Xii - Petite généalogie du ghetto appelé « israël »

89 min

"La vérité doit être martelée avec constance, parce que le faux continue d'être prêché, non seulement par quelques-uns, mais par une foule de gens. Dans la presse et dans les dictionnaires, dans les écoles et dans les Universités, partout le faux est au pouvoir, parfaitement à l'aise et heureux de savoir qu'il a la majorité pour lui."
Johann Wolfgang von Goethe

"Toutes les contraintes du monde ne feront pas qu'un esprit un peu propre accepte d'être malhonnête."
Le Manifeste censuré d'Albert Camus

*

Par Aline de Diéguez

Afin de comprendre comment s'est formé l' "esprit sioniste" en pleine action aujourd'hui en Israël, il m'a semblé important, à ce stade de l'analyse, de présenter une vue d'ensemble et aussi précise que possible, de la manière dont se sont agglutinées une à une, et au fil du temps, les briques du mur mental qui enferme Israël et ses habitants de l'intérieur et de l'extérieur de leur enclos dans un ghetto politique et psychologique.

Le mur monstrueux érigé en terre palestinienne n'est que le miroir du mur intérieur qui emprisonne ses concepteurs. Au mur qui serpente en Cisjordanie sont venus s'ajouter des murs entre Israël et l'Egypte, des murs entre Israël et la Jordanie et encore des murs entre Israël et le Liban. Le ghetto est en passe d'être hermétiquement clos. Tous ces murs symbolisent une mentalité à la fois arrogante et terrifiée. Pour les adorateurs du dieu Jahvé et pour leurs héritiers politiques contemporains il y a toujours un "nous" et un "eux", le ROW (The Rest of the World) pour reprendre l'expression en usage aux Etats-Unis pour désigner les "non élus".

Ainsi lorsqu'un Asher Ginsberg, plus connu sous le pseudonyme de Ahad Ha'am, écrit dès 1891 dans son ouvrage La vérité sur Eretz Israël: "Il nous faut traiter la population locale (c'est-à-dire eux) avec amour et respect", on retrouve, sous une couche de paternalisme secrètement condescendant et en dépit d'une générosité affichée, le mur invisible derrière lequel se dissimule le sentiment de supériorité qui anime ce sioniste au cœur sur la main, bourré de bonne volonté et de bonne conscience, mais néanmoins fervent colon. Car ce qui unit tous les nationaliste sionistes, qu'ils soient de la trempe extrémiste et messianique d'un Netanyahou et d'un rabbin Ovadia Sofer ou de ceux qui appellent à un traitement plus humain de la "population locale", c'est que l'immigration massive en Palestine et l'éviction les habitants originels sont légitimes à leurs yeux.

Asher Ginsberg (Ahad Ha'am) (1856-1927)

C'est donc avec indignation que le "bon maître" Ahad Ha'am dénonce les "mauvais maîtres" qui abusent de leur pouvoir et maltraitent la "population locale": "Que font nos frères en Eretz Israël? Exactement le contraire. Esclaves dans les pays de l'exil les voilà qui jouissent d'une liberté sans entraves, d'une liberté anarchique uniquement possible dans l'empire ottoman. Ce changement soudain a éveillé leur inclination au despotisme comme chaque fois qu'un esclave devient roi. Ils traitent les Arabes avec hostilité et cruauté, empiètent sur leur propriété, les frappent sans raison, s'en vantent même, et il n'y a personne pour les réfréner, pour mettre fin à ces pratiques éhontées et dangereuses." (La vérité sur Eretz Israël, p.29)

L'indignation du "sioniste gentil" qui demande à ses frères co-religionnaires et colons impitoyables de traiter la "population locale" "conformément au droit et à la justice" rappelle celle de deux dominicains du XVIe siècle, mais autrement plus rigoureux dans leur dénonciation du colonialisme. Antonio de Montesinos a fustigé avec violence les injustices de la colonisation des Espagnols chrétiens en Amérique du sud. "Dites-moi, quel droit et quelle justice vous autorisent à maintenir les Indiens dans une aussi affreuse servitude?" a osé clamer dans un sermon le moine dominicain.

Antonio de Montesinos (env. 1475 - 27 juin 1540)

Quant à Bartholomé de las Casas, il a non seulement dénoncé les pratiques des colons, mais contesté le principe même de la colonisation. En attendant le "sioniste gentil" qui, à l'instar du dominicain de la Renaissance espagnole, reconnaîtrait que "toutes les guerres de conquête sont le fait de tyrans et qu'elles sont par conséquent injustes" et "que les pays conquis sont de l'usurpation", il est important de comprendre par quels mécanismes psychiques et à partir de quel terreau politico-religieux le sentiment de leur "bon droit" s'est incrusté dans les cervelles des colonisateurs de la Palestine.

Bartholomé de las Casas (1474-1566)

Car une question s'impose à l'esprit: comment se fait-il qu'en dépit de la variété des origines ethniques et géographiques dues à des conversions de masse qui, durant deux millénaires ont considérablement enrichi la population des fidèles du dieu Jahvé, une remarquable homogénéité du contenu des cervelles se traduise par la politique ségrégationniste actuellement mise en pratique envers la population autochtone et approuvée quasi unanimement tant à l'intérieur de l'Etat sioniste qu'au sein de communautés éparpillées dans le monde entier et qui se qualifient de "juives"?

La pulsion de séparer les Juifs des non-Juifs ne se manifeste pas uniquement sous administration sioniste. Ainsi, il existe en France un "Annuaire national de professionnels au service de la communauté juive" (1 ) Un Rassemblement des avocats juifs de France, une Union des étudiants juifs de France, une Union des patrons juifs de France, une Union des notaires, des médecins, des parfumeurs, des podologues, des fleuristes, des psychanalystes, des dentistes, des bouchers ou des restaurateurs, tous estampillées "cashers" se sont enregistrés dans ce portail. Pratiquement toutes les catégories professionnelles ont officiellement pignon sur rue et sont inscrites dans le fameux "Annuaire national". Par ailleurs, une soixantaine d'associations exclusivement réservées aux Juifs sont officiellement reconnues. (2 )

Une recherche affinée par département permet aux internautes de ce portail dédié de consulter, par exemple, le podologue ou le coiffeur "cashers" les plus proches de leur domicile. Il est ainsi possible de savoir qu'il existe un dentiste juif dans tel département ou un notaire juif dans tel autre. Le célèbre dîner du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) voit défiler tout le Gotha politique, culturel et économique de la République et le Grand Orient de France possède depuis 2002, sous le nom de L'Etoile de la paix, sa loge exclusivement judéo-sioniste. L'on a pu voir, de ses yeux voir, que tous ces notables soutiennent comme un seul homme la politique de la patrie de leur cœur, y compris ses pires exactions et même ses massacres à Gaza.

Cette réalité politique et économique n'est pas le fruit d'un quelconque miracle ou d'une origine raciale unique présupposant une sorte de "gène juif" qui pousserait les membres de cette communauté à établir un régime d'apartheid en Palestine ou à se séparer des autres nationaux lorsqu'ils préfèrent résider ailleurs. C'est pourtant cette absurdité démographique que, revendiquant leur particularisme, les tenants d'une "dispersion" à partir d'un seul groupe, lui-même déjà délocalisé dans l'empire romain, essaient d'avaliser et de faire avaler au monde afin de justifier leur revendication qu'Israël soit officiellement qualifié d'Etat juif. "Il y a, aujourd'hui, une évidence précise d'un matériel génétique commun à tous les juifs", n'hésite d'ailleurs pas à écrire un des sites officiels de la communauté juive, Lamed.fr, dans un article intitulé sans complexes: "Gènes juifs". (3 )

Voir: - 11- "Nous sommes un peuple...", 14 mars 2012

La réalité est beaucoup plus triviale et plus simple. Une religion est également et avant tout une forme d'organisation politique de la cité et du monde. C'est même la plus primitive et la plus puissante de toutes les organisations politiques, puisqu'elle gère à la fois les relations des hommes entre eux, sur la terre et leurs connexions avec l'au-delà. La religion des fidèles du dieu Jahvé est probablement la plus politiquement structurée, celle qui a manifesté depuis le début de son apparition le prosélytisme le plus acharné et celle qui présente l'organigramme le plus simple, le plus rustique et le plus efficace de toutes les mythologies que les hommes se sont créées depuis qu'ils se cherchent des soutiens dans l'au-delà.

Ces caractéristiques permettent de comprendre que l'organisation politico-religieuse désignée de nos jours sous le terme générique de judaïsme a connu de nombreux avatars: d'abord connue sous le nom de jahvisme, puis de pharisaïsme, puis de talmudisme, lequel devint le rabbinisme médiéval et donna naissance au rabbinisme moderne. Ce mouvement a fini par se réincarner dans le judéo-sionisme contemporain.

Le terme de général de judaïsme, utilisé de nos jours, est une invention de l'historien juif Flavius Josèphe détesté par ses co-religionnaires, parce que considéré comme un traître. Longtemps rejeté par les Juifs eux-mêmes, l'emploi de ce terme est devenu courant lorsqu'il s'est agi de distinguer la religion du dieu Jahvé du christianisme devenu la religion dominante.

"Au travers de tous ces changements de nom (...), l'esprit des anciens Pharisiens est demeuré le même (...). De Palestine jusqu'en Babylonie, de Babylonie jusqu'en Afrique du Nord, puis en Italie, en Espagne, en France, et en Allemagne, puis de là, en Pologne, en Russie, et dans toute l'Europe orientale, l'ancien pharisaïsme a continué son voyage."

(Rabbin Louis Finkelstein, Les Pharisiens, Mouvement religieux, contexte sociologique de leur apparition, p. 21

Ces métamorphoses successives lui ont permis de traverser les siècles alors que des mythologies tribales nées à la même époque et aux frontières moins bien dessinées, se sont progressivement fanées ou se sont diluées dans la mythologie nouvelle qui a pris inexorablement la succession de l'ancienne, dans une sorte d'évolution darwinienne des mythes que les hommes à la recherche du sens du monde et de celui de leur propre vie se sont construits depuis la nuit des temps.

Certes, il a toujours existé, à la marge, un mouvement spirituel incarné, du temps de Jésus par les Esséniens et aujourd'hui par le groupe des Naturei Karta, dont les membres sont très actifs dans les manifestations pro-palestiniennes, mais dont l'influence politique est faible, sinon nulle.

Tant qu'ils ont vécu dans l'enclos physique et psychique de la Judée, les fidèles du dieu Jahvé ont été dirigés d'une main de fer par une caste de prêtres et l'existence entière de la petite province a tourné autour du service du temple.

Cohen Gadol - Le grand prêtre du temple, gravure

Quand la Judée a cessé d'exister politiquement, les communautés dispersées dans le monde entier n'ont nullement été livrées à elles-même. Elles n'ont pas échappé à la tutelle théocratique sous laquelle elles vivaient depuis quatre siècles et demi, et cela d'autant moins que les dirigeants des temps de l'exil ont disposé de quatre atouts particulièrement efficaces de nature à créer un terrain psychologique commun et uniforme à leurs ouailles, à savoir :

I - Un récit exclusivement réservé à un groupe restreint.

II - La pérennisation d'un gouvernement central puissant.

III - Un texte faisant office de constitution, la Thora, accompagnée d'une gigantesque compilation - les Talmud - composés de commentaires, d'exégèses et de directives diverses qui assuraient le pouvoir de "théologiens spécialistes" dans chacun des petits groupes décentralisés. Mais tous les notables et dirigeants du fait religieux - les rabbins - demeuraient en relations étroites avec le gouvernement théocratique central et en recevaient les directives.

IV - Un ennemi détesté. Cette condition politique est capitale. Elle fut un élément déterminant dans la délimitation définitive des frontières de la religion du dieu Jahvé. En effet, les professionnels du culte de ce dieu ont ainsi pu tracer fermement le périmètre et le contenu de leur doctrine. Une grande partie des Talmud est consacrée à des quolibets contre cet ennemi haï et repoussé. Le christianisme né à la fois au sein du judaïsme et contre lui, construisait, lui aussi, à la même époque, son espace vital et son périmètre théologique. Comme les premières et les plus importantes conversions à la nouvelle religion se sont opérées parmi les fidèles du dieu Jahvé, une violente rivalité a opposé les tenants des deux doctrines. Leurs textes respectifs, notamment celui, plus prolixe et mieux structuré à l'époque, des défenseurs de l'ancienne mythologie, en portent les stigmates et chacun s'est défini par rapport au rival haï.

ANALYSE DE CHACUN DE CES ATOUTS

Ière partie - Une religion destinée à une seule tribu

IIè partie - Un gouvernement central puissant et vagabond

A - La construction des fondations de ce gouvernement théocratique: le rôle d'Esdras

[B- Les réformes d'Esdras: la Grande Assemblée et la consolidation du pouvoir central]

[C - De la Grande Assemblée au Sanhédrin: le gouvernement central bétonne ses prérogatives]

[D - Le gouvernement central quitte Jérusalem]

[E - Le centre du pouvoir en mouvement]

[F - Le pouvoir central du Sanhédrin face à l'empire romain décadent]aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr [G - Le Sanhédrinà Babylone : apogée du gouvernement central]

[H - Nouveau déménagement du Sanhédrin: direction l'Espagne puis la Pologne] aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr

[IIIè partie - Les textes fondateurs du gouvernement central]

[A- La "loi écrite", la "loi orale"]

[B - La "Thoraorale" et le principe d'autorité]

IVè partie - De l'utilité d'avoir un ennemi

[A- Le judaïsme face au christianisme naissant: le Talmud de Jérusalem]

[B - Le judaïsmeet le christianisme avant la conversion de Constantin]

[C - La conversion de Constantin et la consolidation politique de l'identité juive face au christianisme triomphant][D - Le Talmud de Babylone et la codification de l'exceptionnalisme juif]

*

Ière Partie -  Une religion destinée à une seule tribu

Je ne reviens pas sur le premier point. Dans l'ensemble des chapitres précédents, j'ai analysé dans quelles conditions politiques la notion de "peuple élu" par une divinité particulière s'était imposée à un groupe de tribus de nomades apparentés, en voie de sédentarisation qui, ayant décidé de s'établir, ont jeté leur dévolu un territoire déjà habité et mis en valeur depuis des siècles par d'autres peuples, et comment ces guerriers se sont auto-justifiés d'expulser manu militari les habitants autochtones et de s'installer commodément sur le territoire conquis par l'invention d'une épopée mythique au cours de laquelle ils auraient reçu un cadeau du ciel. C'est à une répétition de la même situation et du même comportement que nous avons assisté à partir du début du XXe siècle.

Voir plus précisément

-2 - L'invention du "peuple élu" et de la "Terre Promise", 30 mars 2010

-3 - Israël, du mythe à l'histoire, 27 août 2010

-10 - La chimère du "Grand Israël", 18 janvier 2012

*

IIème Partie - Un gouvernement central vagabond

A - La construction des fondations de ce grouvernement théocratique: le rôle d'Esdras 

Contrairement à ce que laisse supposer la notion de "diaspora", plutôt que d'une dispersion - notion qui sous-entend un émiettement anarchique - on devrait évoquer des délocalisations volontaires de groupes qui sont toujours demeurés en relations les uns avec les autres, mais qui, surtout, sont restés étroitement reliés à un centre du pouvoir. En effet, un gouvernement central et une diffusion hiérarchique des directives à partir de ce centre vers les périphéries a toujours parfaitement fonctionné sur le terrain, donnant naissance à une situation originale et unique de théocratie délocalisée.

Le gouvernement théocratique a été fermement mis en place durant la période qui s'étend entre le maigre retour du dernier groupe des exilés de Babylone conduits par Esdras et la révolte des Maccabées. La décision de Nabuchodonosor d'exiler l'élite du royaume de Juda est intervenue en -587. L'édit de Cyrus qui autorise le retour dans leur patrie de tous les exilés politiques - donc y compris les Judéens - a été promulgué en - 538. Or, Néhémie n'est revenu une première fois en Judée qu'en -445, soit près d'un siècle plus tard. Quant à Esdras, la date de son retour oscille, selon les historiens, entre -458 et -393, soit après une période comprise entre cent trente et cent quatre-vingt dix ans.

Voir : -4 - Comment le cerveau d'un peuple est devenu un bunker, 3 novembre 2010

Ces dates sont importantes. Elles situent les réformes dans l'histoire réelle et leur retirent l'aura "sacrée" intemporelle et l'espèce de vapeur mystique qui empêche de mesurer leur impact sur la vie de la cité et expédient les évènements dans la "moyenne région de l'air" dont parle Descartes.

Grâce à ces jalons historiques on comprend que durant près de deux siècles, la Judée s'est trouvée intégrée dans l'histoire commune à tous les peuples de la terre. Des mouvements spontanés d'entrée et de sortie de populations venus occuper les places laissées vides par les exilés s'y produisirent le plus naturellement du monde. Les mariages inter-ethniques ne se comptaient plus, les nouveau-venus adoptaient les coutumes et les dieux de la société-hôte et s'intégraient dans leur nouvelle communauté.

Esdras montre le livre de la loi, gravure de Doré, Bible

Tout a été bouleversé lors de l'irruption des deux exilés, Néhémie, le serviteur de l'empereur perse Artaxerxès, et Esdras, qualifié tantôt de scribe, tantôt de prêtre, tantôt de docteur. Le rôle du premier est plutôt celui d'un administrateur chargé de veiller à la reconstruction du temple et des remparts de Jérusalem. C'était également une sorte de muttawa qui, à l'instar de la police affectée en Arabie Saoudite à "la promotion de la vertu et à la prévention du vice" se chargeait de faire respecter une discipline religieuse rigoureuse. Quant à Esdras, en idéologue fanatique, il a si profondément marqué la politique et la religion de la petite province que la vie sociale de la population en a été complètement chamboulée à l'époque et que les répliques de ce violent tremblement de terre politique et social, intervenu au IVe siècle avant notre ère, continuent de se faire sentir de nos jours.

En effet, Esdras est le théoricien politico-religieux qui a réussi l'exploit de faire opérer une brutale marche arrière à l'histoire de cette région. Par une involution du sens de la politique de la cité en direction d'un supposé âge d'or antique, durant lequel la population était censée avoir vécu dans des conditions sociales et religieuses harmonieuses sous le regard bienveillant de sa divinité particulière, le scribe Esdras, sorte de nouveau Moïse, se sentait appelé à redonner à la Judée les lois et les institutions qui allaient lui permettre de rejoindre cet idéal.

Mettant ses pas dans les pas d'Esdras, c'est à la même négation de deux mille ans d'histoire de la région que le sionisme messianique se livre aujourd'hui en Palestine. Avec Esdras, les Judéens sont entrés dans l'histoire à reculons et depuis lors, la marche en crabe est devenue leur forme naturelle d'existence politique.

Pour ce faire, il a fallu à Esdras commencer par anéantir tous les changements démographiques, politiques ou sociaux intervenues durant près de deux siècles et rétablir un code et une discipline religieux aussi stricts que pointilleux censés avoir existé avant la période de l'exil. Il s'y est employé avec un zèle et un fanatisme exemplaires. Les sionistes ont parfaitement retenu la leçon, comme le montrent les massacres et la purification ethnique à grande échelle auxquels ils se sont livrés durant les premières décennies du XXe siècle.

En effet, ce docteur de la loi était porteur des quatre premiers livres du Pentateuque dont aucun Judéen n'avait entendu parler jusqu'alors. Ajoutés au texte plus ancien du Deutéronome, l'ensemble forme la Thora, également appelée "loi écrite".

B - Les réformes d'Esdras: la Grande Assemblée et la consolidation du pouvoir central

Pour comprendre comment a pu fonctionner durant deux millénaires la théocratie délocalisée qui a fini par donner naissance au sionisme, il faut revenir un instant à l'œuvre législative fondatrice du prêtre Esdras et à la recomposition politique, économique et religieuse de la société judéenne dont il fut la cheville ouvrière.

En effet, les auteurs des quatre premiers livres de la Thora rédigés durant l'exil à Babylone ne sont pas nommément identifiés. Les différents styles des textes révèlent qu'il y eut plusieurs rédacteurs et qu'Esdras fut probablement l'un d'eux. Mais il est historiquement avéré que c'est lui qui a transporté l'ensemble de Babylonie en Judée et qu'il a lu solennellement au peuple rassemblé les quatre livres nouveaux, ainsi que le plus ancien - le Deutéronome - profondément remanié et devenu le cinquième.

C'est à partir de ce moment que le contenu théologique des textes bibliques s'est métamorphosé en politique réelle des Hébreux et que le mythe est devenu histoire. C'est comme si nous devions croire dur comme fer qu'un don Quichotte en chair et en os serait sorti des pages imprimées de l'ouvrage de Cervantès pour galoper réellement à travers le monde sur un vrai canasson.

Voir: 4- Comment le cerveau d'un peuple est devenu un bunker, 3 novembre 2010

Esdras est l'un de ces hommes-charnières auxquels l'histoire officielle accorde une place relativement modeste alors que le rôle politique qu'ils ont joué de leur temps fut déterminant et que leur influence sur leurs successeurs demeure pérenne. Au début du XXe siècle, un homme politique américain dont tout le monde a oublié l'existence et même le nom - le Colonel House - fut, aux Etats-unis, l'un de ces grands acteurs qui tirèrent discrètement, mais efficacement, les ficelles du pouvoir à partir des coulisses et à une période capitale. On lui doit, notamment, un rôle décisif dans la création de la FED. Nous continuons de payer les conséquences de son action et le sionisme triomphant, dont il fut dès l'origine un ardent soutien, lui doit également beaucoup.

Voir : - DuSystème de la Réserve fédérale au camp de concentration de Gaza: Le rôle d'une éminence grise: le Colonel House, 3 février 2010

Afin de régénérer une religion qu'il jugeait moribonde lors de son retour de Babylone, Esdras s'attaqua d'emblée au chantier de la réforme législative et décida de "rétablir" dans des fonctions législatives et judiciaires une Assemblée des Anciens qui aurait été fondée par un Moïse légendaire un millénaire et demi auparavant (Nombres 11,16). D'autres "chercheurs" font remonter l'origine de cette assemblée à une sorte de tribunal créé par un roi Josaphat, que le texte biblique désigne comme un des successeurs du pseudo royaume de Salomon et dont on trouve la trace dans 2 Chroniques 19,8.

Or, ces deux livres font précisément partie de l'ensemble rédigé durant l'exil, si bien qu'il s'agit de la mise en pratique de projets conçus à Babylone, mais qu'il était judicieux et plus efficace d'attribuer à des ancêtres mythiques.

C'est bien pourquoi selon l'article The Great Assembly de la Jewish Encyclopaedia de 1906 - The great Synagogue ou Knesset Haguedola en hébreu - Esdras fut le vrai maître d'œuvre de cette institution et qu'il assura lui-même la direction de l'assemblée de "sages" qui venait de voir le jour et appelée depuis lors la Grande Assemblée. Il est admis qu'elle comptait parmi ses membres trois prophètes classés parmi les prophètes post-exiliques mineurs Haggai, Zacharie et Malachie. Bien qu'aucun document vraiment fiable ne puisse le confirmer, le nombre de cent vingt est aujourd'hui admis par la quasi totalité des instances juives contemporaines alors que la Jewish Encyclopaedia de 1906 hésite entre quatre-vingts ou quatre-vingt cinq.

L'Etat sioniste contemporain a tranché ce point de théologie politique: il a repris le nom de Knesset et son assemble législative compte, elle aussi, cent vingt membres. Cette nouvelle "Grande Assemblée du sionisme" place donc tacitement le nouvel Etat dans une continuité biblique et suggère implicitement qu'il s'agirait, après deux mille ans d'errance - un frôlement d'ailes de papillon au regard de l'éternité - d'un simple retour d'exil, semblable au retour des exilés de Babylone. Des Juifs se sont absentés de leur domicile, des Juifs sont revenus chez eux, point final.

Esdras n'était pas un prophète, mais un grand esprit politique. En tant que figurant parmi les probables compilateurs de la Thora, il en était donc un interprète particulièrement autorisé. Les autres membres de cette Grande Assemblée n'étaient ni élus, ni permanents. Il suffisait de prouver qu'on était meilleur "savant en loi religieuse" que tel membre siégeant pour prendre sa place. C'était un système de roulement astucieux qui créait à la fois une émulation théologique et un renouvellement qui empêchait ses membres les plus anciens de s'incruster à vie dans l'institution. La mémoire, l'audace, l'assurance et l'agilité interprétative de la Thora prouvaient que les prétendants étaient les dignes successeurs d'une lignée de "sages".

C'est ainsi que le commentateur de la Thora est devenu au fil des siècles le personnage politique capital car, comme l'écrit Flavius Josèphe à propos des Pharisiens, les successeurs des membres de cette assemblée, "ils l'emportaient sur tous les autres par leur piété et par une interprétation plus exacte de la Loi". "Séparés de l'impureté et de la souillure" de la pratique commune, ils se glorifiaient de "faire une haie à la Thora".

L'institution a ensuite évolué en fonction des occupations politiquessuccessives de la province, mais le principe mis en place du temps d'Esdras a toujours été fermement maintenu: le commentateur, le "docteur", le "sage", le "rabbin" ont continué d'occuper le sommet de la hiérarchie politico-religieuse.

C - De la Grande Assemblée au Sanhédrin: le gouvernement central bétonne ses prérogatives

Mais avant de revenir sur le rôle théologico-législatif joué par cette Grande Assemblée ou Grande Synagogue, j'en viens à l'institution qui lui a succédé: le Sanhédrin.

Néhémie arrive devant les portes en ruines de Jérusalem, gravure de Doré, Bible

En effet, lorsque la petite province de Palestine est passée de la domination perse à la domination grecque des successeurs d'Alexandre le Grand, le rôle de la Grande Assemblée qui avait commencé de détacher le judaïsme du strict culte du temple et des sacrifices d'animaux, pour le remplacer par l'étude et les commentaires de la Thora s'était progressivement affaibli, mais elle avait permis, comme le rappelait l'historien juif Josèphe, la montée en puissance du groupe rigoureux des Pharisiens qui jouera un rôle déterminant dans l'évolution politico-théologique du judaïsme. Ils se prétendaient les détenteurs privilégiés d'une "loi orale" dont Esdras aurait révélé l'existence et qui, au nom d'une "tradition" dont ils étaient les seuls maîtres, leur permettait d'aller au-delà du contenu du texte écrit. Ce que contestait un autre groupe, appelé Sadducéens. Attachés au service du temple, ses membres ne reconnaissaient que la "loi écrite", c'est-à-dire la Thora. Mais ce groupe n'a pas connu une postérité politique agissante et a fini par être éliminé. En politique, les négociateurs, les modérés, les "centristes" sont toujours supplantés par les "durs".

L'institution du Sanhédrin et sa dénomination datent évidemment de l'époque de la domination grecque, puis romaine, puisqu'il ne s'agit pas d'un mot hébreu, mais grec - sun-hedra, être assis ensemble. Mais hedra signifie également assemblée en grec. On ne trouve une première mention historique indiscutable de l'action d'un Sanhédrin que tardivement, sous le règne du roi Antiochus le Grand (-223 -187). (Flavius Josèphe, Antiquités judaïques, XIII, iii,3).

Les groupes de Judéens qui étaient progressivement revenus de Babylone avaient imposé l'araméen comme langue vernaculaire en Judée. Cependant, la langue hébraïque n'avait pas disparu totalement, même si elle était désormais réservée aux prières et aux activités rituelles. L'araméen demeura la langue ordinaire du peuple dans son ensemble jusqu'à la fin politique de la Judée en l'an 70, mais après la conquête d'Alexandre, les élites s'y exprimaient en grec, y compris lorsque la province est passée sous domination romaine. C'est ainsi qu'au premier siècle de notre ère, les Evangiles chrétiens furent rédigés en grec.

Croquis d'un Sanhédrin
" A la même époque encore, j'ai vu des Juifs qui avaient installé chez eux des femmes asdodiennes, ammonites, moabites. La moitié de leurs fils parlaient l'asdodien [l'araméen] mais ne savaient pas parler la langue des Juifs: c'était comme une langue étrangère pour eux. Je leur ai adressé des reproches et les ai menacés de malédictions. J'ai frappé quelques-uns de ces hommes, leur ai arraché des cheveux et leur ai fait prêter serment au nom de Dieu en disant: "Vous ne donnerez pas vos filles en mariage à leurs fils et vous ne prendrez leurs filles comme épouses ni pour vos fils ni pour vous. "

Néhémie, 13, 23-25

L'institution du Sanhédrin et de son corollaire, le rabbinat, furent le centre du pouvoir et de la cohésion des communautés juives dans le monde entier. Chaque région hellénisée possédait son petit Sanhédrin revenu à soixante et onze membres, mais celui de Jérusalem était évidemment le plus important. Il demeure le plus célèbre, parmi les chrétiens, puisqu'il est à l'origine de la crucifixion du créateur de la nouvelle religion après sa condamnation à mort pour blasphème par le tribunal de cette assemblée. En effet, le Sanhédrin exerçait pleinement la justice, possédait sa propre police et pouvait procéder à des arrestations. C'est ainsi que Jésus fut arrêté par la police du Sanhédrin. Le Sanhédrin pouvait également condamner à mort, mais les Romains avaient restreint ses droits et lui avaient retiré celui d'exécuter les sentences, ce pouvoir étant réservé au maître romain. C'est pourquoi Jésus a été crucifié - une punition romaine - et non lapidé conformément à la loi juive.

Présidée par un "prince" - le nassi - cette assemblée aux attributions très larges jouait donc le rôle d'un véritable gouvernement à la fois religieux et civil. Outre son pouvoir judiciaire, elle légiférait sur les mariages dans les familles sacerdotales, mais elle s'occupait également du cadastre de Jérusalem et des constructions dans les faubourgs, elle établissait le calendrier et les dates des fêtes rituelles et surtout elle déchiffrait, interprétait et établissait une codification définitive de la loi juive.

D - Le gouvernement central quitte Jérusalem 

Avant même la chute de Jérusalem en l'an 70, le Sanhédrin s'était subrepticement délocalisé à Yavneh (ou Jammia selon la terminologie romaine).

Pour expliquer comment les principaux notables pharisiens avaient réussi à quitter la ville, alors en proie à la fois à un siège de l'armée romaine et à une atroce guerre civile menée par un autre groupe de Judéens, les Zélotes encore plus rigoureux et plus fanatiques que les Pharisiens, l'histoire juive raconte l'anecdote suivante : le chef des Pharisiens de l'époque, Rabbi Yo'Hanan ben Zakaï, aurait inventé le stratagème de se faire enfermer dans un cercueil qui aurait été déposé aux pieds de Vespasien, alors Général en chef des légions romaines, car les Zélotes qui tenaient la ville menaçaient de crucifier quiconque tenterait de sortir. Ils n'autorisaient que le passage des cercueils.

Il faut imaginer la scène d'un rabbin juif jaillissant de son cercueil et saluant le général romain du titre d'empereur, alors que la nouvelle de sa désignation à l'imperium n'avait été connue que plus tardivement. Vespasien aurait été si impressionné par cette flatterie, qu'en barbare superstitieux il l'aurait interprétée comme la marque d'un esprit exceptionnel, capable de prédire l'avenir. A titre de récompense, le Général romain aurait, durant le siège de Jérusalem, accordé des sauf-conduits à tous membres du Sanhédrin de Jérusalem, les autorisant à s'installer dans la petite ville Yavneh. La ruse d'un rabbin aurait sauvé le judaïsme en sauvant les ultimes détenteurs de la "loi orale". Je reviendrai sur cette notion.

La vraisemblance de la scène laisse pour le moins rêveur, on brûle d'avoir des détails sur les péripéties qui auraient permis à ce cerceuil et à son contenu de seulement arriver jusqu'à la tente du futur empereur! Hélas, on n'en trace nulle part ailleurs que dans la légende dorée du judaïsme. Si elle avait existé, une péripétie aussi piquante n'aurait pas échappé à la plume d'un Suétone ou d'un Tacite qui a décrit un Vespasien réticent à accepter l'empire. Le chroniqueur juif Flavius Josèphe, pourtant contemporain des évènements - et lui-même survivant du siège - est muet sur ce sujet.

Ce genre d'anecdote illustre le besoin de tout groupe humain de se créer un passé mythologique héroïque afin de nourrir l'imaginaire du peuple. Cet épisode cocasse est à ajouter aux évènements mythologiques rapportés dans les livres du Pentateuque. L'histoire juive est coutumière de ce genre de petite vantardise destinée à flatter l'ego national et à illustrer l'ingéniosité des dirigeants. Elle s'était déjà manifestée à propos des grâces dont les Judéens auraient été bénéficiaires de la part de Cyrus, d'Artaxerxès ou d'Alexandre le Grand.

Voir

- 4- Comment le cerveau d'un peuple est devenu un bunker, 3 novembre 2010

- 5- La théocratie ethnique dans le chaudron de l'histoire, 3 janvier 2011

Toujours est-il, que la délocalisation à Yavneh a bien eu lieu et que les membres du Sanhédrin ont réussi à s'exfiltrer de la ville assiégée. Cette première émigration du siège du gouvernement théocratique marque la fin d'une époque, mais nullement celle du règne des Pharisiens sur la mentalité des Judéens.

Il est intéressant de noter que les pères fondateurs de la Constitution des Etats-Unis ont créé le Sénat américain sur le modèle architectural du Sanhédrin biblique - et notamment la présentation en demi-cercle des sièges des sénateurs - mais ils ont pris soin de séparer les immenses pouvoirs du Sanhédrin de Judée et de les répartir entre deux institutions, un Sénat et une Cour suprême. Or, c'est précisément le regroupement des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire entre les seules mains du Sanhédrin juif qui assurera l'immense pouvoir que cet organisme exercera sur les communautés dispersées.

E - Le centre du pouvoir en mouvement

Après la destruction de Jérusalem et le transfert de son Sanhédrin à Yavneh, les Romains acceptèrent que le Rabbin Nassi du Sanhédrin (le Prince de Judée) en fût le chef local. Rome reconnaissait à la fois son autorité religieuse et son pouvoir judiciaire. Mais en réalité, le pouvoir du Sanhédrin de Jérusalem n'était pas seulement local: il agissait en tant que représentant de tous les Juifs de l'empire, si bien qu'une sorte de gouvernement central, assisté d'une assemblée a continué de fonctionner en Palestine.

Un petit village agricole sis au centre de la Judée, devint, de fait, le nouveau centre politique et spirituel du judaïsme mondial sans qu'il y eût aucune déclaration officielle de l'ensemble des "sages" et des "docteurs de la Loi" - comme ils se désignaient eux-mêmes. A partir de ce nouveau centre, le Nassi - le rabbin au cercueil évoqué ci-dessus - pouvait envoyer ses instructions à toutes les communautés de la région. Les groupes de la diaspora situés hors de Palestine se tournaient, eux aussi, vers Yavneh pour tout ce qui concernait l'interprétation de la loi religieuse et civile confondues, ainsi que sur les modes de leur application dans la vie quotidienne. Des messagers sillonnaient la province quasiment en permanence dans les deux sens.

Quant à l'importante et prospère communauté qui se plaisait en Perse depuis cinq siècles et qui n'avait nullement l'intention d'en bouger, elle était informée des dates des principales fêtes, et notamment du pèlerinage de la Pâque, grâce à un système astucieux de signaux de fumée à partir d'une chaîne de feux allumés sur les hauteurs.

Après un siècle de séjour à Yahneh, le Sanhédrin, ainsi que les "académies" - des Yeshiva - qui avaient été créées afin de rédiger des commentaires de la Thora, quittèrent le petit village et, en l'an 140, après la révolte de Bar-Kochva (132-135), s'installèrent dans un bourg plus calme, à Usha.

En l'an 169, le Sanhédrin et sa suite déménagèrent à Shefaram (Shafa-Amar), actuellement un village druze de la haute Galilée. La situation géographique de ce gros bourg agricole, entre deux collines, mais surtout traversé par une voie romaine stratégique, en faisait une localisation politique nettement plus favorable que Javneh ou Usha, puisque cette voie assurait une communication aisée vers la vallée du Jourdain, d'un côté, et la baie de Haïfa, de l'autre.

On ne connaît pas la raison qui poussa le Sanhédrin et les "académies" à déménager à Beit-Shearim (Besara). Peut-être parce que ce bourg était un important site de stockage des céréales. L'historien juif de la grande révolte de 68-70 contre les Romains, Flavius Josèphe, y avait son quartier général au début des hostilités. Le Sanhédrin demeura trente ans durant - entre 180 et 210 - dans ce gros bourg de Galilée.

Puis, toujours saisi par la bougeotte et à la recherche d'un point de chute idéal qui lui permettait de diffuser commodément ses directives, le Sanhédrin et les "docteurs de la loi" s'installèrent à Sepphoris, un autre gros bourg dont Hérode le Grand avait fait la capitale de la basse Galilée, mais qui, après la seconde grande révolte juive contre l'empire romain, celle de Bar-Kochva, déjà rappelée, avait été en partie rasée, puis reconstruite. Les Romains la nommèrent Deocaesarea (ville de Zeus et de Caesar).

Sepphoris - Route romaine

L'important, une fois de plus, était de se trouver sur une excellente voie de communication. En effet, en dépit de cet "accident" historique, cette cité était idéalement située et les grands bâtisseurs de routes en firent un nœud routier important. Instruits par les révoltes précédentes, les Romains, avaient à cœur de pouvoir se déplacer très rapidement à travers la province. Sepphoris était donc reliée au port d'Acre en passant par Usha, mais elle était également reliée à Meggido, un site stratégique qui, à travers les collines du Carmel, permettait de retrouver l'ancienne Via Maris qui reliait l'Assyrie à l'Egypte. C'est sur ce site que le roi Josias s'était cru capable d'arrêter l'armée du pharaon égyptien Nechao II et qu'il y fut blessé à mort durant la bataille.

Voir:- 2 - L'invention du "peuple élu" et de la "Terre Promise", 30 mars 2010

Une route romaine traversait également le plateau du Golan en direction de l'importante cité de Tibériade sur les bords de la Mer Morte. C'est finalement dans cette riante capitale de la Galilée que les docteurs de la loi ont achevé leur course à travers la province de Palestine. Tibériade fut un centre religieux, administratif et culturel particulièrement animé et agité de la judéité en raison des aigres querelles qui agitaient les rabbins. Néanmoins le centre continua de fonctionner durant environ cinq siècles, et ce jusqu'à la conquête de toute la région par les Perses et les Arabes. Les plus importants textes post-bibliques - la Michna et le Talmud dit "de Jérusalem" - furent rédigés dans ce cadre paradisiaque.

Tibériade, ruines de l'ancienne ville

Ce qu'il y a de frappant dans tous ces déménagements du centre du pouvoir politico-religieux, c'est de voir à quel point ils sont conditionnés par la commodité des voies de circulation et à quel point les têtes politiques du Sanhédrin qui ont sillonné la Galilée ont eu d'emblée le sens de la "com". Ils ont su utiliser le principal outil de communication de l'époque, à savoir les gigantesques aménagements routiers que construisait partout l'empire romain afin que les légions pussent arriver rapidement sur les lieux en cas de révolte.

F - Le pouvoir central du Sanhédrin face à l'empire romain décadent 

Au début du IVe siècle, toute l'organisation politico-religieuse patiemment construite par le Sanhédrin à l'intérieur de la Palestine a subi un véritable bouleversement. C'était l'époque du déclin de l'empire romain durant laquelle les Césars étaient nommés par les légions et où les candidats pullulaient.

L'an 138 avait pourtant marqué une date importante dans l'histoire des relations des Juifs avec Rome: les deux Talmud(s) mentionnent la conversion d'un Antonin au judaïsme, sa circoncision, ainsi que des relations fraternelles avec le rabbin Yéhoudah ha-Nassi. Cette information est absente de l'histoire romaine. Son origine trouve probablement sa source dans une interprétation exagérée du fait que l'empereur Antonin le Pieux (86-161) aurait accordé au judaïsme pharisien le statut de religion reconnue et légitime, en signe de reconnaissance pour les dons d'un rabbin thaumaturge qui aurait miraculeusement guéri sa fille. Les résidents juifs étaient alors devenus une partie officielle de la population de l'empire romain.

Voir : 11- Nous sommes un peuple, 14 mars 2012

Mais, comme cela avait été le cas en Egypte, notamment sous les Ptolémée, le luxe inouï et ostentatoire de quelques-uns, ainsi que les privilèges dont ils avaient été comblés par les empereurs du premier siècle, exaspéraient le peuple romain et avaient provoqué une animosité populaire qui se manifestait parfois violemment contre tous les Juifs. Et pourtant, l'immense majorité d'entre eux vivait pauvrement dans un quartier sale et retiré de Rome - le Transtévère - une sorte de ghetto avant la lettre et se livraient surtout au commerce et à de petits métiers plutôt misérables. Mais une colère populaire ne fait jamais dans la dentelle, surtout lorsqu'elle se double d'un conflit religieux.

Or Rome faisait pourtant preuve, à l'époque, d'une tolérance remarquable envers tous les cultes et toutes les superstitions. L'écrivain romain Varron rapporte, en effet, que l'expansion territoriale de l'Empire aidant, la Ville avait fini par compter environ trente mille dieux. Les cent cinquante sept jours fériés dans l'année étaient à peine suffisants pour les honorer tous. Le dieu Jahvé était l'un d'entre eux. "La terre est pleine de dieux" avertissait Cicéron (-106 à -43) dans son De natura deorum. L'historien grec Polybe (vers -208 à environ -126) s'en amusait déjà. "Les Romains sont plus religieux que les dieux eux-mêmes", écrivait-il.

Dans l'empire romain, les Grecs, les peuples asiatiques, les Germains, les Gaulois, tous pratiquaient leurs rites propres, mais à la différence des Juifs, ils acceptaient de se conformer aux us et coutumes de la cité et de s'incliner devant les statues de Mars et de Jupiter. Tous pouvaient pratiquer leurs religions et leurs superstitions à condition de ne pas nuire à la religion officielle. Or, la grandeur de Rome et l'observance rigoureuse des rites de la religion nationale ne faisaient qu'un. Les décisions des magistrats n'étaient valables que si certains rites étaient pratiqués, les augures guidaient les mouvements des légions et les sacrifices aux dieux dont il fallait se concilier les faveurs étaient permanents.

En face de la religion d'Etat officielle, le ritualisme, l'intolérance et le mépris affiché des adorateurs de Jahvé pour les autres croyances, notamment pour les dieux romains, excluait qu'ils acceptassent toute concession et même tout désir de comprendre la société dans laquelle ils s'étaient installés et dont ils tiraient leur subsistance. De plus, un prosélytisme ardent et particulièrement efficace inquiétait les Romains car il mettait en péril les fondements mêmes de l'empire qui reposaient sur une observance stricte des pratiques religieuses nationales.

"Pourquoi, dans toutes ces contrées, dans toutes ces villes, les Juifs furent-ils haïs ? Parce que jamais ils n'entrèrent dans les cités comme citoyens, mais comme privilégiés. Ils voulaient avant tout, quoique ayant abandonné la Palestine, rester Juifs, et leur patrie était toujours Jérusalem, c'est-à-dire la seule ville où l'on pouvait adorer Dieu et sacrifier à son temple. Ils formaient partout des sortes de républiques, reliées à la Judée et à Jérusalem, et de partout ils envoyaient de l'argent, payant au grand-prêtre un impôt spécial, le didrachme, pour l'entretien du temple."

Bernard Lazare, L'antisémitisme

G - Le Sanhédrin à Babylone : apogée du gouvernement central

Au IVe siècle, des heurts de Juifs avec une garnison romaine éclatèrent dans la province de Palestine et entraînèrent la destruction de Tibériade, de Séphoris et de Lydda, les anciennes localités de résidence du Sanhédrin. Du coup, le Sanhédrin s'empressa de déménager une fois de plus et se replia en lieu sûr, en Babylonie.

Peu d'exilés étaient finalement retournés en Palestine après l'édit de Cyrus. Ils s'accommodaient parfaitement de la vie facile et luxueuse de Babylone et avaient fini par constituer une riche colonie de fonctionnaires à la cour - comme ce fut le cas de Néhémie. Ils étaient également banquiers, artisans prospères, riches marchands exportateurs de grains, de vins, de laines ou importateurs de fer, de soie, de pierres précieuses, mais aussi, plus modestement agriculteurs, éleveurs, tenanciers ou colporteurs. Ce qui n'empêchait pas tout ce monde parfaitement heureux de vivre paisiblement au bord de l'Euphrate, de gémir sur la douleur d'un exil volontaire que personne n'avait envie de faire cesser. " Sur les rives des fleuves de Babylone, nous nous sommes assis, et là, nous avons pleuré au souvenir de Sion. " (Psaume CXXXVI. 1)

Ce type de "société de l'exil" devint un modèle pour les communautés qui s'installèrent plus tard dans les mondes chrétien et musulman.

Le Sanhédrin s'installa donc à Soura, une vieille cité agricole située dans la partie sud du vieux Babylone et sur la rive ouest de l'Euphrate. La théocratie y établit ses quartiers pour cinq siècles et les fameuses "académies" furent crées à Pumbédita et à Néhardéa.

H - Nouveau déménagement du Sanhédrin: direction l'Espagne puis la Pologne

De nouveau, après trois siècles d'une quiétude entrecoupée de bouffées de violences suscitées par des Mages persans qui détestaient à la fois les juifs et les chrétiens, les académies furent fermées, la célébration du sabbath fut interdite et les adorateurs de Jahvé furent victimes de vexations multiples.

Là commence l' alliance du judaïsme avec des tribus arabes qui se traduisit par l'expansion du judaïsme dans la péninsule arabique. Après une période de séduction réciproque, la religion judaïque et la religion musulmane naissante entrèrent en conflit ouvert. Néanmoins, le gouvernement central du judaïsme s'empressa d'emboîter le pas aux conquérants arabes et après d'innombrables conversions en Afrique du Nord, finit par arriver dans la péninsule ibérique dans laquelle ils rejoignirent une importante et prospère communauté juive établie là depuis longtemps. En effet, les rois Wisigoths accordaient leur protection aux Juifs établis de longue date et avaient permis l'éclosion et d'une puissante communauté.

L'ultime déplacement officiel d'un Sanhédrin se produisit au XVIIe siècle en direction de la Pologne où se trouvait concentrée une énorme population de judaisants, dont personne n'avait entendu parler en Occident. C'est là un sujet que les sionistes évitent soigneusement. L'historien Bernard Lazare, juif lui-même, premier soutien du capitaine Dreyfus et auteur de l'extraordinaire somme sur les origines historiques, ainsi que les causes sociales et religieuses de l'évolution de l'antisémitisme principalement européen, ne mentionne qu'en passant l'existence de cette masse de co-religionnaires qui semblent surgis de terre comme des champignons après la pluie.

Depuis le XIXe siècle, il n'existe plus de centre du pouvoir juif officiel. Il n'en demeure pas moins vrai qu'un pouvoir omniprésent, mais diffus, plus puissant que jamais, siège sur les rives du Potomak. Je reviendrai sur ces points dans le prochain texte.

*

IIIe partie - Les textes fondateurs du gouvernement central

A - La "loi écrite", la "loi orale" 

"L'Éternel dit à Moïse: Monte vers moi sur la montagne et reste là: je veux te donner les tables de pierre, la doctrine et les préceptes, que j'ai écrits pour leur instruction." (Exode 24-12).

Les cinq Livres dits de la "loi écrite" ou Thora, sont donc censés directement dictés et même rédigés personnellement par le dieu Jahvé.

Pour résumer l'argumentaire de cet ensemble, disons qu'il s'agit du récit des aventures théologico-onirico-politiques d'ancêtres mythiques d'un groupe de nomades en train de conquérir leur espace vital et de leurs relations avec un personnage surnaturel - un dieu local - lequel aurait décidé, un beau jour, de se manifester à un chouchou afin de lui confier qu'il allait dorénavant veiller tout spécialement sur le bonheur et la prospérité de la tribu qu'il dirigeait. Certes, une contre-partie était prévue, dont les clauses avaient été gravées sur deux blocs de granit. Néanmoins le contrat était jugé profitable, puisque tous les membres de ces tribus se sont illico auto-qualifiés de peuple "élu" ou "choisi" par leur protecteur extra-terrestre. Depuis lors, ils clament que celui-ci leur aurait non seulement "promis", mais donné un territoire particulier et leur aurait conféré le droit et le pouvoir d'en chasser les premiers occupants, de s'installer dans leurs maisons et de s'en attribuer la propriété ad vitam aeternam, le tout en toute innocence, puisque réalisé à l'instigation et sous la protection d'un notaire surnaturel. On voit clairement le passage de la fiction à la réalité concrète.

Woody Allen a repris ce procédé artistique dans son film La rose pourpre du Caire lorsque le héros du film traverse l'écran et s'installe à côté de la jeune héroïne, simple spectatrice de la projection du film, pour vivre avec elle moult aventures passionnantes. Le cinéaste américain a génialement représenté le mécanisme psychologique par lequel un rêve prend corps et devient "vérité" et "réalité" aux yeux du rêveur.

C'est par un mécanisme mental semblable à celui du film d'Allen qu'un groupe d'humains a vu un jour un personnage surnaturel qu'il a nommé Dieu, sortir de l'écran de son imaginaire bavarder avec l'un des siens, conclure un contrat avec lui et sceller leur entente par le cadeau d'un territoire. La bible est le récit de cette extraordinaire expérience psychologique d'un groupe d'humains qui, depuis lors, continue de considérer que les aventures qui se déroulent sur l'écran de son imaginaire constituent la réalité de l'histoire.

La preuve absolue que le scénario biblique colle point par point au scénario du film de Allen c'est que, de même que la jeune fille a trouvé parfaitement normal que le héros d'un film qu'elle voyait pour la cinquième fois vienne enfin à ses côtés et la prenne dans ses bras, de même personne, ni hier, ni de nos jours, ne trouve anormal qu'il pourrait exister un personnage extra-terrestre, qui aurait fait un petit saut sur la terre ferme pour converser avec un quidam dans la langue du pays et qui serait en même temps l'heureux propriétaire de territoires parfaitement concrets, qu'on peut toucher de ses mains et fouler de ses pieds, dont il aurait généreusement offert une parcelle bien déterminée à un groupe d'humains en chair et os, lesquels clameraient depuis lors qu'ils disposeraient d'un acte de propriété légal, opposable aux tiers, jusqu'à la fin des temps.

Le mélange de magie et de réel plonge le cerveau dans un abîme de stupeur et "donne à penser" sur le fonctionnement mystérieux des souterrains du psychisme humain.

Non seulement la métaphore d'un Abel génétiquement innocent quels que soient ses crimes et d'un Caïn génétiquement coupable quoi qu'il entreprenne est une ligne de force du récit biblique - "Yahvé agréa Abel et son offrande. Mais il n'agréa pas Caïn et son offrande" Gn 4, 4-5). On comprend parfaitement les motivations psychologiques et politiques d'auto-justification de leur larcin que traduit le récit biblique, mais cette notion se trouve si profondément incrustée dans l'inconscient actuel de ce groupe humain qu'un rabbin, pourtant chargé de la "direction spirituelle" de la branche lituanienne du judaïsme - Aharon Yehuda Leib Shteinman - peut, au XXIe siècle, affirmer tranquillement et en public: "Il y a huit milliards d'habitants dans le monde. Et que sont-ils? Des assassins, des voleurs, des gens sans cervelle...". (4 ) Autrement dit, huit à dix millions d'Abel innocents, "élus" par leur dieu font face à huit milliards de voyous - de Caïn génétiques, voués aux gémonies.

Rabbin Aharon Yehuda Leib Shteinman

Le gouvernement sioniste moderne a parfaitement intégré cette mentalité dans sa pratique quotidienne et c'est sans le moindre état d'âme qu'Abel l'innocent, persécute jour après jour le Caïn palestinien, coupable avant même sa naissance, mais qui s'accroche à sa terre au grand dam d'Abel, lequel s'emploie, avec l'aide de son dieu, de sa bonne conscience et de ses missiles, à vider "sa" terre sacrée de cette pustule polluante.

A partir des péripéties du récit se dessine le portrait d'un dieu taquin et qui aimait les rébus. Il se serait donc manifesté d'abord durant le rêve d'un vieillard présenté dans la fiction comme originaire de Mésopotamie et appelé Abraham. Tous les membres de la tribu actuelle seraient ses descendants. Les auteurs du récit se sont donc délibérément catalogués dès l'origine comme une population étrangère à la Palestine, et donc comme des colons conquérants et des étrangers.

Ensuite, on ne sait pas trop bien par quelle filiation, un autre personnage mythique, Moïse, joue un rôle important dans la fiction, puisqu'il est le messager en chair et en os qui rencontra le personnage extra-terrestre. Les scripteurs à l'imagination un peu courte - et qu'on pourrait qualifier de plagiaires - empruntèrent quelques épisodes de leur récit à des fictions parallèles qui circulaient depuis des décennies dans d'autres provinces du bassin méditerranéen, notamment en Egypte et en Babylonie où ils résidaient à ce moment-là - quelle heureuse coïncidence! Ils ont donc pillé des chapitres entiers de ces mythes antiques, notamment sur les circonstances extraordinaires qui entourèrent la naissance de leur héros ainsi que la description de plusieurs autres de ses exploits.

Ce personnage-clé aurait rencontré le grand protecteur de la tribu à diverses reprises, tantôt sur une montagne, tantôt dans un désert. C'est à l'occasion de ces rencontres que l'extra-terrestre lui aurait offert les blocs de pierre évoqués ci-dessus. Le divin notaire aurait rédigé lui-même le règlement auquel devrait se plier la conduite des membres de cette tribu, règlement tellement semblable à celui qu'un ancien souverain mésopotamien avait imaginé en son temps et appelé "code Hammurabi" qu'on se demande - horribile dictu - s'il ne s'agirait pas d'un plagiat supplémentaire de la part des auteurs. Mais en espèce, et afin que la scène frappe davantage les esprits, c'est l'extra-terrestre lui-même qui aurait gravé les dix commandements sur des tablettes de granit qui se seraient précisément trouvées toutes prêtes à cet endroit.

Voir: III- Israël, du mythe à l'histoire, 27 août 2010

Il semble que les rédacteurs de la fiction ne soient pas parvenus à se mettre d'accord sur la meilleure manière de présenter la scène puisqu'on se trouve en présence de deux versions bien différentes du même évènement. "Jahvé parlait à Moïse face à face, comme un homme parle à son ami " (Exode, 32,10), prétend l'un des auteurs. Il s'agirait donc d'un dialogue entre amis, donc entre égaux. Pas du tout, affirme l'autre, Moïse n'a pas vu le visage du dieu, il a juste senti le frôlement de sa main et l'a aperçu de dos: "Tu ne peux voir ma face, car l'homme ne peut me voir et vivre ! Voici un endroit près de moi ; tu te tiendras debout sur le rocher. Et quand passera ma gloire, je te mettrai dans le creux du rocher et je te couvrirai de ma main jusqu'à ce que je sois passé. Puis je retirerai ma main et tu me verras de dos ; mais ma face, on ne peut la voir. " (Exode, 33, 20-23) Cette fois, une hiérarchie est clairement affirmée entre les deux interlocuteurs: plus question de familiarité et d'égalité, l'homme ne peut voir le dieu de ses yeux de chair. Il doit essayer de décrypter le mystère de la gloire du passage du divin.

Les motivations théologiques des scripteurs sont inconciliables en l'espèce. L'enjeu n'était pas mince, il s'agissait, au moyen du récit, de préciser les statuts respectifs de l'homme et du Dieu.

Voilà résumé en termes délibérément non théologiques le contenu de ce qui est censé constituer la Loi écrite. Mais les "docteurs de la loi" ajoutèrent un point capital à la partie officiellement rédigée: ils affirmèrent que, prudent et cachottier, le dieu aurait profité de ses rencontres avec son messager doté d'une mémoire particulièrement excellente, pour lui susurrer à l'oreille une foule de secrets auxquels ils sont les seuls à avoir eu accès depuis lors. L'ensemble des secrets destinés à une élite est appelé Loi orale.

Or, comme je l'ai rappelé ci-dessus, le récit des exploits du dieu Jahvé et des ancêtres hébreux ont été portés à la connaissance des Judéens par Esdras au cinquième ou au début du IVe siècle siècle avant notre ère, selon la date retenue pour le retour du scribe en Judée. Celui-ci n'était pas seulement un responsable religieux plein d'imagination et de talent, c'était également un véritable esprit politique. En effet, en tant que porteur des cinq chapitres du récit et chef de la Grande Assemblée et alors que le texte lui-même ne dit rien de tel, il a réussi l'exploit politique d'imposer la croyance que la citation ci-dessus implique qu'à côté de la Thora écrite, il existerait une Thora orale dont le personnage de Moïse aurait été le récipiendaire et le bénéficiaire.

Une multitude de secrets pratiques est censée avoir été révélée au héros alpiniste au sommet de la montagne. Ces secrets auraient été ensuite transmis, tout aussi secrètement, à son successeur, le non moins mythique Josué, lequel les aurait communiqués, toujours oralement et secrètement, à ses successeurs et ainsi de suite de génération en génération durant deux millénaires.

Après avoir fait une petit halte politique qui avait permis à Esdras de mener à bien ses réformes, les secrets révélés à Moïse auraient repris leur petit bonhomme de chemin oral, avant de parvenir aux derniers récipiendaires qui, confrontés au désastre de la destruction du temple et de l'anéantissement de Jérusalem, s'étaient décidés à mettre le tout par écrit, ce qui a abouti au premier siècle de notre ère au corpus de la Michna, puis à la gigantesque compilation des deux Talmud que nous connaissons aujourd'hui. Celui dit de Jérusalem, rédigé en araméen dans les localités de Galilée dans lesquelles a séjourné le Sanhédrin et très partiellement en hébreu, fut achevé à la fin du IVe siècle, au moment du départ de Tibériade. Quant au Talmud dit de Babylone, il fut définitivement achevé vers l'an 700. Rédigé en hébreu et en araméen babylonien, il représente le contenu de cinq mille volumes in-quarto!

Le mot Talmud signifie enseignement en hébreu littéraire.

B - La Thora orale et le principe d'autorité 

L'invention de la notion de Thora orale est l'exploit théologico-politique le plus extraordinaire et le plus efficace, politiquement parlant, à mettre à l'actif du scribe Esdras. Elle est l'illustration la plus remarquable du fonctionnement du principe d'autorité. A partir du moment où un groupe se déclare détenteur de secrets surnaturels, son autorité est démultipliée par le mystère et la sacralité dont il s'est entouré. Il serait saugrenu et même sacrilège d'exiger des preuves ou des justifications de ce qui est affirmé. Personne n'ose contester une autorité censée transmise de génération en génération depuis deux millénaires et directement chue de la nue. Elle finit par devenir in-contestable et donc sacralisée.

Voir: Manuel de Diéguez et l'étude du fonctionnement du "principe d'autorité": - Lesélections présidentielles et l'expression de la vérité politique -La France et la liberté de pensée, 8 avril 2012

C'est cette notion politique élastique qui a permis de mettre sur le compte de la révélation divine les commandements les plus restrictifs, les digressions les plus farfelues et les plus immorales, mais légitimées par le sceau d'une "loi orale" révélée par une divinité.

Ainsi, l'autorité attachée à la détention de secrets divins a permis à Esdras de faire fi de deux siècles de modifications politiques et démographiques. C'est au nom de Jahvé que les "réformes" d'Esdras ont imposé la purification ethnique qui, depuis lors, continue de s'appliquer dans l'Etat sioniste moderne. Depuis les "réformes" d'Esdras, la politique de la Judée a définitivement basculé dans la régression et la fermeture, refusant toute forme d'intégration dans le courant de l'histoire en marche. L'idéal religieux et social gît quelque part dans un lointain passé, un passé imaginaire et mythifié, qu'il faudrait tenter de rejoindre. Pour Esdras, pour ses contemporains, pour ses successeurs et pour le sionisme politique contemporain, son héritier direct, comme dans le conte de La Belle au bois dormant, le temps s'est immobilisé.

Les mythologues sionistes actuels s'apparentent à une varié de de saumons. L'œil fixé sur un passé idéal, ils rament de toutes leurs forces à contre-courant du fleuve du temps historique afin de tenter de ressusciter la Dulcinée de leurs rêves blottie dans la frayère originelle, c'est-à-dire une terre idéale, vide, donc sans intrus arabes et qui attendait leur retour, mais nécessairement entretenue durant des millénaires par des légions de séraphins envoyés par Jahvé.

Face à ce délire psycho-théologique, l'existence des Palestiniens ou la réprobation internationale ne sont que vulgaires cascades à franchir. Or, l'on sait que les saumons sont capables de sauter des cascades de trois mètres ou de profiter des inondations pour franchir des routes. C'est pourquoi les sionistes s'appliquent à grignoter avec persévérance la Cisjordanie et, par de vigoureux coups de queue, profitent de chaque circonstance favorable pour construire de nouvelles colonies ou pour agrandir celles qui sont déjà installées sur les territoires volés aux Palestiniens, espérant arriver un jour à rejoindre la frayère mythique, avant que le mâle et la femelle épuisés, aient succombé en route.

Esdras, épaulé par son comparse Néhémie, fut le saumon athlétique qui, le premier, réussit cet exploit. C'est sous leur impulsion conjuguée qu'ont été posées les fondations d'un jahvisme exclusiviste qui reposait sur le principe de l'élection particulière de ce groupe humain et donc sur la nécessité de nettoyer la population des éléments impurs et impies qui s'étaient infiltrés sur la terre sacrée et l'avaient polluée de leur présence intempestive. Avec une brutalité qui n'était possible qu'en ce temps-là, ce scribe s'est mobilisé contre un siècle et demi de pratiques de mariages mixtes. Non seulement de tels mariages seraient interdits à l'avenir, mais les femmes légitimement épousées, ainsi que leurs enfants, devaient être expulsés du paradis yahviste.

"Le pays [...] est souillé par la souillure des peuples des pays (c'est-à-dire des étrangers), par les abominations dont ils l'ont rempli d'un bout à l'autre par leur impureté. Et maintenant, ne donnez pas vos filles à leurs fils, ne prenez pas leurs filles pour vos fils, ne recherchez jamais ni leur prospérité, ni leur bonheur."

Esdras, 9, 11-12

Lorsque le ministère de l'éducation de l'actuel Etat sioniste propose lors d'un examen d'instruction civique en Israël d'expliquer "pourquoi les jeunes filles juives ne doivent pas fréquenter les Arabes », il se place dans le sillage direct du racialisme d'Esdras. (5 )

Du temps d'Esdras, la pureté des généalogies se comptait à partir du début de l'exil. Or, entre le début de l'exil et le retour du scribe - entre -538 et -393 - c'est pour le moins six à sept générations qui se sont trouvées dans la ligne de mire de l'épurateur qui servira de modèle aux épurateurs nazis qui recherchaient des demis, des quarts ou des huitièmes d'ancêtres juifs chez leurs concitoyens persécutés.

Cet épisode tragique de l'histoire récente permet d'imaginer ce que fut la chasse aux femmes légitimement épousées, ainsi qu'à leurs enfants traqués par des fanatiques qui sillonnaient les ruelles et pénétraient dans les maisons. Certains cachèrent les enfants, quelques-uns résistèrent, mais l'immense majorité non seulement se soumit aux directives du fanatique réformateur, mais offrit des sacrifices expiatoires. Telle est la puissance du principe d'autorité.

Pour comprendre la profondeur du choc, de la terreur et du traumatisme social qui accompagnèrent cette mesure, il faut imaginer ce que serait aujourd'hui une France dont la population subirait une épuration ethnique sur la base d'un recensement de la population datant du règne de Napoléon III!

En revanche, les femmes juives pouvaient conserver un mari non juif, ainsi que leurs enfants. C'est à partir de cet épurateur du quatrième siècle avant notre ère que l'identité juive a été définie à partir de la descendance par les femmes. Ainsi, aujourd'hui encore, des rabbins orthodoxes qui ont pris le pouvoir dans l'Etat d'Israël ont annulé certains mariages lorsque la femme ne correspondait pas aux critères de la définition orthodoxe de la judéité. Or, il n'existe pas de mariage civil dans cet Etat. Voilà bien la preuve absolue qu'Esdras est toujours vivant dans les têtes et dans les lois et qu'une ségrégation ethnique drastique continue en plein XXIe siècle d'être sournoisement appliquée sur le terrain, tout en étant officiellement niée.

Le Talmud enseigne explicitement qu'une descendance fait partie de "nos enfants juifs", seulement si la mère est juive. (Talmud, Guemara Kidouchine : Daf 68b) Le sionisme est également redevable aux institutions mises en place par les deux compères Esdras et Néhémie, de la pérennisation d'un système exécutif, législatif et judiciaire si puissant qu'il ont survécu à la disparition politique du petit Etat originel, à la destruction de l'édifice religieux central autour duquel se cristallisait toute la vie sociale et surtout, il ont survécu à la dispersion de la population.

Durant deux millénaires, cette Loi orale serait passée "d'oreille de sage" en "oreille de sage" par une chaîne ininterrompue de rabbins - de maîtres - et sa transmission aurait été si parfaite que sa mise par écrit dans les Talmud possède le même poids que le texte primaire de la Thora. Dans la pratique, elle en a même davantage.

"Le Juif qui suivait ces préceptes s'isolait du reste des hommes ; il se retranchait derrière les haies qu'avaient élevées autour de la Torah Esdras et les premiers scribes, puis les Pharisiens et les Talmudistes héritiers d'Esdras, déformateurs du mosaïsme primitif et ennemis des prophètes. Il ne s'isola pas seulement en refusant de se soumettre aux coutumes qui établissaient des liens entre les habitants des contrées où il était établi, mais aussi en repoussant toute relation avec ces habitants eux-mêmes. À son insociabilité, le Juif ajouta l'exclusivisme. "

Bernard Lazare, L'Antisémitisme

Or, c'est cette notion de "loi orale", absolument invérifiable et totalement laissée à la discrétion des "récepteurs" et censée éclairer la "loi écrite", qui a donné toute sa puissance à la recréation d'un judaïsme post-exilique. Cette invention politique de "sages", prétendument transmetteurs du message secret d'un dieu qui parlerait par leur bouche ouvre aux psychanalystes et aux anthropologues des religions un continent à explorer. Car il est impossible de ne pas voir que ces commentateurs s'identifient si bien à leur dieu qu'ils sont, en réalité, Jahvé lui-même.

En même temps, ce type de "transmission" évoque irrésistible le "jeu du téléphone" auquel se livrent ou se sont livrés tous enfants du monde: le premier de la chaîne chuchote une phrase à l'oreille du suivant et ainsi de suite jusqu'au bout de la chaîne et la phrase déclamée par le dernier provoque en général un immense éclat de rire, tant elle se révèle cocasse par rapport à la phrase originelle. C'est pourquoi on trouve, au bout de la chaîne du "jeu du téléphone talmudique" certaines considérations rationnelles de gestion politique et sociale, à savoir un code civil, un code fiscal et même un manuel d'agriculture et un manuel de médecine, mais aussi mille et une digressions sur les sujets les plus variés, des plus absurdes aux plus vulgaires.

Dans cet ensemble utilisé actuellement pour la formation des rabbins et qui se prétend une compilation de la "tradition des anciens", une partie est consacrée à la formulation d'une opinion sur tel ou tel sujet, laquelle est contredite ou développée par celle d'un second rabbin et un troisième rabbin est censé effectuer une sorte de synthèse, ce qui explique sa présentation.

Une page du Talmud

Mais voici également un petit florilège de certaines "méditations" des "sages talmudistes":

Erubin 21b. "Quiconque désobéit aux rabbins mérite la mort et brûlera en enfer dans des excréments bouillants."

Moed Kattan 17a. "Si un Juif est tenté de faire le mal, il doit aller dans une cité où il n'est pas connu et y faire le mal."

Baba Mezia 114a-114b. "Seuls les Juifs sont des hommes "

Sanhedrin 58b. "Si un Gentil frappe un Juif, il doit être tué. Frapper un Juif est la même chose que frapper Dieu."

Sanhedrin 57a. "Un Juif n'a pas à payer un Gentil le salaire de son travail."

Baba Mezia 24a. 2 Si un Juif trouve un objet perdu par un Gentil, il n'a pas à le retourner "

Sanhedrin 57a. Quand un Juif tue un Gentil, il n'y a pas de peine de mort. Ce qu'un Juif vole à un Gentil, il peut le garder "

Baba Kamma 113a. "Les Juifs peuvent user de subterfuges pour circonvenir un Gentil"

Yebamoth 98a. "Tous les fils des Gentils sont des animaux."

Abodah Zarah 36b. "Les filles de Gentils sont souillées depuis la naissance."

Abodah Zarah 22a-22b. "Les Gentils préfèrent le sexe avec les vaches."

Sanhedrin 43a. "Le nazaréen a été exécuté parce qu'il pratiquait la sorcellerie."

Gittin 57a. dit que "Jesus est en train de mijoter dans des excréments bouillonnants."

Rosh Hashanah 17a. "Ceux qui rejettent le Talmud iront en enfer et seront punis pour des générations à venir."

Shabbath 116a. "Les Juifs doivent détruire les livres des chrétiens3"

Shabbath 41a. définit la manière d'uriner correctement

Yebamoth 63a. affirme que Adam a eu des relations sexuelles avec tous les animaux du Jardin d'Eden.

Sanhédrin 52b. L'adultère n'est pas défendu avec la femme d'un goy, parce que Moïse n'a interdit que l'adultère avec "la femme de ton prochain", et les goy s ne sont pas des prochains.

Abhodah Zarah 54a. L'usure peut être pratiquée sur les goyim, ou sur les apostats.

Choschen Ham 226, 1. Les juifs peuvent garder sans s'en inquiéter les affaires perdues par un goy.

Iore Dea 157, 2 hagah. Si un juif a la possibilité de tromper un goy, il peut le faire.

Babha Kama 113a. Les incroyants ne bénéficient pas de la loi et Dieu à mis leur argent à la disposition d'Israël.

Schabbouth Hag. 6d. Les juifs peuvent jurer faussement en utilisant des phrases à double sens, ou tout autre subterfuge.

Je renonce, pour des raisons de décence dans ce site, de citer les élucubrations sur la pédophilie avec un petit garçon de moins de 9 ans et un jour (Sanhédrin 69a), de plus de 9 ans et un jour (Kethuboth, 11a-11b), sur les relations sexuelles avec une femme qui a ses règles (Hayorath, 4a), sur les conditions de l'acte sexuel d'une femme avec un animal (Yebamoth, 59b); sur celui d'un homme avec un enfant non juif (Sotah, 26b)

.... et que dire de:

Sanhédrin, 55b : " Une petite fille de trois ans et un jour peut être acquise en mariage par coït, en cas de mort de son mari et si elle a un rapport sexuel avec le frère de son mari, elle devient à lui précise encore Kethuboth, 11a-11b

Ces formulations seraient dignes de figurer dans le Guinness des absurdités grotesques si elles n'avaient, de nos jours, des conséquences tragiques sur le comportement d'immigrants imbibés d'une mentalité talmudique prise au pied de la lettre, y compris dans ses déclarations les plus stupides et les plus immorales. Elle se traduit sur le terrain par la désinvolture avec laquelle l'armée sioniste tue des enfants palestiniens traités "d'insectes" engendrés par des "abrutis".

"Ici, en Israël, la façon dont nous traitons les enfants palestiniens a longtemps été guidée par l'adage: "Les abrutis engendrent des insectes". Certains le disent ouvertement, d'autres partagent ce point de vue en silence. Il n'y a pas de mois sans que plusieurs enfants palestiniens soient tués sous des prétextes douteux, que personne ne comprend." (6 )

Hourrah! Un redoutable groupe de terroristes palestiniens capturés par "l'armée la plus morale du monde"

Il existe une seule traduction officielle et annotée du Talmud accessible en langue vernaculaire: il s'agit de l'édition anglaise parue en 1935 chez Soncino Press en cinquante cinq gros volumes. Dans l'Histoire du Talmud, de Michael Rodkinson et du rabbin Isaac M. Wise - dont j'ai cité l'activisme pro-sioniste dans mon texte sur le Colonel House, (Voir : - DuSystème de la Réserve fédérale au camp de concentration de Gaza : Lerôle d'une éminence grise: le Colonel House, 3 février 2010) nous avons un exemple de la manière les co-religionnaires contemporains jugent cette masse d'écrits? On peut lire en conclusion du premier volume:

"Le Talmud est l'une des merveilles du monde. À travers les vingt siècles de son existence il a survécu dans son intégralité, et non seulement ses ennemis n'ont pas réussi à en détruire une seule ligne, mais encore ils n'ont pas même été capables d'en diminuer le rayonnement à une époque quelconque. Le Talmud domine toujours les esprits d'un peuple tout entier, qui vénère son contenu comme vérité divine (...). Des écoles destinées à l'enseignement du Talmud apparaissent et se multiplient dans presque chaque ville où Israël est présent, et particulièrement dans ce pays [les Etats-Unis] où des millions sont collectés pour les caisses de deux universités : le Hebrew Union College de Cincinnati, et le Séminaire de Théologie Juive d'Amérique de New York, et dans lesquelles l'objet d'étude principal n'est autre que le Talmud."

Histoire du Talmud, de Michael Rodkinson et du rabbin Isaac M. Wise. Cité par Benjamin H. Freedman in Facts are Facts, The Truth about the Khazars, lettre adressée au Docteur David Goldstein) (C'est moi qui souligne)

Lorsque le "guide" dit "spirituel" du mouvement sioniste Shass, lerabbin Ovadia Youssef recommande aujourd'hui aux médecins juifs de ne pas soigner les malades non juifs les samedis, il se situe dans la droite ligne du Talmud. Or le Talmud, c'est la loi en marche, la loi en action, la loi dans toute sa précision, sa contrainte et la dureté de son application quotidienne. C'est pourquoi il n'y a rien d'étonnant de l'entendre proférer tranquillement qu'au "cas où un non juif blessé dans un accident de voiture est transporté à l'hôpital le samedi, Israël ne doit pas le soigner, parce que la Thora interdit toute infraction aux enseignements prescrits en cette journée pour toute personne non juive". (7 )

Rabbin Ovadia Youssef

Monsieur le rabbin, ce genre de recommandation ne figure pas dans la Thora. On trouve dans cet ensemble d'innombrables injonctions d'assassiner les membres de groupes entiers au cours de guerres tribales victorieuses, (voir: - 5- La théocratie ethnique dans le chaudron de l'histoire, 3 janvier 2011, Tableau en annexe) mais les rédacteurs de ces livres ne se sont pas abaissés jusqu'à prévoir le genre de mesquineries qu'évoque le vieux rabbin. Il semble éprouver une certaine réticence à se référer officiellement au Talmud, lequel n'a pas hésité à se pencher sur les détails les plus futiles et les plus vulgaires, comme le révèlent les quelques exemples, parmi des milliers d'autres, relevés ci-dessus. Un des premiers exégètes chrétiens, Irénée, ricanait déjà à ce sujet: "Au lieu de vous exposer le sens des prophéties, vos maîtres s'abaissent à des niaiseries ; ils s'inquiètent de savoir pourquoi il est question de chameaux mâles à tel et tel endroit, pourquoi telle quantité de farine pour vos oblations." (Irénée, Dialogue avec Tryphon)

Même s'ils prétendent se référer officiellement à la Thora, comme le font le rabbin lituanien ou le rabbin sioniste cité ci-dessus, c'est dans le Talmud que les sionistes trouvent l'essentiel de leur inspiration. Comme le reconnaît le grand spécialiste de l'histoire du judaïsme, Bernard Lazare, c'est bien le Talmud qui servit de nourriture principale à toutes les communautés dispersées dans le monde entier et qui a joué le rôle de fédérateur entre elles.

"Une chose [...] maintint les Hébreux parmi les peuples : ce fut l'élaboration du Talmud, la domination et l'autorité des docteurs qui enseignèrent une prétendue tradition, mais cette action des docteurs, sur laquelle nous reviendrons, fit aussi des Juifs les êtres farouches, peu sociables et orgueilleux dont Spinoza, qui les connaissait, a pu dire: cela n'est point étonnant qu'après avoir été dispersés durant tant d'années, ils aient persisté sans gouvernement, puisqu'ils se sont séparés de toutes les autres nations, à tel point qu'ils ont tourné contre eux la haine de tous les peuples."

Bernard Lazare, L'antisémitisme

Dans la citation de Bernard Lazare, je demande pardon à Spinoza de relever un point erroné: certes, durant de nombreux siècles, les Juifs n'avaient pas disposé d'un Etat et d'un territoire au sens moderne du terme, mais un gouvernement théocratique central puissant a toujours existé, y compris officiellement, et cela jusqu'au XVIIIe siècle. Depuis lors, ce pouvoir est plus diffus, lié à la puissance financière des grandes banques anglo-saxonnes, à l'emprise des groupes sionistes sur les institutions américaines et à celle de l'empire sur l'Europe ainsi que sur une grande partie du monde.

*

IVè partie - De l'utilité d'avoir un ennemi 

Le judaïsme ritualiste de l'exil a eu la chance, si je puis dire, d'avoir un ennemi. Sans cet ennemi, il n'y aurait pas eu de Talmud(s), donc pas de fédérateur quasiment policier qui a permis à ce mouvement politico-religieux de se maintenir uni durant des siècles en raison de la précision et de la sévérité des règles auxquelles les membres devaient se soumettre. C'est ainsi que près de deux millénaires après sa disparition politique on l'a vu, tel le Phénix, renaître de ses cendres en se réincarnant dans le sionisme messianique.

A - Le judaïsme face au christianisme naissant: le Talmud de Jérusalem 

La doxa contemporaine prêche que "Jésus était un Juif" et que c'est par pure sècheresse de coeur et raideur de leur nuque que le groupe dominant des Pharisiens a refusé son enseignement, si bien que le Sanhédrin a fini par le livrer au bras séculier romain. Or, Jésus et onze de ses compagnons de la première heure étaient Galiléens - seul Judas, comme son nom l'indique, était hiérosolymite.

J'ai montré dans le texte précédent (Voir: - 11- "Nous sommes un peuple...", 14 mars 2012) que les docteurs de la loi de Jérusalem méprisaient cordialement les provinciaux galiléens et ne leur manifestaient pas davantage de considération qu'aux "goims", c'est-à-dire au reste du monde. "Que peut-il venir de bon de Nazareth?" disait-on en Judée. Et pourtant les Galiléens, eux, considéraient qu'ils faisaient partie des fidèles de Jahvé. Mais leur attachement aux rites du judaïsme était insuffisant, aux yeux des Pharisiens, qui voyaient en eux un peuple impur, parce qu'ethniquement mélangé, un peuple fruste et ignorant des subtilités de la Thora et qui, à leurs yeux, pratiquait un judaïsme "canada dry" dont ils ne comprenaient ni la profondeur, ni les subtilités. De son vivant, Jésus a d'ailleurs eu des mots très durs contre les Pharisiens et les Evangiles s'en font l'écho.

Mt 23, 27 : "Malheur à vous, maîtres de la loi et Pharisiens, hypocrites ! Vous ressemblez à des tombeaux blanchis qui paraissent beaux à l'extérieur mais qui, à l'intérieur, sont pleins d'ossements de morts et de toute sorte de pourriture. Gardez-vous des scribes, qui se plaisent à se promener en longues robes et qui aiment les salutations dans les places publiques, et les premiers sièges dans les synagogues, et les premières places dans les repas; qui dévorent les maisons des veuves, et pour prétexte font de longues prières; ceux-ci recevront une sentence plus sévère.

Marc 7,6-9 : " Isaïe a bien prophétisé sur vous, hypocrites, ainsi qu'il est écrit : Ce peuple m'honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi. (...) Vous rejetez bel et bien le commandement de Dieu pour garder votre tradition. "

Mt 23,13 : "Malheur à vous, scribes et Pharisiens hypocrites, parce que vous fermez au nez des hommes le royaume des cieux !

Luc, 11, 39 : Vous voilà bien, vous, les Pharisiens ! L'extérieur de la coupe et du plat, vous le purifiez, alors que l'intérieur est plein de rapine et de perversité.

Ces quelques exemples parmi de nombreux autres prouvent que les chrétiens du premier siècle répondaient du tac au tac aux insultes des Pharisiens talmudistes.

Durant les années qui ont suivi la crucifixion du trublion Jésus, les orgueilleux docteurs de la loi n'ont pas daigné se soucier du petit groupe de Galiléens qui utilisaient les synagogues pour diffuser l'enseignement de leur maître. Ils commencèrent à s'inquiéter lorsqu'ils virent que leurs propres ouailles étaient sensibles à la douceur d'une religion moins ritualiste. Comme les premières communautés chrétiennes ont été fondées à partir des synagogues, la multiplication des conversions, fruit de l'efficacité du prosélytisme des compagnons de Jésus, a fini par provoquer l'hostilité, puis la fureur des rabbins. Dépossédés par des intrus qui sapaient "leur" judaïsme - et donc leur pouvoir - à l'intérieur même de leurs maisons de prières, les docteurs de la loi exilés dans la petite ville de Yavneh, ont réagi en rédigeant les interdits et les anathèmes qui figurent dans le Talmud dit de Jérusalem

Les causes dogmatiques n'ont pas été les uniques responsables du conflit entre le judaïsme orthodoxe et les judéo-chrétiens. Un contentieux politique aigu avait pourri l'atmosphère entre les deux communautés avant même la grande révolte des années 68-70. Pendant qu'un christianisme dépolitisé - "Rendez à César ce qui est à César" disait la nouvelle religion - un christianisme bucolique et sentimental qui parlait surtout d'amour et de partage et qui s'édifiait à l'ombre des synagogues, la Judée connaissait une violente agitation nationaliste. Il ne s'agissait pas, pour ce parti, de "rendre" quelque hommage ou quelque obéissance que ce soit à César, mais de chasser César de la "terre promise". Le conflit opposait donc une religion nationaliste à un mouvement religieux en formation et a-politique.

Menée par le parti ultra fanatique et ultra nationaliste des Zélotes, accompagnés par les inventeurs du "terrorisme politique" - les Sicaires du nom du petit poignard, sica, caché dans leurs vêtements dont ils frappaient les Juifs qui collaboraient avec les Romains, d'où leur nom - une guerilla a harcelé les légions romaines et tous les Juifs soupçonnés de collaboration avec l'occupant. Les Sadducéens - les prêtres du temple - étaient visés en priorité en raison de leur indulgence pour les moeurs des Romains. Les Sicaires étaient des tueurs redoutables qui parcouraient la province et semaient la terreur, une révolte permanente et meurtrière a agité la province de Palestine durant plusieurs décennies et les moyens les plus meurtriers ont été utilisés par des nationalistes fanatiques et ultra orthodoxes de l'époque. Ces Sicaires sont également les inventeurs de l'attentat anonyme: durant les grands rassemblements, grâce à leur habileté à jouer du poignard et à des talents de comédiens hors pair, ils frappaient leur victime, puis étaient les premiers à se lamenter à grand bruit une fois le meurtre accompli. Profitant du brouhaha, ils s'éclipsaient dans la foule.

Lorsque la Judée se souleva contre Rome durant les grandes révoltes qui aboutit à la destruction du temple et de la ville de Jérusalem en l'an 70, non seulement les judéo-chrétiens qui résidaient dans la capitale de la Judée ne se sont pas sentis concernés par un nationalisme lié à une terre - "Mon royaume n'est pas de ce monde" avait annoncé Jésus - mais ils ne participèrent pas au combat et s'enfuirent de l'autre côté du Jourdain. Lorsque la répression s'abattit sur la Judée après la défaite, la Galilée fut épargnée car les Galiléens, méprisés depuis toujours, ne se sont pas précipités au secours de Jérusalem. Aucun de ces petits paysans galiléens ne fut tourmenté par les Romains ou exilé. Ils demeurèrent tranquillement chez eux et les Palestiniens actuels sont, selon toute vraisemblance et logique leurs descendants directs.

Il en fut de même lors de la deuxième grande révolte nationaliste menée par le "fils de l'étoile" - Bar Kochba - mâtée par les légions de l'empereur Hadrien. Cette fois, les Galiléens participèrent même à la répression contre les Judéens et prêtèrent main-forte aux Romains.

Les Judéens ont alors pris conscience que les nouveaux croyants qu'ils côtoyaient dans leurs maisons de prières n'étaient pas des patriotes et des défenseurs de la "terre promise". La rupture fut donc d'abord politique.

C'est dans cette atmosphère religieuse et dans ce contexte politique que fut rédigé à Javneh le Talmud dit "de Jérusalem". Il s'agit donc d'abord d'un règlement de compte dirigé contre les apostats judéo-chrétiens. L'objectif était de freiner de nouvelles conversions qui dépeuplaient et affaiblissaient l'ancienne religion. On comprend mieux le pourquoi des malédictions et des insultes contenues dans ces textes.

Comme on le voit, la motivation des rabbins qui rédigèrent le premier Talmud est politiquement rationnelle et se trouve directement liée à l'environnement politico-religieux qui existait au moment de sa rédaction. Elle n'a donc pas de rapport avec la rationalisation invoquée a posteriori de l'existence d'une "Thora orale" dont le contenu aurait été délivré deux millénaires auparavant par le dieu de la tribu.

B - Le judaïsme et le christianisme avant la conversion de Constantin 

Les premiers pas du christianisme naissant furent difficiles. Aux persécutions des Romains s'ajoutèrent celles des Juifs. En effet, Rome était, d'une certaine manière, une théocratie symbolisée par le culte de l'empereur. Toutes les fonctions publiques étaient à la fois civiles et religieuses. Les actes publics n'étaient valables que s'ils étaient accomplis selon un certain rite, parfaitement défini.

L'irruption d'une nouvelle religion gênait à la fois la religion institutionnelle des Romains et le judaïsme institutionnel qui, à partir des nombreuses colonies établies dans l'empire depuis des dizaines d'années bénéficiait d'un statut privilégié, qui lui donnait le droit d'exercer librement son culte, de disposer de sa propre organisation judiciaire et même d'avoir une autonomie financière et d'envoyer des sommes importantes à Jérusalem pour l'entretien du temple. Les privilèges accordés aux Judéens par Jules César suscitaient d'autant plus la jalousie et la colère de ceux qui en étaient privés que ceux qui en jouissaient se montraient d'une arrogance querelleuse: ils prétendaient à la fois conserver leurs moeurs et leur particularisme tout en bénéficiant des avantages communs aux sujets de l'empire.

"Jules César, empereur [...] et souverain pontife ; nous avons, après en avoir pris conseil, ordonné ce qui suit; comme Hyrcan II fils d'Alexandre, juif de nation, nous a de tout temps donné des preuves de son affection, tant dans la paix que dans la guerre, ainsi que plusieurs généraux d'armées nous en ont rendu témoignage, nous voulons que lui et ses descendants soient à perpétuité princes et grands sacrificateurs des Juifs, pour exercer ces charges selon les lois et les coutumes de leur pays ; comme aussi qu'ils soient nos alliés et du nombre de nos amis ; qu'ils jouissent de toutes les lois et privilèges qui appartiennent à la grande sacrificature ; et que, s'il arrive quelque différend touchant la discipline qui se doit observer parmi ceux de leur nation, il en soit le juge ; et qu'il ne soit point obligé de donner des quartiers d'hiver aux gens de guerre, ni de payer aucun tribut...".

Cité par Flavius Joseph, Histoire des Juifs XIV-17. (C'est moi qui souligne)

J'ai déjà évoqué l'efficacité du prosélytisme juif et l'importance des centres judaïsants qui avaient fleuri dans tout le bassin de la Méditerranée: en Egypte depuis des décennies, en Babylonie et en Perse depuis l'exil, à Rome, en Grèce et dans les îles environnantes, en Asie Mineure (dans l'actuelle Turquie), en Cyrénaïque (l'actuelle Lybie) et jusqu'en Espagne, où de nombreux émigrants juifs avaient établi de puissantes colonies durant les grandes guerres contre l'empire sous les règnes de Vespasien, de Titus, puis d'Hadrien. Ils y vécurent heureux, riches et puissants jusqu'à la conversion des rois Wisigoths au christianisme. Un prosélytisme ardent et la prospérité de la communauté attiraient moult candidats si bien que les conversions de la population locale étaient si nombreuses que l'Espagne des premiers siècles a failli basculer tout entière dans le judaïsme. Mais ces nouveaux judaïsants ne partageaient nullement le nationalisme territorial des descendants d'Esdras et de Néhémie. Jérusalem n'étaient pour eux qu'une métaphore religieuse.

La défense de leur statut dans l'empire supposait l'élimination de la nouvelle religion avec laquelle ils ne voulaient pas que les Romains les confondissent. Mais lorsque se développa le dogme sacrilège de la divinisation de Jésus, le fossé fut impossible à combler et la fureur des rabbins devint impitoyable, si bien que les Juifs participèrent activement aux persécutions de chrétiens aux côtés des Romains. Mais ils en voulaient surtout aux judéo-chrétiens, ces apostats, ces traîtres passés à l'ennemi. "Les Évangiles doivent être brûlés, dit le rabbin Tarphon, car le paganisme est moins dangereux pour la foi judaïque que les sectes judéo-chrétiennes." (cité par Bernard Lazare) Les malédictions contenues dans le Talmud rédigé à Yavneh, puis à Babylone visent avant tout les Juifs convertis.

Lorsque l'un de ces Juifs convertis, Saül, devenu l'apôtre Paul, premier législateur du christianisme et premier prosélyte de la nouvelle religion - qui courait de synagogue en synagogue dans les villes du bassin de la Méditerranée, comme en témoignent ses épîtres - lorsqu'il déclara que le christianisme pouvait et devait se passer du signe concret de l'alliance du "peuple élu" avec son dieu - la circoncision - ce fut le scandale absolu et le sacrilège impardonnable. La rupture avec le judaïsme fut consommée et la nouvelle religion ayant cessé d'être une secte juive, pouvait commencer sa conquête du monde et devenir "catholique", c'est-à-dire universelle.

C - La conversion de Constantin et la consolidation politique de l'identité juive face au christianisme 

La situation des Juifs se gâta sérieusement lorsque l'empereur Constantin (272-337), né dans l'actuelle Serbie et nommé par les légions de Bretagne, arriva au pouvoir. Il avait d'abord poursuivi la politique de tolérance religieuse classique de Rome à l'égard des nationalités qui composaient l'empire et des innombrables dieux des peuples vaincus et incorporés dans le panthéon officiel romain, mais son attitude changea envers les Juifs au fur et mesure que l'influence des chrétiens de son entourage devenait plus prégnante.

Rapporté par deux hagiographes du christianisme naissant - Lactance dans De la mort des persécuteurs et Eusèbe de Césarée dans sa Vie de Constantin - un évènement capital et particulièrement nocif pour les adorateurs du dieu Jahvé se produisit dans la nuit du 21 octobre 312: l'empereur fit un rêve. On sait comme le rêve d'un autre personnage aussi éminent que mythique joua un rôle déterminant dans la mise en place du yahvisme post-exilique - je veux parler du rêve d'Abraham, le grand ancêtre.

Voir : - 10- La chimère du "Grand Israël", 18 janvier 2012

Je rappelle que je m'en tiens aux faits historiquement avérés et à leur sens politique. Quant à l'élaboration théologique et à l'incarnation dans le temps historique de personnages de fiction ou de symboles religieux, il s'agit de métamorphoses d'ordre psychologique ou théologiques qui n'ont aucun rapport avec la réalité historique. Abraham, Moïse, Don Quichotte, Hamlet, Othello, le Cid, le Tartuffe, le bonhomme Grandet, Rastignac ou Julien Sorel cohabitent harmonieusement dans le grand Panthéon de notre imaginaire fictionnel et symbolique.

Or, en cette nuit du 21 octobre de l'an 312, le futur empereur Constantin s'apprêtant à livrer contre son rival Maxence une bataille décisive et ses troupes déjà massées près de l'un des ponts les plus importants de Rome - le Pont Milvius - eut un songe prémonitoire: le nouveau dieu Jésus lui serait apparu en personne et lui aurait montré dans le ciel un signe - un chrisme symbolisant sa personne et formé des lettres grecques (chi) et (rhô), les deux premières lettres de Chrestos - et lui aurait dit distinctement, et en latin, In hoc signo vinces - Par ce signe tu vaincras.

Chrisme

Or les textes fondateurs du christianisme - les Evangiles - sont rédigés en grec et du temps où il arpentait les routes de Galilée, Jésus s'exprimait en araméen. Personne n'a suggéré que Jésus aurait été familier de la langue latine. Il s'agirait donc d'un miracle supplémentaire.

Comme toute l'armée de Constantin avait vu le même chrisme, des astronomes intrigués ont reconstitué la position des planètes et ils ont établi que, cette nuit-là, les planètes se trouvaient dans une configuration rare qui rappelait, en effet, la forme de ce signe.

Chrisme - sculpture dans une église catholique

L'interprétation de cette réalité astronomique était d'autant plus fondée que cette forme était connue en Grèce. Il s'agissait de l'abréviation du mot chrêstos qui signifie "utile, de bon augure". Ce mot servait aux Grecs d'exclamation approbative. Le glissement entre les sens de chrêstos et Christos représentés par le même dessin était quasiment naturel.

Quant à la phrase en latin que l'empereur Constantin prétend avoir entendue, elle possède autant de vraisemblance que celle qu'aurait entendue Abraham, le mythique ancêtre fondateur de la tribu originelle des Hébreux, dans la seule langue qu'il aurait pu comprendre, à savoir l'araméen babylonien. En ce temps-là les dieux étaient particulièrement bavards et polyglottes.

Voir : - 10- La chimère du "Grand Israël", 18 janvier 2012

Toujours est-il que Constantin gagna sa bataille contre Maxence et en attribua immédiatement le mérite à la protection du nouveau dieu.

Les conséquences de ce songe de Constantin furent catastrophiques pour les adorateurs du dieu Jahvé. A partir de cette époque, les persécutions qui avaient jusqu'alors frappé les disciples du dieu chrétien et auxquelles les Juifs avaient largement participé, se retournèrent contre eux. Les mariages entre juifs et chrétiens furent interdits et les transgresseurs furent condamnés à mort. Le prosélytisme juif fut réprimé et le Sanhédrin fut interdit.

Victimes d'une législation anti-juive, d'explosions de violence, contraints de payer de lourds impôts, présentés comme les assassins de Jésus et devenus un peuple déicide dans les sermons des prêtres, les Juifs, après avoir été parmi les persécuteurs des premiers chrétiens, devinrent à leur tour des persécutés dans toutes les provinces de l'empire.

D - Le Talmud de Babylone et la codification de l'exceptionnalisme juif

Les exilés volontaires qui avaient rejoint en grand nombre les élites judéennes emmenées en Mésopotamie par Nabuchodonosor au VIe siècle avant notre ère, avaient fini par constituer un "Etat juif" à l'intérieur de l'empire perse. L'historien juif Flavius Josèphe mentionne son existence. Sa direction politique était assurée par un Exilarque, un fonctionnaire de l'empire appelé resh galuta en araméen. Ainsi ce "chef de l'exil" disposait d'une suite armée, d'une police, de finances alimentées par une fiscalité propre et d'une juridiction civile et religieuse.

Lorsque le Sanhédrin se sentit contraint de quitter la province de Palestine sous administration d'un empire romain devenu chrétien, il lui fallut jouer des coudes pour se faire une place en Babylonie, à côté, puis à la place des autorités de l' "Etat juif babylonien" déjà existant. L'autorité morale et théologique liée à sa fonction de détenteur de la Loi divine lui permit de triompher rapidement de son rival grâce à l'intense activité des nombreuses écoles religieuses, ou "académies" qui ont grouillé sur les bords de l'Euphrate et produit durant les quatre siècles de résidence du Sanhédrin en Mésopotamine, l'équivalent de cinq mille in-quarto, comme je l'ai rappelé ci-dessus, d'interprétations, de commentaires, de digressions, de malédictions, de suggestions, d'interdictions, de recommandations, de condamnations, le tout censé expliciter à la fois la "loi écrite", ou Thora et ce qu'ils nommaient la "loi orale" dont ils se déclaraient les ultimes dépositaires. L'ensemble de ces cogitations devint le Talmud dit "de Babylone".

Des "excellences" - les Géonim, pluriel de Gaon - présidaient ces écoles religieuses.

Le Gaon de Pumbédita finit par éclipser l'Exilarque et devint une sorte de souverain et son "académie" joua le rôle d'une manière de chancellerie auprès de laquelle les communautés dispersées dans le monde entier envoyaient des ambassadeurs porteurs de dons destinées à l'entretien des innombrables rabbins qui peuplaient ces écoles religieuses. Les consultations portaient sur les questions les plus diverses, relatives non seulement à la doctrine et aux pratiques religieuses, mais à tous les sujets concernant la vie du groupe, les mariages, les relations avec les non juifs, les malédictions contre le fondateur du christianisme, sa mère, ses disciples, les chrétiens et les non-juifs en général, tous sujets qu'on retrouve aujourd'hui dans la masse gigantesque du Talmud de Babylone.

En retour, le Gaon envoyait ses émissaires, appelés Pegidim, en direction des régions les plus éloignées du monde connu de l'époque dans lequel des groupes de Juifs s'étaient installés. Un prosélytisme ardent continuait d'animer tous ces exilés.

C'est ainsi que, depuis Babylone un gouvernement central continuait de diriger d'une main de fer l'ensemble des communautés juives dispersées dans le monde entier avec pour objectif principal d'empêcher l'assimilation aux sociétés-hôtes en créant une multitude innombrable d'obligations rituelles dans la vie quotidienne, qui contraignaient les Juifs à vivre séparés de leur environnement humain et politique.

Un tel comportement suscitait l'hostilité des habitants des pays-hôtes, lesquels s'offusquaient d'un comportement jugé méprisant à leur égard.

"Partout ils voulaient rester Juifs, et partout ils obtenaient des privilèges leur permettant de fonder un État dans l'État. À la faveur de ces privilèges, de ces exemptions, de ces décharges d'impôts, ils se trouvaient rapidement dans une situation meilleure que les citoyens mêmes des villes dans lesquelles ils vivaient ; ils avaient plus de facilité à trafiquer et à s'enrichir, et ainsi excitèrent-ils des jalousies et des haines."

Bernard Lazare, L'Antisémisme

"Ne pas se moquer, ne pas déplorer, ne pas détester mais comprendre". Baruch Spinoza

*

Comme je l'ai signalé ci-dessus, le gouvernement juif en exil se déplaça ensuite en Espagne, dans le sillage des conquêtes arabes et de l'expansion de l'islam, puis en Pologne, où il s'installa en maître. Il a fini par se fondre dans les rouages de l'administration et dans les associations et les groupes de pression qui pullulent dans le Nouveau Monde. Là, sa puissance financière a pu s'épanouir et lui a permis de soutenir efficacement le nationalisme sioniste né à la fin du XIXe siècle, ainsi que la colonisation de la Palestine. J'analyserai ces points dans les chapitres suivants.

Notes

(1) pagestov.com (Plans du site : Plan thématique | Plan géolocalisé Restaurants casher - Boucherie casher - Coiffure juive - Medecin juif - mariage juif - Synagogue - Paris - Marseille - Avocat / notaire - Ecoles - Vacances.

(2) http://palestine1967.voila.net/france/F.france.associationsjuives.htm

(3) lamed.fr

(4) Cité par le quotidien Yediot Ahronoth du 21 mai 2012

ynetnews.com

(5) alternativenews.org

(6) Article de Nurit Peled Elhanan, en mémoire de quatre jeunes Palestiniens assassinés : Muhamad Awarta, Salekh Kwrick, Muhamad et Usaid Kadus. l

(7) www2.almanar.com.lb

Bibliographie

Professor Abdel-Wahab Elmessiri:

The function of outsiders : weekly.ahram.org.eg

The kindness of strangers: weekly.ahram.org.eg

A chosen community, an exceptional burden : weekly.ahram.org.eg

A people like any other : weekly.ahram.org.eg

Learning about Zionism: weekly.ahram.org.eg

Mario Liverani, La Bible et l'invention de l'histoire, 2003, trad. Ed. Bayard 2008

Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman,La Bible dévoilée. Les nouvelles révélations de l'archéologie, 2001,trad. Ed. Bayard 2002

Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman, Les rois sacrés de la Bible, trad.Ed.Bayard 2006

Arno J. Mayer, De leurs socs, ils ont forgé des glaives, Histoire critique d'Israël, Fayard 2009

Ernest Renan, Histoire du peuple d'Israël, 5 tomes, Calmann-Lévy 1887

Bernard Lazare, L'Antisémitisme, son histoire et ses causes, éd. Léon Chailley, 1894.

Douglas Reed, La Controverse de Sion

Shlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé, Fayard 2008, coll. Champs Flammarion 2010

Avraham Burg, Vaincre Hitler : Pour un judaïsme plus humaniste et universaliste, Fayard 2008

Ralph Schoenman, L'histoire cachée du sionisme, Selio 1988

Israël Shahak, Le Racisme de l'Etat d'Israël, Guy Authier, 1975

Karl Marx, Sur la question juive

SUN TZU, L'art de la guerre

Claude Klein, La démocratie d'Israël,1997

Jacques Attali: Les Juifs, le monde et l'argent, Histoire économique du peuple juif. Fayard, 2002

29 juin 2012
aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr