La chute de M. Nicolas Sarkozy

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Les enseignements à tirer d'un contre-exemple de chef d'Etat

Manuel de Diéguez

Le 29 avril, j'avertissais mes lecteurs que j'allais poursuivre mes rétrospectives imaginaires par des analyses anthropologiques des ressorts qui commandent la tyrannie depuis Caligula. Je remets ces exercices aux 13 et 20 mai, parce que l'élection de demain du Président de la République donnera à la planète tout entière une occasion à ne pas manquer de se poser à nouveaux frais la question de la nature et de l'avenir du régime démocratique : vingt-cinq siècles après Périclès, le suffrage universel n'est pas encore devenu apte à juger les chefs d'Etat dans leurs compétences essentielles, celles qu'il leur est principalement demandé de démontrer sur la scène internationale.

Régis Debray soulignait récemment que la politique étrangère est devenue le véritable ministère de l'intérieur des grands Etats européens; mais sur ce point décisif, M. Nicolas Sarkozy sera demeuré étranger aux devoirs de sa charge en raison d'une cécité politique incompatible avec le regard d'aigle sur l'avenir du monde auquel leurs hautes fonctions appellent les géants de l'histoire. Sa chute aura coïncidé avec un tournant décisif de la géopolitique: en apportant, aux côtés de la Russie, son soutien à la fois au Hamas et à l'Euro, la Chine a pris acte de ce que l'utopie messianique d'Israël est parvenue au terme de son parcours et que l'heure a sonné, pour une planisphère dont le centre de gravité s'est d'ores et déjà déplacé vers l'Asie, de prendre la tête du printemps arabe authentique - celui qui n'aura pas le soutien des théocraties pétrolières.

Telle est la problématique dans laquelle la postérité jugera la myopie de M. Nicolas Sarkozy sur la scène internationale. Mais, dans le même temps, son échec suscitera une réflexion anthropologique sur l'avenir de l'Europe, puisque, depuis vingt-cinq siècles, la pensée politique se demande si la civilisation de l'agora est en mesure de répondre à bon escient aux défis que lui lance le monde extérieur.

1 - Une pathologie politique inédite
2 - Les syllogismes socratiques
3 - Les nains ficeleurs
4 - Entre les casemates et les nues
5 - Les décadences au microscope
6 - L'Europe des valets
7 - Les armes nouvelles de la démagogie
8 - Une espèce auréolée par son langage
9 - Qu'est-ce qu'un Français ?
10 - Incartades et extravagances
11 - La France et sa culture
12 - Psychophysiologie de la démocratie mondiale
13 - Quelle démocratie pour demain ?
14 - La vraie France

1 - Une pathologie politique inédite

Dès 2004, j'ai étudié sur ce site la pathologie politique que le sarkozysme n'allait illustrer spectaculairement sur la scène internationale qu'à partir de 2007. On comprendra que je tire quelques conséquences d'une chute dont la portée paradigmatique mérite bien davantage qu'un haussement d'épaules de Clio, parce que les civilisations tirent de plus féconds enseignements de leurs échecs que des lauriers dont elles couronnent leurs victoires. Si les démocraties à la courte vue ne tiraient pas des enseignements d'une portée mondiale du bref passage à la tête de la République française d'une caricature de chef d'Etat, la simianthropologie moderne ne s'enrichirait pas d'un approfondissement de la réflexion sur le concept même de démocratie.

C'est donc le diagnostic d'une myopie mondiale que l'historien et le simianthropologue désormais étroitement associés appellent à préciser de conserve, c'est donc la maladie qui paralyse la gouvernance républicaine et démocratique de l'histoire de notre espèce qu'il nous faut apprendre à caractériser.

2 - Les syllogismes socratiques

On sait que la science politique simiohumaine est née tout entière de la réflexion de Socrate sur un enseignement de la "vérité" qu'il croyait pouvoir domicilier dans des syllogismes irréfutables: si vous suiviez pas à pas l'itinéraire d'une logique idéale, elle logeait ses évidences au coeur d'une psychophysiologie de histoire. Primo, disait le maître de Platon, un homme bien informé a nécessairement raison tout seul contre une multitude d'ignorants. Secundo, les ignorants se pressent infiniment plus nombreux sur l'agora que les connaisseurs des affaires de l'Etat, d'où il résulte que l'erreur trouve toujours et fatalement son expression naturelle dans l'opinion commune, tandis que la vérité se réfugie dans le jugement infiniment minoritaire auquel seuls les esprits rationnels ont accès. Tertio, la démocratie renverse entièrement cette dialectique, puisqu'elle soutient que la vérité se rangerait infailliblement dans le camp du plus grand nombre. Quarto, la démocratie fonde donc la politique des cités sur un système de gouvernement absurde par nature, puisqu'elle valide l'erreur collective à partir de l'assise illégitime qu'elle donne au vrai et au faux. Quinto, la meilleure preuve en est que, depuis les origines du monde, l'animal vocalisé n'a jamais fait aucun progrès dans quelque ordre que ce soit par la concertation, l'inspiration et l'attention d'un rassemblement de spécimens anonymes et tirés au sort, mais toujours et exclusivement à l'écoute d'un individu incompris de la foule et inévitablement honni à ce titre. Sexto, il faut donc mettre en place une sélection éliminatrice de l'ignorance et de la sottise, afin que l'art, la science et la pensée retirent peu à peu la bête parlante de la zoologie qui lui a servi de berceau. Septimo, la discipline qu'on appelle la philosophie sera la seule appelée à singulariser les têtes et, à ce titre, elle paiera jusqu'à la fin des temps le tribut de la mort socratique à l'ignorance armée de la ciguë du plus grand nombre.

3 - Les nains ficeleurs

A ces syllogismes implacables, Montesquieu répondait que "c'est une grande folie que de vouloir être sage tout seul". Quant à un certain Winston Churchill, qui, sitôt la guerre achevée avait été puni de sa victoire et renvoyé sèchement à son domicile au profit d'une baderne, il alléguait que la démocratie est le moins catastrophique possible de tous les régimes politiques, parce que la nature même d'un animal insuffisamment cérébralisé le contraint de choisir le moindre des maux dont il se trouve accablé de naissance. Son instinct de conservation naturel suffit à remédier quelque peu à ses infirmités; et il parvient à survivre tant bien que mal au milieu de la jungle où il se débat. Il faut donc examiner ce qui arrive à cette espèce quand elle entend déclencher à son profit les prétendus bienfaits qu'égrène le chapelet de la piété démocratique.

Sitôt que des bimanes dûment sélectionnés et réputés réfléchis s'emparent des commandes des cités, leurs qualités cérébrales se changent instantanément en vices rédhibitoires; car ils se jalousent si férocement les uns les autres, qu'à peine étalées au grand jour, leurs rivalités neutralisent leurs vertus les plus estimables et en anéantissent les effets heureux que Socrate en attendait bien à tort. Certes, à l'origine, l'ignorance des foules s'était révélée le pire des maux dont souffraient les Athéniens; mais maintenant, l'égoïsme des meilleurs supplantait les désastres de la sottise collective, de sorte qu'à peine un individu suréminent se détachait-il du corps social, les avantages de l'aristocratisme relatif des élites volaient en éclats. Ou bien les spécimens supérieurs se coalisaient contre lui afin de sauvegarder à leur profit les bénéfices d'une médiocrité fructueuse et qu'ils entendaient perpétuer entre eux, ou bien un sommital brisait la coquille de l'auto-agglutinement de ses pairs et Gulliver tombait dans la tyrannie du seul fait qu'il en venait à se défendre contre les nains ficeleurs.

4 - Entre les casemates et les nues

Depuis la Grèce antique, cette loi s'applique à tous les simianthropes dont l'écriture nous a transmis le souvenir. Aussi l'Europe d'aujourd'hui s'apprête-t-elle à reproduire ce modèle : en raison de la vassalisation intensive de sa classe dirigeante par un empire étranger et de la corruption endémique de ses notables, le Vieux Monde entend remédier à l'impéritie des démocraties abusivement qualifiées d'élitaires; mais elle ne s'y essaie qu'à se forger une "vraie droite". De même, Athènes vaincue dans la guerre du Péloponnèse a prétendu se muscler à l'école craintive et furieuse des Trente Tyrans. De même encore, l'Eglise affaiblie par la Réforme s'est raidie au Concile de Trente pour forger l'armure de sa foi sur l'enclume de ses dogmes effarouchés et durcis. De même, enfin, la mort de Louis XVIII en 1824 a entraîné la monarchie de droit divin de la France à se réfugier, avec Charles X, dans la forteresse doctrinale des Capétiens.

Mais si les droites se crispent et conduisent les sociétés à leur auto-fossilisation, les gauches les mènent à la vaporisation. A l'instar de l'Eglise et de la monarchie, l'Europe oscille entre la raideur cuirassée et la liquéfaction. C'est ainsi que le Concile Vatican II n'a supprimé le latin et la soutane que pour se diluer dans l'atmosphère. Lugubre choix, pour l'Europe, de rouiller dans ses casemates ou de se perdre dans les nues.

5 - Les décadences au microscope

La domestication empressée des classes dirigeantes fait autant de ravages dans les décadences que la cécité des foules dont on rêvait de conjurer le relâchement. Dans ce contexte, M. Nicolas Sarkozy se situait à la croisée des chemins où la démocratie mondiale se trouvait déjà contrainte de lutter davantage contre l'impéritie de ses élites que contre l'aveuglement du plus grand nombre. C'est dire que le sort de ce président de passage se révèle d'autant plus démonstratif que l'élite européenne consent davantage à plier l'échine sous le joug d'un empire étranger. Il en résulte qu'à l'ignorance et à la sottise des majorités démocratique se substitue la piteuse veulerie des élites sur lesquelles Socrate fondait des espérances philosophiques excessives. On vient encore de le vérifier à l'occasion de la démonstration publique de ce que les ravages de la démission des classes dirigeantes dont leur maître caresse l'encolure peuvent égaler et dépasser les désastres de la candeur des masses.

Une député hollandaise du Parlement européen, nommée rapporteur, avait été chargée de "négocier" avec le souverain d'outre-Atlantique "l'autorisation" - qu'il feignait de quémander - qu'on lui transmît les traits distinctifs des voyageurs en transit sur son territoire. Contre toute attente, cette commission avait osé conclure que les enquêtes de police de Washington devaient se limiter à l'examen du prétendu "danger terroriste" que les touristes étaient réputés représenter dans leur ensemble, mais non violer la loi qui protège les droits fondamentaux des citoyens européens, puisque les démocraties leur donnent la solennité constitutionnelle dont ils parent leur "loi fondamentale" - celle qui s'éclaire à la lumière, disent-ils, des droits universels et inaliénables du genre humain.

Les Etats européens s'étant évidemment empressés d'annuler ce rapport et ayant désavoué rudement la député hollandaise, cette citoyenne avait déploré publiquement que les "intérêts diplomatiques", donc les droits de l'Olympe du monde, fussent devenus prioritaires au point que les valeurs morales réputées inaltérables et si hautement proclamées intangibles par l'ex-civilisation européenne fussent jetées tous les jours aux orties.

6 - L'Europe des valets

Et pourtant le suffrage universel parvient quelquefois à témoigner d'un sens rassis plus ferme et mieux averti que les élites décadentes dont une cour étrangère flatte les vanités. Si le suffrage universel avait été consulté, jamais il n'aurait consenti à fournir des gages criants de la vaporisation de l'Europe. De plus il aurait fait preuve d'un esprit de raison et d'une santé du jugement mieux pesés face à l'hégémonie insolente du souverain que les gouvernements flagorneurs et leur valetaille; car il est bien évident, se dirait le peuple, que les Etats-Unis ne disposent en rien d'une souveraineté qu'ils ne brandissent que dans le vide, tellement il leur serait impossible de violer à grand tapage les droits les plus élémentaires de leurs féodaux si ceux-ci n'offraient aux yeux du monde entier le spectacle de leur mutisme complaisant à l'égard de la subordination à laquelle ils consentent.

Du reste, les autorités américaines ont aussitôt claironné que leur "relation forte" avec leurs "alliés" avait à nouveau été affichée, ce qui signifie, en clair, que la "relation" qualifiée à cor et à cri de "forte" exprime seulement un assujettissement franchement reconnu et pleinement accepté par des Etats en livrée. Du reste, en cas d'insoumission des gouvernements habillés en chambellans, Washington imposerait de force des "traités bilatéraux" à une Europe divisée en nations, parce que des roitelets isolés et tremblants sont plus faciles à mettre à la raison qu'un ensemble flasque et supra-national.

On voit que l'épouvante la plus irraisonnée s'empare avec la rapidité impérieuse d'une épidémie de l'encéphale des classes dirigeantes des démocraties. Mais si l'on songe aux dangers pour leur vie que couraient les sénateurs romains exposés aux pouvoirs réels et illimités d'un Néron ou d'un Caligula, on se dit que, dans les décadences, la science politique des élites effrayées et vaincues se révèle décidément une proie appétissante à croquer.

7 - Les armes nouvelles de la démagogie

C'est à son insu que M. Nicolas Sarkozy jouit du privilège peu enviable de se présenter en spécimen d'une civilisation démissionnaire; car c'est tout fortuitement qu'il se trouve à la source des travaux fondateurs qui attendent les politologues de demain. Qui ne sait qu'ils se livreront à une dissection drastique des relations de plus en plus tendues que les peuples humiliés entretiennent avec leurs élites quand celles-ci leur renvoient une image d'eux-mêmes cruellement domestiquée par une puissance étrangère? L'ascension et la chute de ce Président fourniront en outre des documents de grand prix aux historiens d'avant-garde que l'épreuve aura rendus désireux de comprendre en profondeur ce qu'ils nous racontent, tellement les rôles respectifs des masses et des classes dirigeantes nourriront une science de la mémoire moins scolaire que celle d'aujourd'hui.

De plus, M. Nicolas Sarkozy fournira aux futurs mémorialistes de son règne la première démonstration éloquente des chances nouvelles dont bénéficient les démagogues de se hisser à la tête des démocraties par l'achat en sous-main et fort peu coûteux de la bienveillance ou de la complicité largement étalées des rois de la communication de masse. En 2007, on ignorait encore que les démocraties de l'ubiquité de l'image et du son permettent à une presse et à une télévision complaisantes de séduire la foule à bas prix et qu'à l'ère des promesses délirantes et débitées sur un ton messianique des marxistes succèdera le règne des prophètes du "paradis capitaliste".

M. Nicolas Sarkozy aura renforcé la soumission bruyante ou silencieuse de la France à la sotériologie américaine; mais, pour peindre la rédemption par la démocratie avec le pinceau de la Liberté, il aura exploité de main de maître l'ignorance des règles qui régissent les relations des grands Etats entre eux - ignorance dont témoigne inévitablement une classe dirigeante municipalisée ou régionalisée sous les fanions de la décentralisation administrative. Ce type d'incompétence répond à une méconnaissance des relations internationales que Platon a soulignée dans La République, mais qui, vingt-cinq siècles plus tard, n'est pas près d'entrer dans le champ du regard des élites dirigeantes des démocraties.

8 - Une espèce auréolée par son langage

La science politique des modernes n'a pas conquis non plus de connaissance méthodique des réflexes innés qui pilotent les "empires de la liberté". Jusque dans les grandes chancelleries, on s'imagine que les Etats-Unis étendraient leur puissance à partir du système économique qui leur servirait de noyau et qui leur donnerait une impulsion diplomatique tantôt instinctive, tantôt lucidement motorisée. Un Machiavel collectif comparable au corps redoutable des doges de Venise, mais soigneusement soustrait aux regards du public guiderait l'expansion d'une industrie de l'armement autonome ou "en roue libre", ce qui engendrerait une coalescence entre l'esprit guerrier et la défense des intérêts commerciaux de l'empire mondial du dollar. Mais cette synergie répond elle-même aux pulsions incontrôlées qui commandent les rouages et les ressorts omnipotents et largement inconscients des "empires du Bien".

Depuis la plus haute antiquité, le simianthrope marche sur la terre sous diverses couronnes verbales qui lui servent tout ensemble de masques et d'auréoles. En ce sens la démocratie mondiale porte la tiare évangélisatrice et rédemptrice de la Liberté comme l'Eglise marchait sous le dais du salut par le Christ. De même que l'expansion guerrière de la foi était censée obéir à la volonté d'un faire valoir suprême - la divinité en personne - la démocratie planétaire se trouve sanctifiée par le mythe d'une justice universelle, glorifiante et réputée conduire la barque du salut parmi les aléas de l'histoire mondiale de la vertu. Si le cynisme proprement religieux était volontaire, son hypocrisie ne demeurerait pas viscéralement inconsciente.

Tout empire déplace un corps cyclopéen, mais encore alourdi par les mécanismes aveugles qui pilotent son auto-sanctification spectaculairement affichée ou dévotement rampante. Les couronnes fleuries que charrie le vocabulaire sont les organes naturels de la psychobiologie chargée d'assurer la progression implacable des grands Etats. Le monstre se sert des tentacules sonorisés dont dispose sa masse musculaire et sa puissante ossature. On l'a bien vu dans le cas évoqué ci-dessus: quels intérêts politiques conscients, primordiaux et dûment raisonnés les Etats-Unis ont-ils à connaître dans le détail la vie privée des voyageurs de passage sur leur sol, sinon parce qu'il s'agit d'un type d'expansion et de domination dont nulle pléiade de cerveaux désignés à cet effet ne songe à formuler, même confidentiellement les objectifs à long terme: bref il n'existe pas de guide minutieux qui théoriserait la politique étrangère de l'empire américain, il existe seulement de petits caporaux inconsciemment au service d'un animal titanesque et dont le tempérament est observable dès l'origine chez les chimpanzés, qui reconnaissent déjà et saluent, eux aussi, les spécimens de la tribu dominante d'en face qu'ils rencontrent sur leur chemin. C'est donc que le cerveau animal perçoit depuis des millions d'années les identités collectives tapies derrière les individus.

9 - Qu'est-ce qu'un Français ?

On voit combien éloquemment le destin politique de M. Nicolas Sarkozy ressortit à l'anthropologie critique; d'un côté, il n'a réussi à se hisser au pouvoir qu'à force de sourires et de tutoiements déplacés. Puis sa chute a découlé du rejet progressif dont l'élite semi-aveugle des gestionnaires de la nation l'a frappé. Cette noblesse de robe avait commencé de comprendre - et cela dans un ébahissement, un ahurissement et un abasourdissement non feints - qu'elle avait porté à la tête de l'Etat un agité qui n'acquerrait jamais la carrure internationale, mais dans lequel la France fonctionnarisée avait cru reconnaître la décence en col blanc de son propre étiage. Or, la surprise est venue de ce que cette caste gouvernementale découvrait qu'elle n'avait nullement mis l'un des siens au timon des affaires, mais un étranger sautillant et chargé d'énergie "jusqu'à la gueule", comme on l'a dit des personnages de Balzac.

De surcroît M. Nicolas Sarkozy s'est bien vite révélé un enfant malappris. Pis que cela, il lui manquait bien davantage que le savoir-vivre et les bonnes manières en usage au sein de la classe moyenne française, il lui manquait l'art élémentaire de vivre décemment que les sages africains appellent dans leur langue la "science" de la vie. Aussi sa seconde femme, Cécilia, l'avait-elle quitté avec fracas en raison de ses troubles de comportement, et cela au lendemain de son élection triomphale, tellement elle avait compris la nature inguérissable de la sorte de pathologie native avec laquelle son destin allait lui donner cruellement rendez-vous.

10 - Incartades et extravagances

J'ai dit que la classe notabiliaire française n'avait pas tardé à comprendre qu'elle s'était trompée de calibrage social de son candidat et que la maladie était incurable. Et pourtant, cette classe moyenne n'était pas allée jusqu'à imaginer que le représentant officiel de la France sur la scène internationale escaladerait les marches de l'Elysée en culottes courtes, qu'il ferait de la course à pied dans les rues de New-York en short et sous l'effigie de la police de la ville, qu'il paraderait sur le pont du yacht d'un ami milliardaire, qu'il visiterait Disneyland en touriste dévot, qu'il jouerait les caïds - mais entouré de gardes du corps herculéens - à crier à un syndicaliste: "Viens ici si t'es un homme", qu'il userait d'un langage de charretier pour écarter un importun - "Casse-toi, pov'con" - que ce malotru reçu en grande pompe à Buckingham irait se coucher avant la reine et qu'il se tordrait de rire dans le carrosse royal, qu'il imiterait l'Amérique jusqu'à recevoir, au soutien de sa réélection, les dons de ses riches amis réunis pour la fête à l'hôtel Bristol et enfin, qu'il ne comprendrait même pas combien au delà de ses incartades, on lui reprochait le personnage de comédie que révélaient ses extravagances : il répondait seulement à ses amis horrifiés que si c'était à refaire, il mettrait décidément davantage de solennité, donc de théâtralité dans les apprêts et la mise en scène de ses fonctions - il ne pousserait plus, par exemple, l'inconvenance jusqu'à tenter de hisser son fils de vingt-trois ans à la tête du plus puissant consortium immobilier de France. Bref, son "job" l'avait fait tomber dans des erreurs de "management", mais tout était fable et fiction d'acteur populaire chez ce Démade [1] hissé à la force du poignet au sommet de l'Etat. Décidément, ce n'était pas seulement du fruit de sa mauvaise éducation qu'on lui faisait grief, mais d'un style de vie étranger à une société française policée depuis des siècles et instruite des usages de la vie en commun.

[1] Célèbre démagogue athénien du "parti de l'étranger" de l'époque, les Macédoniens, mais qui bénéficiera de la chance d'une condamnation à mort par le vainqueur de la Grèce, ce qui lui vaut encore de figurer dans le Petit Larousse illustré.

11 - La France et sa culture

Dès les premières semaines, on a vu un élan national de type inédit expulser d'instinct cet acteur étrange et inconnu de la nation - on n'en revenait pas d'en être arrivé à ce spectacle, on ne se résignait pas à ce que ce corps allogène s'incrustât un lustre durant dans l'histoire réelle de la France. Mais qui aurait imaginé un Président de la République tellement étranger à la culture du pays que des citoyens auraient, une nuit durant, lu à tour de rôle La Princesse de Clèves sur les trottoirs de la rue Soufflot qui conduit au Panthéon? Ce divorce du chef de l'Etat d'avec l'âme de la France littéraire n'était pas seulement le signe de la rupture du pacte culturel qui, depuis 1882, a unifié l'identité de la nation sur l'enclume de son éducation nationale, ce n'était pas seulement le signe d'une discourtoisie à l'égard d'un peuple instruit à l'école sommitale de ses grands écrivains, c'était le signe de l'atterrissage d'un visiteur débarqué d'une planète d'illettrés dans le jardin à la française du peuple de Victor Hugo et de la cour des rois, de Zola et de Racine, du poète de la Ballade des pendus et de La Princesse de Clèves.

Il s'est aussitôt vendu trois cent mille exemplaires de ce roman du XVIIe siècle, parce que M. Nicolas Sarkozy tendait à la France un miroir qui n'était pas le sien. Aussi a-t-il été délogé du palais d'une civilisation de l'écriture, ce qui pose à la démocratie mondiale la question centrale que l'empire romain avait tenté en vain de résoudre à la suite de l'accession d'un Claude lettré, d'un Néron cithariste, d'un Caligula illettré au sommet d'un Etat dont les héros s'appelaient Cincinnatus, Lucius Scaevola, Rémus et Romulus.

Comment se faisait-il qu'on en fût venu à faire jouer au peuple français le rôle des légions romaines que Séjean avait fait débarquer dans l'enceinte de Rome et qui, à partir de Tibère, étaient devenues les hommes de main d'une République courant dans la rue les armes à la main? Aussi n'est-il pas de témoignage plus pathétique de la tragique disqualification culturelle de M. Nicolas Sarkozy que le spectacle d'un chef d'Etat auquel les citoyens les plus éminents refusaient l'honneur de leur accorder les palmes académiques, l'ordre du mérite ou la légion d'honneur et que la famille d'Albert Camus a jugé indigne de porter au Panthéon les cendres de l'auteur de La Peste.

12 - Psychophysiologie de la démocratie mondiale

Titus, Trajan, Hadrien n'ont pas pu empêcher un Commode de succéder au philosophe des Pensées et l'Histoire auguste a laissé sans solution la difficulté d'accorder sa dignité culturelle à l'autorité impériale romaine. Mais si la démocratie française pose au monde entier la question de l'impossibilité de donner au suffrage universel l'esprit civique, la compétence politique et l'autorité morale d'élire des chefs d'Etat à bon escient, comment donnerons-nous un jour à la civilisation de la Liberté d'un pouvoir central réfléchi et d'un civisme responsable de ses choix intellectuels?

A l'heure où l'Europe découvre qu'elle n'incarnera jamais l'identité d'un seul peuple et d'une seule patrie et qu'aucune des nations qui se partagent le Vieux Continent n'a conservé la taille de se colleter seule avec la planète du destin de la raison, M. Nicolas Sarkozy nous présente un document récapitulatif de la chute d'une civilisation née de l'invention de la démocratie à Athènes et qui avait progressivement porté la planète tout entière à la vocation d'apprendre à penser.

On demande quel sera l'avenir cérébral des démocraties si ce régime souffre de l'aporie qui l'a conduit sans relâche à l'échec. D'un côté, Périclès avait remplacé les aristocrates issus de la royauté chtonienne et sacerdotale de la Grèce antique par un pouvoir populaire qu'il croyait de nature municipale par nature et qui le laisserait le seul maître de la politique extérieure. Mais Athènes s'était déjà convertie au commerce maritime. Une aristocratie de grands armateurs était née - aujourd'hui encore cette caste ne paie pas d'impôts.

Aussi le peuple athénien avait-il bientôt empiété sur les prérogatives que son chef s'était trop aisément arrogé. Il lui a fallu, sous la pression de l'agora, lancer la cité de Pallas dans la désastreuse expédition de Sicile. Le même type de conflit entre la science des Etats et celle des citoyens s'était répété à Rome où le Sénat ne s'était montré à la hauteur de ses responsabilités internationales que jusqu'aux guerres puniques, parce que, chaque année, écrit Tite-Live, ce corps illustre retranchait de son sein ses membres affadis ou devenus inaptes à défendre le nouveau sceptre de Rome, celui qui mettait la Méditerranée entière entre les mains des grands marchands. Puis, de Jules César à Constantin et au-delà, les empereurs ont conduit la planète à la même paralysie dont l'Europe d'aujourd'hui découvre la fatalité: un Etat dirigé par une élite notabiliaire médiocre et issue d'un suffrage universel ignorant demeure aussi impropre que la Grèce de Périclès à diriger la politique d'un Continent sur la scène internationale.

La France de M. Nicolas Sarkozy en apporte une confirmation dramatiquement répétitive : la première République a basculé dans la Terreur, puis dans le césarisme du premier empire, la seconde n'a pas tardé à porter le neveu de l'Alexandre des temps modernes à la tête d'un peuple inexpert à la manoeuvre sur la scène du monde, la troisième s'est achevée par la défaite militaire humiliante de 1940, la quatrième a aussitôt reproduit la superficialité diplomatique de la troisième - mais sous l'égide, de surcroît, d'une classe dirigeante en extase devant le Nouveau Monde - et la cinquième fait naufrage sous nos yeux dans une oscillation qui la ballotte de la pathologie démagogique aux pataugeages d'un despotisme de préau d'école.

13 - Quelle démocratie pour demain ?

M. Nicolas Sarkozy a illustré la fatuité, la vanité, l'incompétence et l'affairisme d'un séducteur au petit pied. Jamais il n'a compris que l'existence même d'une Europe placée sous le commandement solitaire du Nouveau Monde insulte la Russie en permanence et qu'on n'est pas respecté à porter un siècle durant la livrée d'un maître soucieux seulement de maintenir allumée la chandelle d'une suspicion payante pour lui, puisqu'elle lui permet de déposer sur sa tête la couronne d'un "empire de la Liberté", jamais il n'aura compris que si la France était demeurée à l'écart du volet de l'alliance atlantique qui place l'Europe militaire sous le commandement direct d'un général américain, elle recueillerait aujourd'hui les fruits de la politique du Général de Gaulle, parce que l'Europe se trouverait ridiculisée de se pelotonner autour de son maître à Chicago les 20 et 21 mai 2012 et parce que Paris prendrait la tête de l'évolution rappelle des esprits à l'heure où Washington contraint le Vieux Monde à installer vingt-trois ans après la chute du mur de Berlin un "bouclier anti-missiles" aux frontières de la Russie; jamais il n'aura compris que l'utopie messianique d'Israël serait bientôt à bout de course et que le Hamas débarquerait sur la planète des réalités nationales avec l'appui de la Russie et de la Chine, jamais il n'aura compris que le "royaume de David" ne sera pas ressuscité et qu'il aura seulement sapé, pendant plus de sept décennies, les fondements moraux de la planète et les idéaux universels de la démocratie mondiale.

14 - La vraie France

Mais, du coup, la vraie France s'est réveillée comme jamais, tellement elle s'est découverte la fille du rire de Molière et de la logique de Descartes, tandis que son élite littéraire s'est tout entière recroquevillée. On attend le Balzac de l'Europe du déclin, le Shakespeare de nos Hamlet de bazar, le Swift de nos mascarades de valets, le Cervantès de l'Europe des Sancho Pança de la démocratie, le Kafka de notre métamorphose en cancrelats. Les historiens de demain raconteront la capitulation de l'édition des marchands cotés en bourse, le renoncement avare des industriels du livre à faire corriger les coquilles des imprimeurs, l'inscription des nombres en chiffres jusque dans les ouvrages de luxe, la chute de la langue allemande dans un vocabulaire qui rend Schiller illisible, l'envahissement d'un anglais allogène à l'esprit du Vieux Monde, le naufrage des identités nationales dans une laïcité décérébrée, l'abandon des hauts sacrilèges de la pensée rationnelle, l'hégémonie du temporel et la relégation des nouveaux clercs au rang d'employés ou de main d'oeuvre des rois de l'industrie de l'imprimé.

Mais tout se tient. Comment un chef d'Etat qui juge les relations diplomatique de la France avec un Etat de quatre-vingt millions d'habitants à l'école d'une bande dessinée intitulée "Blanche Neige et les gangsters", un chef d'Etat qui ignore que les peuples et les nations sont les acteurs géants de l'histoire du monde, un chef d'Etat qui se contorsionne devant le Congrès américain et qui place sa nation sous les ordres d'un général américain dont le quartier général se loge en Belgique, un tel chef d'Etat illustre le drame de la bipolarité dont souffre le régime démocratique depuis Platon, celui de ne savoir ni comment instruire le peuple, ni comment former une élite lucide et incorruptible, ni même, dans le cas où cette double initiation serait devenue possible - la Ve République en avait rêvé en 1958 - ne sait comment harmoniser ces deux pouvoirs sans que le Président de la République devienne l'otage d'une classe dirigeante achetée en sous-main par l' étranger et vassalisée jusqu'à l'os.

On demande au nouveau Président de la République d'armer l'Europe du télescope des hommes d'Etat dont le regard porte sur l'avenir du monde et de la pensée.

Le 5 mai 2012
aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr