120409 3 min

Psaume 120409 : mouvement perpétuel et radeau à la dérive

ça a dû être dur pour les moyen-âgeux d'admettre que la terre était ronde, quand le maximum de raisonnement dont ils étaient capables s'insurgeait contre l'hérésie selon laquelle, si on marchait sans cesse vers le nord on finirait au sud de la position initiale. Ils s'esclaffaient, ahaha, quelle sottise ! Aucun esprit rationnel ne peut concevoir cela !
Et les gars leur expliquaient "mais c'est toi le bouffon, puisque je te dis qu'elle est ronde, or si elle est ronde, c'est logique !". Mais dans la tête du moyen-âgeux la cause et la conséquence se confondent joyeusement, tant ils ont l'habitude d'utiliser indifféremment l'un ou l'autre pour venir à bout de ce qu'ils veulent absolument démontrer par-dessus tout : leur besoin de ne pas se trouver contredits, et de bien veiller à ce qu'on conserve cette habitude.

Même à deux dimensions, à une, à trois, à n dimensions, on revient toujours au point de départ, même quand on parle des civilisations des humeurs ou de la météo.

Le libéralisme a été long à faire admettre aux moyen-ageux car il s'agissait de leur dire poliment qu'ils ne pouvaient pas tout gérer, qu'il fallait que les gens aient une part pro-active dans l'édifice de la civilisation, que chacun y travaille comme bon lui semble, commandé par sa seule intelligence.

Puis le temps a durci les tendres espérances, les murs se sont craquelés et ceux qui furent les plus actifs dans le devenir du monde sont devenus les nouveaux moyen-âgeux, face auxquels on essaie de leur expliquer que maintenant on est à l'ère de l'informatique, qu'on peut à la fois tout gérer de façon centralisée, ce qu'il faut faire de toutes façons, mais en même temps qu'on peut donner les moyens à chacun de peser sur les décisions, ce qui est devenu possible techniquement. Il ne s'agit plus de choisir entre l'un ou l'autre, d'opposer « la liberté d'entreprendre » à une gestion centralisée.

On leur explique que comme dans toutes choses, le libéralisme évolue désormais en sens inverse de l'élan qui le fit naître, que toute la construction bâtie autour de ce concept s'effondre, que ça revient au hasard le plus complet, que l'avenir de l'humanité est comme une voiture puissante confiée à un manchot qui n'a aucun contrôle sur ce qui arrive, ce qui ne l'empêche pas d'accélérer à fond quand même.

On leur explique qu'ils sont comme ces gars sur un radeau qui voient passer une île à l'horizon mais qui croient que le courant va les y emporter alors qu'elle commence déjà à s'éloigner, et qu'il est temps de la rejoindre à la nage, parce que dans la vie rien ne se fait tout seul.

On espère en réalité que ces moyen-âgeux vont simplement mourir de vieillesse dans l'indifférence la plus absolue, remplacés par des gens mieux à-mêmes d'appréhender les questions modernes et les méthodes complexes, et on prie pour que cela se fasse le plus vite possible parce qu'en plus d'être des attardés ils mettent toute la civilisation en retard, à un moment où le temps presse comme jamais.

Et on regarde les cieux et les scintillements célestes qui s'agitent à un tel ralenti qu'elles paraissent inamovibles, alors pourtant que sans ce mouvement perpétuel rien ne tiendrait en place.