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Un logement digne pour 15,52 € par mois ! : Marinaleda (Séville, Espagne): un pas de plus sur le chemin de l’utopie

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Ana María Ortiz, 14 janvier 2007Traduit par Fausto Giudice et révisé par Manuel Talens

Non, vous ne rêvez pas : la quittance bancaire se monte à 15,52 Euro.La mairie sévillane de Marinaleda offre le terrain à ceux qui ontbesoin d’une maison, elle accorde une subvention et exige dupropriétaire qu’il mette la main à la pâte ou paye un remplaçant. Lemaire explique ce miracle.

Juan Manuel Sánchez Gordillo, 47 ans, maire de Marinaleda : il a faiten sorte que ses vosins obtiennent un logement pratiquement gratuit.

Avec son bras gauche tendu et l’index pointé vers l’alignement demaisonnettes dont les façades blanchies à la chaux brillent au soleil,le maire de Marinaleda ressemble à Christophe Colomb montrant leNouveau Monde. « Les voilà, elles sont là», dit sans cérémonies JuanManuel Sánchez Gordillo en présentant son oeuvre maîtresse.

Les journalistes ont accouru dans cette localité sévillane de 2.650habitants pour vérifier sur place que ses habitants, comme s’ilsétaient les habitants du village gaulois d’Astérix et Obélix,possèdent le secret de la potion magique qui permet de résoudre leproblème qui provoque le plus d’inquiétude personnelle aux Espagnols :le logement, qui, selon un sondage du CIS de novembre dernier, passeavant le chômage.

Alors que la majorité des Espagnols en arrive à se demander si lesappartements ne sont pas faits de lingots d’or au lieu de briques, ensachant que le prix moyen d’une maison – 220 000 Euro si elle n’estpas neuve – équivaut à neuf ans de salaire et que les politiciensaffrontent le problème en adoptant des mesures qui suscitent despolémiques comme l’expropriation temporaire des logements vides pourles mettre en location – solution adoptée en Catalogne -, àMarinaleda, l’achat d’une maison revient à 15 Euro par mois. Ce n’estpas une erreur : plus exactement 15,52 Euro, ce qui inclut les 50centimes prélevés par la banque pour délivrer la quittance.

C’est dire que la facture mensuelle pour les pavillons que le mairenous montre --90 mètres carrés répartis sur deux niveaux, un patio de 100 mètres, 3chambres salon, salle de bain, toilettes, cuisine et une petiteterrasse – équivaut à deux entrées de cinéma pop-corn compris, uncours de chant d’une heure ou un aller simple en autocar Madrid-Salamanque. Un logement similaire, avec un patio deux fois moinsgrand, à Villaverde, le quartier le moins cher de Madrid, coûterait435.000 Euro et supposerait une hypothèque de 2.100 Euro par mois, àpayer en trente ans.

« Article 47 de la Constitution ». Sánchez Gordillo croit nécessairede rappeler son contenu avant de dévoiler le mystère des maisons auprix soldé et le récite par cœur, assis dans son bureau de la mairie.Celui-ci est orné d’un portrait de Che Guevara et d’un drapeau de larépublique espagnole. «Tous les Espagnols ont le droit de jouir d’unlogement digne et adéquat. Les pouvoirs publics créeront lesconditions nécessaires et établiront les normes pertinentes pourrendre ce droit effectif, régulant l’utilisation des terrains enaccord avec l’intérêt général pour empêcher la spéculation. Lacommunauté participera aux plus-values générées par l’action desorganes publics dans le domaine de l’urbanisme. »

Ce sont ces 60 mots, aux dires du premier magistrat de Marinaleda, quicimentent la politique locale en matière d’urbanisme. Ils n’ont fait,assure-t-il, rien d ‘autre qu’appliquer au pied de la lettre ce quedicte la norme maximale. «Le terrain à construire est une nécessité,un droit et doit être un bien public comme l’eau ou l’air », dit-il,en expliquant sa vision de la propriété. Pratiquement la même quecelle proclamée en France par les Enfants de Don Quichotte, unmouvement populaire né pour dénoncer le fait q’un million de Françaisn’ont pas de logement et qui a réussi à arracher au gouvernement unchapelet de promesses, parmi lesquelles se détache la reconnaissancedu droit au logement, comme l’éducation ou la santé, et le droitopposable.

Le premier pas de Marinaleda sur le chemin de l’utopie - «des maisonsà 15 Euro pour tous » - a été de récupérer un bon tiers du territoiremunicipal, soit n l’achetant soit en l’expropriant, et de le déclarerurbanisable et d’utilité publique. «Tout ce terrain ici est municipal» , dit Sánchez Gordillo en montrant sur une photo aérienne de lalocalité une superficie équivalant à 400.000 mètres carrés – 40terrains de football – sur lesquels pourraient être construits aumoins 1.000 logements.

À tout fils d’habitant qui a besoin d’une maison le Consistoirefournit le terrain pour al construire gratuitement. « Le terrainreprésente 60% de la valeur finale du logement, si bien qu’enl’offrant, nous réduisons déjà son prix de plus de la moitié. », ditcelui qui tient le bâton de commandement de Marinaleda depuis lespremières élections municipales de l’ère démocratique (1979) etgouverne avec la vénération populaire qu’implique le fait d’avoirgagné sept scrutins électoraux successifs, toujours à la majoritéabsolue. Militant du Collectif Unité des Travailleurs (CUT), courantde la Gauche Unie (Izquierda Unida), il se définit comme «de gauche,anticapitaliste, utopique, écologique et pacifiste. »

Éliminée la partie la plus chère, le terrain, on a cherché à faire ensorte que le matériel ne coûte pas non plus un sou – c’est la Junted’Andalousie qui le finance à raison 12.000 Euro par logement – puisque ce soient les propriétaires qui posent de la première brique à ladernière tuile. Celui qui veut avoir une maison bon marché àMarinaleda sait qu’il doit la construire à la sueur de son front, enrecrutant son père ou son frère – on n’admet pas de parents pluslointains – ou en embauchant un spécialiste à 40 Euro par jour. Lespropriétaires sont donc des autoconstructeurs.

350 maisons en 20 ans

Le jour de notre visite à Marinaleda, un groupe de maçons sont entrain de tracer les emplacements des fondations. Les excavationslaissent déjà apparaître le tracé des prochaines 20 maisons qui vontêtre construites. Depuis la moitié des années 80, lorsqu’a été lancéela formule « une maison pour 15 Euro » - c’était alors 2.500 pesetas -350 logements ont été construits.

Chantier

Maisons prêtes

Les ouvriers qui édifient la structure sont des professionnels de laconstruction, des maçons sous contrat de la mairie, qui viennent enrenfort pour diriger les autoconstructeurs et pallier le manque desavoir-faire des habitants. Ceux-ci se mettront au travail dansquelques jours. Aucun d’eux ne saura laquelle des vingt maisons serala sienne en fin de compte, un système qui garantit que toustravaillent avec la même ardeur et les mêmes exigences sur toutes lesmaisons.

Il y a parmi les futurs propriétaires de nombreux célibataires. Voilàpar exemple Mari Carmen Gómez, 29 ans, née et grandie à Marinaleda.Assistante sociale de la municipalité, mileurista (qui gagne milleEuro par mois, néologisme espagnol récent, NdT), elle attendait envain depuis une bonne dizaine d’années de pouvoir à son tourconstruire sa propre maison et quitter le logement paternel. On exigedes célibataires les mêmes conditions qu’aux ménages – être recensédans la localité depuis au moins deux ans et ne pas avoir de logementà soi – mais la priorité avait été donnée aux couples. « Jusqu’à ceque quatre ou cinq d’entre nous avons commencé à nous plaindre :‘Écoutez, on a déjà un certain âge, on veut devenir indépendants tantqu’on est encore jeunes…’ », dit-elle, avide de recevoir les clés.

Ce qui paraît à Mari Carmen un séjour excessivement prolongé dans lenid paternel à cause du manque de logement est le mal endémique quifrappe la majorité des jeunes Espagnols. L’Espagne est avec l’Italiele pays de l’Union européenne où les parents gardent leurs enfants àla maison le plus longtemps – ils se rendent indépendants en moyenne àl’âge de 32 ans – bien que ce soit le pays avec le taux le plus élevéde logements au monde : 23.700.600 millions, soit 51 maisons pour 100habitants.

La contradiction réside là. Comment comprendre qu’il y ait troismillions de maisons vides et qu’on construise à un rythme frénétique-500.000 maisons en 2004, 800.000 en 2005, 850.000 en 2006...- quandil est impossible à la génération d’acheteurs potentiels, baptisésmileuristas à cause de leur faible pouvoir d’achat, d’y accéder ? «C’est la faute de cette putain de spéculation », répond sans prendrede gants Sánchez Gordillo, «On n’achète pas des logements parnécessité mais pour spécule : on achète pour 5 et on revend pour 30» (37% des Espagnols connaît personnellement ou par ouï-dire quelqu’unqui a réalisé un achat-vente d logement uniquement pour faire desaffaires.)

Contre la spéculation

Marinaleda, à première vue, semble blindée contre l’urbanismelucratif. On oppose une fin de non-recevoir aux constructeurs quiappellent la mairie pour demnder s’il y a des terrains constructibles,afin de répondre aux énormes demandes de citoyens britanniques querecherchent la proximité de la côte de Malaga, qui n’est qu’à unecentaine de kilomètres. « ici, il n’y a pas de terrain », se contente-t-on de leur répondre.

Bien que le terrain soit gratuit, ainsi que les matériaux et la maind’œuvre, et jusqu’au projet réalisé par l’architecte municipal, leprix final fixé pour le logement est de 36.000 Euro. C’est la sommeque le propriétaire doit théoriquement payer pour le pavillon.

De ce chiffre total on défalque les journées de travail effectuées parl’autoconstructeur. Les Carmona, par exemple, qui posent souriantsdevant leur maison en faisant tinter les clés qu’ils ont reçues il y adeux ans, ont donné 400 journées de travail. À 40 Euro la journée,cela fait 16.000 Euro. Il ne leur reste donc à payer que 20.000 Euro.

Étant donné que leur quittance mensuelle est de 15 Euro, 180 euros paran, il leur faudra 111 ans pour s’acquitter du coût total de leurmaison. Jusque-là, les Carmona n’auront pas de titre de propriété. Ilsne pourront donc ni vendre leur maison, ni spéculer ni s’enrichirdessus jusqu’en 2117. L’idée est que les enfants héritent de la dettede 15 Euro par mois et du pavillon.

Avec un salaire mensuel de 1.500 Euro, les Carmona, José Antonio,maçon de 34 ans, et María Dolores, femme au foyer de 31 ans, parentsd’une fille de six ans et sur le point de mettre au monde un deuxièmeenfant, vivent dans un confort difficilement imaginable ailleurs.Juanjo et Mercedes sont un couple madrilène de 38 et 35 ans. Lui estinformaticien et elle employée administrative. Avec leurs revenusmensuels de 3.000 Euro, ils doivent payer une hypothèque mensuelle de500 Euro pour un appartement de 60 mètres carrés acheté en 2001 etsubstituer eux et leur fils. Mais maintenant qu’il viennent d’avoirdes jumelles et qu’elle a du arrêter de travailler, il ne reste plusqu’à faire leurs valises et à partir à la recherche d’une Marinaleda.

Pour Ana, 31 ans, auxiliaire de vie employée par la municipalité, mèrecélibataire avec 500 Euro de salaire mensuel, impossible de s’ensortir, même dans ce village où le logement est une affaire. Elle nepeut obtenir une maison avec ses seuls revenus et elle n’a personnequi puisse le faire à sa place ni argent pour payer un remplaçant. Lemaire l’a tranquillisée : « Ne t’inquiète pas, on va voir commentrégler ton problème. »

Il trouve toujours une solution adaptée aux conditions de chacun. Sanscela, Jesús Díaz, 48 ans, marié et père de deux enfants, n’aurait pasde maison. Infirme de la jambe gauche à cause d’une poliomyélitecontractée dans son enfance et avec une retraite de 298 Euro, il nepouvait ni travailler à construire sa propre maison ni payer quelqu’unpour le faire à sa place. La solution a été qu’il a fourni sesjournées de travail en surveillant le chantier de nuit. Aujourd’hui ilest le fier propriétaire du numéro 52 du quartier Pepe el Gallo. «Jecrois qu’on n’apprécie pas à sa juste valeur ce que nous avons ici, siun jour ça venait à nous manquer...», dit-il en montrant sa maison.

Sánchez Gordillo nous sert de guide parmi les maisons desautoconstructeurs.- On va passer par là, pour aller place Che Guevara.

- À gauche ?

- Évidemment à gauche. Si c’était à droite, on ne lui aurait pas donnéce nom, plaisante-t-il.

Toutes les rues de Marinaleda ont changé de nom en 1979. La rueGénéral Mola est devenue la rue Boabdil; celle du Général Sanjurjo,Federico García Lorca; la place Franco, Salvador Allende... Unmilitant de Fuerza Nueva (parti franquiste, NdT), offensé, a tiréquelques coups de feu dans le village. Les façades du village sontornées de slogans et de pancartes proclamant : «Marinaleda en luttepour la paix», «Éteins la télé, allume ton esprit» ou encore «Jet’aime libre» à l’intérieur du symbole que représente la femme.

Pour comprendre le miracle des maisons à 15 euros, il faut connaîtreles particularités de la politique municipale, dont la pierre detouche sont les assemblées. Toutes les questions – impôts, logement,emploi – sont soumises au verdict du peuple, qui vote à main levée aucours de la centaine d’assemblées générales qui se tiennent chaqueannée. Une grande part de l’économie locale tourne autour de lacoopérative populaire, installée dans une ferme de la localité, oùsont cultivées et mis en conserve des artichauts, des poivrons etd’autres légumes. La ferme appartient en réalité au Duc de l’Infantadomais les gens de Marinaleda ont repris son exploitation après desannées de grèves et d’occupations.

En tout le revenu par tête dans la localité est en dessous de 7.200Euro par an et 800 de ses 2.650 habitants touchent le PER, le subsidepour les travailleurs agricoles saisonniers et précaires (PER = Plande Empleo Rural : il s’agit d’un salaire que la Junta de Andalucíaoffre aux saisonniers quand ils n’ont pas de travail ; très critiquépar la droite qui considère que le PSOE achète avec lui les votes despauvres pour se maintenir au pouvoir; le Parti Populaire n’a jamaisgouverné en Andalousie, NdR). C’est justement cette dépendance desfonds publics qui constitue selon les experts le point faible deMarinaleda et rendent impossible une exportation de son modèle aureste de l’Espagne. «Il faut regarder les expériences de ce genre avecbeaucoup de prudence. Normalement, ce sont des sociétés qui surviventde manière artificielle grâce aux subventions. Leur bien-être estfictif», explique Gregorio Izquierdo, directeur du service des étudesde l’Institut d’études économiques. «En réalité, c’est le propriétaireoriginaire du terrain, qui a été exproprié pour une valeur inférieureà celle du marché, qui est en train de subventionner l’acquisition delogements par d’autres personnes.».

«Si le modèle ne s’exporte pas, c’est par manque de volonté politiqueet d’intérêt », rétorque le maire.

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