitent-ils, eux aussi, à démontrer et avec la plus grande fermeté d'esprit les titres à l'existence réelle des glorieux héritiers de leurs idoles, alors que les nouveaux arrivants présentent des patentes toutes neuves et brillantes d'un vif éclat? Craindraient-ils de suggérer à leurs congénères maintenant convertis à la santé d'esprit que leur besoin ancien d'adorer des personnages fantastiques, et non moins en suspension dans le vide du cosmos que les défunts, que ce besoin incoercible, dis-je, survit à la délégitimation infamante des cultes d'autrefois? Dans ce cas, la disqualification soudaine des prêtres anciens et l'envoi à la casse des statues de bois, de pierre ou d'airain des divinités trépassées compromettraient secrètement la crédibilité des derniers venus. Y aurait-il anguille sous roche ? Mais comment détecter au premier coup d'œil non point les anguilles, mais les roches sous lesquelles elles sont soupçonnées de se cacher? Exemple: si, comme il est rappelé plus haut, le plus grand nombre a toujours raison aux yeux des orthodoxies poussiéreuses et des inquisiteurs aux glaives aiguisés, les peuples ont bien fait d'adorer des dieux qui n'existaient que dans leur imagination, parce que les idoles manigancent, en réalité, l'avènement triomphal de leurs successeurs, ce qui nécessite qu'on salue bien bas la mission des dieux inexistants : ils servaient, dans l'ombre, de précurseurs à leurs glorieux continuateurs.

Voici donc l'anguille que nous avons capturée sous la roche, puisque Xénophon vantait la sainteté des idoles de son temps. Prenez-en de la graine et voyez à quel point les dieux morts ne méritaient pas la démonstration insolente de ce qu'aucune d'entre elles n'avait existé - mais profitons, en passant, de cet examen de leur puissance et de l'abondance de leurs bienfaits pour peser le discours nouveau que nous tiennent leurs trois successeurs.

Les idoles de l'époque, nous rappelle le chef de l'expédition des Dix-Mille, alléguaient l'évidence que la sagesse suprême de l'Olympe conservait l'univers dans la jeunesse éternelle que ses premiers fabricants lui avaient accordée. Les dieux demeurent invisibles, disait-il, mais les merveilles qu'ils produisaient sans relâche donnaient tout leur éclat aux cités les plus illustres. De plus, leur cortège étendait leur providence à toute la nature et les rendait présents en tous lieux. Quel rousseauiste avant la lettre que l'habile élève de Socrate!

Parmi les vivants innombrables sortis des mains des Bernardin de Saint-Pierre de l'antiquité, seul l'homme se distingue des autres animaux par le plus grand des avantages, celui de disposer d'une intelligence capable de concevoir la rutilance des dieux, de sorte que notre espèce bénéficie d'un amour bien mérité des idoles qu'elle adore. De plus, les géniteurs du cosmos ne cessent de s'adresser à notre espèce par la voix sacrée de leurs oracles. Mais ils ont également gravé leurs lois dans nos cœurs; et jamais leur grâce ne se lasse de répandre une foule de prodiges et de présages parmi nous, tellement ils expriment leur sainte volonté dans nos rangs.

6 - La modernité des dieux d'hier

Le grand stratège grec nous enseigne également que nous ne devons pas nous plaindre du silence des Célestes qui veillent sur nous avec tant d'attention. Il serait vain, le prétexte selon lequel ils seraient trop grands et trop célèbres pour s'abaisser jusqu'à notre minusculité. Certes, leur puissance les élève à jamais au-dessus de notre faiblesse, mais leur bonté ne cesse de nous placer dans leur proximité. C'est pourquoi, dans leurs saints calculs, ils demandent qu'on rende un culte local à chacun d'eux, mais également que notre piété et nos prières se gardent de toute la forfanterie et que notre petitesse se borne à solliciter leur protection et notre sécurité, parce que nos sacrifices, qu'ils soient modestes ou somptueux, doivent reposer sur la seule pureté de nos cœurs - et cette pureté est bien plus essentielle à leurs yeux que la magnificence et la cherté de nos dons: "Honorez-nous d'abord à nous obéir, prosternez-vous en tout premier lieu devant notre image, ne cessent-ils de nous dire, parce que si vous vous soumettez docilement à notre autorité, vous vous montrerez utiles à votre patrie et à vous-mêmes."

Dites-moi si les trois successeurs de dieux aussi sages ont moins de raisons d'exister dans le vide de l'immensité que leurs prédécesseurs ! Non seulement, leur théologie des "merveilles de la nature" était à l'école de Claudel et de Chateaubriand, non seulement ils ne pesaient pas nos offrandes au poids de la chair et de la graisse des bêtes que nous leur immolions afin d'acheter leurs faveurs, mais ils nous enseignaient que l'homme d'Etat honnête et dévoué à son peuple, le laboureur qui rend fertile la terre de son pays et tous ceux qui s'acquittent pieusement de leur premier devoir, celui de leur rendre l'hommage le plus fervent, en seront largement récompensés - mais seulement ailleurs et plus tard: "N'entreprenons rien sans les consulter, nous disent les philosophes grecs, gardons-nous de nous opposer à leurs ordres, souvenons-nous sans cesse qu'ils occupent les lieux les plus cachés et les plus solitaires et qu'ils sortent de l'ombre à l'improviste."

7 - De qui les dieux sont-ils les témoins?

Vingt-cinq siècles plus tard, comment une Europe un peu plus instruite des chamailleries du ciel, mais à peine mieux dirigée se comporte-t-elle à l'égard de trois Dieux uniques dont les chicaneries perpétuelles jurent avec la lettre et l'esprit de la théologie bucolique de Platon et de Xénophon?

Décidément, si les dieux sont inégalement civilisés et si aucun d'entre eux n'existe ailleurs que dans les âmes et les têtes de leurs fidèles les plus instruits, nous comprenons mieux pourquoi ils périssent de se montrer indignes de la plume de leurs philosophes et pourquoi ils renaissent de s'élever quelquefois à la hauteur d'esprit de leurs plus grands saints et de leurs penseurs les plus avertis. Les peuples ont donc raison, comme dit Pascal, de se donner des témoins plus avancés qu'eux-mêmes et grand tort d'ignorer pourquoi et sur quel terrain ils sont plus sages qu'ils ne le savent. Mais si l'heure a sonné pour l'humanité de se trouver informés de sa responsabilité pleine et entière du cœur et de la cervelle de ses Célestes, quel grand siècle que le nôtre : car nos dieux débarquent enfin dans nos têtes à la manière dont les poètes de génie voient, après un long mûrissement, leurs personnages bondir soudainement hors de l'écran et venir s'asseoir à leurs côtés dans les ténèbres de la caverne!

Hélas, que devient l'Europe de la nuit des intelligences ? Elle professe d'emblée que l'on ne saurait démontrer ni qu'un créateur du cosmos existerait, ni qu'il n'existerait pas et qu'il vaut mieux, n'est-ce pas, renoncer d'emblée à le conduire au sépulcre et à le glorifier en grande pompe - autrement dit, dormons à poings fermés. Mais, leur répondent les inspecteurs du ciel des morts, qu'allez-vous devenir, dormeurs alourdis parmi vos dieux endormis? Renoncerez-vous sottement à toute pesée de la tête et de l'esprit, de vos idoles, jetterez-vous à la poubelle toute enquête périlleuse sur le degré de raison et de déraison dont dispose votre créateur imaginaire? Comment sauriez-vous seulement de qui vous parlez si vous n'éduquez pas un Dieu plus méritant et plus à l'écoute de votre cervelle véritable que le vôtre? Vous jetez votre âme aux orties quand vous cherchez dans les nues un glorieux répondant de votre tête, alors que vous n'adorez jamais qu'un terroriste du cosmos. Mais comment, dans ce cas, sauriez-vous seulement ce que vous vous dites réellement à vous-mêmes si vous ne comprenez les rouages et les ressorts des mondes cruels et fabuleux dans lesquels Adam vous transporte depuis plus de cent millénaires?

Et puis, cessez de coller dans vos albums vos Céleste oubliés et de vendre leurs effigies à la criée, cessez de vous raconter les uns aux autres les exploits de vos dieux morts, cessez d'exposer dans vos musées des moulages de l'encéphale plus petit que le vôtre dont disposaient vos ancêtres.

Par bonheur, l'indifférence bien habillée dont l'intelligence appauvrie de l'Europe témoigne à l'égard des radiographies de l'encéphale religieux du simianthrope, cette indifférence est trompeuse - elle jette les décodeurs et les décrypteurs de la raison et de la folie de notre espèce dans un tragique fécond, tellement les disciples de Socrate se rendront plus ardents que jamais à obéir au maître qui leur répète, depuis vingt-cinq siècles, que la pensée est faite pour apprendre à l'homme à se connaître. Alors que le monde entier se résigne à passer au large de la science de l'encéphale de l'humanité, refusez de vous laisser déposséder de votre cervelle.

8 - Nos mannequins d'osier

Mais, se dit le malheureux Samouraï de la raison, si mes congénères ont décidé de se cacher la tête dans le sable et de dormir sur les deux oreilles, il n'est pas sûr que le dieu de l'Europe du "Connais-toi" se laissera longtemps comprimer et qu'il ne fera pas exploser les têtes qu'il n'aura désertées qu'en apparence; car il est politique, le danger de renoncer au travail de Titan de séparer la raison de la démence.

Sachez que les Célestes sont des compagnons de route dont la pesée est riche d'enseignements sur les tractations et les négociations des domestiques avec leurs maîtres, des esclaves avec leurs tyrans, des citoyens avec leurs Etats, des idées avec la valetaille des choses, des principes avec toute leur maisonnée, bref, riche de la connaissance des relations de casse-cou que le simianthrope entretient avec sa politique et avec son histoire. Jules César raconte les relations de nos ancêtres avec leurs dieux d'assassins: "Tout le peuple gaulois est extrêmement religieux. (...) Il pense qu'une vie humaine n'est remboursable que par l'immolation d'une autre et qu'on ne parvient à calmer la colère des dieux immortels qu'à ce prix. Voici le genre de sacrifices qu'ils ont institué: ils fabriquent d'immenses mannequins en osier tressé qu'ils remplissent d'hommes vivants et ficelés par des branches flexibles et bien serrées, puis ils y mettent le feu et les malheureux périssent environnés de flammes." (De bello Gallico, Livre VI, 17) A Paris, la coutume s'est longtemps maintenue de jeter des paniers remplis de divers animaux domestiques dans les feux de la saint Jean; et, le 3 juillet de chaque année, on brûlait un géant d'osier dans la rue aux ours, qui se trouve dans le IIIe arrondissement.

Et maintenant lisez dans la Lettre aux Hébreux la suite de cette histoire de graisse, de chair, d'assassins et de mannequins d'osier: "Mais le Christ est arrivé. Ce grand prêtre de nos félicités à venir traverse une tente plus vaste et mieux faite que la précédante, parce qu'elle n'a pas été fabriquée de nos mains. Ce prêtre est entré une seule fois, mais une fois pour toutes dans le sanctuaire, non plus pour donner le sang des boucs et des veaux au Tout-Puissant, mais afin de lui fournir son propre sang, celui qui nous vaudra notre rachat définitif. Si le sang des boucs,t des taureaux et des génisses dont on aspergeait les autels nous sanctifiaient en raison de l'innocence de la chair des victimes, combien le sang du Christ nous purifiera davantage s'il se trouve offert sans tache à Dieu." (9, 11-14, trad. Diéguez)

Décidément les tractations de meurtriers que vous menez dans l'ombre de vos temples avec les trois marchands célestes de votre sang étalent vos secrets sur les places publiques de votre foi. Pourquoi sont-ils aussi assoiffés d'une hémoglobine de meilleure qualité que celle de votre gros et de votre petit bétail? En un mot, vos saintes négociations avec de riches acheteurs de votre cadavre sont demeurées aussi payantes en espèces sonnantes et trébuchantes qu'autrefois: seuls, me semble-t-il, les masques de mort de vos créanciers des nues se trouvent mieux apprêtés. Il est vrai que votre Jahvé et votre Allah ne vous réclament plus que des moutons, mais toujours des moutons et encore des moutons. Et maintenant, votre idole nouvelle a tellement besoin de se nourrir de votre chair bien saignante et de se désaltérer d'une boisson toujours fraîche qu'il demande aux Gaulois de changer leur pain et leur vin de chaque jour en viande et en sang servis à sa table par ses augures assermentés; et maintenant le peuple des mannequins d'osier fait des économies de cuisine avec son dieu unique: ses prêtres dévorent son fils tout cru et le déglutissent à pleines gorgées. Ne croyez-vous pas un instant que votre idole mourra toute seule si vous ne la tuez pas. Mais quel dieu nouveau descendra-t-il en vous si vous tuez celui-là? Le renverrez-vous derrière l'écran, ou bien jaillira-t-il malgré vous de la pellicule?

Décidément, peuple des Druides, si tu dors à poings fermés, ce sera l'homme du "Connais-toi" que tu jetteras dans les feux de la Saint Jean.

9 - La griffe de la folie

Décidément, tout philosophe de la gastronomie cultuelle sera ligoté au mannequin tressé de la folie du monde. Quelles rasades que celles du sang de la folie, quelle potence que celle de la pensée clouée sur son gibet ! Mais quel regard de lumière sur l'animal jeté aux mâchoires de ses sacrifices, quel éclairage de la denture des fauves ! Vos gueules dissèquent l'immolateur qu'Adam est à lui-même! La bête tremble de tous ses membres sous le soleil de ses carnages, l'animal exorcise ses massacres épouvantés, la bestiole fuit le gouffre du vide et du silence, la fourmi s'agrippe de toutes ses pattes à l'ogre qui la mâche et la broie. Mais c'est à l'école de ses tueurs sacrés que cet insecte s'est assagi, c'est à l'écoute des couperets de ses cieux qu'il a appris à respecter les contrats, c'est sa panique d' entrailles qui a mis quelque ordre et quelque justice dans ses effrois. Va-t-il apprendre à porter les yeux sur l'univers dont il adore le boucher, va-t-il plonger son regard dans un abîme privé d'interlocuteur?

Décidément, le philosophe est un grand fou: la ciguë dont il donne aux fauves à boire le poison le plonge dans l'allégresse. Qu'est-il arrivé à ce puceron? Serait-il tombé dans les griffes d'une Folie digne d'un dieu vivant ? Quelqu'un tâtonne-t-il dans la nuit que le "Connais-toi" viendra habiter?

Le 8 juillet 2012

aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr