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Caligula et son cheval (2) - Aux sources de la tyrannie

Manuel de Diéguez

1- La lanterne des pédagogues de " Dieu "

En ce jour où la gauche semble revenir durablement au pouvoir, il vous appartiendra, soit de comprendre les faux ciels du genre humain, soit de convier l'Europe aux funérailles de la pensée rationnelle française. Mais si la pensée mondiale devait reprendre son cours, vous vous direz qu'après tout, la gauche se vante depuis longtemps de guerroyer en première ligne pour le progrès continu d'une éthique universelle. Il n'y aura donc pas de progrès cérébral de la France si vous n'osiez citer "Dieu" à comparaître devant votre tribunal et si vous renonciez à soumettre l'immoralité du ciel lui-même au verdict de votre magistrature.
Bien plus, cette interrogation n'est autre que celle de toute la philosophie occidentale depuis Platon. Sachez donc que le destin onirique du genre simiohumain se situe tellement au cœur de votre histoire et de votre politique que si la philosophie n'avait pas placé depuis belle lurette l'immoralité de "Dieu" sur la balance de l'intelligence et si Socrate ne félicitait pas Jupiter des quelques pas qu'il a accomplis sous votre houlette, la philosophie des songes n'aurait pas encore débarqué sur la terre. C'est pourquoi le siècle des Lumières avait retrouvé la vaillance de peser les qualités et les tares du roi cérébral des chrétiens. Si vous avez maintenant le courage de vous demander ce qu'il en est de la sauvagerie de "Dieu" et de sa docilité à se laisser civiliser quelque peu, le retour de la gauche en France sera le signal des retrouvailles du cerveau de notre espèce avec les siècles où la lanterne des instructeurs des idoles s'était un instant rallumée

2 - L'homme à la recherche de son miroir

Depuis les origines du pouvoir citoyen, la démocratie a fait alliance avec l'art oratoire. A son tour, la philosophie se montre plus à l'aise sur l'agora que mêlée aux petits caciques d'Athènes. Aussi, le 6 mai 2012, la France de l'alliance de la raison avec l'éloquence s'est-elle posé la question de savoir si l'homme est capable de progresser en intelligence, dès lors que jamais encore, me semble-t-il, son entendement n'a osé observer "Dieu" de l'extérieur, afin de se demander si ce puissant personnage a bien toute sa tête et si sa cervelle progresse parallèlement à celle de ses créatures. Mais si elle demeurait prisonnière, d'un siècle à l'autre, de la folie originelle de sa progéniture, la prochaine mutation qui s'imposerait à l'encéphale de l'humanité serait de nature à lui faire acquérir la faculté d'examiner de haut et de loin la gigantesque effigie d'Adam le rêveur que les théologiens peignent en pied et qu'ils appellent "Dieu"?
Car, aussi longtemps que vous prétendrez penser sous la pupille de quelque géant du cosmos, jamais vous ne vous servirez de votre boîte osseuse; et ce sera sans crier gare que votre ciel vous coupera la parole à chaque instant. Laisserez-vous longtemps encore l'Olympe étouffer votre voix au fond de votre gorge? Combien de temps votre maître imaginaire se piquera-t-il de penser à votre place? Qui lui en a donné la permission? Et si c'est vous-même, pourquoi avez-vous abandonné vos prérogatives à son profit? Pis que cela: si vous vous imaginez garder par devers vous quelques maigres lopins de l'empire de votre raison d'autrefois et en séparer clairement les arpents de ceux de votre souverain dans le ciel, votre erreur de jugement sera sans appel, parce que vous vous interdirez à jamais d'observer l'étroitesse des pistes où chemine votre idole en balade.
Il vous faudra également apprendre à peser le degré de moralité et d'immoralité dont votre politique et celle de votre "Dieu" auront fait preuve tout au long de votre histoire commune; mais puisque, à votre école et de siècle en siècle, "Dieu" est le géant politique que vous avez construit de vos mains dans vos têtes, ce sera rien de moins que toute l'histoire de votre intelligence gigantifiée, de votre cœur titanesque et de votre éthique haute du col que votre roi herculéen du cosmos vous interdira de poser sur les plateaux de votre balance. Allez-vous vous retirer définitivement de l'arène de la pensée, suivrez-vous à petits pas le corbillard de la philosophie jusqu'au sépulcre que vous lui aurez préparé à l'ombre de votre souverain, ou bien vous déciderez-vous enfin à porter un regard d'aigle sur votre "Dieu" trottinant à vos côtés?

3 - Si la France lâchait le timon de la pensée

Supposons que notre espèce fasse encore quelque pas dans la connaissance des géants branlants dont elle accouche. Dans ce cas, ce serait notre astéroïde tout entier qui en retentirait. Vous vous trouvez donc aux commandes des neurones des évadés de la zoologie sur toute la terre habitée; et si vous condamniez la France à lâcher le timon de la pensée, vous seriez responsables du naufrage de la planisphère des cervelles. Par chance, vous disposez d'un moyen sûr de peser "Dieu": il vous suffira de déposer sur l'un des plateaux de sa justice la sainte chambre des tortures qu'il a aménagée pour l'éternité sous la terre et sur l'autre, le jardin des délices où son Eden vous convie au repos. Construisez donc la balance à peser la divinité boiteuse que le XVIIIe siècle a laissée inachevée à l'atelier. Il est vrai que les Lumières ne connaissaient ni les coulisses de la conscience morale de la créature, ni l'histoire de son squelette parmi des hordes de quadrumanes à fourrure.
Raison de plus, pour la France, d'assembler les pièces du premier étage de la fusée de l'intelligence. Vous savez qu'elle était montée dans le ciel d'Athènes il y a vingt-cinq siècles, mais que sa trajectoire s'est brisée en vol plus d'une fois. Votre première tâche sera de percer les secrets de la folie dont notre espèce demeure la proie et de découvrir les liens que la démence publique entretient avec les tyrannies collectives. A cette fin, je vous ai proposé de suivre un guide sûr, un certain Albert Camus, qui aura sûrement attendu, lui aussi, ce printemps 2012 pour entrer dans la postérité spirituelle de son génie de spéléologue de la tyrannie.

- Caligula et son cheval - Aux sources de la tyrannie, 13 mai 2012

Pour l'instant, voyez comme tout se tient, voyez comme la pesée des dieux et de leur crinière vous renvoie à la politique mondiale de Caligula et de son cheval, voyez comme la planète a pris rendez-vous avec la philosophie de la liberté, voyez comme la démocratie ne vit que si elle raisonne et ne respire que si elle redonne les armes de leur souveraineté aux peuples et aux nations asservies à leurs quadrupèdes célestes: Démosthène était le fils de la victoire de Salamine et l'Amérique vassalisatrice d'aujourd'hui portait, en ce temps-là, les armes et la crinière de Philippe de Macédoine. Guerriers de Salamine, comment apprendriez-vous que l'empire américain n'est pas légitimé à vous asservir, comment apprendriez-vous que les principes de la démocratie proclament la souveraineté des Etats sur le théâtre du monde, comment apprendriez-vous que la guerre de la philosophie est celle des droits de la pensée si nous ne descendions côte à côte dans l'abîme où Caligula tient le cheval de la tyrannie par la bride?

1 -La modernité du génie d'Albert Camus
2 - Le "Dieu" ligoté
3 - Le logiciel de "Dieu"
4 - Le suicide de "Dieu"
5 - La dernière halte
6 - De l'état actuel des travaux de l'Ecole de Paris
7 - L'abeille socratique

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1 - La modernité du génie d'Albert Camus

Ecoutons un personnage du Caligula d'Albert Camus lire et réciter "mécaniquement", souligne notre auteur, un passage du traité que le tyran romain est censé avoir rédigé et qui traite de l'excellence des exécutions publiques: "L'exécution soulage et délivre. Elle est universelle, fortifiante et juste dans ses applications comme dans ses intentions. On meurt parce qu'on est coupable. On est coupable parce qu'on est sujet de Caligula. Or, tout le monde est sujet de Caligula. Donc, tout le monde est coupable. D'où il ressort que tout le monde meurt. C'est une question de temps et de patience." (Camus, Caligula, p.148)

Encore la question du temps et de la patience du tyran, encore la question de la lenteur de la torture.

- Caligula et son cheval - Aux sources de la tyrannie, 13 mai 2012

Mais est-il un seul mot de cette réplique "fortifiante et juste" qui ne soit un fidèle décalque du type d'autorité que toute la théologie des châtiments divins requiert depuis des siècles et que confessent les trois monothéismes réunis? Tout y est: monopole d'un Dieu roboratif dans ses "intentions et ses applications", monopole du règne de la loi et de la vérité entièrement confondues, monopole de la dépendance du croyant livré à la souveraineté de la puissance divine, monopole, enfin, du tyran dont l'omnipotence change la mort en un châtiment universel et le ciel en vengeur suprême.

Poursuivons: "Je dis qu'il y aura famine demain. Tout le monde connaît la famine, c'est un fléau. Demain, il y aura fléau...et j'arrêterai le fléau quand il me plaira. Après tout, je n'ai pas tellement de façons de prouver que je suis libre." (p. 147)

Je possède l'exemplaire de Caligula que Camus a dédicacé à Saint-Georges de Bouhélier: "A Saint Georges de Bouhélier, puisqu'il s'est un peu reconnu ; avec la respectueuse sympathie d'un très jeune confrère. Albert Camus". C'est que Saint-Georges de Bouhélier (1876-1947) avait fait jouer son Le sang de Danton à l'Odéon en 1931, l'année où Camus, alors à peine âgé de dix-huit ans, sentait déjà germer dans son esprit un théâtre qui mettrait en scène les relations que le bourreau entretient avec sa victime et qu'on retrouvera dans Les Justes, Le Malentendu et surtout Caligula. Bouhélier, d'une famille de communards condamnés aux galères sous la République, donc otage lui-même du conflit entre l'Etat légal et la démocratie idéale des patriotes, avait porté à la dramaturgie odéonienne le texte biblique selon lequel il sera juste que le sang des innocents retombe sur les générations montantes, qui "en auront les dents agacées".

On connaît l'apostrophe de Danton à son exécuteur: "Bourreau, tu montreras ma tête au peuple, elle en vaut la peine". Mais qui est Caligula et que vient faire le christianisme dans la relation de Robespierre avec ses victimes? "Si vous ne savez pas que vous êtes tous capables de ça, vous n'avez rien compris au christianisme". Frottez-vous les yeux, les enfants : le Père Bro, dominicain et prêcheur du carême à Notre-Paris en 1946, a osé lancer ces mots à la tête de ses novices aussi indignés qu'ahuris au vu des ossements brisés et des cadavres à demi putréfiés dont un film sur les camps de concentration avait diffusé le spectacle en 1945.

Qu'enseigne aujourd'hui l'Ecole de Paris? Elle nous apprend qu'il y a trente huit ans seulement, en 2012, deux candidates à la présidence de la République française avaient eu l'audace de dire: "C'est un camp de concentration à ciel ouvert" à la vue du blocus, aux yeux du monde entier d'une ville d'un million sept cent mille habitants. Et pourquoi cette torture? Non seulement au nom des valeurs d'un Etat moderne, mais au nom de la nouvelle civilisation mondiale, celle des bourreaux aux bras croisés. Sachez, les petits, qu'à l'époque, aucun Etat de la planète n'osait seulement ouvrir la bouche à ce spectacle, sachez, novices de la démocratie, que la vénération de tous les peuples de la terre allait à Caligula et à son cheval. Comme dit le héros de Camus: "On est toujours libre aux dépens de quelqu'un. C'est absurde, mais c'est normal." (p. 147)

Camus fut le premier penseur moderne de la "normalité" de l'alliance du mythe de la Liberté avec la tyrannie, le premier anthropologue de "Dieu" et de sa justice. Espérons que la famille d'Albert Camus ne laissera porter les cendres de l'auteur de La Peste au Panthéon que par une France officielle qui aura entendu le Père Bro faire entendre la voix de feu du christianisme au cœur du mythe de Sisyphe.

2 - Le " Dieu " ligoté

Le XVIIIe siècle avait commencé de peser le christianisme romain à l'école des retrouvailles de cette religion avec les idoles d'importation du polythéisme, notamment par le truchement d'un culte des saints et de leurs images. Puis le XIXe siècle s'était mis à l'école de la philologie de Renan, de la science historique allemande et du roman social des Zola et des Victor Hugo. Enfin le XXe avait confié au marxisme la vocation de changer une religion fondée sur le paiement d'un tribut sanglant à la mort en un culte des pauvres et des malheureux. Mais si Camus revenait parmi nous, il verrait l'Ecole de simianthropologie de Paris s'attacher à féconder la postérité littéraire et anthropologique la plus vivante et la plus inépuisable à laquelle son œuvre est promise, parce que le XXIe siècle retrouvera, au cœur de l'élan et du souffle de la pensée originellement délivrante des chrétiens, une victoire à remporter sur l'utopie messianique. La simianthropologie de l'Ecole de Paris articule ses découvertes avec une psychanalyse du machiavélisme de la démocratie mondiale et des idéalités impériales qu'elle met au service d'une puissance étrangère.

- Caligula et son cheval - Aux sources de la tyrannie, 13 mai 2012

Le triple règne de trois grands trompeurs déguisés - le dieu calviniste de l'Amérique, le Jahvé des juifs et un Allah encore à délivrer des bandelettes de la tyrannie. Car ces trois vassalisateurs obéissent à la même construction originelle de la politique des châtiments, celle qui condamne le ciel à osciller sans cesse au gré des climats et des lieux entre le despotisme patelin et l'impuissance politique.

3 - Le logiciel de " Dieu "

Comment cela ? A partir du XVIIe siècle, les catéchètes et les bons apôtres de la cybernétique du ciel étaient dans l'effroi : ils avaient soudainement pris conscience de ce que l'algorithme apostolique de Calvin et le logiciel fataliste des jansénistes rendaient le créateur du monde impotent à jamais, et cela par un effet mécanique et inévitable de l'excès même des pouvoirs bénédictionnels et caligulesques confondus qu'ils lui avaient accordés sur la terre. Et maintenant, les théologiens de la gratuité de la grâce divine découvraient que si le libre arbitre de la créature ne se laissait plus mâter par le tyran du ciel, l'informatique de ce dernier tombait non seulement en faiblesse, mais sombrait fatalement dans une incohérence mentale incurable.

Songez qu'en raison du bon-vouloir du roi du salut, les coupables jugés dignes de la potence ne seront punissables qu'en raison du refus obstiné et sans doute fort mal intentionné du "dieu de bonté" d'élever son omnipotence jusqu'au culte de ses devoirs de souverain charitable. Il lui incombe donc nécessairement de préserver ses malheureuses créatures de la fatalité de tomber dans le péché et de finir cloués sur un gibet. Car si Adam se trouve livré d'avance et avant même de voir le jour à une "chute originelle" dans laquelle le pauvre homme n'est pour rien, alors les tortures infernales prévues de toute éternité par une divinité pateline entacheront le nouveau Zeus d'une cruauté teintée de séraphisme. Quelle folie de livrer le cheptel des fidèles aux crucifixions souterraines de l'éternité, quel fou qu'un Créateur tartuffique au point qu'il se lèche les babines des tortures caligulesques qu'il déclare angéliquement méritées! Mais quel génie que celui de Molière qui, le premier a compris l'hypocrisie du ciel, quel génie politique que celui du Père Bro qui disait: "Vous êtes tous des anges construits sur ce modèle-là".

Aussi l'Ecole des simianthropologues de Paris a-t-elle démontré avant tout le monde que le Jésuite Molina - 1535 - 1600 - fin politique et anthropologue avant la lettre, avait remédié de main de maître à la bancalité théologique du Machiavel du ciel des protestants. On sait que ce disciple affûté de saint Ignace a redonné son entêtement indispensable à une créature nécessairement pécheresse, et cela sous les applaudissements rassurés d'une Compagnie de Jésus à nouveau unanime à charger les seules épaules des fidèles du poids de leur trépas de coupables de naissance. Les malheureux otages du Caligula sanctifié des chrétiens persévèreront donc avec une obstination et un enthousiasme invincibles dans la désobéissance des sacrilèges raisonnés. Aux criminels ab ovo de sauver désespérément leur "Dieu" emberlificoté dans le saint raisonnement de Caligula; car un amoindrissement relatif et commode des pouvoirs exorbitants du ciel est la condition sine qua non du sauvetage de la logique interne qui commande toute la politique des trois dieux en guerre entre eux, mais proclamés uniques et séraphiquement rassemblés, mais à la seule école de l'impuissance qui menace leurs châtiments souterrains.

Et pourtant, l'amputation théologique - et en vue de sa propre sauvegarde - d'un créateur du cosmos dont Jansénius avait fait un acteur empressé de son propre arbitraire, cette amputation partielle, dis-je, est copiée sur le modèle des Caligula, des Tibère ou des Héliogabale, qui ont souffert précisément de se venger sans fin et bien vainement sur des rebelles dont la liberté et la dignité tenaces défiaient les chaînes de leur geôlier jusque parmi les rôtissoires de l'enfer. C'est le damné qui remporte la victoire sur le bourreau, c'est lui qui humilie son maître à le rendre impuissant comme un Caligula et qui couvre de honte son éternité piteusement désarmée.

4 - Le suicide de "Dieu".

N'oublions pas que si Néron s'est vu contraint au suicide à l'âge de trente-deux ans, alors qu'il régnait depuis l'âge de dix-huit ans, que si Caligula a été assassiné à l'âge de vingt-neuf ans seulement au terme d' un règne réduit à trois ans, dix mois et huit jours, que si Tibère fut étouffé sous des coussins à l'âge de soixante-dix-huit ans, que si le cadavre d'Héliogabale fut jeté à la voierie, les tyrans modernes, eux, vivent plus longtemps. Certes, on fera valoir que Hitler ne s'est suicidé qu'à l'âge de cinquante cinq ans, mais songez que Staline est mort en vieillard - il est vrai que les circonstances du complot des "blouses blanches" censé l'y avoir aidé demeurent mal éclaircies.

C'est pourquoi le sort actuel des trois "dieux uniques" a permis aux simianthropologues modernes et à l'Ecole de Paris de se poser la question du suicide qui guette les dieux uniques. Car si, selon Molina, Caligula, Tibère, Néron ou Héliogabale ont buté sur l'invincibilité de leurs victimes et sur la stérilité de tuer des innocents, le dieu des chrétiens, des juifs et des musulmans va-t-il mettre fin à ses jours, donc se retirer dans le néant en raison de la fatalité qui aura condamné toute divinité coupable d'omnipotence de mettre fin à ses jours? Car sitôt que "Dieu" met un pied dans l'arène du temporel, ou bien, comme il est rappelé ci-dessus, il se réduit à l'impuissance de jamais vaincre la liberté de ses créatures - le sort de Caligula l'attend au tournant - ou bien il cède le pas à la liberté irrépressible de ses victimes et il se volatilise dans le vide de l'immensité, tellement un dieu n'est utilisable, sur le terrain du droit que s'il se plie aux lois et aux pratiques légales de la politique semi-animale que sa créature lui impose sur la terre.

On sait que, la première, au monde, l'Ecole de Paris est parvenue à théoriser le "suicide spirituel", ce qui a conduit les sciences humaines de notre temps à approfondir l'observation et l'interprétation rationnelle de l'animalité propre à notre espèce. Car les tyrans absolus et universels que nos encéphales d'autrefois appelaient des dieux "très bons et très puissants" nous ont démontré non seulement que nos idoles étaient des tueuses adorées pour leurs bienfaits, mais également des tyrans glorifiés par la cruauté de leurs forfaits. Car, à l'image du Caligula, "Dieu" est d'autant plus adoré que ses châtiments sont plus épouvantables.

C'est pourquoi, en ce milieu du XXIe siècle, la thérapeutique préventive des catastrophes théo-politiques nous convie à une ultime halte à la page cent quarante sept du Caligula curatif de Camus: "Caligula: Intendant, tu feras fermer les greniers publics. Je viens de signer le décret. Tu le trouveras dans ma chambre. L'intendant: Mais... Caligula: Demain, il y aura famine. L'intendant: Mais le peuple va gronder. Caligula: Je dis qu'il y aura famine demain." (p. 147)

5 - La dernière halte

Vous me direz qu'il s'agit du plus vieux rendez-vous de notre histoire avec notre théologie des idoles et que nous avons déjà entendu tout cela de la bouche de l'empereur Caligula. A-t-on jamais vu une famine tomber du ciel sans qu'elle eût été ordonnée par notre tyran céleste, a-t-on jamais vu une épidémie ravager la terre de sa faux sans que Caligula n'en fût l'auteur vénéré? La guerre que Voltaire a menée parmi nous pour faire triompher à la barbe de Rome une vaccination coupable d'impiété aux yeux de notre Héliogabale des nues n'a triomphé dans l'Europe entière de l'époque qu'avec le secours massif des hérétiques anglais.

Comment un Saint Siège qui voulait jeter les cendres de Voltaire à la voierie aurait-il comblé de louanges le sacrilège audacieux selon lequel des interventions de nos seringues mettraient un terme profane aux saints ravages de la variole ? Comment la Curie aurait-elle couronné des blasphèmes qui immuniseraient les fidèles contre un fléau non moins voulu du ciel que la famine ordonnée par Caligula? C'est que les tyrans et leurs hommes de main dans le ciel sont tour à tour les rois de nos vaches grasses et de nos vaches maigres. Comment ne serait-il pas profanateur de retirer de leurs mains le pouvoir de frapper à leur gré des nations entières des longues souffrances et des retards de la mort qu'entraînent les épidémies judiciaires? Comment priver le sceptre de Caligula de la thérapie des chapelets? Pis que cela: l'Ecole a osé rappeler que, jusqu'à nos jours, il est demeuré digne de la damnation de douter du plus effroyable et du plus saint exploit du génocidaire divin, le Déluge.

On voit que la tyrannie du Dieu des chrétiens - dont les Caligula, les Tibère et les Néron ne seront jamais que des approximations ou des contrefaçons éhontées - nous renseigne non seulement sur les ultimes ressorts d'une espèce de sauvages, mais sur les stations du chemin de croix des civilisations simiohumaines, puisque le culte de l'autorité publique au sein des cités que cet animal s'est construites - aux fins, dit le Père Bro à Gaza, de se protéger du Caligula qui l'habite - ce culte, dis-je, se trouve en conflit permanent avec les progrès lents et tardifs de la conscience et de l'intelligence de quelques spécimens isolés de notre espèce, de sorte que l'histoire théologique de la tyrannie se révèle la clé du genre simiohumain et de l'interprétation anthropologique de son destin cérébral.

6 - De l'état actuel des travaux de l'Ecole de Paris

L'école de Paris vient de démontrer, toujours à l'écoute de la postérité anthropologique de Jonathan Swift et de Shakespeare, (- Caligula et son cheval - Aux sources de la tyrannie, 13 mai 2012) que l'évolution de l'éthique de l'espèce de sauvages à laquelle nous appartenons est toujours parallèle à celle de la raison embryonnaire et torturante à laquelle cet animal parvient à s'initier peu à peu. Les exemplaires les plus originels de la bête acceptent encore de nos jours et les yeux fermés la morale d'un tyran suprême du cosmos. Ce type de fidèle d'Allah vous dira: "Puisque Allah existe de toute évidence et puisqu'il m'est démontré par A plus B qu'il a dicté lui-même et sans contradiction, oubli ou négligence à l'ange Gabriel les textes sacrés qui révèlent l'étendue de son omnipotence, de ses droits et de sa justice à mon égard, je dois me montrer suffisamment sage et raisonnable pour m'éviter du moins les tortures les plus extrêmes que son saint tribunal me réserve de toute évidence et pour l'éternité dans les ténèbres de ses geôles posthumes. Dans le cas, horribile dictu, où j'en viendrais à manquer de respect à sa personne et à contester la légitimité entière des châtiments abominables qu'il se verra contraint de m'infliger, je reconnais d'avance ma culpabilité pleine et entière."

L'Ecole de Paris a démontré que la condition première des progrès cérébraux des primitifs demeurés les plus incohérents passera nécessairement par une érosion progressive des absurdités dont la boîte osseuse de cet animal se trouve enveloppée de naissance; et leur crâne, ajoute l'Ecole, n'entrera dans une démarche logicienne qu'à l'heure tardive où des syllogismes dictés par une dialectique socratique impérieuse feront prendre à l'os frontal de ces malheureux les chemins d'un entendement trans-zoologique. Il est extraordinaire, dit encore l'Ecole, que depuis les origines, l'encéphale du simianthrope n'ait jamais progressé d'un pouce qu'à la condition expresse de civiliser les idoles qui l'assassinent, il est saisissant, dit encore l'Ecole, que la sauvagerie aille toujours de pair avec l'entêtement dans l'ignorance et la sottise, il est réjouissant que le tyran caligulesque qu'on appelle "Dieu" depuis la Genèse finisse par se révéler un civilisateur secret, quoique par une voie indirecte, puisque les germes d'intelligence qui se glissent obstinément sous l'épais occiput de ses créatures ruinent peu à peu la raison et l'éthique de l'idole universelle et lui fait jeter à terre le sceptre de la terreur qu'elle brandissait sur toutes les têtes.

7 - L'abeille socratique

Mais, dit enfin l'Ecole de Paris, l'initiation du simianthrope aux ultimes secrets de la politique et de la morale des cités - celle qu'enseigne l'histoire des crimes et de la justice des dieux vengeurs - cette initiation, dit-elle, rappelle au singe locuteur que la longue évolution de son encéphale n'a pas encore mis entre ses mains la boussole d'une science abyssale de lui-même; sinon il saurait depuis Caligula que la terreur est demeurée l'élixir de l'ordre public et de la discipline collective des animaux épouvantés d'aujourd'hui.

Alors le tortionnaire en chef du cosmos qu'on appelait "Dieu" et qui vient de se suicider entouré de ses saints à Gaza, apparaît en filigrane sous la plume de Camus. Ecoutez-le se justifier, puis se repentir d'avoir déclenché le déluge: "L`Éternel vit que la méchanceté des hommes était grande sur la terre et que leurs pensées couraient toutes et jour après jour vers le péché. Il se repentit d`avoir créé l'humanité. Et il se dit: J`éradiquerai l'homme de la face de la terre, j'exterminerai jusqu`au bétail, aux reptiles et aux oiseaux; car je me repens de les avoir fabriqués. (Gn 6, 5-7)

Mais, dans le même temps, comme tous les tyrans fous, "Dieu" prend conscience de l'impuissance caligulesque de sa sauvagerie déchaînée. Voici les termes dans lesquels la bête féroce se repent de ses tueries: "Noé choisit des bêtes de toutes les espèce et il les offrit en holocauste sur l`autel. Alors l`Éternel huma une odeur agréable, et il se dit: 'Je ne frapperai plus les vivants. Tant que la terre demeurera, jamais plus les semailles et la moisson, le froid et la chaleur, l`été et l`hiver, le jour et la nuit ne cesseront." (Gn 8, 20-22)

Voici que le Caligula des saints massacres devient l'éducateur de lui-même! Cela, le génie de Camus l'a entre-aperçu quand il fait "tourner Caligula sur lui-même, hagard", et le dirige "vers son miroir". Alors l'auteur de La Peste met dans la bouche du tyran romain un pastiche de la parole biblique: "Caligula, toi aussi, toi aussi, tu es coupable. Alors, n'est-ce pas, un peu plus, peu moins ! Mais qui oserait me condamner dans ce monde sans juge, où personne n'est innocent!" (p.213)

C'est à l'école de ses symboles sommitaux que la simianthropologie critique observe l'histoire de la bête se "pressant contre le miroir" et qu'on appelle l'histoire; car cette discipline ignore encore qu'elle se veut le réflecteur géant du suicide de "Dieu", le miroir de la conscience dans lequel se réfléchissent les miroirs brisés de l'espèce spéculaire. Aux dernières nouvelles, nous apprenons que l'Ecole de Paris est devenue la théologienne du miroir suprême, celui dans lequel le suicide des grands donateurs esquisse l'effigie d'un dieu vivant.

Celui-là se donne à tuer afin d' "emporter son miel", dit l'abeille socratique, celui-là boit la coupe de miel de Zarathoustra, celui-là est un crucifié invisible. Il est étrange qu'il existe deux espèces de mises à mort et deux races de suicidaires. S'agirait-il d'élever "Dieu" au rang de ses suicidaires de l'absolu?

Le 27 mai 2012

aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr