La société du Poker

120524 12 min  Système
Grâce au cerveau rien n'est "bien" ou "mal", tout dépend de la place que ça a dans un contexte précis.
C'est sur ce qui est consenti et considéré comme acceptable que viennent se bâtir les fondements d'une société.
Si on voyage sur d'autres planètes ou d'autres cultures ou d'autres époques, ce sur quoi est fondée le plus solidement la société humaine varie considérablement. On est toujours touristiquement étonnés de voir les développements pris par ce qui est considéré comme acceptable.

C'est précisément la dimension du voyage anthropologique qui rend communément acceptable de pouvoir critiquer sa société et d'en dénoncer ce qui est aberrant, stupide, frivole ou illogique.
La notion de "logique" tient à ce qui, projeté dans l'avenir, démultiplié, appliqué équitablement, produit invariablement les conséquences espérées, pourvu qu'elle aient été bien définies.

Car souvent les conséquences espérées par les actes des hommes ne sont possibles à définir qu'en trifouillant dans leur subconscient, et c'est ainsi seulement qu'on peut constater si les actes et les espoirs sont bien coordonnés, ou si ils sont l'expression foireuse d'un espoir enfoui, deséspéré.

L'être humain n'est pas suffisamment idiot pour être pareillement stupide en tous points du Cosmos ; On peut seulement se demander, grâce aux yeux ouverts du voyage, ce qu'est la nature humaine et ce qui est le plus commun à notre espèce. C'est dans cette optique qu'on définit ce qui est logique, éthique, valable.

On pourra même s'étonner et s'amuser si on apprenais par mégarde que le stade évolutif actuel auquel nous sommes est possible à considérer comme étant pré-humain, si sur l'échelle de l'évolution les humains de la terre sont âgés de seulement zéro virgule un mois.

C'est parfaitement acceptable dans ces conditions de barboter dans ses excréments et de n'avoir pour seul soucis que de téter son téton-magique aussitôt qu'on en a envie. Que la vie, l'énergie vitale et le désir de vivre ne s'expriment que par l'appât du gain et l'appropriation de toute chose, sans réelle conscience que cette appropriation extermine la vie et la beauté de tout ce qu'elle prend pour cible. Puisque pour s'en rendre compte, il faut avoir un champ de vision plus étendu, il faut avoir une conscience de la logique.
Oui l'être humain n'en n'est qu'au stade où il apprend à coordonner ses muscles éthiques.

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J'ai voyagé en 2028 et je dois dire qu'il y avait un peu de l'esprit de Futurama dans ce voyage, où j'ai vu une humanité un peu dingo, prenant pour acquit et sacré ce qui n'étaient que des développements nouveaux, fondant leur raison sur l'éphémère, développant des pratiques voulues sacrées et coutumières même pendant un bref instant, sachant pertinemment que ça ne durerait pas, mais y consacrant toute la sacralité dont ils sont capables, tels des aveugles ou des fous.

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C'est grâce au jeu que l'humanité nourissonne développe ses aptitudes à opérer des choix libres, sa force, et ses limites.

Tout le système économique inique est un amas de règles floues, de résidus d'acceptabilité hérités d'autres époques et d'autres peuples, hautement contradictoires et d'un bas degrés d'organisation. Aucune notion éthique ou morale ne peut se greffer avec succès sur le culte de l'argent bien que nombreux soient ceux qui se forcent à le croire, gardant cette illusion sous l'horizon de leur conscience, afin de pouvoir continuer à jouer et développer leurs muscles et leurs réflexes.

Il faut bien se dire que tout ça n'est qu'un jeu, avec ses règles, et que bientôt ça ne nous amusera plus car on aura grandi.
Et même on ne tarira pas de critiques pour s'arracher de notre mielleuse quiétude systémique dont le principal effet n'est plus que de produire un ennui mortel.

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Le système économique, fondé sur l'avalisation de l'existant en fonction d'un profit monotone, exprimé en nombre de jetons, n'est que le résultat d'une simple règle du jeu qui n'a pas de signification propre en elle-même, pas d'ambition d'universalité, qui n'a pas été "pensée" mais s'est seulement imbibée dans les comportements via un champ morphique qui est le même que celui qui commande aux arbres de se réveiller au printemps même si la météo n'indique aucun changement par rapport à l'hiver. C'est une forme d'acclimatation.

Si les humains décident que ce qui a le plus de valeur dans la vie est la quiétude, de façon à pouvoir s'occuper de choses spirituelles, alors ils règleront leur système social autour de ce nouvel Acceptable. Certaines tribus ne pensaient jadis qu'à prier toute la journée (ce sera même la principale activité des humanités en fin de vie), et nous ne pensons qu'à obtenir les jetons qui autorisent de vivre.

Les jetons, leur masse et leur valeur, sont le seul objectif de toute opération, et quand parfois il arrive qu'on mette cela au second plan, dans un élan d'humanisme et de désir de vivre, on se fait vite rattraper par ceux qui y voient un nouveau pigeon à plumer (quoi que pas toujours car il y a une justice quand même !).

Leur méthode est simple, radicale et osée : c'est la violence à l'état brut, le mensonge et le bluff, voire même un certain sadisme à toujours immédiatement profiter de la moindre faiblesse de l'humain normal qui se pose des questions légitimes. Et l'homme honnête n'a plus qu'à se tapir en embuscade.

Cette pratique a été érigée en politique puis en mentalité, puis en réflexes, et c'est de cette barbarie dont il faut se défaire, de tout ce qui tue ce qu'il y a d'humain en l'humain.

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Je n'ai pas besoin de forcer mon muscle divinatoire pour m'apercevoir que notre société post-occidentale est en train de partir en sucette vers la dictature.

On a été prévenus de ça par les anciens penseurs, la dictature est ce vers quoi la gravitation attire inexorablement une société, c'est une de ses tendances antagoniques, qui s'oppose au progrès et au désir de vivre en paix (c'est à dire que le désir de vivre en paix s'exprime par ce qui provoque l'inverse, si elle ne peut s'exprimer que par les règles iniques d'un jeu stupide).

Tant que les règles du jeu n'arrivent pas à être critiquées et observées, détachées et isolées, extraites de notre façon de penser et d'agir, ces règles viendront se mêler à notre humanité en se positionnant de manière à devoir absolument être pratiquées pour pouvoir accéder à leur contraire, que sont la paix la joie et le bonheur. C'est une forme de Deal.

Regardez comment les dictateurs nous emmènent vers la guerre, en excitant la peur dans le sens où on est sensés aller (vers la compassion et l'acceptation de la différence), et en apparaissant tels des sauveurs emplis de bonnes intentions, pour nous guider vers un champ de ruines et de souffrance. Le temps qu'on se rende compte de l'arnaque est dû à la capacité de l'humain à accepter les inconvénients d'une solution qu'on continue de croire bonne, jusqu'au moment où l'horrible réalité apparaît en toute franchise.

C'est un peu le satanisme de notre condition, ce dont on n'est pas conscients et dont on a besoin de prendre conscience se place toujours dans notre dos et derrière l'horizon du coin de l'oeil ; Et en même temps les effets que cette inconnaissance produit se présentent sur notre chemin évolutif pour le freiner, le bloquer, le menacer.

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(Normalement) Si on instruit les jeunes ce n'est pas pour qu'ils deviennent des ouvriers à usage mécanique unique mais précisément pour qu'ils aillent faire le job difficile qui consiste à défricher l'inconnu afin d'y dégager des terres nouvelles, et les promesses d'un monde meilleur, plus paisible, plus logique et mieux organisé, plus en accord avec les autres humanités du Cosmos (géographiquement ou temporellement).

Ici dans ce monde l'école est une industrie qui fabrique des homme-outils prêts à l'emploi, au fur et à mesure des besoins. Une entreprise se sert dans le gisement humain et renouvelle fréquemment son stock quand leur outillage devient trop boiteux. Il n'y a pas d'attachement émotionnel, pas d'apprentissage ou de lien affectif, les homme-outils sont livrés par containers et remplacés en cas de défaillance.

C'est à dire que l'idéologie de la productivité, ô surprise que ne le saviez-vous pas, que ne vous en doutiez-vous point, fini par s'appliquer à vous-mêmes. C'est pire que "ne fais pas à autrui ce qu'on ne voudrait pas qu'on te fasse", c'est : "La façon dont tu te comportes avec toutes choses, vivante ou statique, définit, régit et agit sur ce que tu es".

Ah mais parce que il faut le savoir, la petite phrase mystérieuse "tout a une raison d'être" s'explique très simplement pas la science et la logique la plus évidente possible : c'est ce qu'on fait, ce sont nos actes qui génèrent eux-même leur raison d'être. Tout simplement, la raison est postérieure à l'action. C'est pourquoi il est fondamental de ne pas baser ses actes sur des raisons, mais de vouloir construire la raison grâce à ses actes.

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L'extraordinaire histoire de l'humanité terrestre balbutiante qui part à la découverte de sa vraie nature s'exprime et fini par apparaître :

Voyez le rapport, la relation, le quotient entre une société d'abondance où tout d'un coup surgissent des nouveaux facteurs sur lesquels bâtir une société humaine, que sont la compassion, la multitude, la culture de la différence, un art contemporain coloré et bucolique, et une charte des Droits de l'Homme quasi-divine qu'on peut presque toucher du doigt...

et où le système, continuant de fonctionner normalement, nous a finalement conduit, vers la rareté, la pauvreté, et comme par hasard tout d'un coup les droits de l'homme, la liberté, l'empathie et la compassion s'étiolent progressivement, et la société plonge derechef vers la dictature, la barbarie et le moyen-âge.

Voyez le rapport évident entre l'abondance et la lumière d'un siècle glorieux, et l'austérité et l'étiolement des droits civiques, les guerres et l'horreur.
C'est tout ce sur quoi se bâti la société qui est en jeu à travers l'arnaque mondiale du système du profit ; et à travers le culte de la raison prééminente à l'action, alors que ce faisant, toute raison et toute logique sont heurtées violemment par des actes inhumains.
Et tout cela en continuant de croire à l'arnaque initiale, tout cela les yeux bandés.

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Dans les conditions actuelles où la banque numéro 1 possède le monde, embauche ses habitants, et lui soustrait une rente à vie éhontément supérieure à la quantité d'argent qu'elle met à sa disposition, en regardant avec délectation ses sujets se battre pour de la nourriture, le rêve d'un monde meilleur et mieux organisé a autant d'effet qu'un poème récité à un éléphant qui charge.

La condition humaine post-occidentale compartimente la réalité et met en quarantaine ce qui peut interférer avec ses règles du jeu, de sorte que la poésie d'un monde meilleur soit considéré comme un loisir presque outrancier, pendant que les vrais mecs eux, travaillent ; Et leur travail consiste à frapper les plus faibles, mais ce n'est pas ainsi qu'ils le voient car ils sont encore dans la berlue pré-consciente, à deux pas de s'apercevoir qu'ils ont été induits en erreur pendant toute leur vie par un système qui n'a rien à se reprocher.

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Pendant un paquet d'années j'ai étudié sous toutes ses coutures les nombreuses possibilités offertes pour obtenir un plus haut degrés d'organisation et sculpté les fondements d'une société humaine rationnelle (sans que ça ne semble intéresser personne mais bon).

J'ai découvert des concepts de la pureté du diamant qui ne peuvent que être admis et acceptés, durables éthiques et logiques, mais qui pourtant sonnent creux aux oreilles des gens de ce monde.

Ou même si ça ne tombe pas dans l'oreille de sourdingues que vous avez l'air d'être, quand on dit "les moyens devraient découler des Droits et non l'inverse", arrive toujours le coup de sifflet qui sonne la fin de la rêvasserie, et il faut retourner à sa vie de merde, sans savoir à quoi raccorder ces jolies idées, ou pire, en croyant qu'elles sont normales et banales.

Ainsi le policier retourne à sa matraque, distribue les coups en se disant que c'est un boulot qu'il faut bien faire, en se situant comme celui qui rétablit l'ordre et la quiétude, en se prenant pour celui qui pense à une large échelle en face de laquelle les coups de matraque sont un moindre mal, ou je ne sait quelle autre connerie afin de justifier, suturer, scotomiser toute velléité qu'aurait la vérité à vouloir jaillir.

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Ainsi le job le plus intéressant à pratiquer de nos jours consiste à jouer au poker car on gagne sur tous les tableaux, on s'amuse, on rigole, on ne fait rien d'inacceptable pour les autres joueurs, et on se ballade de villas en casinos, de plages blanches en places fortes, chaîne en or autour du cou et bague en diamant pour se fiancer avec l'argent.
Au moins pendant ce temps on ne collabore pas à la destruction du monde, on cherche à s'en échapper.

Il se pourrait, mais c'est une hypothèse, que dans le futur quand les robots prendront en charge toute la production, que le poker soit la dernière activité professionnelle restante d'une époque où il fallait prendre pour avoir.
Et au moins la dimension hasardeuse du jeu apparaît en toute franchise, il ne s'agit pas de la dissimuler pour faire naître des classes sociales et des mérites qui sont dus à d'autres mérites, qui sont dus, eux, au hasard. Et puis au poker ce ne sont pas 1 mais 10% des joueurs qui gagnent.

Qui sait, peut-être qu'un jour l'indécence qui consiste à parier la misère du monde et la vie des gens sera considérée comme parfaitement acceptable. (ah mais oui ça l'est déjà).

Qu'on soit riche, pauvre, intelligent ou bête, coloré ou grisâtre tout dépend du hasard. On s'en moque puisque l'âme humaine vient s'asseoir au volant d'un corps quelconque le temps d'une expérience de vie, où il faut faire des choix et s'extraire de la matrice de notre nature afin de la connaître.

Si la vie c'est un jeu alors ce n'est pas qu'un jeu, si c'est une expérience alors ce n'est pas qu'une expérience. Si Dieu nous guide alors Dieu est ce qu'on doit générer.

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