Les joies de la misère

120616 6 min
Le problème de l'humanité balbutiante qui barbote dans ses excréments est que la misère des autres ne les touche pas tant qu'ils n'y sont pas eux-mêmes confrontés. Dans ce cas la solution est qu'elle soit imposée à tous. La nature le sait bien.

Les gens font des emprunts à vie pour rembourser leur droit d'habiter et de se mouvoir, se mettent les menottes aux poignets et adoptent des comportements négligents, dont quand vient la misère ils ont du mal à se défaire.

Qui maudire ? Soi-même, d'avoir voulu vivre normalement ? Les autres, de vouloir faire pareil ? Le spectre vaporeux du système, de n'avoir pas vu venir cette époque ?
Tien, spectre vaporeux, prend ce coup de bâton dans l'air. Sens le souffle de ma violence.

-

Quand on n'est plus un client pour quoi que ce soit les pubs à la télé semblent s'adresser à une population fantôme et imaginaire. Les discours familieux semblent n'être plus qu'un écho du passé. Les films qui sortent au cinéma sont semblables à des fous qui répètent en boucle leurs craintes apocalyptiques et leurs espoirs médiocres. Le mépris et le déni semblent ne s'adresser qu'à ceux qui n'ont pas encore tout perdu.

Les pays richissimes partent en guerre contre les pauvres pour leur voler leur dernier espoir d'accéder à la fantasmagorie des parfums de luxe.
On a presque envie de dire qu'ils ont raison.

Les médias tant critiqués disent en fait la vérité. Ils sont le témoignage historique du discours du système en train de péricliter. Qui voudrait empêcher les arracheurs de dents d'accoucher d'une expression si utile au langage ?
L'homme qui craint la mort n'est-il pas à moitié fou ?

-

Un jour plus rien n'a de sens, un jour on bénit le Seigneur de pouvoir encore obtenir légalement et dignement des pâtes et de la sauce tomate. Leur succulence est leur simple présence. Un jour on voit que toutes ses fringues ont au moins un trou et que la plus neuve de ses paires de chaussures a un air désinvolte que la mode ne désapprouve pas. On coule progressivement pendant trente jours en retenant sa respiration jusqu'au prochain RMI salvateur qui nous permet de vivre. Le premier mois où il nous sera retiré on se suicidera. Les vieux s'inquiètent surtout pour l'avenir de leurs enfants car eux ont déjà fait leurs papiers.

Et les jeunes ne trouvent nulle part de quoi s'émouvoir ou s'intéresser, tout n'est plus qu'un tissu de mensonges. Dans la rue si tu manques de respect c'est une balle. Le mépris, une balle. Un sous-entendu foireux, une balle. C'est comme Kadhafi. Tu sais pas tenir ton âme droite et sincère, une balle.

-

On se demande pourquoi les gens ne s'unissent pas pour créer des chaînes de production à prix coûtant, où on ferait tout nous-mêmes. Où on serait défait des règles du jeu, des états et de leurs lois sans raison et des principes huppés. Où on donnerait sans se soucier. Où on penserait en terme d'intérêt général et de pérennité.
On bénit les manouches qui seront les seuls survivants et représentants de l'humanité réellement humaine.

Un jour on traverse la rue en faisant un doigt d'honneur aux voitures de luxe qui klaxonnent car il faut leur dire que la rue est aux piétons, et que les véhicules n'y sont que temporairement tolérés. Un deuxième coup de klaxon et on lui enlève ses pneus.

Un jour on passe devant trente magasins absurdes pour faire ses courses et on n'y jette même pas un coup d'oeil, pour éviter de s'en faire pour ceux qui y croient encore. Leur énergie est bonne mais vaine. Qu'espère-t-ils, que les gens soient des clients ? On se dit que rien ne nous invite à entrer dans ces propriétés privées.

-

On voit les gens de l'autre bout de monde qui s'étouffent dans la poussière et essaient de manger la terre et on ne peut rien faire pour eux. Les riches eux n'en n'ont rien à faire d'eux, la nuance est infime. Dans tous les cas il ne leur reste qu'à créer un monde meilleur ou périr. Eux c'est nous.

Et la télé continue de simuler d'anciennes valeurs crypto-individualistes matérialistes pro-consommatrices qui considèrent toute choses comme accessible par un simple choix bénin.
C'est bonjour, je suis riche, vous prenez un café ? Oui bien sûr, je suis riche, je range mon Nokia dans mon Vuiton. Je suis riche, servez nous deux café mon garçon. Bien monsieur, monsieur est riche. Tenez monsieur. (le mec il lui explique qu'il doit tenir).

On entend les bourgeois narquois médire la moindre source d'espoir et de bonté, on voit leur âme de vendus, leur cerveau charcuté, on entend les jonctions ineptes d'idées incompatibles et on constate scientifiquement l'inanité de leur propos. On se demande comment ils font pour penser les yeux fermés et leurs nerfs optiques conduisent vers une impasse mémorielle, ils ont le regard vide. Ce sont des robots. Ils haïssent les robots. Ils ont la tête figée et les expressions toutes faites. Je suis riche je suis riche : je n'ai pas à me plaindre, je suis normal.

On déambule dans nos pays comme des visiteurs infiltrés en douce qui ne doivent pas se faire repérer. On fait semblant d'y participer mais le coeur n'y est plus, et n'y reviendra pas. Là où va le monde n'est qu'un bruit de fond lointain et on connaît déjà la réponse aux questions que les éberlués sont incapables de se poser :

Les mots que vous utilisez vous les avez estompés, comment vous étonner que rien n'ai de sens ? Au départ du langage chaque lettre avait une signification cosmique. Et vos flots de mots sont le spectacle de la folie.

Ces aristocrates plein d'assurance ont l'esprit permuté. Ce sont eux qui mènent la danse macabre du monde qui rend son dernier souffle. Ils voient la vie et la joie là où il y a la mort et le malheur. Ils maudissent tout ce qui voudrait s'échapper de leur vision du monde. Ils applaudissent tout ce qu'ils ont déjà entendu mille fois. Ils mettent une paire de chaussette neuve par jour. Ils se couchent tous les soirs à 22h30 et ont des rituels maniaques. Ils s'offusquent qu'on leur adresse la parole et retournent tout ce qu'on leur dit contre les autres. Ce sont les enfants du nazisme. Ils ont toujours des raisons mais rien de ce qu'ils font ou disent n'y conduit.

C'est ce qu'on leur a vendu, ce mode de vie est la seule façon de se sentir libre que leur a laissé la société du commerce. Ils n'ont aucun problème. Tout s'achète.

-

Je rêve d'un pays manouche international, où il suffit de dire "je suis avec" pour en faire partie. Où ce qu'on y apporte est bienvenu. Où nos actes ont un impact. Où nos mots ne sont que des descriptions sincères de nos actes. Où on ne parle qu'avec intelligence et limpidité. Où l'énergie est prête à se mobiliser instantanément à la moindre bonne idée.

Ou alors je rêve d'un vaisseau spatial qui me laisserait en orbite. Armé et invincible, j'interviendrais là où l'injustice est criante, et d'un coup de rayon je ferais fuir les armées outrées de perdre si rapidement leur supériorité. Je dirais aux gens "vous n'avez plus rien à craindre maintenant, prospérez en paix".

-

Au stade où vous en êtes, vous avez deux possibilités, soit vous vous organisez rationnellement en redéfinissant tous les concepts-clefs qui font la société, et vous échappez de justesse au cataclysme, et vos enfants n'auront plus qu'à digérer le plastique que la nature tient beaucoup à dissoudre,

soit vous souffrez mortellement suite à quoi vous serez dans l'obligation formelle de vous organiser rationnellement, en redéfinissant tous les concepts-clefs qui font la société, suite à quoi vos enfant n'auront plus qu'à digérer le plastique que la nature tient beaucoup à dissoudre.