19/02/2007 7 min #6945

Les dessous de la doctrine libérale (1) : économisme et productivisme

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Le mot " libéralisme " revient souvent au cours de cette campagne électorale, même de manière négative (par exemple, " la gauche anti-libérale "). Mais ce terme est souvent galvaudé et utilisé à tort et à travers. Je me propose de présenter et de décrypter d’une manière critique les éléments essentiels de cette doctrine, en une série d’articles intitulés " Les dessous de la doctrine libérale ".

L’économisme

Un des premiers piliers de la pensée libérale est la conviction que la production de " richesses " est le but suprême et ultime de l’activité humaine. Bonheur et abondance seraient synonymes. L’activité économique est considérée comme la plus essentielle de l’homme, et seul est rationnel le comportement qui lui permet d’optimiser les moyens de lutter contre la rareté.

La théorie économique libérale nous propose, ainsi, un modèle d’individu qui passe son temps à calculer, comparer, et à prendre des décisions logiques conformes à ses intérêts matériels, et uniquement à cela. Elle exclut donc, dans la vision de son homo economicus, des éléments tels que le don, la gratuité, le partage, le sacrifice, le gaspillage, l’ostentation, l’héroïsme, ou la solidarité, comportements considérés comme irrationnels, déviants, voire dangereux.

Ce n’est jamais affirmé d’une manière aussi brutale, mais on en trouve des traces partout, même dans une mesure aussi classique que celle Produit intérieur brut (PIB) qui n’intègre que les activités dites " marchandes ", celles qui obéissent au valorimètre monétaire. En sont exclues toutes les formes de travail domestique, celui des femmes au foyer par exemple, le bricolage, ou les activités bénévoles, dont personne pourtant ne peut nier l’utilité sociale au sein des associations.

Lorsque la croissance n’est pas revendiquée comme une fin en soi, elle est alors considérée comme la condition d’une fin plus noble, le développement. Notion plus qualitative, mais qui pourrait se mesurer par une batterie d’indices tels que le nombre de médecins pour mille habitants, la proportion de personnes ayant un diplôme de fin d’études secondaires, le taux de criminalité, ou la longévité humaine.

La critique la plus radicale, sans doute, de l’économisme, a été faite par René Passet dans L’économique et le vivant, où l’auteur démontre brillamment que le but de l’homme n’est pas d’avoir, mais d’être. Avoir n’a été qu’une étape qui lui a permis de régler la condition première de la vie : sa survie. L’affranchissement de certaines contraintes biologiques telles que l’alimentation, la protection contre le froid et les intempéries, autrement dit l’économique, n’est qu’un aspect de son activité. Toute tentative de la réduire à cela délivre une vision non seulement fausse de l’homme, et donc inopérante, mais en outre dangereuse. En la prônant comme modèle normatif, on finit par lui assigner des buts et des résultats qui sont en contradiction avec ce qui est la finalité de l’homme et de tout organisme vivant, c’est à dire, être.

Dit d’une manière plus simple, cela signifie que des dictons populaires tels que " L’argent ne fait pas le bonheur " ne sont pas des lieux communs à destination des pauvres, mais des affirmations tout à fait sérieuses, et corroborées par tout ce que l’on sait des sociétés humaines et de leur histoire. Aucun " modèle économique " proposé par la pensée libérale n’est en mesure de rendre compte du chantier de la Sagrada Familia de Barcelone, ou de la Neuvième symphonie de Beethoven. Si certaines civilisations ont pu se passer de chaussures, ou de la roue, aucune n’a pu rester sans art ou sans religion. Aussi, considérer, par exemple, l’automobile comme du nécessaire, et l’Opéra Bastille comme du superflu, ne résiste en réalité à aucune analyse sérieuse. Le Moyen-Âge nous a légué les cathédrales ; la Renaissance, les châteaux de la Loire ; dans cent ans, nos hypothétiques descendants iront plus probablement admirer les tableaux de Picasso que le dérisoire musée Coca Cola d’Atlanta.

Le productivisme.

Dans toute la vision économique libérale, la nature est considérée comme " une dure marâtre pour l’humanité ", selon un texte célèbre de Jean Fourastié. Elle est hostile, inhospitalière, avare de ses ressources, et doit être soumise, domestiquée, violentée s’il le faut. L’artificiel est légitime, le naturel sans valeur. L’homme libéral voue un culte aux artefacts matériels nés du " génie humain ". N’importe quel gadget l’excite, la légitimité de sa production étant une simple affaire de marché.

Cette attitude envers la nature se heurte au mur de l’écologie, discipline que la pensée libérale a le plus longtemps possible essayé de discréditer. S’il y a encore des incertitudes et des débats, un certain nombre de ses résultats sont maintenant admis par l’ensemble de la communauté scientifique.

· Nous procédons tous directement ou indirectement du soleil, et la vie n’a pu apparaître et se maintenir sur Terre que par des transformations de cette énergie primaire en formes plus élaborées, qui ne font que contrecarrer temporairement un processus qui tend spontanément vers un désordre croissant. L’utilisation croissante d’énergie qui est la caractéristique du développement industriel, en même temps qu’elle organise la matière en produits de plus en plus complexes, élaborés et utiles à l’homme, crée des transformations violentes de la nature dans le sens d’une dégradation de celle-ci. C’est le principe dit " d’entropie ", ou principe de mort.
Les capacités d’autorégulation des cycles naturels, que l’on a longtemps cru quasi illimitées, sont mises en échec par l’ampleur et la brutalité des activités économiques humaines. De la même manière qu’un litre d’eau peut dissoudre une certaine quantité de sel, mais pas plus, les océans peuvent absorber des déchets, mais pas en quantités illimitées. Les équilibres écologiques qui permettent à la vie de se développer ou tout simplement de se maintenir sont plus fragiles que prévu.
Le productivisme met donc en péril la simple survie de tous.

Pourtant la pensée libérale considère les problèmes écologiques comme mineurs, car ils sont supposés trouver spontanément leur solution par le marché. La dégradation du milieu naturel crée le besoin de le protéger, de le renouveler, et suscite la production de produits compensatoires. La nature ne prend donc précisément de la valeur que lorsqu’on la détruit, c’est-à-dire quand de nouvelles perspectives de profit apparaissent. La pollution de l’eau permet de vendre des bouteilles d’eau minérale plus cher, alors où est le problème ?

Aussi toutes les mesures de la croissance accréditent l’escroquerie intellectuelle et sociale suivante : on additionne à la fois la production d’engrais azotés, et les stations d’épuration rendues nécessaires par la pollution qui en résulte, la valeur des automobiles et des soins prodigués aux accidentés de la route ; alors que les médecins constatent sur les dix dernières années une augmentation de la précocité des surdités séniles, on continue d’additionner la valeur des walkmans à celle des prothèses auditives de ceux qui en sont devenus sourds...

Exemples pris au hasard parmi des milliers possibles, ils indiquent qu’une part croissante de notre production n’a d’autre but que de réparer les dégâts qu’elle a elle-même causés. Si bien que les mesures de la croissance s’éloignent de plus en plus de l’évolution de notre confort matériel réel.

Annoncer un taux de croissance de x% ne veut plus dire que le confort de chacun se soit amélioré d’autant, en supposant même que cette croissance ait été égalitairement répartie. Cela signifie, au contraire que si nous voulons simplement conserver le même, il va falloir nous échiner à produire ce que nous avions auparavant gratuitement, ou presque.

Pour la pensée libérale, productivisme et économisme, éléments essentiels de l’appréhension des rapports entre l’homme et la nature, vont de pair avec le technologisme, c’est-à-dire la foi en la science et dans le progrès technique.

agoravox.fr

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